Petit catéchisme

À quelle heure passe le Messie ?

Faux prophètes, génisses rousses, rabbins prudents et révolutionnaires impatients : avec le philosophe Pierre Bouretz un itinéraire dans la plus ancienne et la plus explosive des attentes juives.

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Faut-il vraiment attendre le Messie ? La question en rappelle une autre, plus récente (et aussi plus prosaïque) : faut-il attendre l’autobus quand on vient de rater le précédent ? Évidemment, toutes les confessions ne se posent pas cette question, ou alors pas de cette manière. Les juifs, pour des raisons qu’il serait long d’expliquer ici, ont considéré que Jésus n’était qu’un rabbin parmi d’autres, et, comme chacun le sait, le fait de discréditer son rabbin est une véritable manie chez les juifs. C’est en partie pour cela qu’ils ont loupé le coche. Cela leur a été beaucoup reproché, et longuement ; il aura fallu attendre 1959 pour que Jean XXIII retire de la prière du Vendredi saint les « perfides juifs ». Deux mille ans de bouderie pour une erreur de casting, on connaît des critiques dramatiques plus indulgents. Depuis, il faut le dire, ils se sont beaucoup (trop) rattrapés. L’espérance messianique est pratiquement devenue une maladie chez certains juifs, de la même manière que le gauchisme est une maladie infantile du communisme (ce n’est pas moi qui le dis, mais Lénine).

Par ailleurs, que l’on soit juif ou pas, il n’est pas évident de vivre dans une époque messianique. Il y a une forme d’intensité et de grandiloquence qui peut finir par lasser — certains jours, on préférerait tranquillement attendre l’autobus plutôt que le Messie, s’occuper de la fin du mois plutôt que de la fin du monde. Plus encore, reconnaître le Messie est un sport à haut risque, les juifs l’ont appris à leurs dépens. Et cela justifie un certain nombre de pratiques, disons, étranges, comme la recherche de la vache rousse.

La vache rousse, je vous explique. Si l’on en croit le Livre des Nombres, pour purifier celui qui a approché un mort, il faut les cendres d’une génisse entièrement rousse, sans défaut et n’ayant jamais porté le joug. Il suffit de deux poils noirs pour que l’animal soit recalé. Or Maïmonide compte neuf génisses depuis Moïse jusqu’à la destruction du second Temple. Celle d’après, la dixième, reviendra au roi Messie. D’où le syllogisme : pas de vache rousse, pas de pureté ; pas de pureté, pas de Temple ; pas de Temple, pas de rédemption.

D’où, aussi, ces éleveurs évangéliques du Texas qui acheminent vers Israël des génisses certifiées, inspectées poil par poil par des rabbins : la fin des temps a désormais ses ouailles, ses brebis et son troupeau. Tout cela rend-il le judaïsme plus spirituel ? Je n’en suis pas certain.

Pour toutes ces raisons, il fallait essayer de remettre la synagogue au milieu du village. C’est la raison pour laquelle je suis allé interroger l’un des meilleurs connaisseurs de la question, le philosophe Pierre Bouretz, auteur de Témoins du futur. Philosophie et messianisme.

Première certitude : le mot ne doit pas être employé à tort et à travers. Le messianisme, m’explique Pierre Bouretz, est avant tout une question juive, pour une raison évidente : pour qu’il y ait messianisme, il faut attendre un Messie que l’on n’a jamais vu. Les chrétiens ont réglé l’essentiel, puisque pour eux il est déjà venu. Presque tous professent attendre son retour, avec une intensité plus ou moins messianique — froide comme le Bianco e Nero chez les catholiques, brûlante chez les évangéliques américains —, mais c’est toujours le même qui revient. Le chiisme duodécimain attend, lui, le retour du Mahdi, le douzième imam disparu au IXe siècle et qui se cache depuis. Dans les deux cas, on connaît le visage du voyageur ; on ignore seulement l’heure. Pour les juifs, l’autobus n’est encore jamais passé.

Encore faut-il savoir ce que l’on attend. Bouretz replace, à la suite de Franz Rosenzweig, le messianisme dans les trois grandes catégories de la pensée juive : la création, la révélation, la rédemption. La création appartient au passé, la révélation est un présent continu ; le messianisme, lui, s’attache à la rédemption, c’est-à-dire au futur. Il est l’horizon d’attente d’un peuple, un horizon dont le terme est la venue du Messie. C’est cette même structure, montre Bouretz dans son livre, qui a nourri la manière dont la philosophie juive de la fin du XIXe et du XXe siècle se représente l’avenir, de Hermann Cohen à Emmanuel Levinas.

Il y a pourtant plusieurs façons d’attendre. Le messianisme connaît des formes douces et des formes extrêmes, des formes apocalyptiques, et jusqu’à cette forme vertigineuse qu’est la rédemption par le péché : le Messie viendrait lorsque les hommes seraient descendus au fond de la fange, du péché, de la trahison. C’est de cette logique qu’est sorti Sabbataï Tsevi, le faux Messie du XVIIe siècle, qui entraîna derrière lui une grande partie du monde juif avant de finir dans l’apostasie. Bouretz y voit l’une des grandes histoires tragiques du judaïsme.

Gershom Scholem, qui l’a racontée dans les mille pages de Sabbataï Tsevi, le Messie mystique, en a fait tout autre chose qu’un épisode pittoresque : la charnière de la modernité juive. L’affaire vaut le détour. En 1665, un jeune kabbaliste de Gaza, Nathan, reconnaît le Messie en un mélancolique de Smyrne aux humeurs franchement instables ; en quelques mois, grâce à un travail d’attaché de presse dont bien des éditeurs rêveraient aujourd’hui, la nouvelle enflamme les communautés d’Amsterdam à Salonique, des marchands liquident leurs biens, on cesse de jeûner, on fait ses valises pour la Terre sainte. En 1666, convoqué par le sultan, le Messie doit choisir entre le turban et le supplice : il choisit le turban et se fait musulman. On imagine l’embarras dans les communautés. C’est ici que l’histoire devient sociologiquement délicieuse, car au lieu de se dissiper, la croyance s’ajuste. Les fidèles expliquent que l’apostasie était précisément la mission, qu’il fallait bien que le Messie descende au plus bas pour remonter ensuite. Trois siècles avant Festinger et la dissonance cognitive, le sabbatianisme avait tout compris — quand la prophétie échoue, on ne renonce pas, on réinterprète. Quelques-uns suivirent leur Messie jusque dans sa conversion, et les Dönme de Salonique en descendent. Scholem, lui, soutient que de ces décombres sont sortis, par des canaux souterrains, plusieurs chemins de la modernité juive : l’hérésie comme voie de sortie du ghetto, ce qui est une manière de rappeler que les catastrophes spirituelles ont parfois une descendance inattendue.

Les textes, il faut le dire, n’aident guère à patienter. Le Talmud en regorge, et ils ont de quoi inquiéter. Trois choses arrivent à l’improviste : le Messie, un objet trouvé et la piqûre du scorpion. Le fils de David viendra dans une génération soit entièrement innocente, soit entièrement coupable. Le visage de cette génération sera celui d’un chien. Et à qui lui demande quand il viendra, le Messie répond : « Aujourd’hui, si vous écoutez sa voix. » Autrement dit, l’autobus n’a pas d’horaire, et il pourrait bien passer au moment où l’on s’y attend le moins.

Les rabbins ont parfaitement mesuré le danger. Des sages du Talmud à Maïmonide, les autorités rabbiniques, qui se voyaient comme les gardiennes de leurs communautés, savaient qu’un peuple persécuté, vivant dans l’attente d’un Messie qui ne vient jamais, pouvait basculer dans la révolte. Elles n’ont pas pour autant caché les textes. Ceux-ci figurent dans le traité Sanhedrin, l’un des plus grands du Talmud, que tout le monde lit et travaille, et non dans un petit traité perdu qu’on aurait relégué au fond de la bibliothèque. Leur stratégie a consisté à les apprivoiser, presque à les neutraliser, par l’interprétation. La technique talmudique s’y prête à merveille, qui trouve toujours un sage pour répondre à un autre. Un rabbin annonce-t-il que le Messie viendra dans une génération à tête de chien, un autre lui objecte qu’il viendra lorsque les hommes seront sages et respecteront les commandements. La catastrophe se trouve ainsi remplacée par l’observance.

C’est ce travail patient que ruinent aujourd’hui les usages politiques du messianisme. Bouretz distingue ici deux cas. Lorsque l’extrême droite américaine, autour d’un J. D. Vance, ou un mouvement comme le Hamas se projettent dans la fin des temps, ce n’est pas de messianisme qu’il faut parler, mais de millénarisme. Qu’ils ne se reconnaissent pas dans ce mot importe peu : rien n’interdit de nommer, en termes socio-historiques, ce qu’ils font. Le cas des colons messianistes des territoires occupés est plus embarrassant, car on ne peut leur contester le mot. Ils attendent réellement le Messie, et tout leur engagement repose là-dessus. Ce qu’on peut leur opposer, c’est leur interprétation. Leur lecture a déjà existé, dans l’ultra-orthodoxie ou dans des courants plus ou moins visibles du judaïsme, mais elle a été farouchement combattue. Elle efface la très grande ambivalence de l’espérance messianique. Surtout, elle en fait une affaire politique, alors que, dans la longue durée, le messianisme n’est pas particulièrement attaché à la reconquête de la terre d’Israël.

On voudrait, en ces temps de machines pensantes, rattacher le Messie au golem, la créature d’argile qui échappe à son créateur. Si le produit Messie × Golem donnait de l’IA, on imagine la valorisation que cela pourrait représenter — même Nvidia en aurait des sueurs froides.

Pierre Bouretz s’y refuse : à sa connaissance, rien ne relie l’un à l’autre. Il concède seulement que le golem évoque irrésistiblement l’invention que l’homme croyait maîtriser et qui s’autonomise, à laquelle il faut se garder de prêter une conscience ou un sens moral. La notion d’intelligence, en revanche, a une longue histoire théologique. Pour la théologie aristotélisée, les intelligences séparées sont les anges, ces entités placées entre Dieu et les hommes, que d’autres appellent des démons. Et le démon, dans la philosophie grecque et ses héritages, est aussi ambivalent que le Messie dans certaines zones du judaïsme : il y a le démon pervers, et il y a le bon démon, qui accompagne chacun dans sa vie et le guide.

Reste la question de départ. Faut-il attendre le Messie comme on attend l’autobus, en scrutant le bout de la rue ? Le Talmud ne tranche pas ; il laisse toujours un sage répondre à l’autre. Mais puisque le Messie arrive, comme l’objet trouvé et la piqûre du scorpion, à l’improviste, il est inutile de guetter. En attendant, le plus sage est encore de se méfier de ceux qui prétendent connaître l’horaire. 

« Que crève l’esprit de ceux qui calculent la fin » (Sanhedrin 97b).