Derrière l’extraordinaire chantier peint par Bruegel, tout fonctionne et pourtant tout menace déjà de s’effondrer. Une énigme vieille de cinq siècles qui ressemble étrangement à notre monde hyper technologique.
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La Grande Tour de Babel de Pieter Bruegel (conservée au Kunsthistorisches Museum de Vienne) représente un monde tout entier, qu’elle occupe en grande partie. Elle semble surgir d’une montagne, comme si l’architecture prolongeait la nature tout en la dévorant. Le sommet paraît même vouloir sortir du cadre, et tout ce qui l’entoure, le vaste paysage et la ville portuaire cernée de remparts, devient alors totalement minuscule et dérisoire. Les hommes en activité qui grouillent autour des maisons et des bateaux ressemblent à des fourmis. Il s’agit donc d’un tableau qu’on ne regarde pas de la même façon de loin et de près. Le grand historien de l’art Erwin Panofsky disait que les peintres flamands peignaient à la fois avec un télescope et un microscope. Cette formule convient particulièrement bien ici.
Au premier plan, on voit une scène distincte : le roi Nimrod vient inspecter le chantier dont il est l’instigateur. Il est accompagné de soldats et de ce qui semble être le maître d’œuvre. À sa gauche, des tailleurs de pierre continuent leur travail, tandis qu’à droite, des ouvriers se prosternent devant le roi en rampant. Ce contraste entre cette scène de prosternation et la vie qui continue tout autour est remarquable, notamment dans le maniement précis des outils et les actions des personnages qui continuent de travailler.
Bruegel met ainsi en relation l’ambition de ce roi devenu tyran, qui tire profit de sa population et se fait adorer comme un dieu, et l’ambition humaine démesurée qui veut atteindre les cieux.
Le récit biblique
Le tableau illustre évidemment le récit de la tour de Babel dans le livre de la Genèse, qui se situe après le Déluge. Les descendants de Noé, qui habitent tous dans une même région et parlent une seule langue, décident de construire une ville avec une tour assez haute pour atteindre le ciel. Ils veulent ainsi éviter d’être dispersés sur la terre. C’est à ce moment-là que Dieu intervient. Il descend sur terre, constate la construction, le savoir-faire et l’ambition démesurée des hommes, et décide alors de les punir en brouillant leurs langues. Au lieu de parler une seule langue, les hommes vont se mettre à parler des langues différentes et ne vont plus se comprendre, ce qui entraîne l’arrêt du chantier et l’abandon de la tour de Babel.
Bruegel peint les éléments essentiels sans montrer toute l’histoire. Il retient le moment où les hommes sont unis dans cette entreprise gigantesque qui consiste à repousser les limites qui leur sont imposées.
L’histoire de la tour de Babel est également une histoire de chute. Dans l’Ancien Testament, deux chutes sont déjà survenues. Bruegel a peint la première : la Chute des anges rebelles (Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles), qui, par orgueil, ont refusé de se soumettre à Dieu et ont été précipités sur terre. La seconde est celle de l’homme qui, en goûtant le fruit défendu de l’arbre de la connaissance, a provoqué la colère de Dieu. C’est à nouveau un récit d’orgueil et d’ambition qui entraîne une troisième chute : celle de la tour de Babel. Mais le moment que Bruegel choisit de peindre est intéressant. Ce n’est pas celui de la confusion, de la dispersion ou de l’effondrement, mais celui d’un chantier qui semble bien fonctionner. Toutefois, chez Bruegel, rien n’est simple : en regardant de plus près, on voit que ce magnifique chantier est déjà menacé d’effondrement.
Une construction en forme de paradoxe
L’impression générale étrange tient au fait que la tour semble à la fois en chantier et en ruine. C’est l’un des paradoxes du tableau. De loin, elle paraît très solide avec sa base immense, ses piliers et ses arcades qui se répètent de manière très régulière, ainsi que ce socle rocheux qui semble pouvoir supporter une masse gigantesque. On a l’impression d’un projet parfaitement organisé, avec une description technique extraordinaire. Et puis, quand on s’approche, car c’est un tableau qu’il faut regarder à la loupe, on commence à voir que tout se dérègle.
La base dessine une spirale et l’on peut compter sept étages, mais le fondement même qui devrait permettre aux ouvriers, aux charrettes, aux chevaux, etc., d’entrer par la porte située à l’avant-plan pose problème. Curieusement, cette grande rampe en spirale est interrompue par des gouffres béants. Ce qui devrait assurer le fondement et la circulation ressemble plutôt à un labyrinthe avec des voies qui ne mènent nulle part.
Si l’on continue d’explorer l’étage supérieur alors que la base reste inachevée, on constate que certaines parties ont déjà commencé à se consolider. Il y a même des gens qui se sont installés et qui habitent déjà là. On voit de petites maisons, des scènes du quotidien. On trouve un mélange d’opérations techniques risquées qui, prises séparément, sont correctes. Mais une fois l’ensemble réuni, quelque chose ne fonctionne pas. Enfin et surtout, il y a cette anomalie très frappante : la tour penche vers la gauche. Les constructeurs ont élevé les murs par rapport à la rampe inclinée et non par rapport au sol. Chaque opération paraît donc correcte prise séparément. Mais, une fois toutes ces opérations réunies, l’ensemble est faux.
Tout est bien construit isolément, mais pas la tour elle-même. Et c’est là, je crois, que Bruegel va très loin. Chaque ouvrier connaît son métier, chaque machine fonctionne et chaque geste est précis. Mais personne ne semble encore capable de voir l’ensemble. La tour devient ainsi l’image d’une humanité qui poursuit avec une efficacité remarquable un projet qu’elle ne maîtrise plus et qui porte déjà en lui sa propre chute.
Bruegel peintre exégète
La Tour de Babel est un tableau où se rencontrent plusieurs temporalités. Bruegel cherche à restituer un récit biblique du passé tout en le transposant dans le monde de son époque. Pour ce faire, il s’appuie sur d’autres traditions visuelles, mais aussi sur des sources extérieures à la Bible, notamment les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe. C’est en effet Josèphe, et non le récit biblique, qui associe la construction de la tour au roi Nimrod. Bruegel ne se contente pas d’illustrer le récit biblique ; il en propose une interprétation visuelle, une exégèse.
L’exégèse des Écritures distingue traditionnellement quatre niveaux de lecture. Le premier est le sens littéral ou historique, qui concerne les événements passés rapportés par le texte. C’est sur ce niveau que s’appuient les trois niveaux spirituels : allégorique, tropologique et anagogique. Dans son tableau, Bruegel privilégie notamment le sens tropologique, ou moral, qui consiste à rapporter le récit biblique ici et maintenant, et à nous interroger sur notre propre conduite. C’est ainsi que le passé biblique entre en résonance avec le monde contemporain dans le tableau. La ville, autour de laquelle se construit la tour géante, est entourée de remparts à gauche et s’ouvre à droite sur un port qui rappelle la ville d’Anvers où vivait Bruegel.
Les instruments des ouvriers, décrits avec précision, les engins de levage, les grues et les leviers, ainsi que les bateaux à quatre mâts qui acheminent les briques nécessaires au chantier, appartiennent tous au XVIe siècle. L’activité maritime, la prospérité commerciale et l’expansion architecturale évoquent clairement Anvers. Cette œuvre, qui est censée représenter un passé très lointain, met en scène les techniques les plus récentes de son temps. En situant Babel dans son propre monde, Bruegel actualise le récit biblique et semble nous dire que si l’entreprise de Babel avait lieu aujourd’hui, les hommes la recommenceraient sans doute de la même manière.
Le kakker
Dans son Livre des peintres, paru en 1604, Karel van Mander écrit que Bruegel avait été surnommé « Pierre le Drôle » et ajoute qu’il est souvent difficile de regarder ses œuvres sans rire, même pour le spectateur le plus morose. Comme souvent, cela part d’une petite scène ou d’un détail minuscule, incongru, presque déplacé, qui vise à nous faire sourire, mais qui attire aussi notre regard et nous invite à réfléchir, voire à réinterpréter l’ensemble du tableau. Ici, Bruegel reprend un motif que l’on retrouve dans plusieurs de ses œuvres : un petit personnage accroupi en train de déféquer, un petit kakker dont Van Mander parle aussi ailleurs dans son livre. Ce détail est évidemment comique. Mais il faut aussi le prendre au sérieux. Le personnage apparaît à droite du roi Nimrod, juste au-dessus d’un empilement de blocs de pierre parfaitement géométriques formant un piédestal au-dessus duquel le petit kakker semble presque flotter.
Ce détail éclaire peut-être aussi le choix du modèle architectural de la tour. Bruegel s’inspire en effet du Colisée, qui représente alors l’un des grands symboles de l’Antiquité. Mais sous son pinceau, ce modèle idéal devient un étrange monstre hybride, à la fois chantier gigantesque et ruine déjà amorcée. C’est précisément à l’endroit où la construction semble s’effondrer, là où la tour paraît dangereusement penchée, que Bruegel place ce petit personnage scatologique. Un détail dérisoire suffit ainsi à révéler la vanité de toute l’entreprise. Bruegel s’est peut-être également souvenu d’une gravure de ruines romaines publiée par Jérôme Cock, dans laquelle un petit personnage déféquant se dissimule au milieu des ruines. L’association est saisissante : d’un côté, le monument, l’ambition humaine, le rêve de grandeur, et déjà la chute ; de l’autre, la chute triviale (de « notre reste de terre », pour reprendre la périphrase de Goethe), qui rappelle à l’homme sa condition terrestre.
Pièges et énigmes
À droite, on retrouve un motif fréquent chez Bruegel, notamment dans les tableaux où l’influence de Bosch se fait sentir : une créature hybride ou anthropomorphe. En l’occurrence, la petite construction fortifiée surmontée d’un canon qui marque l’entrée de la tour géante semble dotée d’un visage. Ses fenêtres rondes, ou oculi, ressemblent à des yeux, tandis que sa grande porte cochère évoque une bouche. Le même effet anthropomorphe se répète sur toute la surface de la tour, avec ses ouvertures et ses arcades qui rappellent des yeux et des bouches. C’est comme si Bruegel voulait nous dire que cette architecture démesurée n’était finalement que le reflet de celui qui l’a construite : le portrait monumental de l’ambition humaine.
La tour de Babel nous regarde littéralement. Mais pourquoi nous regarde-t-elle ? Et pourquoi continue-t-elle à nous parler aujourd’hui ? Sans doute parce qu’elle ne parle pas seulement de Babel. Elle parle de toutes ces entreprises collectives que les hommes mettent en œuvre et qui, à un moment donné, finissent par les dépasser. Au départ, pourtant, tout semble presque idéal. Les hommes parlent la même langue, poursuivent le même but et travaillent selon une organisation remarquable. Les matériaux arrivent par bateau, sont ensuite déchargés, transportés, taillés, puis assemblés. Chacun connaît sa tâche et l’exécute avec précision. Et c’est précisément là que le tableau devient inquiétant. Tout fonctionne, mais plus personne ne semble voir l’ensemble. Chacun accomplit parfaitement son travail sans s’interroger sur la direction prise par le projet. Tous savent comment construire, mais plus personne, semble-t-il, ne se demande pourquoi.
Il y a bien sûr aussi la question du langage. Bruegel choisit de représenter l’instant qui précède la catastrophe et nous montre tout ce qu’une langue commune permet d’accomplir, tout en nous faisant sentir à quel point cette entente est fragile. Le tableau parle également du pouvoir. Des milliers d’ouvriers bâtissent concrètement la tour, tandis que Nimrod, qui se tient à l’écart du travail, en recueille tout le mérite.
Et la tour, elle, ne cesse de grandir. Elle absorbe les ressources, domine la ville et transforme entièrement le paysage. Sa construction se poursuit alors même que ses failles annoncent déjà son effondrement. Voilà pourquoi cette image reste si actuelle. Bruegel nous maintient dans un état d’admiration et d’inquiétude. Nous sommes émerveillés par ce que les hommes peuvent accomplir ensemble, mais nous voyons aussi le moment où leur réussite commence à se retourner contre eux. Le peintre ne se contente pas d’imiter admirablement la nature ; il nous tend également le miroir de la nature humaine, de ses ambitions et de ses folies.
Chaque génération réinterprète ces images polysémiques, énigmatiques et ambiguës qui font toute la force des œuvres de Bruegel. En peignant une immense entreprise collective d’une puissance vertigineuse, dont chacun maîtrise une partie, mais dont plus personne ne semble pouvoir embrasser entièrement le fonctionnement, la direction ni les conséquences, Bruegel aurait-il peint un tableau prophétique de l’intelligence artificielle ?
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