Pour ce mardi du Grand Continent, d’un format exceptionnel, nous avons le plaisir d’accueillir Philippe Aghion, professeur au Collège de France et à l’INSEAD, ainsi que professeur invité à la London School of Economics. Il est à l’origine du paradigme de la croissance dite schumpétérienne. Nous avons eu la chance de publier dans Le Grand Continent un entretien avec lui, réalisé par Antoine Lévy, l’un de ses élèves, à l’occasion de la remise de son prix Nobel.
Philippe Aghion a également présidé la commission de l’intelligence artificielle mise en place en 2023 par l’Élysée. Nous sommes à un moment où l’intelligence artificielle sort du domaine technique pour pénétrer de manière très puissante dans le domaine politique, notamment avec Donald Trump et sa présidence. On voit, autour de la Maison-Blanche et même à l’intérieur, une accélération réactionnaire portée par les géants de la technologie. Il est donc intéressant de prendre au sérieux ce projet détaillé dans un manifeste de Palantir que nous avons récemment publié, traduit et commenté de manière critique avec Arnaud Miranda.
Commençons par la lecture de ce manifeste de Palantir, du cinquième point. « La question n’est pas de savoir si des armes à base d’IA seront construites, c’est de savoir qui les construira et pour quel but. Nos adversaires ne s’arrêteront pas pour se livrer à des débats théâtraux sur les mérites du développement de technologies ayant des applications militaires et de sécurité nationale critique. Ils avanceront. » On y voit une logique très profonde qui a pris le dessus dans la rhétorique de la Maison-Blanche : nous sommes engagés dans une course à l’intelligence artificielle qui, sur le plan géopolitique, nous oblige à accélérer, qu’importe la régulation, les contraintes ou les freins.
Quelle est votre lecture de cette logique dépolitisante de l’accélération technologique ?
Il y a un vrai danger. La Chine utilise l’intelligence artificielle pour développer la reconnaissance faciale et renforcer la surveillance des individus. Ce n’est pas très surprenant en soi puisque cette surveillance est inhérente à son système. Ce qui est très inquiétant, c’est que les États-Unis suivent le mouvement. Ils peuvent évidemment prétendre qu’il n’est pas possible d’adopter une attitude angélique face à la concurrence de la Chine, mais il est clair que l’administration Trump et son entourage cherchent à utiliser tous les moyens à leur disposition pour renforcer le contrôle politique sur l’État et la société.
Iriez-vous jusqu’à dire qu’on observe un recul de la liberté ?
Oui, les États-Unis ne sont plus un pays où l’on peut parler librement. À des Canadiens qui ont récemment essayé de passer la frontière pour se rendre aux États-Unis, un douanier leur a d’abord demandé ce qu’ils pensaient de Trump — ce qui est déjà assez déplacé en soi. Le voyageur, voyant le piège, répond : « Je ne fais pas de politique, je ne m’implique pas. » Sa compagne répond quant à elle qu’elle n’aime pas Trump. Réponse du douanier : « Alors, vous ne rentrez pas. » Ils décident donc de conduire et d’aller 50 kilomètres plus loin dans un autre poste. Les agents de la frontière voient leurs numéros de passeports et leur disent : « Vous n’aimez pas Trump, vous ne rentrez pas. » Peut-être est-ce grâce à l’intelligence artificielle qu’ils le savaient, peut-être pas.
En tout cas, cette logique est installée. Mes collègues économistes savent que s’ils disent des choses qui ne plaisent pas, leurs financements seront coupés. Les étudiants étrangers ont peur à chaque fois qu’ils passent la douane, car ils ne savent pas s’ils vont pouvoir la franchir. C’est donc très inquiétant.
Il n’y a plus aucune barrière à l’utilisation de tous les moyens possibles, notamment l’intelligence artificielle, pour contrôler les individus : croisement de bases de données bancaires et numériques, surveillance des réseaux sociaux et des messageries, etc. Il ne s’agit donc pas seulement d’une question d’armement ou de drones : il n’y a plus aucune barrière pour protéger les individus contre les abus de l’État et de l’exécutif qui souhaitent contrôler leur vie. De plus, la Cour suprême des États-Unis est, pour le moment, inféodée à cette administration.
Face à cela, l’Europe est porteuse de valeurs telles que l’État de droit, la démocratie et la liberté. Nous voulons développer une IA éthique qui protège les libertés.
Pour le moment, la Chine et les États-Unis dominent dans ce domaine, car ils y consacrent des moyens que nous n’y consacrons pas. Ils développent une IA très inquiétante, avec notamment des drones et des robots tueurs, par exemple. Mais il y a aussi tout ce qui porte atteinte aux libertés individuelles.
Leur argument consiste précisément à dire que le droit constitue une limite à l’innovation.
C’est précisément ce qui est totalitaire. L’idée est que les limites freinent l’innovation. Il ne faut pas trop de réglementation, bien sûr, mais il en faut pour protéger au moins les individus. Le défi de l’Europe est précisément de parvenir à être innovante tout en protégeant ses valeurs. Je pense toutefois qu’il y aura également une demande pour une IA éthique, non intrusive et protégeant contre certains excès dans son utilisation. L’Europe peut être un leader dans le développement de cette IA.
Yann Le Cun, l’ancien directeur scientifique de l’intelligence artificielle chez Meta, s’inquiète beaucoup des dérives de l’IA car il fait une expérience dans cette entreprise, semblable au film 2001, l’Odyssée de l’espace. Il quitte donc l’entreprise pour venir en France développer ce qu’il pense être la prochaine révolution dans ce domaine.
En quel sens, semblable ?
Il a créé une entreprise fictive avec un directeur fictif et des employés fictifs. Le manager fictif entretenait une liaison extraconjugale, évidemment fictive. Ce dernier annonçait aux employés qu’il allait actualiser l’IA, c’est-à-dire remplacer la version actuelle par une nouvelle version et, en même temps, il correspondait avec son amante. L’IA a ensuite envoyé un e-mail au manager en disant : « Si tu m’actualises, je révèle ton affaire extraconjugale à tes employés. » Je ne sais pas si c’est vrai, mais là, on frôle le scénario de 2001, l’Odyssée de l’espace.
Il y aura donc une demande d’IA protectrice. Pour répondre à cette demande, l’Europe aura un avantage dans le domaine économique. Il y a tout le problème des créations et des destructions d’emplois et comment faire pour que l’IA soit socialement acceptable. Je pense que l’Europe a un avantage certain sur le modèle américain dans ce domaine aussi. Nous y reviendrons tout à l’heure, puis, nous aborderons le sujet de l’IA et de l’environnement.
Justement, d’un point de vue écologique, selon vous, l’argument qui consiste à dire qu’il faut suspendre l’ensemble des normes et des règles pour faire face à une situation existentielle est-il valable ?
Il y a eu une période où le capitalisme et le communisme s’affrontaient à travers une guerre sur plusieurs fronts. Maintenant, ce n’est plus le capitalisme contre le communisme. C’est une version plus libérale et plus respectueuse des libertés de l’économie de marché qui s’oppose à des formes de capitalisme moins libérales.
Si vous abandonnez vos valeurs pour prétendument gagner la course contre les autres, vous avez déjà perdu la bataille. L’idée n’est pas de renoncer à ce que l’on est. Il y a des conflits géographiquement proches où il faut faire attention, en luttant contre certains ennemis, de ne pas devenir comme eux. En effet, si l’on devient comme eux, la bataille est perdue. Le défi est de rester fidèle à nos valeurs.
Mais c’est une bataille morale, pas une bataille réelle. Qu’est-ce que l’économiste peut dire par rapport à ça ?
L’économie n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’assurer la prospérité, porteuse de valeurs et de culture. Or, l’Europe connaît un déclin technologique par rapport aux États-Unis. C’est un problème, car cela freine la croissance. Cela va plus loin. Tout ce qui réduit notre productivité par rapport aux autres est néfaste pour notre qualité de vie et nous affaiblit également sur la scène internationale. Pourquoi Trump a-t-il pu réunir tous les Européens dans une salle à Davos pour les insulter ? Il pouvait justement se le permettre parce que l’Europe est en déclin. Il est donc très important de nous réveiller sur le plan technologique pour pouvoir porter nos valeurs sans les perdre. Nous pouvons devenir plus innovants en améliorant notre modèle social et en défendant nos valeurs. C’est là le défi européen qu’il est possible de relever, selon moi.
Ce graphique montre la croissance de Palantir depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. D’un point de vue économique, quand on regarde ce graphique, on n’a pas l’impression qu’ils sont en train de perdre la bataille. Au contraire, il pourrait s’agir d’une valorisation, car le pari est que cette structure digitale est crédible.
C’est évidemment un vrai danger, mais il faut se battre. C’est comme dire qu’on peut avoir un gouvernement populiste au pouvoir en France dans un an. C’est vrai, mais ce n’est pas une fatalité. Nous avons des armes pour lutter. Il faut être vigilant et se réveiller. Quand il y avait le Covid, on s’est battus et on a gagné. Déjà, il faut reconnaître le problème pour le résoudre à moitié.
Quel est le problème du fait que Palantir gagne aujourd’hui son pari vis-à-vis des marchés et de la politique ? Il impose l’idée d’une intelligence artificielle et d’un écosystème numérique qui bénéficieront grandement, voire de manière exorbitante, à un très petit nombre, alors qu’il risque de condamner une bonne partie de la population à une désarticulation entre progrès technique et prospérité partagée.
Aux États-Unis, les entreprises privées jouent effectivement un rôle très important. Microsoft fournit des infrastructures cloud à des administrations et des armées, tandis qu’Amazon, via AWS, travaille avec des agences gouvernementales. Palantir est étroitement lié au secteur de la défense. SpaceX joue un rôle géopolitique majeur avec Starlink. Nvidia est devenu un acteur stratégique de l’intelligence artificielle mondiale. Le secteur privé aide énormément le gouvernement, et inversement. L’objectif de ces entreprises est de devenir des monopoles dans leur domaine respectif, ce qui représente un risque. C’est doublement ennuyeux, car une croissance durable nécessiterait l’arrivée constante de nouveaux talents sur le marché, leur développement et la création de nouvelles entreprises qu’on laisse grandir. Mais une fois que les talents se sont développés, il faut aussi s’assurer qu’ils ne brident pas l’arrivée de nouveaux talents en abusant de leur pouvoir.
Le danger, c’est évidemment que quelques firmes dominantes, comme on l’a vu avec la révolution des technologies de l’information, dopent la croissance américaine, puis se développent sans limite, décourageant l’entrée de nouvelles entreprises innovantes. Mais dans le contexte actuel, on va encore plus loin : non seulement il y a le risque que les grands acteurs de l’IA, qui sont d’ailleurs un peu les mêmes (les GAFAM), découragent l’entrée de nouvelles entreprises, mais il y a aussi le risque qu’il y ait une collusion entre eux et l’administration politique. Cela pervertit le système démocratique.
Contre ce danger, il faut un contre-modèle. En Europe, nous avons le RGPD, le règlement général sur la protection des données. Nous avons également le règlement sur l’intelligence artificielle, que l’on peut améliorer. Nous disposons également de règles de concurrence visant les grandes plateformes. Nous avons des restrictions concernant certaines formes de reconnaissance faciale. Nous mettons en place des réglementations. Elles ne sont peut-être pas parfaites, mais l’idée de réglementer existe en tout cas. Le problème, c’est que trop réglementer peut constituer une barrière à l’entrée, car les grandes entreprises savent comment contourner les réglementations excessives. Il faut donc savoir réglementer de manière intelligente.
En tout cas, l’Europe manifeste une volonté de développer l’IA et il y aura une demande pour une IA plus éthique et plus protectrice, y compris de la part des pays en développement. L’Europe peut être leader dans ce domaine, car elle porte ces valeurs. L’Europe aurait tort de renoncer à ces valeurs.
Mais que se passe-t-il si, d’ici là, c’est ce modèle néo-actionnaire qui l’emporte et imprime sa marque ? Je pose la question de manière un peu brutale : le RGPD suffit-il à contrer Palantir ?
Ce n’est pas suffisant. L’Europe doit innover. Et là, on tombe sur les rapports de Draghi et Letta. L’Europe est restée coincée dans l’innovation mid-tech incrémentale. Pour l’instant, elle n’est pas suffisamment tournée vers l’innovation de rupture high-tech. Il faut donc créer, en Europe, un écosystème qui favorise l’innovation high-tech, au moins entre quelques pays européens dans un premier temps.
L’Europe en a la possibilité, car elle repose d’abord sur des valeurs démocratiques : la démocratie et la liberté. Mon modèle idéal est la flexisécurité danoise. Mais même actuellement, notre modèle social est meilleur qu’aux États-Unis, pays que je trouve d’ailleurs détestable pour y avoir vécu pendant 20 ans. Personne ne veut y être pauvre et malade. C’est ce qui peut arriver de pire à un individu aux États-Unis.
En plus de notre modèle social, nous nous soucions de l’environnement, en Europe. Nous avons également des chercheurs de grande qualité. Les innovations de rupture ne se produisent pas en Europe, mais une grande partie de la recherche fondamentale qui les sous-tend y est réalisée. Ce sont donc des atouts de l’Europe.
Maintenant, il faut que l’Europe crée un environnement plus favorable à l’innovation de rupture, c’est-à-dire à la prise de risque. Par exemple, la recherche manque de financements sur le long terme. Or, pour innover, l’échec est fondamental. Pour cela, il faut du temps. Si un chercheur doit remplir des formulaires pour de nouvelles bourses tous les trois ans, il ne fait plus de recherche, mais passe la moitié de son temps à remplir des formulaires. Les LABEX étaient très bien parce qu’ils se déroulaient sur dix ans. Il faudrait donc en créer beaucoup plus.
Je supprimerais le crédit d’impôt recherche. Bien entendu, une partie de ce dispositif est utile, mais je ne vois pas pourquoi Carrefour doit en bénéficier. Je ne vois pas quelles recherches Carrefour mène ni quelles menaces de délocalisation pèsent sur l’entreprise. Je ne suis pas non plus convaincu que les banques ont besoin d’un crédit d’impôt recherche. Je ciblerais davantage le crédit d’impôt recherche sur le high-tech et l’innovation de rupture. Je développerais également les laboratoires d’excellence, dont l’économiste Antonin Bergeaud a montré avec ses collègues qu’ils stimulaient l’innovation de rupture dans les industries environnantes. Il faut donc d’abord financer intelligemment la recherche à long terme. Ensuite, il faut prendre le risque de financer les start-up et, pour cela, il faut du capital-risque. Or, nous n’en avons pas suffisamment en Europe. Lors d’une conversation avec Peter Fenton, un capital-risqueur qui a travaillé avec Xavier Niel en France, il m’a dit que l’un des problèmes du capital-risque était qu’il y avait trop de réglementations décourageant les investisseurs.
Ensuite, les investisseurs institutionnels, comme les fonds de pension et les fonds mutuels, incitent les grandes entreprises à prendre des risques. Or, on en trouve très peu en Europe ; la Suède est le seul pays à en avoir. Les Suédois ont réussi à développer des fonds de pension, alors qu’ils n’ont pas de système de retraite par capitalisation. C’est très intéressant, car je ne pense pas qu’il soit possible de passer entièrement à un système de retraite par capitalisation. Cela coûterait beaucoup trop cher et nous n’en avons pas les moyens. En revanche, on peut s’inspirer du modèle suédois pour développer les fonds de pension, par exemple en alimentant automatiquement ces fonds avec 2,5 % des revenus fiscaux.
Il faut aussi s’intéresser aux DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency). En Europe, au nom de la politique de concurrence, toute politique industrielle a été empêchée depuis les années 1980. C’est la vision hayekienne de l’Europe. L’idée de Hayek était de limiter au maximum les marges de manœuvre des États membres et de les empêcher de mener une politique industrielle. Les Américains, eux, ont mené une politique industrielle tout en appliquant une politique de concurrence. Les Chinois aussi mènent une politique industrielle, mais de manière à mettre les entreprises ou les régions en concurrence. En Europe, on a mené une politique de concurrence, mais en bridant la politique industrielle, ce qui a été une grave erreur et qu’il faut corriger.
Évidemment, un marché unique des biens et services serait également très utile, mais nous n’en avons pas vraiment, car chaque pays ajoute ses propres réglementations aux réglementations européennes. L’Europe n’a pas non plus de marché unique des capitaux, ce qui manque également beaucoup. En ce qui concerne la titrisation, on est passé d’une extrême à l’autre. Une titrisation excessive a provoqué la crise de 2008. Mais, depuis, nous n’en avons plus du tout. Il en faudrait pourtant un peu, ce que recommande notamment Draghi.
L’Europe possède des atouts formidables, mais il est temps qu’elle se réveille.
En ce qui concerne l’IA, il faut de la concurrence. L’open source est une politique de concurrence. Lorsqu’on décide d’autoriser ou non une fusion-acquisition, il faut regarder l’effet à long terme sur l’entrée et l’innovation, et non pas seulement si l’opération est dominante ou non. Par exemple, personne ne s’est jamais demandé si le marché d’Alstom-Siemens était contestable ou non. Il faut également inclure le cloud et toute la chaîne de valeur de l’IA dans le Digital Market Act. Il faut, je le souligne de nouveau, faire attention aux réglementations qui découragent la concurrence. Il faut également mettre en place une véritable politique industrielle de l’IA qui pourrait aider à développer des data centers, c’est-à-dire des centres de calcul, qui sont nécessaires. Je suis favorable à la création d’une DARPA pour associer la défense et l’intelligence artificielle de plusieurs pays européens.
La DARPA est une institution fédérale.
Aux États-Unis, la DARPA est une institution fédérale. Pour commencer, il serait utile de créer une DARPA franco-allemande, à laquelle d’autres pays pourraient se joindre en formant une coalition de volontaires. L’Angleterre est, par exemple, un acteur essentiel de la défense européenne. L’Europe ne pourra pas avancer sans elle. Si d’autres pays souhaitent nous rejoindre, comme la Suède ou l’Italie, ils sont les bienvenus. Toutefois, cette DARPA ne fonctionnerait pas à 27.
Je pense d’ailleurs que ce que propose Draghi ne se fera pas à 27. Un marché unique du high-tech pourrait par exemple se faire entre la France, l’Allemagne et quelques autres pays.
Draghi parle d’un fédéralisme pragmatique.
Je ne crois pas au fédéralisme. Selon moi, il n’est pas possible de mettre en œuvre le rapport Draghi avec 27 pays d’un coup, car il faudrait toujours s’aligner sur le moins-disant, en raison du droit de veto, comme c’était le cas pendant longtemps avec la Hongrie. Peut-être parviendra-t-on à réformer le Conseil européen de la recherche (ERC) pour créer des LABEX européens. Mais, même pour l’ERC, il y avait un risque de retour en arrière. Nous avons de la chance qu’il se soit préservé. Pour ma part, je militerais pour un ERC indépendant, à l’instar de la Banque centrale européenne, et doté de moyens supplémentaires pour financer des laboratoires, et pas seulement des individus. Mais nous en sommes encore très, très loin.
Tous ces éléments sont très convaincants, mais ils demandent du temps.
Il faut commencer et faire tout ce qui est possible avec ceux qui sont prêts à nous rejoindre. Avec certains, nous pourrions créer une DARPA de la défense IA. Les biotechnologies sont un autre domaine dans lequel il faudrait créer des DARPA.
La transition énergétique est également très importante. L’Europe a beaucoup trop misé sur la taxe carbone et pas assez sur la politique industrielle verte, mais nous avons besoin des deux. Les Américains font le contraire : ils misent davantage sur la politique industrielle verte et moins sur la taxe carbone. Dans ce domaine aussi, nous aurions besoin de DARPA.
L’idée est de faire avec qui on peut. Si nous ne pouvons avancer qu’avec nous-mêmes, nous le ferons. Bien entendu, il faut d’abord savoir ce que représente ce « nous ».
L’économie revient toujours à la philosophie, donc effectivement à la question de l’identité, à la question de ce que c’est que le « nous ».
Pour moi, ce « nous » représente un certain nombre de valeurs auxquelles nous sommes attachés et qui, je l’espère, prévaudront à nouveau. Il est vrai que les Allemands sont en danger avec des nuages qui s’accumulent. En Angleterre, Farage est aux portes du pouvoir. En France, nous avons une élection dans un an. Il y a donc un risque réel que l’agenda de Draghi soit totalement inapplicable.
Voici un graphique intéressant qui montre les investissements de Microsoft, Apple, etc. Nous avons parlé de la DARPA. Il s’agit un peu d’un prototype du projet Manhattan : l’État rooseveltien qui réunit l’appareil scientifique et l’appareil militaire pour obtenir un résultat extraordinaire en très peu de temps avec un cadre très précis et un contrôle qui va jusqu’à la privation de la liberté d’une grande partie des personnes impliquées. Il y a une expérience de pensée que je vous invite à faire : imaginer un projet Manhattan mené par la Silicon Valley. Qu’est-ce que cela aurait donné d’avoir, à la place d’Oppenheimer, Sam Altman, et à la place de Roosevelt, Donald Trump ?
Ce serait très dangereux. Je crois beaucoup à un triangle formé par l’État, les entreprises et la société civile. Il faut des entreprises innovantes. L’État, qui est censé réguler et investir dans l’éducation, la politique du marché du travail, etc. Il doit être à la fois régulateur et protecteur. Nous avons également besoin d’investisseurs et de la société civile, car celle-ci doit veiller à ce qu’il y ait le moins possible de collusion entre les entreprises existantes et l’État. Ce triangle fonctionne très bien. Or, aux États-Unis, on cherche à brider la société civile pour faciliter la collusion entre le gouvernement et les entreprises en place. C’est mauvais à tout point de vue, car les entreprises en place peuvent alors mettre toutes les barrières à l’entrée qu’elles veulent aux nouvelles entreprises, puisqu’il n’y a plus personne pour dénoncer les collusions, la corruption, etc. Il est donc très important de préserver ce triangle, notamment la société civile. Tout ce qui concerne les corps intermédiaires a manqué ces dernières années chez nous aussi. Les médias sont essentiels. Ce n’est pas une bonne idée que les médias soient entièrement entre les mains de grands groupes. En Allemagne, par exemple, depuis la Seconde Guerre mondiale, les groupes industriels ne peuvent pas posséder de médias. Je ne dis pas qu’il faille faire cela en France demain, mais il est indispensable qu’il y ait aussi des indépendants qui possèdent des médias.
La démocratie est importante et n’est pas un luxe. Elle permet de s’assurer que les gouvernements jouent pleinement leur rôle. L’encadrement du financement des campagnes politiques est crucial, par exemple. Aux États-Unis, un particulier peut financer un parti sans aucune limite. En Suède, les règles en matière de financement des campagnes politiques sont très strictes. Une ministre suédoise a par exemple dû démissionner parce qu’elle avait acheté un Toblerone avec la carte de crédit de l’entreprise. Ces règles garantissent le bon fonctionnement de la société civile.
Il faut donc ce triangle : les entreprises innovent, mais parfois, elles innovent dans des domaines qui ne sont pas les plus pertinents. L’État les incite donc à innover dans des technologies vertes plutôt que polluantes, par exemple, en mettant en place une taxe carbone, une politique industrielle, etc. Ensuite, la société civile veille à ce que le gouvernement joue son rôle.
Vous avez dit : « La démocratie n’est pas un luxe. » Pourtant, quand on écoute Alex Karp et Peter Thiel, les dirigeants de cette accélération technologique réactionnaire, ils disent précisément le contraire : « La démocratie est un modèle inefficace, redondant, qui ralentit la croissance et provoque la stagnation. D’ailleurs, regardez les Européens. Ils en ont trop et ne font rien. » Comment répondre à cet argument ?
La réponse, c’est de se battre. Il y aura tout de même des élections de mi-mandat aux États-Unis, qui inquiètent beaucoup les républicains. Ils pratiquent le gerrymandering, car ils craignent de perdre. Tout n’est pas perdu aux États-Unis. Il reste des contre-pouvoirs, comme des juges, peut-être pas fédéraux, mais de certains États, ainsi que quelques médias indépendants, comme le New York Times. Ces contre-pouvoirs pourront jouer leur rôle.
À Minneapolis, par exemple, ils ont dû stopper les violences. Il y a également eu le recul du Groenland quand Trump était à Davos.
C’est une lutte et rien n’est gagné. Néanmoins, il faut faire preuve d’un optimisme de combat. Il ne faut pas non plus penser que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais il ne faut négliger aucun levier d’action. Nous ne devons pas non plus attendre que les choses s’améliorent aux États-Unis. Mark Carney a prononcé deux discours très importants, l’un à Davos et l’autre à Erevan, dans lequel il a déclaré : « Vous, les Européens, vous avez vocation à être les leaders de ce nouveau groupe de pays de taille moyenne qui partagent un certain nombre de valeurs. Nous allons créer des chaînes de valeur entre nous et nous serons le cœur. Après, on peut traiter avec les États-Unis ou avec la Chine. » Dès qu’il y a de telles visions, elles sont mobilisatrices. C’est comme lorsque De Gaulle a lancé l’appel du 18 juin et que des gens l’ont rejoint. Mark Carney a lancé un appel du 18 juin pour mobiliser les Européens. Cela aidera également beaucoup les gouvernements européens confrontés au populisme.
Il faut, d’ailleurs, essayer de comprendre d’où vient le populisme en Europe centrale et orientale, en Angleterre ou aux États-Unis. Beaucoup de politiques ont en effet méprisé certaines franges de la population. En Pologne, par exemple, des dirigeants comme Leszek Balcerowicz, un grand réformateur, se moquaient du modèle social de l’Europe de l’Ouest. Il était favorable à un passage direct au modèle américain, car il considérait que les modèles scandinaves étaient une perte de temps. Ils nous donnaient des leçons. Pourtant, en Pologne, les perdants de la transition, qui n’avaient pas de filet de sécurité, ont voté pour les populistes, ce qui a donné lieu à des années de populisme. En Angleterre, le Brexit peut s’expliquer par la mobilisation de toutes les victimes de Thatcher. Il fallait bien sûr faire certaines réformes en Angleterre, mais Mme Thatcher a opéré le malade sans anesthésie. Tous les perdants ont ensuite soutenu le Brexit. Aux États-Unis, c’est pareil : beaucoup de gens ont été les perdants de la mondialisation parce qu’il n’y avait pas de flexisécurité, comme au Danemark. Ce sont ces gens-là qui ont servi de socle à M. Trump.
Starmer a commis une grosse erreur en Angleterre. Après des années de mauvaise gestion par les conservateurs, un gouvernement travailliste est arrivé au pouvoir et a commencé à tailler dans les dépenses sociales. À ce moment-là, les gens se disent : « Comme nous avons essayé les Tories, puis le Labour, il est temps d’essayer autre chose, cette fois-ci Farage. »
En France, ceux qui se tournent vers les partis politiques sont aussi ceux qui se sentent abandonnés et méprisés. Ces gens méritent le plus grand respect. Certes, il faut faire des économies en France. Mais lorsqu’on prend une mesure d’économie, il faut savoir si celle-ci augmente les risques de populisme, car le populisme a un coût très élevé. Or, dans les calculs économiques, le coût du populisme n’est pas pris en compte. Lors de la réforme des retraites, il était évident qu’il fallait stopper l’horloge et prévoir une révision en 2027, car sinon, le risque de chaos politique était élevé. D’ailleurs, depuis le début, il y a trois ans, je disais qu’il fallait 63 ans et pas 64, et une révision en 2027, mais on aurait pu l’obtenir à bien moindre coût.
Tous ces mouvements populistes sont nés de gouvernements de gens raisonnables qui ont totalement négligé une certaine frange de la population.
Mais le deuxième mandat de Trump semble tout de même assez différent du Trump populiste du premier mandat. Nous assistons aujourd’hui à une dynamique très clairement contre-révolutionnaire, qui s’appuie de plus en plus sur des signifiants élitaires. La ballroom, le jour du début de la guerre en Iran, est un signe qui en dit long sur la nature de ce pouvoir. Est-il encore populiste ?
Il est populiste en même temps, car il dit aux électeurs qu’il a protégé leurs emplois.
C’est là que l’intelligence artificielle intervient. L’intitulé de ce graphique indique : l’intelligence artificielle pourrait mettre fin à l’arbitraire économique, anéantir l’humanité ou stimuler la croissance de 0,2 point.
Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où certaines des personnes les plus puissantes de la planète affirment que cette bifurcation est non seulement possible, mais qu’elle aura lieu bientôt. Nous nous retrouverons alors face à un problème : nous aurons un système très productif, mais nous n’aurons plus besoin de travailleurs, et nous n’aurons plus envie de partager les profits avec eux. Nous nous retrouverons donc avec une « sous-classe permanente », un « prolétariat digital » qui sera au chômage. Comment faire pour les gérer ?
C’est là que les valeurs sont très importantes, et nous avons un avantage en Europe : nous pouvons utiliser l’IA de manière responsable. Je crois toujours aux révolutions technologiques, comme aux attelages de chevaux. Elles peuvent vous mener dans le mur ou vous mener où vous voulez, si vous savez les diriger. C’est donc à nous de diriger l’IA.
D’abord, l’IA a un potentiel de croissance très important. Daron Acemoglu estimait qu’elle donnerait une augmentation de la croissance de 0,3 point, soit 0,07 point de plus. Si l’on partait de 1 % avant, on passerait à 1,07 % par an pendant 10 ans, puis à 1 %. Avec Simon Bunel, nous avons fait les calculs, et c’est 10 fois plus. Ces chiffres ne prennent en compte que l’IA qui automatise la production de biens et de services, mais l’IA facilite aussi grandement l’émergence de nouvelles idées. Les nouvelles idées sont souvent des recombinaisons d’idées anciennes et, avec l’IA, on recombine beaucoup plus.
Personnellement, j’utilise Claude en permanence pour vérifier des preuves et créer des modèles beaucoup plus complexes. Avec Antonin Bergeaud et d’autres, nous constatons au minimum un 0,25 supplémentaire par rapport aux 0,7 actuels. Il s’agit là d’une borne inférieure. Le potentiel de croissance est donc énorme, mais il peut y avoir des limitations. D’une part, il faut du capital humain, qu’il faut former. Deuxièmement, l’absence de concurrence peut brider la croissance, comme on l’a vu avec les technologies de l’information. Nous avons grandement besoin d’une forte croissance, car celle-ci est actuellement atone. Il faut donc adapter les institutions, notamment les politiques de concurrence industrielle et du marché du travail.
En Europe, nous menons une politique inclusive en tenant compte de son effet sur l’emploi. Avec Simon Bunel, nous avons même étudié l’effet de l’IA générative sur l’emploi. On constate pour le moment qu’il n’y a pas d’effet très négatif. On observe des créations et des destructions d’emplois, mais l’emploi total ne diminue pas pour le moment. Bien entendu, des personnes perdront leur emploi. Un emploi, c’est un ensemble de tâches. Il y a des emplois où les tâches ennuyeuses seront remplacées, ce qui permettra de se concentrer sur les tâches créatives. Il y aura également des emplois où la plupart des tâches seront remplacées, et l’emploi lui-même sera menacé. Pour autant, il y aura aussi des créations d’emplois. D’une part, les entreprises qui adoptent l’IA deviennent plus productives et plus compétitives, ce qui augmente la demande mondiale pour leurs produits. C’est ce qu’on appelle un effet de productivité. D’autre part, il y aura un effet d’idées : comme l’IA génère de nouvelles idées, elle crée ainsi de nouveaux emplois.
Il faudra bien entendu organiser la transition. Certains évoquent le revenu universel. Pour ma part, je suis favorable à un revenu, mais je suis contre l’inactivité. On se rapproche alors du système de flexisécurité danois : si on perd son emploi, on garde 90 % de son salaire pendant deux ans, jusqu’à un certain niveau de salaire, et l’État forme la personne et l’aide à rebondir sur un nouvel emploi. C’est déjà un bon levier. Un autre levier sont les compétences comportementales, comme l’autonomie, la prise d’initiative et l’interaction avec les autres. Il faut aider les entreprises qui valorisent les compétences comportementales et la polyvalence de leurs employés.
Il faut mener une politique cohérente. Ceux qui prônent un État minimum dont le rôle serait restreint à la loi et à l’ordre ne voient absolument pas le monde dans lequel on vit. C’est totalement irréaliste. On aura besoin de moins d’État dans certains domaines et de plus dans d’autres, comme dans le domaine de l’éducation, par exemple. Il faut un socle éducatif, une école où l’on apprend à apprendre. Les savoirs de base sont plus importants que jamais. Il faudrait une école qui donnerait de bien meilleurs résultats aux tests PISA que ceux obtenus actuellement.
Il faut également réhabiliter l’apprentissage, comme en Suisse, où le système est très intéressant : on peut décider d’être plombier, de s’améliorer dans ce domaine, puis reprendre des études générales. Il existe également des passerelles entre les savoirs spécialisés et l’université. Ce système a beaucoup à nous apprendre.
Aux États-Unis, on se moque totalement du devenir des employés. En Europe, nous sommes animés par l’esprit qu’il faut embarquer tout le monde, car si des gens sont exclus du processus, ils deviendront des ferments du populisme. Je suis favorable à une société de croissance inclusive. C’est une valeur à laquelle je crois profondément.
Stefanie Stantcheva et Dani Rodrik ont beaucoup travaillé sur le sujet et réfléchissent à une politique industrielle de l’emploi axée sur les compétences comportementales, c’est-à-dire sur l’encouragement des entreprises à valoriser les compétences de leurs employés.
Si nous mettons en place une bonne politique de concurrence, une bonne politique industrielle, une réforme de l’école et une bonne politique du marché du travail selon les lignes que j’ai évoquées, alors nous serons armés. Je pense que nous gagnerons, car nous dominerons alors la révolution de l’intelligence artificielle.
La question de fond, à laquelle vous êtes revenu à plusieurs reprises, est celle de la formation et de l’impact de l’intelligence artificielle sur les jeunes. Les sondages réalisés aux États-Unis montrent un décrochage très net dans l’adhésion à l’IA chez les 18-28 ans, c’est-à-dire chez les personnes qui entrent dans le monde de l’enseignement supérieur ou sur le marché du travail. On y trouve effectivement un taux d’adhésion à l’IA, par exemple l’acceptation de la phrase « J’ai confiance en ChatGPT », d’environ 10 % de la population de cette tranche d’âge. Cette inquiétude est de plus en plus présente sur les campus. Il existe donc un risque de populisme IA générationnel. N’y a-t-il pas aussi un danger structurel dans cette technologie qui consiste, au fond, à remplacer les tâches des juniors et à renforcer les personnes déjà les plus fortes ?
Les jeunes peuvent effectuer des tâches plus qualifiées que de faire des photocopies. Dans un cabinet juridique, il est plus intéressant de regarder les dossiers, de commencer à travailler dessus et de progresser. Les gouvernements ont un rôle à jouer à cet égard. Ils doivent inciter les entreprises à jouer un rôle dans la formation en leur accordant une prime.
Mais il faut surtout beaucoup d’écoles sans IA, où on apprend à affronter de nouveaux problèmes, à lire, à écrire, à ne pas faire de fautes d’orthographe, à faire des règles de trois soi-même, à raisonner.
Nous sommes en train de rédiger un article très intéressant avec Le Grand Continent, pour lequel nous avons demandé à une dizaine de jeunes normaliens de nous parler de leur expérience de l’intelligence artificielle. Une réponse en particulier m’a beaucoup frappé : « J’ai un problème, car je rends des copies sans faute d’orthographe et on me soupçonne d’utiliser l’intelligence artificielle. »
Ce qui va se passer, c’est que l’examen oral va devenir très important.
Revenons à l’école : il faut apprendre à apprendre. On apprend ainsi à s’adapter à des situations nouvelles. Les jeunes qui sont armés de cette manière ont moins peur de l’intelligence artificielle. Il faudra également apprendre les soft skills à l’école, c’est-à-dire apprendre à interagir avec les autres, mais aussi avoir des bases en lecture, en rédaction, en orthographe, en règle de trois, en calcul et en démonstration mathématique. C’est absolument indispensable, comme le montrent les résultats en baisse des tests PISA, de plus en plus corrélés à l’origine sociale en France. Ce n’est absolument pas acceptable. Nous savons comment remédier à la situation. Par exemple, Nuno Crato, lorsqu’il était ministre de l’Éducation au Portugal, a réussi à améliorer les résultats aux tests PISA. C’est ce genre de politiques qu’il faut mettre en place. L’IA peut être un outil formidable à cet égard.
Il y a une idée qui revient de plus en plus dans le débat public, notamment dans les réseaux de propagande chinois, et qui consiste à montrer que, contrairement aux États-Unis, la Chine aurait un modèle de déploiement de l’intelligence artificielle plutôt liberticide, mais qui préserverait l’emploi.
En novembre, j’étais en Chine, où j’ai visité le DRC (Development Research Center of the State Council of China), un organisme dans lequel travaillent des personnes ayant accès à tous les livres publiés en Chine et consultés par le gouvernement chinois. Il s’agit de personnes qui réfléchissent et qui constituent un peu l’avant-garde, mais qui ne peuvent pas communiquer avec l’extérieur. Ces personnes se demandent déjà ce que signifie la flexisécurité danoise. Ils savent très bien qu’il y aura des créations et des destructions d’emplois, et que la Chine sera confrontée à ce problème. Évidemment, ils sont conscients que le Danemark est un petit pays. Déjà, à l’échelle française, on se demande comment faire. C’est encore plus compliqué en Chine, évidemment. Donc, au contraire, la Chine se préoccupe beaucoup de rendre l’IA socialement acceptable. Il n’est pas nécessaire d’être liberticide pour faire de la police de sécurité.
Si nous avons aujourd’hui deux modèles dominants d’intelligence artificielle, le modèle américain et le modèle chinois, c’est ce dernier qui protège le plus la population par rapport au modèle européen.
En Europe, nous défendrons notre modèle. Notre IA sera éthique, elle protégera contre les excès de l’IA et aidera au dialogue social. Nous en parlions dans notre rapport avec Anne Bouverot : l’IA permettra d’améliorer le dialogue social au sein des entreprises. Je pense que l’un des problèmes majeurs en France est que les employés ne se sentent pas suffisamment impliqués dans les activités de leur entreprise.
En Allemagne, la cogestion est beaucoup plus ancrée, de même que dans les pays scandinaves. Je me souviens d’un chef d’entreprise suédois qui, alors que la Suède venait de racheter un chantier naval français, devait restructurer son entreprise. Il a réuni ses employés pour leur exposer ses difficultés. Les salariés lui ont dit qu’ils n’avaient jamais été consultés de la sorte auparavant. Bien sûr, l’IA peut être un outil de surexploitation, mais aussi un moyen d’activer le dialogue social et d’informer davantage les employés. Ces derniers seront alors davantage des partenaires et comprendront leur environnement de travail. Je crois que l’IA a un avenir radieux devant elle, à condition qu’elle soit assortie de valeurs. C’est ainsi qu’elle pourra perdurer et être dirigée dans la bonne direction.
L’Europe doit incarner cette IA. D’autres pays, pas seulement européens, seront demandeurs d’une IA éthique et protectrice. Le chercheur Yoshua Bengio travaille déjà dans ce sens au Canada, par exemple. L’Europe doit ouvrir ses bras à des personnes comme lui. Grâce aux valeurs que nous portons, nous sommes en mesure d’exploiter une niche scientifique. Nous avons de formidables scientifiques et nous défendons certaines valeurs : c’est précisément ce qu’il faut pour développer une IA qui répondra à une demande mondiale.
Pourriez-vous vous projeter en 2050, dans un monde où les bons choix auraient été faits ? À quoi ressemblerait l’Europe rêvée de Philippe Aghion ?
Ce serait une Europe qui ne se limiterait pas à l’Europe, mais qui inclurait le Canada et d’autres pays désireux de nous rejoindre. Ce sera une Europe qui défendra haut et fort les valeurs de l’État de droit, de l’inclusion sociale et de la protection de l’environnement.
Il est vrai que l’IA consomme beaucoup d’énergie, mais en France, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur l’énergie nucléaire, c’est un atout. Je tiens à rendre hommage à cet égard à Marcel Boiteux, dont je ferai l’éloge à l’Académie dans un an. L’impact de l’IA sur le secteur de l’énergie est très intéressant. Veolia, par exemple, utilise l’IA pour réguler son système de purification de l’eau. Grâce à l’IA, ils savent quand le dispositif est mis en marche ou éteint. Résultat : ils économisent 10 fois plus d’énergie que l’IA n’en consomme pour accomplir cette tâche. Certes, l’IA consomme de l’énergie, mais je pense que des innovations permettront de réduire cette consommation. Avoir des systèmes d’IA spécialisés avec des centres de calcul locaux permettra de réduire la consommation d’IA.
Grâce à l’IA, il sera également possible d’assurer une meilleure gestion des ressources rares. Elle facilitera également la transition des entreprises, en leur permettant de passer d’une production et d’innovations polluantes à une production et des innovations vertes. Il reste toutefois le problème de la dépendance au sentier, c’est-à-dire que l’on continue à faire ce que l’on a toujours fait, mais l’IA peut aider les entreprises à réduire ces coûts de transition.
Il nous faut donc entrer dans la danse. Nous avons parlé de l’IA et de la croissance, de l’IA et de l’emploi. Mais le sujet de l’IA et de l’environnement est vaste, et nous pouvons faire en sorte qu’elle soit bien plus favorable à l’environnement qu’on ne le craint. C’est un défi que l’Europe peut relever, car nous avons le souci de l’environnement. La France, avec le nucléaire, dispose d’un atout formidable.
Nous sommes à un moment que j’appelle « gaullien », c’est-à-dire que tout peut advenir. Toutefois, nous pouvons au moins affirmer nos valeurs. À savoir la promesse républicaine, l’éducation, le marché du travail, le travail pour tous, le mérite, ainsi que la réindustrialisation. La France peut être le pilier d’une Europe qui se réveille, avec l’Allemagne et l’Angleterre si elle veut collaborer avec nous. Nous avons là un véritable agenda qui peut faire rêver.
On peut rétorquer qu’il faut faire des économies. On n’a pas parlé du problème de la dette, qui est pourtant un sujet majeur, alors que nous sommes en situation de surendettement. Il faut surtout que la dépense publique augmente moins vite que le PIB. Cela étant dit, on ne peut pas simplement promettre du sang et des larmes et on ne peut pas être élu sur un tel programme. Il faut expliquer que si l’on est sérieux en matière de budget, c’est aussi le meilleur moyen de contracter des emprunts. Lors de la crise du Covid, une importante dette européenne a été contractée pour financer la réponse au virus, dont une partie n’est toujours pas utilisée. Pour faire entendre notre voix sur la question des eurobonds, il faudra contracter des emprunts européens, mais cela pose un problème de financement et de sources d’économies à court terme.
Le taux d’emploi en France est d’ailleurs insuffisant. Il faut l’augmenter, notamment celui des jeunes et des seniors, afin de stimuler la croissance.
Être sérieux dans nos finances publiques vise un objectif précis : nous donner les moyens d’emprunter pour investir dans l’éducation, la recherche, la réindustrialisation, et donc dans la défense et l’Europe. Si l’on présente les choses de cette manière, les gens sont prêts à accepter. Il faut, pourtant, que les sacrifices soient partagés.
Or, on n’a pas du tout parlé du partage des profits. Il y a évidemment le danger que quelques-uns profitent entièrement. Les personnes de la Silicon Valley que j’ai rencontrées, des capital-risqueurs qui ne sont pas du tout des gens de gauche, disaient que, s’ils devenaient milliardaire, ils ne trouvaient pas normal que leurs enfants le deviennent automatiquement. Comment faire ? Est-ce qu’ils devraient donner des fonds à des fondations, comme Bill Gates ? Est-ce qu’il devrait y avoir un impôt sur les successions ? En France, cette idée n’est pas du tout populaire. Je ne suis pas partisan de la taxe Zucman, et je ne pense pas qu’il faille taxer la richesse non réalisée de gens qui essaient de démarrer des entreprises dans l’IA. Mais je pense que les gens acceptent de faire des efforts s’ils voient qu’il y a un vrai but, et s’ils sentent que l’effort est partagé. On ne peut pas demander beaucoup d’efforts à certaines personnes, sans toucher au crédit d’impôt recherche, à la niche Dutreil ou au holding patrimonial. On doit montrer que l’effort est partagé, important et nécessaire, car il nous permettra d’obtenir beaucoup de choses.
Philippe Aghion, vous pensez qu’on va y arriver ?
On va se battre dans l’esprit churchillien.
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