02
juin 2026
De 19:30 à 20:30
École normale supérieure
29 rue d'Ulm - 75005 Paris
Langue
Français
Bonsoir à toutes et à tous à ce Mardi, où nous présenterons le nouveau et cinquième volume papier de la revue, L’Ennemi qui nous désigne, apprendre à résister aux prédateurs, sous la direction de Giuliano da Empoli, qui vient tout juste de paraître. Pour les initiés, il a déjà un surnom : le « gros livre rouge ».
Nous en discuterons ce soir avec Gilles Gressani, directeur du Grand Continent, et Gérard Araud, ambassadeur de France et auteur de nombreux ouvrages sur la diplomatie, sa pratique et son histoire. Son dernier ouvrage, Leçons de diplomatie, est paru chez Tallandier. Christine Ockrent est également avec nous. Elle est productrice de l’émission Affaires étrangères sur France Culture.
Nous aborderons ce soir la question de cet ennemi qui fait irruption dès le titre, puis nous parlerons de façon plus constructive de la manière d’apprendre à résister aux prédateurs.
Gilles Gressani, ce titre, L’Ennemi qui nous désigne, interpelle. Après les précédents volumes, Fractures de la guerre étendue, Portrait d’un monde cassé et L’Empire de l’ombre, on ne s’attendait pas à quelque chose de très optimiste, mais cette fois-ci, cette présence malfaisante est accompagnée d’un verbe : « il nous désigne ». Que signifie cette phrase un peu inquiétante et quelle en est l’origine ?
L’idée était de mettre au cœur de cet ouvrage, et donc de la couverture, une scène qui nous semblait parfaite pour résumer l’époque que nous vivons. Ce n’est pas une scène se déroulant dans le spectacle de la Maison-Blanche, dans le secret du Kremlin ou dans les rituels très complexes de la Chine de Xi Jinping. Il s’agit d’une scène qui se déroule dans l’université française d’avant 68, un peu plus mandarinale et cravatée. Il s’agit d’une soutenance de thèse, où les grands maîtres de la philosophie française sont présents : On y voit notamment Raymond Aron et Jean Hyppolite, éminent hégélien et directeur de l’École normale supérieure pendant longtemps, l’un des philosophes les plus brillants et les plus construits du XXe siècle français.
Ils sont tous en train d’entendre la soutenance d’un jeune homme, ancien résistant, nommé Julien Freund. Sa thèse est déjà polémique, car c’est la première fois, dans l’université française d’après-guerre, qu’on introduit le mot « ennemi » et le nom « Carl Schmitt », un juriste qui avait été à juste titre banni à cause de ses compromissions intolérables et de sa contribution proactive à l’érection du régime nazi, notamment dans les années 1930.
Cette thèse est intéressante, car Julien Freund propose de réintégrer la catégorie d’« ennemi » dans la philosophie française. Il le fait de manière très solide, sous la direction de Raymond Aron, et ne peut donc être soupçonné de compromission. En même temps, il suscite l’inquiétude et la prudence chez les personnes qui l’écoutent, qui lui demandent s’il est vraiment nécessaire de réintroduire cette conflictualité radicale, presque ontologique, entre l’ami et l’ennemi.
Jean-Hippolyte, qui dirigeait d’ailleurs la thèse de Julien Freund avant de se retirer, lui lâche la phrase suivante qu’il avait préparée depuis longtemps : « Si vous avez raison avec cette histoire d’ami-ennemi, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin. » Cette phrase est intéressante, car on assiste à un échange entre un grand maître de la philosophie qui dit à un jeune impétrant une phrase définitive. Dans ce genre de situation, on s’attend normalement à un retrait élégant et poli, mais ce n’est pas du tout ce qui se passe.
Julien Freund lui répond en effet : « Je crains, Monsieur Hippolyte, que vous ne soyez en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemi, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or, c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. » Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. » Et il ajoute : « L’ennemi vous empêchera même de cultiver votre jardin. »
La réponse d’Hippolyte est très dure : « Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider. »
Raymond Aron, qui s’attendait à ce que cela se termine de cette manière, répond : « Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que d’admettre que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. » C’est une scène extraordinaire de la philosophie française qui est racontée.
On s’est dit que c’était une bonne manière d’introduire le travail que nous essayons de faire, ainsi que le moment que nous traversons. Au fond, nous sommes toutes et tous convaincus qu’il est plutôt pas mal de cultiver notre jardin. Nous avons tous vécu dans un jardin, en tout cas pour les gens de notre génération. Et on se dit : « S’il faut vraiment avoir des ennemis, alors, tant qu’à faire, on pourra se retirer. »
Ce qui explique le choix de ces phrases, c’est qu’elles représentent quelque chose de très important à nos yeux : en pensant ainsi, on ferait fausse route. Il y a évidemment quelque chose d’actuel en jeu : nous sommes aujourd’hui désignés par des adversaires. Ce n’est pas parce qu’on essaie de déjouer cette désignation qu’on arrivera à éviter le risque. Ce n’est pas pour autant qu’il faut se transformer en une entité qui ne ferait que penser de manière polémique aux affaires internationales et à la guerre.
Je pense qu’il existe un sentier compliqué, mais important, qui est celui du réalisme. Il s’agit de cette inscription que Raymond Aron a fait mettre sur son épée d’académicien, tirée d’Hérodote : « Nul n’est insensé au point de préférer la guerre à la paix. » Au fond, il nous reste à penser un moment où nous sommes désignés de manière très dure, peut-être aussi dure qu’à aucun autre moment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide. En même temps, il ne faut pas pour autant penser autre chose qu’un changement de cap tout en le gardant, pour reprendre la belle formule d’un texte de Florian Louis qui posait la question de la transformation géopolitique.
Christine Ockrent, pourriez-vous réagir à cette irruption de l’opposition, que l’on peut qualifier d’ami-ennemi. Sommes-nous entrés dans une ère schmittienne des relations internationales, ou peut-être dans une ère freundienne, pour reprendre l’anecdote qui ouvre ce volume ?
N’ayant pas fait l’École normale supérieure, je n’ai pas les mêmes critères. Mais il me semble que la guerre ne nous a jamais quittés. J’ai eu la chance d’assister à l’une des dernières leçons de Raymond Aron à Sciences Po, en compagnie de Pierre Hassner, son disciple. Hassner a toujours travaillé sur la guerre et sur la notion d’ennemi.
Cette scène, telle que Gilles la décrit, me semble donc très enfermée dans un jardin à la française. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, et en particulier avec les guerres en Asie, il est facile d’entendre une mémoire de l’histoire imprégnée par cette notion d’ennemi, au Moyen-Orient par exemple.
Oui, ce sont ces ennemis qui nous désignent. Tout à coup, nous sommes confrontés à la rupture du confort dans lequel nos générations s’étaient installées en Europe, même si la parenthèse des guerres yougoslaves n’était pas une leçon de jardinage.
L’intérêt de ce livre est évidemment de découvrir que nos ennemis ne sont plus tout à fait les mêmes qu’avant.
Quand pourriez-vous dater ce basculement pour nous, Européens ?
À la chute du mur de Berlin, on s’est dit : « Voilà, nous n’avons plus d’ennemis. » Le mur est tombé, l’Union soviétique s’est effondrée.
Je me souviens d’avoir interrogé François Mitterrand et Mikhaïl Gorbatchev au Kremlin, qui s’entendaient très bien. Il y avait manifestement une forme de connivence qui s’est d’ailleurs prolongée après la destitution de Gorbatchev, puisque Mitterrand a continué à le recevoir avec amitié.
À ce moment historique, on s’est lourdement trompé en se disant : « C’est formidable, l’Union soviétique est par terre, donc nous n’avons plus d’ennemis. »
Dans l’anecdote que vient de raconter Gilles Gressani, il y a cette réplique de Jean-Hippolyte : « Il ne me reste plus qu’à me suicider. » Cette phrase fait également écho à une citation que vous avez mise en exergue dans votre livre Leçons de diplomatie. « On ne meurt que quand on veut bien mourir, autrement dit quand nous avons perdu la volonté de vivre, qui est le ressort de l’existence. » C’est un peu sombre, c’est du Goethe.
Pourriez-vous nous donner votre avis sur la réaction de Jean-Hippolyte ? Qui sont les Jean-Hippolyte d’aujourd’hui ? Comment expliquez-vous la persistance de cette réaction d’anéantissement face à un ennemi de plus en plus visible et qui nous désigne de plus en plus ?
J’aurais répondu exactement comme Christine Ockrent. Pour notre génération, nous avons été élevés avec des ennemis. J’ai fait mon service militaire à la frontière tchécoslovaque et nous attendions les Cosaques. Nous étions en pleine guerre froide, période durant laquelle il y avait un ennemi, non seulement militaire, mais aussi idéologique. Pour moi, l’ennemi existait. C’était une évidence.
Ma génération a vécu dans l’ombre d’Auschwitz. J’ai été élevé avec la question du mal et de sa présence, qui m’a taraudé durant mon enfance et continue de le faire. Je parle d’Auschwitz parce que je suis Européen, mais je pourrais tout aussi bien évoquer tous les martyres qui ont marqué l’histoire de l’humanité.
Je suis convaincu que le mal est inhérent à l’être humain. En dehors de l’École normale, tout le monde sait que le mal existe, que des guerres mondiales et des génocides ont eu lieu, et qu’ils peuvent se reproduire à tout moment.
Nous avons eu la guerre froide. Pendant cette période, il y a un livre américain intitulé The Killing Fields of the Cold War qui explique que, alors que nous, les Européens, étions face à la frontière tchécoslovaque, il y avait des guerres partout dans le monde. Il y a eu des millions de morts. On oublie souvent les guerres entre la Somalie et l’Éthiopie, les guerres entre le Pakistan et l’Inde et les guerres en Afrique. Mais nous Européens étions finalement relativement bien.
Puis, il y a eu l’effondrement du mur de Berlin, ce qui a marqué la fin du communisme, et l’Occident dominait le monde.
Aujourd’hui, c’est le moment où l’Occident se réveille. En d’autres termes, on découvre soudain qu’on ne domine plus le monde. Le reste du monde nous regarde avec une certaine ironie en disant : « Bienvenue au club ! »
L’Occident ou l’Europe ?
C’est d’abord un problème occidental, puis européen, avec la rupture de l’Occident à cause des États-Unis.
L’histoire est tragique. Et cela a toujours été le cas. Pendant les 30 années de domination occidentale du monde, nous nous sommes permis de l’oublier. Même en le disant, comprends-je vraiment ce que cela signifie, « tragique » ? Nous, les Occidentaux, les Européens, sortons de 80 années de prospérité et de liberté. Au fond de nous, nous ne comprenons plus ce que signifie la tragédie.
On ne comprend plus ce qu’est la tragédie, mais en parlant de la Russie, on est quand même confronté aux frontières de l’Europe, et de plus en plus, en tant qu’Européens, à la guerre.
Pour aborder le sujet de ce volume, nous aimerions évoquer la première partie, intitulée Dans la mâchoire des prédateurs. On y aborde le tragique, ou du moins la menace et le potentiellement tragique.
Dans cette partie, il y a trois propositions conceptuelles dont nous pourrions parler ce soir. La première est présentée par les chercheurs Abraham Newman et Stacy Goddard : le néoroyalisme. La deuxième est la très belle idée de Phil Klay : le Colisé numérique. La troisième est celle de la recolonisation par le théoricien Michael Albertus.
Gilles Gressani, pourquoi ces trois concepts semblent-ils pertinents pour décrire le moment que nous vivons ? Pourriez-vous les présenter rapidement ?
Ce qui fait partie de ce moment de mise à jour dans lequel nous sommes, c’est que nous avons l’impression, et c’est tout le paradoxe, que nous sommes dans une accélération technologique très évidente, que nous constatons tous les jours, et en même temps, cette accélération nous ramène à des problèmes politiques et historiques qui étaient situés très en amont par rapport au moment présent.
Si l’on prend ces trois textes, écrits par des personnes assez différentes, mais qui sont pour la plupart des enseignants-chercheurs, des professeurs d’université, des spécialistes des relations internationales, qui sont au cœur de la recherche telle qu’elle se fait aujourd’hui, on constate que l’exigence d’aller chercher des notions telles que le royalisme, la recolonisation ou même la mise en spectacle du théâtre de la cruauté est une notion qu’on aurait pu retrouver dans un livre sur l’Antiquité romaine ou sur l’époque de l’État après Jean Baudin, pour les grandes guerres de religion.
C’est l’une des clés du moment présent : nous sentons que ce qui se passe est une forme d’accélération réactionnaire. En réalité, nous nous dirigeons très vite vers un monde très ancien. Pour essayer d’imaginer un futur différent, il faut être capable de comprendre ce qui se passe réellement. Nous avons essayé d’isoler trois notions – le néoroyalisme, la recolonisation et le Colisé numérique – qui nous paraissent particulièrement fortes et qui sont, en quelque sorte, des catégories permettant de comprendre le monde.
Le texte sur le Colisée numérique a été rédigé il y a assez longtemps. Le temps de production d’un livre par rapport à celui d’un article de revue numérique est très, très lent. Et pourtant, dans quelques jours, à l’occasion de l’anniversaire de Donald Trump, le 14 juin, on assistera littéralement à une scène de colisée devant la Maison Blanche. En ce moment même, la Maison Blanche est totalement dévastée. Donald Trump est en train de la détruire parce qu’il construit une sorte de balroom, un palais de Versailles en toc. Dans le jardin, devant le Bureau ovale, on installe aujourd’hui une énorme structure en ferraille dans laquelle se jouera un match d’arts martiaux pour l’Ultimate Fighting Championship (UFC). Évidemment, il y a une entreprise derrière, dans laquelle Trump a pris des parts avant d’organiser ce jeu. Nous sommes donc face à quelque chose de vertigineux et d’intéressant.
Il faut aller voir les gens qui ont pensé le Colisée pour comprendre ce qu’il représente, ce que Phil Klay fait très bien. C’est par ailleurs un romancier très subtil et un ancien marine. Il aborde le thème du théâtre de la cruauté dans l’Antiquité, à l’époque où il se jouait, c’est-à-dire dans la Rome antique et l’Antiquité tardive. Il y a alors un grand penseur qui est particulièrement actuel aujourd’hui, car il est devenu le spin doctor du pape : Augustin.
Augustin raconte une scène extraordinaire : celle d’un jeune homme issu d’une famille très honorable qui se rend à Rome pour étudier le droit et qui se promet de ne jamais mettre les pieds au Colisée. Il y va enfin et voit le sang. Cette expérience lui cause une blessure morale qui le changera définitivement. Plus tard, il se convertit. Tout ira donc bien, ne vous inquiétez pas. Cependant, il y a ce moment dans les Confessions de saint Augustin où Phil Klay s’interroge sur une question qui nous concerne toutes et tous. Nous sommes aujourd’hui soumis à un Colisée numérique. Chaque jour, nous assistons à des scènes de brutalité et de destruction, un jeu avec les images qui fait que, lorsqu’on détruit un navire ou qu’on tue des ennemis par drone, on ne sait plus si c’est un jeu vidéo ou si ce sont de vraies personnes. Qu’est-ce qui est en train de se passer ? Une blessure morale est-elle en train d’être infligée à l’ensemble de l’Occident ? Est-ce par là que passe la brutalisation ? Est-ce ainsi qu’un empire se fonde ?
Par le fait de créer une opinion beaucoup plus docile, car désormais habituée au mal dans sa plus grande intensité. C’est l’un des exemples que nous essayons d’expliquer dans ce volume, notamment dans le texte très important de Stacie Goddard et Abraham Newman, que nous avons placé au début du volume, car c’est la meilleure clé d’entrée. C’est l’une des théories les plus complètes de ce qui se passe aujourd’hui, pas seulement aux États-Unis, mais aussi en Russie avec Poutine et dans d’autres pays : on assiste à une transformation de l’État, à une sortie de l’État moderne tel qu’on le connaît, par un petit clan qui prend le contrôle de l’État et en fait un système d’optimisation et de rentabilité par une hyper-personnalisation.
On passe donc d’une bureaucratie, d’un État de droit et d’un système juridique impersonnel et neutre à un système dépendant d’une personne ayant un visage, un clan et une parole, et qui devient la dernière instance permettant de faire fonctionner le système. On le voit très bien avec Donald Trump. C’est l’une des clés qui permettent de comprendre pourquoi Donald Trump s’entend si bien avec Vladimir Poutine. Malgré leurs intérêts divergents sur de nombreux sujets, ils se comprennent immédiatement.
Poutine a été le premier à inventer cette nouvelle forme d’État patrimonial hyperpersonnalisé qui a permis à une mafia de prendre le contrôle du plus grand distributeur d’essence eurasiatique et de s’enrichir de manière immodérée et continue.
Pourriez-vous également nous parler de la recolonisation, un autre concept mis en avant par l’un des conseillers de Trump, Stephen Miller, et très bien expliqué par le chercheur Michael Albertus ?
Michael Albertus s’interroge sur l’un des phénomènes qui marquent une véritable rupture dont il n’y en avait pas tant que cela durant les 50 dernières années : les États-Unis considèrent désormais la conquête territoriale comme l’une des manifestations de leur puissance.
Les États-Unis sont un empire, et il est difficile de contester cette vérité. Toutefois, c’est un empire très étonnant, car, contrairement aux empires européens, il n’a jamais considéré la conquête territoriale comme une marque essentielle de sa continuité impériale. On voit bien qu’ils ont plutôt recours à une stratégie plus subtile : des bases militaires partout, une influence culturelle mondiale, un contrôle des flux, le dollar, bien sûr, et l’infrastructure numérique. Henry Farrell et Abraham Newman ont beaucoup travaillé sur le sujet de l’infrastructure cachée de la domination de l’hégémonie américaine, qui passe par le dollar. Aujourd’hui, si l’on ne peut plus entrer dans le système de paiement américain, on est quasiment interdit bancaire à vie.
La seule chose qui manquait à cette expression impériale américaine, c’était la conquête territoriale. Et Trump l’a apportée. Albertus en fait une théorie très complexe et très complète : face à un monde en pleine mutation, notamment en raison du changement climatique, de la rupture numérique et de l’émergence d’un rival à l’hégémonie américaine (la Chine), il y a une prime donnée au premier qui bouge.
La consolidation impériale, qui se manifeste aujourd’hui par la recherche de ressources, s’exprime également dans la tentative de redessiner la carte du monde, ce qui ramène au premier plan la question de la géopolitique au sens le plus strict du terme, à savoir un pouvoir qui s’articule géographiquement. Ce n’est donc pas la croissance économique qui fait un empire de ce type, mais la croissance territoriale ou les ambitions territoriales. Ce qui a évidemment des conséquences en cascade sur l’ordre international tel qu’on le connaît, car on revient sur les frontières en fonction du rapport de force.
C’est d’ailleurs ce qui justifie que l’on parle de prédateurs et de leur mâchoire dans notre volume.
Christine Ockrent, vous avez travaillé sur les entourages ou les clans, qu’il s’agisse de ceux de Mohammed ben Salmane dans le Golfe, de ceux de Poutine en Russie ou de ceux de Xi Jinping en Chine. Selon vous, ce concept de néo-réalisme exposé par Stacie Goddard et Abraham Newman est-il pertinent ? Est-ce quelque chose de nouveau ? En tout cas, aux États-Unis, cela semble être une nouveauté.
Je crois que c’est un phénomène aussi ancien que l’histoire. Pourtant, ce qui nous choque le plus, c’est que cela se passe aujourd’hui aux États-Unis d’Amérique.
Depuis 26 ans, Poutine, l’« empereur », construit la verticale du pouvoir avec son clan, les Silovikis, les oligarques, etc. Xi Jinping a très bien compris, depuis 2012, comment se réapproprier les habits et le sceau impériaux. Il a même modifié la Constitution pour rester au pouvoir aussi longtemps qu’il le souhaite. Il s’entoure également de son clan. C’est d’un classicisme extrême.
Les États-Unis d’Amérique, avec leur admirable Constitution — on dit que c’est grâce à Montesquieu et grâce aux Français —, ont élu un promoteur immobilier qui a également été producteur de télévision, donc un homme du spectacle. À mon avis, on ne souligne pas assez cette dimension du personnage Trump. Pour ce second mandat, il s’approprie le pouvoir avec une grande brutalité et très rapidement, ayant tiré les leçons de son premier mandat, ne s’entourant plus que de gens loyaux qui lui font la cour et se battent entre eux pour avoir accès au grand homme. C’est cela qui est terrible pour nous et qui nous contraint à sortir de cette torpeur plus ou moins béate dans laquelle nous étions.
Le mythe de la frontière existe depuis l’origine même des États-Unis. Ce que l’on va assister, c’est à une réécriture de l’histoire à l’occasion de ce 250e anniversaire, car pour Donald Trump, il n’est pas question de parler de l’esclavage, car cela nuirait à l’image resplendissante de son Amérique. Il n’est pas question non plus de parler des peuples autochtones. Il n’y aura pas un mot sur les grandes batailles qui ont opposé l’armée américaine aux tribus réunies et qui ont mené plusieurs batailles d’une grande importance. Cette réécriture de l’histoire correspondra très précisément aux trois textes que Gilles a mentionnés.
Chez Xi Jinping, la transformation et la captation du pouvoir s’inscrivent dans des formes doctrinales et idéologiques extrêmement précises, avec une élite extrêmement intégrée. Chez Poutine, comme vous l’avez dit, cela fait 26 ans, mais cela a pris du temps et nécessité de nombreuses étapes.
Xi Jinping ne cesse de méditer l’effondrement de l’URSS. Il le rappelle d’ailleurs pratiquement dans chacun de ses discours.
C’est le miroir inversé.
Chez Trump, cette dimension de captation des ressources pour lui-même, d’expansion territoriale, etc., est extrêmement explicite. Et peut-être est-ce parce que c’est Trump.
Gérard Araud, dans la monstration de cette cruauté, il y a quelque chose de relativement nouveau – le fait d’expliciter : « Je suis brutal, je vais vous envahir, je suis un roi et je m’enrichis grâce à vous. »
D’abord, je voudrais rappeler que l’Occident sait ce que c’est que la brutalité. Il y a eu la brutalité coloniale, qui a montré que nous savions être particulièrement brutaux. En ce qui concerne nos amis américains, entre 1877 et 1950, ils ont lynché plus de 4 500 Noirs, soit plus d’un par semaine. Et quand on connaît toute la cruauté du lynchage, on peut dire que la cruauté est réciproque. Nos sociétés sont cruelles et, lorsqu’elles le sont, elles savent l’être.
La question de la légitimité du pouvoir est l’une des questions fondamentales de l’être humain. En réalité, notre histoire est une succession de légitimités. Naturellement, nous trouvons que les légitimités précédentes n’avaient aucun sens, comme la légitimité religieuse, la monarchie absolue, etc. Aujourd’hui, pour nous — et c’est ce qui est le plus difficile —, la légitimité de la démocratie libérale est remise en cause. Il y a donc une recherche d’autres légitimités.
Nous avons des Donald Trump dans toutes les démocraties occidentales. Des personnes moins talentueuses, mais qui expriment la même révolte. Nous avons la même protestation.
La malchance des Américains, c’est qu’il y a quelqu’un qui a réussi à incarner cette révolte populiste. D’une certaine manière, qu’a fait Trump ? Il a réussi à faire ce qu’aurait fait quelqu’un chez nous s’il avait réussi à confédérer la Manif pour tous et les Gilets jaunes. Cette double révolte présente dans nos sociétés — révolte économique de ceux qui estiment qu’ils n’ont plus accès à la table et sont prêts à la renverser, et révolte identitaire —, il a su les unir.
Une partie des élites financières aussi.
Les élites financières se rallient toujours au pouvoir pour faire de l’argent. Il suffit de regarder l’Allemagne des années 1930 pour s’en rendre compte : le grand patronat se range toujours du côté du pouvoir. C’est une évidence.
Cette double révolte que Trump a su fédérer est présente dans toutes nos sociétés. 35 à 40 % de nos concitoyens ne reconnaissent plus la légitimité de la démocratie libérale. Nous sommes donc à un tournant qui permet à des personnalités comme Poutine ou Trump de venir répandre leur message d’illibéralisme ou de démocratie autoritaire.
La question qui se pose est évidemment celle de la démocratie libérale. Est-elle capable de répondre aux questions qu’on lui pose ? Comme elle n’y répond pas pour le moment, cela permet à des personnalités comme Donald Trump et ses acolytes de prospérer dans nos sociétés. Pourtant, il n’y a rien de plus monstrueux que de donner le pouvoir à quelqu’un, de donner le pouvoir à des gens sur notre vie, notre survie, notre prospérité et notre bonheur. Et pourtant, nous le faisons toujours, nous nous abritant derrière l’illusion de la légitimité. Mais cette illusion change. Il y a eu Louis XVI, puis la Révolution. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une crise de la légitimité de la démocratie libérale. C’est selon moi le vrai défi qui nous est adressé.
Néanmoins, j’ai l’impression que notre discours est un peu occidental. On pense qu’on vivait dans un petit paradis. Nous étions polis, nous obéissions à la loi, nous étions gentils, nous n’étions pas cruels, et soudain, ce monde s’est effondré sur nous. Pourtant, nous étions les seuls à penser que c’était un paradis. Les 9/10 de l’humanité ne voyaient pas du tout les choses de cette manière.
Je peux vous assurer que, lorsque j’étais ambassadeur aux Nations unies, les autres ambassadeurs ne nous considéraient pas comme des gens gentils, ouverts et paradisiaques. L’Occident était perçu comme dominant le monde par son arrogance, sa brutalité et son double langage. Telle était l’image que l’on avait de nous. On ne nous aime pas, nous les Occidentaux, aux Nations unies. Je devais le constater en permanence. Ce monde n’est pas plus cruel que le monde d’avant ; il est simplement cruel pour nous, Occidentaux. C’est pour nous, les Blancs, que cela pose un problème. Les autres en souffrent-ils plus qu’avant ? Je n’en suis pas sûr.
Cela fait quand même une différence et on est quand même dans un autre monde.
Le Grand Continent est une revue européenne publiée à Paris. Nous essayons donc de regarder ce qui se passe ailleurs. Il est important de prendre au sérieux les discours venant d’ailleurs, mais il est tout aussi important de s’étonner.
La cruauté existe évidemment, mais je n’ai pas le souvenir d’un président des États-Unis qui fonde sa légitimité sur la cruauté. Ne pas s’interroger sur l’effet que cela a concrètement sur le peuple américain, et donc aussi sur nous, risquerait de nous empêcher de voir le monde tel qu’il est, et peut-être aussi de tenter de le changer pour qu’il soit un peu moins cruel et un peu moins mauvais.
Il suffirait de parler aux autres. Le problème vient-il vraiment de Donald Trump ? Ou ne serait-ce pas plutôt les réseaux sociaux ? Dans mon enfance, par exemple, je fermais les yeux lorsque la mère de Bambi mourait. Quand on regarde les réseaux sociaux aujourd’hui, on est un peu plus loin que cela. C’est à cette réalité sociale et à ces changements que nos enfants sont confrontés. Je ne suis pas certain que cela soit lié à Donald Trump.
Il y a effectivement cette révolution technologique traitée à la fin du volume.
Nous y viendrons, car même s’il y a des discussions, il y a tout de même un constat et un consensus sur l’analyse de la situation que nous vivons et de sa gravité, pour le dire de manière très neutre.
La première partie du volume contient justement la partie Apprendre à résister aux prédateurs, avec des propositions modestes, mais portées par des personnalités très légitimes, dont une contribution extrêmement intéressante d’Oleksandra Matviïtchouk, prix Nobel de la paix, intitulée La force de notre lutte.
Gilles, comment l’Ukraine, l’exemple ukrainien, cette guerre à laquelle nous assistons depuis maintenant plus de quatre ans, nous interpelle, nous étonne et nous interroge ? Qu’est-ce qu’on peut apprendre de la lutte des Ukrainiens dans la situation qui est la nôtre ? Je pense que le texte d’Oleksandra Matviïtchouk tente de répondre à cette question.
C’est un texte, comme tout ce qu’elle fait, qui est vraiment très impressionnant. L’une des choses qui me frappent le plus quand je rencontre une partie des Ukrainiens, c’est de voir à quel point ce sont des gens extraordinaires, au sens littéral du terme, qui n’auraient pas une place aussi centrale dans nos systèmes politiques d’Europe occidentale.
Je cite souvent l’exemple d’Oleksandr Kamychine, l’une des personnes clés. En résumé, c’est une personne qui a permis à l’industrie ukrainienne de devenir une industrie de drones durant les premiers mois de la guerre, et donc de pivoter et de tenir le coup.
Kamychine était le patron des chemins de fer ukrainiens. D’ailleurs, l’une des choses assez amusantes qu’on raconte, c’est que les trains arrivaient plus à l’heure sous les bombardements russes quand il était à la tête de l’entreprise qu’avant le début de la guerre en Ukraine.
C’est une personne très étonnante : un géant, un champion de mathématiques et d’échecs. Il a une longue tresse et est rasé des côtés. C’est une personne vraiment bizarre, mais extrêmement intelligente. Il est impossible de ne pas être ébloui par sa force et son intelligence. Quand on voit une personne comme lui, on se demande où sont les Kamychine en France et en Europe. Et pourquoi ne sont-ils pas au cœur de la machine aujourd’hui ?
L’Ukraine tient en partie parce que la Russie a mis ce genre de talents au service de la résistance, même si ce n’est pas la seule raison. Et c’est là qu’il y a quelque chose de très impressionnant, comme le rappelle Oleksandra Matviïtchouk à chaque fois : on peut être désabusé, se dire qu’au fond, tout se vaut et que le monde va mal de toute façon, mais c’est vraiment impressionnant de se rendre compte à quel point les républiques et les démocraties sont puissantes quand elles savent pourquoi elles se battent.
L’une des manières, probablement la plus importante, de présenter ce qui se passe depuis quatre ans avec une intensité extraordinaire sur le front en Ukraine, c’est l’histoire d’un filtre impérial dans un contexte géopolitique : Vladimir Poutine, en tsar, qui déplace les pions et mène une opération militaire spéciale, à la manière de Donald Trump et de Maduro, pour décapiter le régime et le rallier à sa cause. Ce mouvement d’échecs ne fonctionne pas, car la géopolitique n’est pas un jeu d’échecs, les êtres humains ne sont pas des pions et il n’y a pas de seigneur qui puisse déplacer les pièces à sa guise quand des peuples savent pourquoi ils luttent et pourquoi ils résistent.
Ce texte d’Oleksandra Matviïtchouk est issu d’un discours extraordinaire prononcé à l’École normale supérieure, en salle Dussane. C’est la seule fois de ma vie que j’ai vu une ovation debout dans cette salle. Des personnes pleuraient. C’était vraiment très impressionnant. Nous avons donc essayé de transmettre dans ces pages la raison pour laquelle nous voulons continuer à tenir, malgré la cruauté et la difficulté. Ce n’est pas un simple optimisme de la volonté, mais un optimisme de la rationalité. Nous sommes plus forts lorsque nous savons pourquoi nous nous battons.
J’ai eu exactement cette discussion avec Oleksandra Matviïtchouk à Kiev, il y a un peu moins d’un mois. Ce qui m’a frappée, c’est que l’admiration que l’on ne peut qu’éprouver et entretenir à l’égard de ces gens est liée à l’absence d’État. Comme elle me l’expliquait, dans toute société post-communiste, les gens de sa génération — elle a environ 35 ans — ont été élevés dans une méfiance profonde, instinctive et automatique envers l’État. À la suite du communisme, l’État impérial est arrivé avec des élites corrompues d’un côté comme de l’autre, grâce au gaz. Le gaz traversait l’Ukraine, donc les oligarques ukrainiens et russes sont les mêmes. Certains oligarques ukrainiens plus malins se sont convertis comme il convient. C’est cette méfiance envers l’État qui explique l’extraordinaire sursaut de cette société et de ces individus qui, ne comptant que sur leur famille et leurs réseaux, tiennent bon.
À partir de là, Zelensky, ce héros improbable, acteur comique, etc., est parvenu en quatre ans à incarner une sorte de système, non pas d’État au sens classique du terme, mais un système auquel il est possible de faire confiance.
La semaine dernière, il faisait très chaud en France et les Français se demandaient immédiatement : « Que fait l’État ? » Que fait le gouvernement ? Mais en Ukraine, il y a cette dimension d’une société solidaire, née dans la méfiance de l’État.
Cela nous ramène à l’intérêt de ce volume dans son ensemble, parce qu’encore une fois, ce qui nous trouble, me semble-t-il, c’est Trump. Comment un individu, et à travers lui les gens qui se servent de lui, notamment les seigneurs de la tech dont Arnaud Miranda a très bien expliqué l’idéologie, peut-il se servir d’un personnage qui va avoir 80 ans, est dans un narcissisme éperdu, perd un peu la boule et ne se préoccupe que de faire de l’argent et de mettre sa fortune à l’abri du fisc et de la loi ? Pourtant, maintenant, même le Parti républicain commence à trouver qu’il exagère. En tout cas, il s’en rend compte aujourd’hui.
Il est donc intéressant de voir comment, face à la guerre, des individus se dressent et comment ils réagissent face à un homme qui s’approprie une forme d’État, même si la situation est très différente de la nôtre. Là aussi, c’est un contraste sur lequel il est intéressant de réfléchir.
Il y a une tendance qu’on vient d’évoquer avec le cas ukrainien et l’exemple d’Oleksandra Matviïtchouk. Il y a ce mot « résister » que nous avons mis en sous-titre de ce volume. Gérard Araud, je m’adresse à l’écrivain d’histoires diplomatiques qui est en vous. Comment réagissez-vous à ce parallèle ? On a aussi parlé de Zelensky comme du nouveau Churchill avec un iPhone, et on parle de la résistance des Ukrainiens en France, où le mot « résistance » a une signification particulière.
Je me suis évidemment posé les mêmes questions que vous sur la fin de l’époque que nous avons vécue, et donc sur la fin de la suprématie occidentale. Ce nouveau monde, que vous appelez le « monde des prédateurs », est en réalité un monde où les forces sont beaucoup plus égales qu’auparavant. Il y a des prédateurs parce qu’ils en ont la possibilité, et non parce qu’ils auraient soudain découvert le mal. Mais le rééquilibrage des forces à travers le monde permet soudain aux prédateurs de jouer leur jeu. De plus, il y avait un garde-chasse, certes maladroit, mais c’étaient les États-Unis, et le garde-chasse rentre chez lui. De plus, on peut se demander si le garde-chasse ne rejoint pas les braconniers.
Nous, les Européens, surtout les Français, soyons francs, nous qui nous plaignons toujours des Américains, mais qui étions quand même sous leur protection, n’avions pas besoin de résister. Les Américains le faisaient pour nous. Or, d’un seul coup, nous voilà renvoyés dans un monde primitif, sans protection américaine. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis en train d’écrire un livre sur l’histoire diplomatique de 1871 à 1914 : c’était une période où il y avait des États dans un monde glacial, un monde de rapports de force.
Pour survivre et défendre nos intérêts et notre liberté, la solution est d’avoir des rapports de force, des alliés, et de trouver justement une manière de ne pas être une victime ou de ne pas faire partie du menu du festin. C’est le principal défi auquel les Européens sont aujourd’hui confrontés. Je le répète, nous avons vécu les 80 années les plus heureuses, les plus prospères et les plus libres de notre histoire, mais c’est en grande partie grâce à la protection américaine, même si celle-ci n’est plus là.
Il y a cette image que tout le monde utilise : nous sommes les derniers herbivores dans un monde de carnivores. Mais les Européens doivent regarder le monde tel qu’il est. Il est vrai que la tendance naturelle de la majorité est le déni. On nous dit soudain : « C’est fini, vous allez devoir ressortir dans l’air glacé du dehors. » Y aura-t-il un sursaut au sein de nos sociétés ? Aura-t-on une classe politique susceptible de mobiliser et de susciter ce sursaut ?
Ce sursaut sera pacifique, car nous sommes profondément pacifiques, nous, les Européens. Mais il n’y aura pas de paix sans force. Aujourd’hui, comme disent les Américains, « the jury is out ». Aujourd’hui, je ne sais pas si nous sommes capables d’assumer ce monde nouveau.
Ne pensez-vous pas que l’Ukraine pourrait justement nous donner des leçons ? On n’a pas forcément l’impression qu’elle soit très bien comprise en France. Mais quand on voit comment elle a résisté, il serait peut-être utile de s’intéresser à son cas.
Je suis plutôt pessimiste. Lorsque le président de la République a annoncé qu’on allait envoyer des formateurs en Ukraine, dans l’ouest du pays, près de Lviv, 70 à 75 % des Français y étaient opposés et tout le monde en a parlé.
Il y a un scénario dans un livre publié par Carlo Masala en Allemagne et traduit en français : « La guerre d’après : La Russie face à l’Occident ». L’auteur se demande ce qui se passerait si les Russes prenaient la ville de Narva, à la frontière de l’Estonie.
Les Estoniens se rendront au Conseil de l’Atlantique Nord. Ils diront : « Article 5, je suis attaqué par la Russie. Vous devez venir à mon secours. » Que ferons-nous ? Trump ne défendra pas l’Estonie. Et nous, les Français, les Italiens, les Espagnols, les autres Européens seront-ils prêts à dire qu’il faut aider ? Je n’en suis absolument pas sûr.
Dans ce contexte, les sondages n’ont d’ailleurs aucune valeur. Je parle de ceux qui demandent à 20 Français s’ils sont prêts à défendre leur pays — c’est absurde. C’est lorsque le pays est attaqué que les gens révèlent vraiment leur véritable nature.
Néanmoins, je me demande si nous identifierions notre sécurité à celle de l’Estonie. Ce qui m’a frappé par rapport à l’Ukraine, par exemple, c’est que j’ai l’impression que les Européens, les Français, s’y intéressent de moins en moins. Il faut dire que l’on ne parle que du détroit d’Ormuz, mais je sens moins d’enthousiasme et d’émotion européenne autour de la lutte des Ukrainiens qu’il y a quelques mois.
Finalement, on a beaucoup parlé des États-Unis aujourd’hui, mais il y a une autre partie du monde qui est évidemment assez déterminante pour l’avenir des États-Unis : la Chine, dont nous parlerons au prochain Mardi.
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