09

juin 2026

De 19:30 à 20:30

École normale supérieure

29 rue d'Ulm - 75005 Paris

Langue

Français

Economie

Comment faire face à l’économie chinoise ?

Laurence Boone
Laurence Boone
Benjamin Bürbaumer
Benjamin Bürbaumer

Mardi du Grand Continent à l’École normale supérieure, avec Laurence Boone et Benjamin Bürbaumer, modéré par Gilles Gressani.

Bienvenue à ce mardi consacré au dossier central du nouveau volume du Grand Continent, L’Ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs, qui traite de la Chine. La question que nous nous posons est la suivante : pourquoi la Chine et son rôle occupent-ils une place si marginale dans les débats alors qu’ils sont si centraux ? 

Nous avons le plaisir d’accueillir ce soir Benjamin Bürbaumer, économiste et auteur de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, ainsi que Laurence Boone, directrice générale de Santander France, ancienne secrétaire d’État à l’Europe et ancienne cheffe économiste à l’OCDE. 

Laurence Boone, comment étudiez-vous l’émergence de la Chine et le rôle qu’elle occupe dans l’économie et la croissance qu’elle a connue ces dernières années ?

Laurence Boone

Laurence Boone

Commençons par quelques chiffres pour illustrer la place et l’évolution de la Chine dans le monde. Si l’on procède de façon économique, on examinera d’abord la place de la Chine dans les ressources, puis dans la technologie. Ces ressources sont nécessaires à la fois pour la technologie et pour le capital humain, car pour produire, il faut du capital physique et du capital humain. 

On constate ainsi que la Chine ne disposait pas initialement d’importantes ressources, mais qu’elle a réussi à sécuriser l’approvisionnement en matériaux critiques ou en matières premières de façon très impressionnante. Elle maîtrise notamment entre 70 et 95 % des terres rares, du gallium et d’autres éléments entrant dans la fabrication de panneaux solaires ou d’outils technologiques. 

Concernant le capital humain, la Chine encourage fortement les études d’ingénieur. Elle produit par exemple 3,8 millions d’ingénieurs par an, alors que les États-Unis n’en produisent que 900 000 et que l’Europe n’en produit qu’environ 1,8 million. L’écart est donc colossal.

C’est d’ailleurs l’une des thèses de Dan Wang, que nous publions dans notre volume, qui affirme, de manière contre-intuitive, que les États-Unis sont un État d’avocats, tandis que la Chine est un État d’ingénieurs.

Laurence Boone

Laurence Boone

Je nuancerais toutefois ce qu’il dit, car les États-Unis sont un pays d’avocats et de financiers, ce qui constitue une autre différence. 

Enfin, environ 43 à 45 % des étudiants en Chine suivent des études scientifiques, techniques et d’ingénierie à l’université. À titre de comparaison, ce chiffre est d’environ 15 % aux États-Unis et de 23 % en Europe. La Chine sécurise donc les ressources et forme des personnes très compétentes en sciences et en ingénierie. 

De plus, la Chine investit de façon colossale. Il s’agit généralement d’investissements publics déployés à grande échelle avec une vision à long terme. Les Chinois ont des plans à 5 ans, mais en réalité, ils prévoient sur 20 ans. Ils ont par exemple commencé à investir dans le développement de la voiture électrique dès le début des années 2000. 

Il existe une étude très intéressante de l’OCDE, appelée MAGIC, qui mesure les subventions accordées par les États aux entreprises. On constate que la Chine subventionne trois à huit fois plus que la moyenne des pays de l’OCDE. Cela, sans tenir compte du fait que ce sont des banques publiques qui prêtent de l’argent à des taux bonifiés, voire qui investissent, ni du fait que l’énergie est également subventionnée en Chine. 

En résumé, on a donc des plans à 20 ans qui sont ajustés tous les cinq ans. On a la sécurité de l’approvisionnement en matières premières, la formation de personnes extrêmement diplômées, surtout dans les matières scientifiques, ce qui correspond aux technologies d’aujourd’hui et à tout ce qui est industrie, ainsi que des investissements colossaux avec des subventions de l’État. Tout cela permet de poser les bases d’une croissance très rapide et très forte. 

Il y a ensuite la question des débouchés, parce qu’il faut arriver à vendre si l’on produit énormément. L’une des différences fondamentales entre nous et la Chine, c’est que les Chinois n’ont aucun problème à produire pour l’extérieur. En Europe, on a un rapport individualiste : le consommateur est roi. C’est la base de la construction européenne. En Chine, c’est la production qui prime, comme en témoigne l’augmentation de près de 20 % des exportations vers l’Europe depuis le début de l’année. Mais surtout, cela peut conduire à des excès : la Chine produit actuellement deux fois plus de panneaux solaires que la demande mondiale. Des produits sont donc gâchés. Après, des entreprises vont évidemment fermer et des emplois vont être détruits.

Nous avons très envie de comprendre comment il est possible de faire cela à l’échelle internationale. Si l’on essaie de faire du trumpisme un argument noble, alors la question de ce modèle économique profondément asymétrique, notamment pour les États-Unis, est l’une des matrices qui expliquent la montée du trumpisme et la colère populaire. On peut aussi penser que l’une des politiques que Donald Trump a essayé de mettre en avant, notamment avec la guerre tarifaire menée de manière spectaculaire, consistait justement à changer ce rapport de force et cette inertie. Benjamin Bürbaumer, diriez-vous aujourd’hui que Donald Trump a réussi à opérer ce rééquilibrage, ou a-t-il plutôt échoué ?

Benjamin Bürbaumer

Benjamin Bürbaumer

Ce qui est crucial, c’est que Donald Trump est, d’une certaine façon, le symptôme de la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Sans la montée en puissance de la Chine, il est très probable que ce milliardaire new-yorkais de l’immobilier, qui alertait déjà sur la Chine en 1987, ne serait pas devenu président des États-Unis. On ne parlerait pas de lui si la Chine n’avait pas connu une montée en puissance aussi spectaculaire. De ce point de vue, il n’y aurait pas de Donald Trump sans la montée en puissance de la Chine. Cela ne signifie pas pour autant qu’il a compris comment faire face à la Chine. 

Pour faire face à la Chine, il faut déjà avoir une idée claire de ce qu’elle représente. À ce sujet, je donnerai deux autres chiffres : le premier se trouve précisément dans le texte de Dan Wang. En 2023, la Chine représentait les deux tiers des centrales éoliennes et solaires dans le monde. Le deuxième chiffre provient d’une étude du CEPII qui indique que la Chine occupe une position dominante dans les deux tiers des catégories de produits échangés à l’échelle de l’économie mondiale. Cette augmentation de la part chinoise est tout à fait spectaculaire, en particulier ces 20 dernières années. 

C’est à ce colosse que s’affronte également Donald Trump. Il est clair qu’il tente de rééquilibrer la situation. Si l’on se contente d’observer les données commerciales, on constate que les importations américaines en provenance de la Chine ont légèrement baissé d’environ 10 % par rapport à 2024. En revanche, les importations en provenance d’autres pays tiers par lesquels la Chine exporte augmentent beaucoup plus fortement, de sorte que les États-Unis n’ont pas vraiment amélioré leur solde extérieur. 

C’est précisément la raison pour laquelle Trump est en difficulté aujourd’hui : il a déclenché des tendances inflationnistes à travers les droits de douane, alors que les revenus des ménages américains stagnent depuis 2021 en valeur réelle. C’est ce qui le met en difficulté à l’approche des élections de mi-mandat, car il faut garder à l’esprit que, du point de vue de l’économie américaine, les 40 à 45 dernières années ont été marquées par une stagnation salariale relative, mais parfaitement supportable pour les consommateurs, puisque les prix à la consommation ont eu tendance à baisser.


Grâce à la Chine.

Benjamin Bürbaumer

Benjamin Bürbaumer

En grande partie grâce à la Chine. Mais pour beaucoup d’électeurs américains, le compromis de la mondialisation est rompu, car les prix augmentent, notamment en raison de la politique commerciale de Trump. De ce point de vue, il est, pour l’instant, en grande difficulté.

Laurence Boone

Laurence Boone

Il y a quelque chose d’autre de spectaculaire : la menace que la Chine fait peser sur les États-Unis en matière d’innovation technologique. les Chinois ont créé une base industrielle très large, ce qui, selon eux, favorise l’innovation, car de nombreuses personnes travaillent dans les domaines de l’ingénierie, de la technique et des nouvelles technologies, et peuvent ainsi innover de plus en plus. 

C’est vrai, la Chine est maintenant aussi avancée que les États-Unis dans les domaines de l’intelligence artificielle et des technologies de la transition énergétique. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, elle accuse peut-être un léger retard, mais le comble à une vitesse spectaculaire. Ce qui explique aussi l’attitude de Trump, qui craint de se faire dépasser par la Chine en matière d’innovation technologique et qui cherche à devenir dominant dans le monde, notamment par rapport à la Chine.

Cela pourrait être l’un des points de rupture avec les idées reçues sur le développement de la Chine ces dernières années. 

Il y avait cette phrase, notamment propagée par des conseillers d’Obama, qui disait : « Les Américains innovent, les Chinois copient et les Européens régulent. » Or, on voit bien que cette idée reçue, qui expliquait peut-être aussi la naïveté ayant présidé au choix de faire de la Chine le grand producteur de la mondialisation, est aujourd’hui précisément renversée, car une partie de l’innovation vient de Chine. 

Laurence Boone, quand vous décrivez l’économie chinoise, on a l’impression que vous décrivez quelque chose qui est voué à l’échec. Une planification centrale, une puissance publique qui alloue des ressources faramineuses, qui ne rencontrent souvent pas d’offre et doivent par la suite trouver des formes de réallocation aventureuses. Pourquoi cela fonctionne toutefois ?

Laurence Boone

Laurence Boone

Cela ne fonctionne pas à la perfection. Si l’on adopte une stratégie consistant à investir massivement et sur le long terme dans un domaine, comme les voitures électriques, ces dernières se développeront et seront produites plus rapidement. En ce qui concerne les batteries de voitures, par exemple, les Chinois sont bien meilleurs que nous. Mais comme ils le font dans chaque région, tout le monde pousse dans le même sens, cela provoque une surproduction : il y a beaucoup trop d’entreprises qui fabriquent des voitures et beaucoup trop de personnes employées dans ces entreprises. Il vient donc un moment où les autorités chinoises arrêtent de subventionner de façon excessive et disent : « Vous êtes arrivés à ce niveau de développement technologique, donc maintenant, vous vous débrouillez seuls. » 

Ce qu’on observe en Chine, c’est que les constructeurs automobiles s’effondrent les uns après les autres. Il en reste aujourd’hui deux ou trois qui sont très forts. Cela provoque effectivement une destruction automatique du surplus. 

Cela crée également des tensions avec les pays qui reçoivent ces produits et voient leurs propres industries détruites par une concurrence déloyale, car ces produits sont déjà énormément subventionnés sur place, et parfois lors de l’exportation. Ces tensions aboutissent ensuite à un raidissement et certains pays vont alors essayer de se fermer à la Chine, ou du moins de devenir moins dépendants d’elle. C’est aussi ce que l’on essaie de faire en Europe : réduire les dépendances. Évidemment, cela s’inscrit dans un temps très long. 

Il y a également une troisième chose : en favorisant le développement collectif sans nécessairement prendre en compte l’individu, on crée des inégalités colossales en Chine et entre ses différentes régions. On y trouve des régions qui possèdent les infrastructures les plus modernes au monde et une population parmi les plus pauvres. Cela peut être plus soutenable dans ce type de régime que dans un régime plus démocratique, mais à terme, cela crée forcément des tensions internes, en plus de celles créées à l’extérieur.

Ce système ne fonctionne donc pas parfaitement. Mais si l’on considère la question sous l’angle de la géopolitique, ne semble-t-il pas logique de le conserver pour imposer une forme de suprématie ou d’hégémonie chinoise à terme ?

Laurence Boone

Laurence Boone

Je ne suis pas sûre que leur souci soit l’hégémonie. Je pense qu’il s’agit plutôt d’une question de sécurité d’approvisionnement, un sujet étudié depuis très longtemps. Cela se traduit notamment par des investissements dans les pays africains pour récupérer des matières premières, mais aussi par des investissements dans les infrastructures, notamment dans les moyens de transport de ces matières premières jusqu’aux produits finis. C’est pour cette raison qu’il y a des investissements clés dans les ports. Ces investissements visent également à copier les technologies, comme évoqué précédemment. 

Mais avant tout, je pense que cette stratégie vise à renforcer leur puissance interne, à devenir plus forts et à retrouver le niveau auquel ils ont droit et qu’ils ont connu par le passé. En effet, le résultat, puisque cela passe par la dépendance aux autres, peut aller jusqu’à une forme de vassalisation de certains pays. 

Pour autant, je ne pense pas que cela soit inéluctable. Aujourd’hui, beaucoup de pays peuvent tenter d’inverser la tendance. C’est une course contre la montre, mais nous avons beaucoup d’atouts, à commencer par une population extrêmement qualifiée, pour réagir à ce que la Chine fait.

Sur ce point, la question de la réaction se pose. Peut-être faudrait-il compléter avec le constat d’un autre conseiller d’Obama qui a récemment déclaré au New York Times que, lors de la dernière rencontre entre Obama et Xi Jinping, ce dernier avait été très étonné — c’était juste avant le premier mandat de Donald Trump. Xi Jinping lui a demandé comment il expliquait l’élection de Donald Trump et comment il se faisait qu’une personne aussi étonnante soit aujourd’hui président des États-Unis. 

Obama lui a répondu : « C’est à cause de vous. C’est la Chine qui a détruit l’industrie américaine. Et aujourd’hui, les ouvriers sont très en colère. Si vous voulez continuer à vous développer, il faut juste résoudre ce problème, sinon vous aurez toujours quelqu’un comme Trump face à vous. » Une réponse très Obama, donc parfaite. 

Xi Jinping aurait répondu, selon une reconstruction qui semble également correspondre à sa personnalité : « Vous ne vous êtes pas très bien rendu compte de ce qui est en train de se passer. Maintenant, il y aura un responsable politique : Donald Trump. Nous serons donc perçus comme un acteur politique qui joue sur un autre terrain. Il y aura quelqu’un qui aura cassé la mondialisation. Ce ne sera pas nous. Ce sera vous. » 

N’est-ce pas aussi une dimension de la proactivité américaine que d’assumer, à la première personne, comme le fait Donald Trump, la disruption de la mondialisation, alors qu’on peut dire qu’il y a une responsabilité chinoise en ce qui concerne les tendances lourdes ?

Benjamin Bürbaumer

Benjamin Bürbaumer

Il me semble que l’une des choses les plus fascinantes de notre époque est que la Chine constitue précisément cette excroissance de la mondialisation qui se retourne maintenant contre l’ordre mondial sous supervision américaine. 

Il ne faut pas non plus oublier ce qui s’est passé en 1971, lorsque les États-Unis ont finalement brisé l’ordre de Bretton Woods, et que Donald Trump impressionne beaucoup aujourd’hui. Sur le plan monétaire, l’accord de Bretton Woods, conclu en 1944 entre les Alliés et leurs amis occidentaux, a placé le dollar au centre de la hiérarchie monétaire et économique internationale. Le dollar était donc en quelque sorte institutionnalisé comme la monnaie la plus importante. Cette institutionnalisation repose sur une série de critères, dont la convertibilité entre le dollar et l’or. 

C’est précisément cette convertibilité que le président américain a brisée en 1971, face à des problèmes d’inflation. Cette décision a d’abord créé d’importantes tensions entre les États-Unis, l’Allemagne de l’Ouest et les Pays-Bas. Il y avait beaucoup d’inquiétude, notamment dans le monde des multinationales, quant à l’avenir de l’économie mondiale. Et finalement, la conséquence de toute cette période un peu trouble, c’est la mondialisation. Il y a donc eu un rebondissement qui, dans un premier temps du moins, n’a pas été défavorable aux États-Unis. C’est de ce processus qu’est issue la Chine moderne. 

Maintenant, quand on s’intéresse à la Chine, il faut essayer d’être attentif aux transformations de la Chine nouvellement capitaliste à partir des années 1980. Dans un premier temps, la Chine occupe la place de fournisseur de composants et de biens de bas de gamme. C’est précisément à partir de cette configuration que l’ambition de faire plus est née au sein du sommet chinois. 

Au début des années 2000, il apparaît en effet clairement que se cantonner au rôle de fournisseur de produits à faible valeur ajoutée constitue une limite très forte au modèle de développement. Cela ne permet pas d’accélérer la croissance et le développement du pays. Ce qui est fascinant, c’est que, pour les autorités chinoises, l’ouverture aux capitaux étrangers devait précisément aider la Chine à améliorer son stock de connaissances et ses capacités innovantes. Or, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Le récit est donc diamétralement opposé à ce que l’on entend souvent au sujet du vol de la propriété intellectuelle par les entreprises chinoises. Les autorités chinoises ne voient pas les choses de la même manière, ce qui les a amenées, en 2006, à mettre en œuvre ce qu’elles appellent le « Plan de développement des technologies indigènes ». C’est à partir de cette date que l’essor technologique de la Chine a commencé. Il s’agit donc d’une mutation à l’intérieur de la Chine moderne, et c’est de cette Chine-là qu’il est question aujourd’hui. 

Cette impulsion montre que, quand les autorités chinoises prennent une décision, elle est suivie d’effets, même si cela ne se fait pas sans contradiction, comme en témoigne la concurrence entre les provinces et l’inefficacité qui en découle. 

Néanmoins, pour terminer sur les aspects géopolitiques, il est intéressant de se demander si la Chine a un projet hégémonique. Pour ma part, je pense qu’elle en a un. Mais surtout, même si elle n’en avait pas, le simple fait que la Chine soit si massive et si grande constitue automatiquement un problème pour les autres économies du monde.

On pourrait également dire qu’elle remet en cause l’hégémonie américaine et finit par jouer un rôle de contre-hégémonie, même si elle n’a pas de projet hégémonique. C’est peut-être une partie de l’histoire que nous sommes en train de vivre actuellement. 

Le volume contient à la fois des textes de sinologues et des textes de personnalités chinoises de premier plan. On y trouve notamment un entretien commenté de Lu Feng, un professeur reconnu qui publie dans des revues internationales. C’est un économiste chinois qui travaille en Chine, dans un cadre où la liberté de recherche est plus restreinte, mais qui a une ambition qui ne se limite pas à être un doctrinaire du parti. Lu Feng a l’idée d’un maximalisme industriel qui repose sur deux piliers fondamentaux. 

Le premier est de ne pas tenir compte du risque de surchauffe et de surproduction, en se basant avant tout sur un raisonnement historique et géopolitique. Il affirme que dans l’histoire, il n’y a jamais eu de conflit opposant une puissance financière à une puissance industrielle dans lequel la puissance financière l’aurait emporté sur la puissance industrielle. Il est donc très clair qu’il a en tête la rivalité sino-américaine actuelle.

L’autre volet, qui est une conséquence de ce premier axiome, consiste à dire que la Chine doit devenir indépendante. Ce qui peut sembler paradoxal, car fondamentalement, le pari à moyen terme consiste à dire qu’il y a une destruction du commerce mondial si une puissance exporte beaucoup plus qu’elle n’importe, et exporte autant en termes de volume. N’y a-t-il pas là quelque chose qui relève de la contradiction, de l’impasse de la stratégie du parti, et peut-être aussi quelque chose sur quoi nous pourrions jouer ?

Laurence Boone

Laurence Boone

La contradiction, c’est que la Chine s’est développée en rendant les autres dépendants d’elle. Les iPhone sont toujours fabriqués dans une chaîne de production qui traverse une multitude de pays, et lorsque Trump essaie d’imposer des taxes sur certains composants, les Chinois disent : « L’iPhone ne coûtera plus 1 000 $, il passera à 3 000, 4 000 ou 5 000 $. Et puis, il y a même des pièces que vous ne savez pas produire. » 

Dans le domaine de l’intelligence artificielle, dans lequel ils excellent, il y a des puces logiques et des puces de mémoire. Les puces logiques sont fabriquées à 95 % par TSMC, une entreprise taïwanaise. Les puces de mémoire sont produites à 90 % par deux entreprises en Corée du Sud. Évidemment, on pourrait dire que la Chine est dépendante de Taïwan et de la Corée du Sud. Pourtant, nous sommes tous dépendants. L’Europe possède aussi d’une entreprise de production de puces très spéciales, indispensables aux chaînes de production, appelée ASML. Bien entendu, cela ne suffit pas pour peser dans la chaîne de production mondiale, mais la Chine est également dépendante d’elle. 

La Chine a donc trois solutions : soit elle entame des négociations pour avoir accès à ces puces, soit elle se met à les produire elle-même, mais elle n’a pas encore la technologie et la technique nécessaires, soit elle provoque un conflit pour récupérer Taïwan et bloquer définitivement un nombre incroyable de produits qui ont besoin de puces, des voitures aux éoliennes en passant par les ordinateurs et bien d’autres choses encore. 

La dépendance créée chez nous tous est donc un puissant levier pour la Chine, mais c’est aussi plus compliqué pour la Chine elle-même. Évidemment, elle prend des mesures et ralentit les importations, sans toutefois les supprimer. 

Mais ce qui se passe en interne me semble peut-être plus important. On voit que la Chine resserre beaucoup de contraintes. Il y a quelques années, les entreprises chinoises de la tech pouvaient aller se faire coter sur des marchés américains. Les gens pouvaient se déplacer librement. Tout cela s’est arrêté avec l’arrestation de Jack Ma, ancien PDG d’Alibaba, et on observe le même phénomène aujourd’hui. Les inégalités et l’absence de système social expliquent également pourquoi les gens ne consomment pas davantage. Il n’y a pas de système de retraite ou d’assurance santé bien établi. Une personne venant d’une province pour travailler dans une autre n’a pas forcément accès au système de santé. Une partie importante de la population ne bénéficie donc pas des progrès de la Chine. 

La Chine contrôle également beaucoup l’information. Elle déclare, par exemple, seulement 125 000 morts du Covid. Or, si l’on mesure les excès de mortalité, on se rend compte que le chiffre est plutôt de l’ordre de 3 millions. Quand on est obligé de transformer la réalité de cette manière, c’est qu’on se sent menacé de l’intérieur.

D’ailleurs, la politique du parti pendant la crise du Covid a été un échec extraordinaire. 

Concernant le maximalisme industriel, pensez-vous que c’est une stratégie qui tient la route, même d’un point de vue conceptuel et théorique, Benjamin Bürbaumer ?

Benjamin Bürbaumer

Benjamin Bürbaumer

L’entretien avec Lu Feng est d’une clairvoyance tout à fait inquiétante. On y voit une illustration du haut niveau d’assurance de certains intellectuels chinois. En résumé, l’idée est la suivante : on poursuit la stratégie actuelle à fond, et si elle crée des tensions à l’échelle internationale, ce n’est pas grave, car toute tentative de ralentir le développement de la Chine aura précisément un effet négatif sur sa liberté et son indépendance dans le monde. D’où cette idée de maximalisme industriel, un terme très joli d’ailleurs. 

Selon Lu Feng, la Chine correspondrait en quelque sorte aux États-Unis de la fin du XIXe siècle, à l’échelle des trajectoires de développement économique à l’échelle mondiale. Or, si l’on poursuit l’histoire des États-Unis, on constate qu’un ralentissement de l’économie américaine aurait été un échec, car on n’aurait jamais connu les taux de croissance des Trente Glorieuses. En réalité, la Chine n’a pas du tout de risque de ralentissement inévitable, mais au contraire, son avenir est radieux, et toute volonté de ne pas pleinement saisir cette opportunité causera son échec, raisonne Lu Feng. 

Ce texte contient des éléments très précis et importants pour comprendre l’économie chinoise. Lu Feng explique notamment que les technologies de pointe sont évidemment essentielles en Chine, mais que celles-ci ne peuvent faire l’économie du bas de gamme. Et ce, pour deux raisons. D’une part, le bas de gamme, ou la moyenne valeur ajoutée, ce sont aussi des consommateurs, des entreprises et des gens qui achètent des technologies de pointe. D’autre part, les entreprises de moyenne ou faible valeur ajoutée emploient énormément de travailleurs. Il s’agit donc aussi d’une question d’équilibre social. En réalité, il faut toutes sortes d’industries. 

Cela rejoint un autre élément mis en avant par les recherches en économie : si l’on compare les services et l’industrie, cette dernière présente une intensité en recherche et développement 10 fois plus élevée. Pour espérer des progrès technologiques, il faut donc s’assurer d’avoir une industrie un peu plus complète. Tout cela peut être discuté, mais c’est un élément important du caractère holistique de l’économie chinoise. Il y a donc là des éléments tout à fait intéressants. 

Cependant, il y a aussi des éléments extrêmement inquiétants dans cet entretien. Si vous connaissez un peu l’histoire des États-Unis, vous savez qu’entre 1880 et 1960, deux guerres mondiales se sont produites, entre autres. Les destructions majeures n’ont pas eu lieu aux États-Unis, mais en Europe. C’est l’économie américaine qui a su rebondir après ces destructions. En quelque sorte, si la Chine veut suivre la même trajectoire que les États-Unis, il faudra aussi un moment de destruction massive. Je ne suis pas certain que ce soit désirable. 

D’autre part, quand on parle d’inégalités qui explosent en Chine, il faut savoir que le pays ne s’oriente pas du tout vers une économie de la demande domestique. Cela fait 30 ans que les dirigeants du Parti communiste chinois nous le disent, mais cela n’arrive jamais. Et pour cause, dès lors qu’on a un modèle de croissance exportateur, il y a énormément d’intérêts puissants dans la société chinoise qui militent en faveur de la reproduction de ce modèle. Il n’est donc pas facile de faire un virage à 180 degrés. 

Un texte à lire, mais qui fait un peu peur.

Laurence Boone, comment faire face au choc chinois ? Et comment éviter une déflagration mondiale violente qui pourrait conduire à un rééquilibrage par la suite ?

Laurence Boone

Laurence Boone

D’abord, nous réagissons parce que l’Europe n’est pas complètement démunie. L’Europe, ce sont 450 millions de personnes dont le revenu ou la production par habitant figurent parmi les plus élevés au monde. Il s’agit d’une population parmi les plus qualifiées, qui est en avance dans certains domaines technologiques, même si la Chine nous rattrape, comme dans le nucléaire. 

Pourtant, il faut avoir conscience de ce que nous sommes. Le problème, c’est que nous ne sommes pas un pays de 450 millions d’habitants. La Chine, elle, est un pays avec un organe central qui donne des directives à toute sa population. Nous, nous sommes 27 pays avec des modèles et donc des intérêts un peu différents. Une Chine qui nous dominerait complètement, d’ici 20 ans, est très difficile à combattre dans notre modèle démocratique. Nous élisons des personnes avec un horizon de cinq ans pour des sujets immédiats comme le pouvoir d’achat, le modèle social, etc. 

Notre défi est donc de parvenir à nous coordonner suffisamment pour mettre en place une véritable stratégie de réponse, tout en ayant une vision à moyen terme. 

On pourrait dire que l’Allemagne a eu un modèle exportateur similaire à celui de la Chine. D’ailleurs, on ne peut pas exclure que cela ait également inspiré la Chine. Nous, les Français, avons la réputation d’avoir un modèle de champions nationaux. La Pologne, elle, a un modèle d’intégration dans la chaîne de production. 

Il faut donc parvenir à concilier les intérêts de 27 pays différents, et surtout des deux plus grands, qui sont les moteurs de l’Union européenne et qui ont aujourd’hui des intérêts divergents vis-à-vis de la Chine. 

On le voit, par exemple, quand il s’agit de freiner l’entrée des véhicules dans le marché européen. Dans les années 2010, on commence tout de même à voir ce qui se passe, car nous ne sommes pas tous complètement aveugles. À cette époque, Angela Merkel déclare pourtant : « Peu m’importe que l’Europe ne fabrique presque pas de panneaux solaires. Si les Américains doivent nous dominer avec des panneaux solaires, qui sont des produits bon marché et peu technologiquement avancés, eh bien, je m’en fiche. Je préfère continuer à exporter mes voitures en Chine. Cela me rapporte beaucoup plus d’argent, fait prospérer mes entreprises et crée plus d’emplois que de bloquer les panneaux solaires. » À partir de ce moment-là, l’Europe s’est laissée envahir par les panneaux solaires. Aujourd’hui, 90 % des panneaux solaires sont produits en Chine, comme pour les éoliennes. 

Aujourd’hui, l’Allemagne est toujours convaincue que son industrie automobile doit être présente en Chine pour ses voitures haut de gamme, qui représentent environ 30 % de ses revenus. 

Lorsqu’on cherche à mettre en place des barrières, qu’il s’agisse de limiter les quantités ou de mettre en place des mesures tarifaires pour freiner l’entrée de véhicules chinois subventionnés en Europe, on se heurte à un véritable sujet de désaccord avec l’Allemagne. 

De plus, il faut faire un arbitrage entre l’adoption massive de véhicules électriques par l’ensemble de la population, ce qui est bon pour l’environnement et la pollution, et le fait de laisser les voitures chinoises envahir l’Europe, ce qui tuerait les emplois dans les industries automobiles qui n’arrivent pas à évoluer aussi vite que les Chinoises et qui sont moins subventionnées, donc plus chères. Si l’on pose la question aujourd’hui, qu’est-ce qui est le plus important ? Je ne suis pas sûre qu’il y ait 90 % de gens qui souhaitent préserver les emplois dans le secteur automobile européen et 10 % qui veulent favoriser l’usage massif des voitures électriques. Ce sera plus compliqué que cela.

Notre sujet, à nous, est de parvenir à un accord sur les arbitrages que nous voulons faire. Il s’agit notamment de l’attitude que nous voulons adopter vis-à-vis de la Chine, en France, entre nous, dans chaque pays européen, puis au niveau de l’Union européenne. C’est évidemment beaucoup plus compliqué que d’avoir un bureau central qui dirait : « Les cinq premières années, on fera comme ci, les cinq prochaines années, on fera comme ça. » 

A-t-on besoin d’un Parti communiste chinois européen ?

Laurence Boone

Laurence Boone

Non, pas du tout. Il faut expliquer quels sont les arbitrages auxquels on est confronté. Ensuite, puisque les décisions se prennent à 27 ou parfois à 2 pour donner une impulsion entre la France et l’Allemagne, il faut encore que les deux pays soient d’accord.

L’une des choses les plus étonnantes de la Chine contemporaine, c’est qu’elle est très peu politisée et très peu connue. Le fameux test des trois Chinois en est la preuve. Il est évident qu’il est difficile de s’approprier cette chose qui, comme on l’a vu, pèse aujourd’hui la moitié du monde. 

Lorsqu’on regarde des entretiens avec des personnalités politiques en lice pour la présidentielle, il est assez rare qu’ils évoquent la Chine. Quand ils en parlent, c’est de manière un peu orientaliste, comme d’un endroit bien organisé et harmonieux.

Laurence Boone

Laurence Boone

C’est passer à côté d’un sujet essentiel : la question de savoir où l’on veut être dans 20 ans. Nous ne voulons certainement pas être vassalisés par la Chine dans 20 ans. Il faut donc aborder cette réflexion : où voulons-nous investir ? 

Finalement, nous savons très bien ce qu’il faut faire. Nous devons investir davantage dans la défense, la technologie et la transition énergétique, car la Chine a assuré son approvisionnement énergétique. Ce n’est pas compliqué. 

Lors de la guerre en Iran, ce que la Chine a fait pour contrer le choc énergétique, c’est qu’elle a, puisqu’elle dispose de plus de gaz, utilisé du charbon. Je ne suis pas sûr que nous soyons prêts à faire cela, mais nous avons le nucléaire. Quant au pétrole, la Chine dispose de ressources colossales qu’elle est en train d’utiliser. 

La clé du succès de l’Union européenne est d’assurer la sécurité énergétique, ce qui est primordial. Comme nous n’avons pas de fioul fossile, assurer la sécurité énergétique signifie développer l’électricité sous toutes ses formes et diversifier au maximum les sources d’approvisionnement en fossiles dont nous avons besoin. Il faut aussi produire suffisamment pour que les prix baissent. 

Une fois que nous aurons tout cela, et c’est concomitant, il y aura la technologie. Comme je le disais tout à l’heure, nous produisons à peu près autant de scientifiques que les États-Unis, mais une partie part aux États-Unis ; il faut donc parvenir à les faire revenir ici. Pour cela, il faut pouvoir travailler ensemble, à l’échelle européenne, sur les nouvelles technologies. Quand on est européen, on se bat pour tout ce qui relève du passé, car on veut garder nos emplois chez nous. Mais pour tout ce qui est futur et technologie de demain, on a un boulevard, car il n’y a aucun intérêt national à privilégier. Nous pouvons donc travailler ensemble sur ce point. 

Il faut également décider à quelle vitesse et comment ralentir l’action de la Chine, comme on le fait pour les voitures : on a mis en place des droits de douane, des montants compensatoires, etc. L’objectif est clair : il faut pouvoir faire des transactions avec la Chine. Pour y parvenir, il faudra se demander dans quels domaines cruciaux, notamment dans ceux de l’énergie et des technologies, il faut se renforcer.

Je vous pose la même question, Benjamin Bürbaumer : que faire face au choc chinois ? Peut-être faudrait-il aussi faire un détour par l’Allemagne, qui est l’éléphant dans la pièce de cette histoire.

Benjamin Bürbaumer

Benjamin Bürbaumer

En 2016, l’affaire Kuka a éclaté. Cette entreprise allemande de robotique de pointe avait été rachetée par une entreprise chinoise. À cette occasion, les autorités allemandes ont pris conscience de la stratégie de rachat des entreprises chinoises de leurs technologies de pointe. 

C’est à ce moment-là que la vision libre-échangiste des autorités allemandes a commencé à changer. Puis, progressivement, des mesures visant à ralentir le libre-échange ont été mises en place. Ces mesures ne concernent pas seulement le volet commercial, avec des droits de douane, mais aussi le filtrage des investissements étrangers. Dès 2019, un certain nombre de pays, comme les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Italie, ont commencé à mettre en place ces mesures. La France a suivi assez vite. Le problème, c’est qu’on retrouve cette idée de chasse avec du retard. Alors que les pays européens mettent en place un mécanisme de filtrage des investissements étrangers, les entreprises chinoises réduisent leurs investissements directs en Europe et privilégient les coentreprises et les alliances stratégiques, qui ont le même effet de transfert de technologie d’entreprises européennes vers des entreprises chinoises, mais qui ne sont pas sous le radar des mécanismes de filtrage. 

Il faut également noter que les mécanismes de filtrage sont très peu efficaces, car les projets d’investissement chinois bloqués en Europe se comptent sur les doigts d’une seule main. Il y a donc clairement du retard, et du retard qui s’accumule. Même plus récemment, avec le projet d’accélérateur industriel européen présenté en mars 2023, l’idée est de fixer un minimum de contenu local dans la production industrielle européenne. Cependant, en parallèle, les pays européens signent également la Pax Silica proposée par Donald Trump et tentent de réduire leur dépendance technologique, notamment vis-à-vis des États-Unis. C’est un peu comme si l’on avançait pour ensuite reculer.

Je pense donc que la question cruciale, qui rejoint l’idée des priorités, est la suivante : à partir du moment où l’Europe dispose encore de bases technologiques assez importantes, il faut les préserver. La Chine partait de très loin ; c’était un nain technologique, et elle a réussi, grâce à une planification technologique et à des banques publiques dont les exigences de rendement sont moins élevées que celles des banques occidentales, à effectuer une montée en puissance très rapide. 

Nous ne partons pas de ce statut, donc la première chose à faire est de préserver l’existant. Cela implique notamment de contrôler sélectivement les flux de capitaux afin d’éviter que de nouvelles technologies ne tombent entre les mains d’entreprises chinoises. 

Il faut également examiner les services. Le problème ne vient pas tant de la Chine que des États-Unis. Le déficit commercial des services des pays européens s’élève aujourd’hui à environ 170 milliards par an. C’était le déficit commercial des biens avec la Chine il y a 5 ans. Ce déficit des services avec les États-Unis augmente beaucoup plus rapidement que le déficit des biens avec la Chine, bien que ce dernier soit beaucoup plus important en termes de volume. 

Il faut donc adopter une stratégie globale et commencer par établir des priorités. L’énergie est un bon point de départ, car elle conditionne le développement industriel ultérieur. Mais il faut également mettre en place une politique beaucoup plus vigilante concernant les flux de capitaux.

Laurence Boone, toutes ces thématiques seront abordées de manière assez linéaire lors du prochain G7. La date a été décalée pour pouvoir organiser un combat d’Arts martiaux mixtes à la Maison-Blanche, mais il aura bien lieu. Quelle est votre lecture de cette séquence ? Quels sont les thèmes que vous pensez qu’il faudrait aborder en priorité pour structurer cette conversation importante en cette période ?

Laurence Boone

Laurence Boone

Le G7 remplit en effet deux rôles : se concentrer sur des questions pratiques, comme on vient de le voir, mais aussi resserrer les liens entre les pays qui se sentent mis en position de faiblesse par rapport à la Chine. 

Concernant le premier point, un des thèmes choisis par le président de la République est celui des déséquilibres mondiaux. Il vise très clairement les États-Unis, la Chine et l’Europe. Le sujet n’est pas nouveau. Lorsque j’en discutais avec mes anciens collègues de l’OCDE, ils m’ont répondu : « C’est bien une idée de Français. À chaque fois qu’ils ont le G7 ou le G20, ils reparlent des déséquilibres mondiaux. » Mais aujourd’hui, ce sujet est particulièrement important et il va pouvoir aborder, en théorie, tous les thèmes dont nous venons de débattre. Il y a aussi le sujet de l’ouverture réciproque des marchés publics, qui sont très ouverts en Europe, mais qui étaient très fermés en Chine. On est en train de rééquilibrer ce point, ce qui est plutôt positif. 

L’intérêt principal est de parvenir à ce que les pays du G7 se positionnent de manière similaire. Cela représenterait donc un bloc conséquent face à la Chine. Si tout le monde s’aligne, on pourra effectivement exercer davantage de pression sur la Chine et sur ses pratiques distorsionnistes à l’origine de cette situation. 

Il s’agirait également de réfléchir à une approche plus assertive et tactique, notamment en ce qui concerne l’approvisionnement en matières premières, ou « matériaux critiques ». La Chine a très clairement aligné sa politique commerciale sur sa politique étrangère afin de s’assurer un approvisionnement en matériaux critiques. Or, nous n’avons pas fait cela, notamment parce que l’Union européenne n’a pas de politique étrangère très développée, mais nous pouvons parfaitement le faire. Lors de négociations commerciales ou d’investissement avec des pays riches en ressources de matières premières, menées de manière équilibrée pour le pays producteur comme pour le pays acheteur, on devient beaucoup plus fort. Or, la Chine n’a pas forcément la réputation d’être le meilleur des partenaires pour ces pays. Nous avons donc des choses à proposer à ce sujet. 

Il faut également continuer à demander à la Chine, de manière répétitive, de rééquilibrer entre production et consommation. Au bout d’un moment, cela finira par arriver, parce que les individus en auront envie. Mais il est vrai que ce n’est pas forcément le lien le plus évident.

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