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À la mémoire d'un professeur

Les élèves de Rémi Chatelier (2026-2096) se souviennent encore qu’il enseignait cette chose étrange : pour lire vraiment, il faut regarder longtemps.

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Je veux écrire ce que j’ai connu de M. Rémi Chatelier, qui vient de mourir dans les circonstances que l’on sait, et qui est le plus grand professeur que j’ai eu. Dans ma vie comme dans mon écriture, j’ai été son élève. Il faut, si je veux conserver un souvenir fidèle, peindre l’homme. Le peindre à travers les yeux de ses élèves. Causez avec l’un d’entre eux, il vous parlera d’abord d’une silhouette marchant sur les coursives avec un cartable trop lourd. 

Cléa Dumont, aujourd’hui clinicienne du rêve à l’hôpital Saint Antoine, se souvient aussi de son goût pour le mot « coruscant » et de sa graphie, qu’il qualifiait lui-même de « hiéroglyphique ». « Il nous faisait encore accorder les participes : “Les digues qu’ils ont construites !”. Oui, il appartenait à cette génération-là ! » se souvient Clément Baddou, aujourd’hui Commissaire à la terraformation en Nouvelle-Drôme sur Mars. Romy Aubert, prix Nobel de médecine pour ses recherches sur le rajeunissement cellulaire, rappelle aussi, avec un sourire ému, comment il ouvrait ses cours avec une voix tonitruante : « Qui n’a pas le texte ? Parlez sans crainte ! ». Je me souviens comment, entendant un léger vrombissement au premier rang, il rapprochait son visage de l’élève et chuchotait : « Ce sont vos lunettes qui font ce bruit de friteuse ? », avec le sourire élégant d’un professeur qui manifestait une élasticité rare dans l’application des règles du lycée, notamment concernant le mode « école » que nous étions censés activer sur tous nos appareils dans le cloître d’entrée.

La vie de cet homme, son être extérieur, et les manières qui constituaient son personnage, nous apparaissent à tous aujourd’hui comme quelque chose d’ordinaire et de singulier tout à la fois. Tous les élèves de notre promotion se souviennent de cet après-midi d’hiver où une cyberattaque avait plongé la ville dans le noir. Imperturbable, il avait poursuivi son commentaire du poème El Desdichado à la seule lueur d’un briquet. « Ma seule Étoile est morte, et mon luth constellé porte le Soleil noir de la Mélancolie ! ». Je garderai jusqu’à la fin de ma vie cette image caravagesque de son visage où dansait la lumière. M. Chatelier avait un amour insatiable du Beau qui prenait pour nous la puissance d’une maladie contagieuse, et pour laquelle, malgré l’âge, nous ne cesserons jamais de lui être reconnaissants. Si la plupart d’entre nous ont pu échapper au mal du siècle, l’hypoprosexie, c’est grâce à lui : « Regardez le texte ! Regardez-le encore ! Regardez-le longtemps ! », nous disait-il souvent.

Son père et sa mère étaient tous deux des programmeurs qui avaient fini dans la misère dans les années 2030. Rien ne le destinait particulièrement à étudier les Lettres. Lorsqu’il décida de devenir professeur, le métier n’était pas aussi prestigieux qu’aujourd’hui. Il y avait plus d’élèves dans les classes (pas autant qu’au début du siècle, quand même !), et il restait encore des emplois qualifiés et bien payés dans les bureaux (rappelons qu’il restait des banquiers !). Mais il avait vécu l’avant et l’après du grand « Pacte démographique » de 2041, qui avait redirigé vers le salaire des professeurs toutes les économies réalisées par la baisse des effectifs. Le pacte avait aussi créé l’École nationale du professorat, régionalisé et considérablement resserré les concours et aligné en vingt ans les traitements sur ceux de la haute fonction publique. Certes, la Chine commençait à pousser des publicités pour des tuteurs robotisés (on se souvient de celle qu’on voyait partout dans le métro où un garçon murmurait à son robot : « Il ne se fatigue jamais de moi » !) ; mais, comme nous pouvons nous en féliciter au vu de la dernière tragédie à Tokyo, ces machines n’ont jamais franchi les portes de l’École française, sinon sous la forme de surveillants, grâce à la loi Delmas du 14 mai 2034 relative à l’autonomie des apprentissages et au fameux principe de non délégation cognitive en milieu scolaire.

À vingt ans, Rémi Chatelier s’engagea quelques mois dans le corps expéditionnaire français en Lettonie. Il y passa une année dans un trou sous les bombes, avec pour seul passe-temps la lecture d’un exemplaire papier des tragédies d’Eschyle, qu’il avait pris à la place d’une liseuse, pour ne pas attirer l’attention des drones autonomes. Il nous racontait souvent cette période, qui était selon lui « la plus belle de sa vie ». Au concours de l’École nationale du professorat, il était arrivé avant-dernier pour la région Normandie, ce qui ne l’avait pas empêché d’obtenir un des logements de fonction au dernier étage. À la récréation, on l’apercevait parfois penché à sa fenêtre, fumant une cigarette au-dessus de la cour des orangers où les élèves venaient chercher un peu de fraîcheur entre les cours.

Il travaillait à thésauriser les pensées anciennes, les faire respirer en nous, enrichir l’art de la lecture, non par un plaisir plébéien de l’anachronisme, mais parce qu’il était nécessaire que nous soyons capables de toutes les idées. Sa passion pour les textes anciens n’était d’ailleurs nullement réactionnaire. Il aimait beaucoup utiliser les simulateurs, et avait lui-même réalisé une reconstitution virtuelle de tout le savoir contenu dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dans lequel nous pouvions nous promener avec une interface corticale. 

J’ignore pourquoi il est resté toute sa vie dans notre lycée. Je sais que de grands lycées parisiens et des académies européennes lui avaient adressé plusieurs demandes de mutation. Je crois qu’il aimait vraiment la vie là-bas ; et il est vrai que l’arrivée dans le parc au milieu du bocage, quand l’autopilote du ramassage scolaire avait emporté les quinze élèves de notre promotion, était toujours bucolique. C’est aussi pourquoi, j’imagine, il a tenu à être enterré là, dans un cimetière à deux pas de l’école.

Nous lui demandions souvent pourquoi il ne publiait pas ses cours et refusait qu’on les enregistre. Aujourd’hui qu’il n’est plus là, je donnerais beaucoup pour retrouver sa voix, fût-ce dans un livre. Je suppose qu’il était trop modeste pour se prétendre auteur. Le grand public ne connaîtra donc jamais sa pensée. Mais pour nous qui l’avons connu, M. Rémi Chatelier restera, au même titre que ses propres maîtres et modèles des siècles passés, le professeur.

Edda ou le volcan

Edda Sæmundardóttir (2026-2126) naquit en prose, il y a un siècle, à Reykjavík. Elle vient de mourir comme elle avait vécu : en poésie.