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Pour la première fois depuis qu’elle se présente à l’élection majeure, Marine Le Pen est donnée gagnante dans les sondages à la fois pour le premier, comme pour le le second tour. Dans l’enquête menée par Cluster 17 à la fin du mois de juillet, elle obtient environ 30 % dans les deux configurations de premier tour proposées. Elle l’emporte ensuite face à chacun des cinq adversaires testés et le duel le plus serré, face à Édouard Philippe, reste mesuré à 52-48 en sa faveur 1.

Malgré cela, beaucoup continuent à croire que le Rassemblement national et sa candidate sont, d’une manière ou d’une autre, voués à la défaite, qu’ils peuvent dominer le premier tour et donner l’impression de s’approcher du pouvoir sans qu’une majorité électorale en leur faveur puisse se concrétiser.

Cette incrédulité a une histoire, car Marine Le Pen a déjà perdu trois élections présidentielles, dont deux au second tour. Plus encore, lors du scrutin de 2017, le débat l’opposant à Emmanuel Macron a installé de manière durable l’image d’une candidate peu préparée à exercer le pouvoir et en 2024 encore, le RN est apparu comme le probable vainqueur des élections législatives anticipées avant que les désistements, les appels à faire barrage et la mécanique des seconds tours l’ont empêché d’obtenir la majorité annoncée. Ce scénario est devenu une habitude de pensée selon lequelle le RN peut être donné gagnant, mais il finirait toujours par perdre.

Or, une présidentielle, qui n’est pas la somme de 577 scrutins locaux, obéit à une autre mécanique. De plus, aujourd’hui, la structure des rejets n’est plus la même. Le vieux réflexe consistant à considérer la candidate du RN comme l’issue la plus inacceptable ne fonctionne plus automatiquement. Le veto électoral qui s’appliquait au parti et à ses candidats s’est profondément affaibli et il est aujourd’hui remplacé par une série de refus croisés de forte intensité qui s’explique par un espace politique multipolaire.

Les électeurs semblent avoir intégré cette nouvelle donne avant même une partie des observateurs. Interrogés indépendamment de leurs préférences politiques, 43 % d’entre eux désignent Marine Le Pen comme la personnalité ayant le plus de chances de gagner la prochaine élection présidentielle. Édouard Philippe, deuxième, est à 19 %. Jean-Luc Mélenchon arrive en troisième position avec 11 %. Tous les autres prétendants se situent très loin derrière. Marine Le Pen n’est donc plus seulement perçue comme une candidate presque certaine d’accéder au second tour, sauf accident majeur dans sa campagne. Elle est anticipée, y compris hors de son électorat, comme une candidate à la victoire.

Cela ne garantit évidemment rien et ne lui est d’ailleurs pas forcément si favorable. Elle peut, en effet, favoriser le vote utile en sa faveur, encourager les ralliements et rendre plus difficile l’émergence d’une concurrence dans son camp. Mais elle peut aussi pousser les électeurs qui la considèrent comme la pire des issues à rechercher, dès le premier tour et dans une logique de « vote utile », la candidature la mieux placée pour lui faire obstacle. 

Dans tous les cas, la campagne commence avec cette possibilité : en 2027, Marine Le Pen peut devenir présidente de la République. Cela n’était le cas, ni en 2012, ni en 2017, ni en 2022 et devrait contribuer à faire de la présidentielle à venir une élection bien différente pour elle et pour ses challengers.

Les cinq raisons qui font aujourd’hui de Marine Le Pen la favorite

Le clivage le plus structurant de l’élection se joue sur son terrain

Une campagne présidentielle n’est jamais déterminée par une simple liste d’enjeux, de thèmes et encore moins de mesures programmatiques. Elle dépend de la manière dont les électeurs les interprètent, les relient entre eux et les intègrent à une représentation plus générale de la société.

La politique est d’abord une affaire de clivages, quelques grandes oppositions de valeurs organisent durablement la demande électorale et déterminent les problèmes auxquels les citoyens accordent de l’importance, le sens qu’ils leur donnent et les solutions qu’ils jugent acceptables.

Depuis plusieurs années, les enquêtes de Cluster 17 font apparaître deux macro-clivages attitudinaux. Le premier oppose les sensibilités progressistes et cosmopolites aux sensibilités conservatrices et ethno-traditionalistes et structure les attitudes envers l’immigration, la diversité culturelle, l’identité nationale, les minorités, l’autorité, l’évolution des modes de vie ou le sentiment de déclin. Le second porte sur le rapport au système et au changement et sépare les électeurs attachés à la stabilité, à la continuité institutionnelle et aux transformations graduelles de ceux qui souhaitent une rupture politique, économique ou institutionnelle plus profonde.

Ainsi, le premier indique de quel côté de l’espace politique se situent les électeurs et le second renseigne davantage sur l’intensité du changement souhaité. Aujourd’hui, le premier demeure le plus étroitement associé au vote et offre ainsi à Marine Le Pen un terrain particulièrement favorable.

Cluster 17 répartit l’électorat en seize groupes (clusters) constitués à partir d’une trentaine de questions portant sur les principales questions qui divisent la société française. Aucune intention de vote ni aucune proximité partisane n’entrent dans leur construction, ils réunissent des individus qui partagent globalement les mêmes systèmes de valeurs et des dispositions attitudinales proches. 

La géographie du vote se révèle spectaculaire. Plus de neuf voix sur dix recueillies par Marine Le Pen proviennent des clusters situés sur le versant conservateur et ethno-traditionaliste du clivage culturel. La candidate du RN dépasse la moitié des suffrages dans ces cinq clusters, avec des niveaux particulièrement élevés chez les Réfractaires, les Autoritaires et les Identitaires et elle réalise aussi des scores substantiels chez les Conservateurs et les Traditionalistes. À l’inverse, elle demeure presque absente des clusters les plus progressistes et cosmopolites.

Ces groupes ne sont pourtant pas identiques. Les Sociaux-Patriotes sont souvent issus de milieux plus populaires et plus favorables à la rupture que les Traditionalistes, tandis que les Anti-Assistanat sont davantage intégrés au système que les Réfractaires. Ils partagent néanmoins une même grammaire culturelle autour de l’immigration jugée excessive, la demande d’autorité, l’inquiétude identitaire, le sentiment de déclin et la défiance envers les élites.

La carte du soutien intense reproduit presque exactement celle du vote. Le soutien à Marine Le Pen ne résulte donc pas seulement du casting testé, ou d’un calcul de vote utile, mais son électorat déclaré et son électorat potentiel occupent la même géographie de l’espace des valeurs. Il s’agit de son premier avantage structurel, car, pour progresser, elle doit d’abord convaincre des électeurs un peu moins radicaux mais situés sur le même versant culturel que son socle de départ, sans donc franchir immédiatement une frontière idéologique majeure. 

Les attentes prioritaires au sein des différents électorats confirment cette lecture. Ainsi, les électeurs de Marine Le Pen placent la sécurité, devant le pouvoir d’achat et l’immigration. Ceux de Bruno Retailleau donnent eux aussi la priorité à la sécurité mais ils accordent davantage de poids à la dette et un peu moins à l’immigration. 

Cette proximité aide à comprendre la porosité entre les deux électorats. Lorsqu’une campagne se concentre sur l’immigration, la sécurité, l’autorité ou la préservation du mode de vie français, elle consolide le cœur du vote RN et peut faire basculer des électeurs issus de la droite traditionnelle, qui partagent une partie du diagnostic mais hésitent encore sur la candidature la plus crédible pour le traduire en politique.

L’élection américaine de 2016 fournit une illustration de cette dynamique. Ainsi, dans Identity Crisis, John Sides, Michael Tesler et Lynn Vavreck expliquent que la campagne de Donald Trump, loin de créer de toutes pièces les divisions raciales et identitaires de la société américaine, a permis de les activer et de les renforcer en recentrant la compétition électorale sur la race, l’immigration et la religion. Il n’y a pas d’analogie mécanique entre les États-Unis et la France, mais nous pouvons tirer comme leçon qu’un candidat est favorisé lorsque la campagne met en avant le clivage qui unit le mieux ses électeurs et divise le plus ceux de ses concurrents.

Ce mécanisme va encore plus loin. Les électeurs vont au-delà du classement des thèmes en fonction de leur importance, mais les retraduisent à partir de leurs valeurs. L’écologie peut ainsi être comprise comme la protection du climat et des générations futures, ou comme une politique punitive conçue par des élites urbaines contre la voiture, la maison individuelle et les modes de vie populaires. Ou bien, les aides sociales peuvent être perçues comme un instrument de solidarité, ou comme la récompense de l’assistanat, une redistribution jugée injuste en faveur des étrangers et des « fainéants ». Ainsi, lorsque la campagne se structure autour de thématiques identitaires ou sécuritaires, telles que l’immigration, l’autorité ou le sentiment d’injustice culturelle, Marine Le Pen atteint plusieurs objectifs. Sans qu’on puisse pour autant conclure mécaniquement à sa victoire, elle parvient à la fois à consolider son socle, à stabiliser les électeurs hésitants avec une candidature de droite traditionnelle et, dans certaines configurations de second tour, à neutraliser une partie du centre. 

Elle a gagné la primaire de son camp sans avoir eu à l’organiser

Le deuxième avantage de Marine Le Pen tient à la taille et à la consolidation de son camp de départ. Pour mesurer les segments partisans, nous retenons un critère simple : une formation politique appartient réellement au champ des choix d’un électeur lorsqu’il lui donne une probabilité de vote d’au moins 6 sur 10. Pour le centre, le critère est atteint dès lors que Renaissance, le MoDem ou Horizons obtiennent cette note.

Le segment RN-Reconquête est le plus vaste : 33 % des Français donnent au moins 6 à l’une de ces deux formations. Les segments du centre et de LR réunissent chacun 22 % de l’électorat, celui de LFI 20 % et celui du PS 19 %. Ce qui est décisif pour la compétition, c’est que ces groupes se chevauchent et que plus de la moitié des électeurs donnant 6 ou plus à LR accordent aussi cette note au RN ou à Reconquête.

Dans le segment RN-Reconquête, 96 % peuvent envisager Marine Le Pen et 89 % lui donnent une note de 8 à 10. 

Pour aller plus loin, nous avons demandé, sans proposer aucune liste, quelle personnalité les répondants « souhaiteraient voir élue présidente de la République ». Parmi les électeurs donnant au moins 6 au RN ou à Reconquête, 25 % citent spontanément Marine Le Pen et 10 % Jordan Bardella. Le seul autre nom qui émerge avec force appartient donc à la même organisation. Bardella ne se comporte toutefois pas, du moins à ce stade, comme un concurrent.

Marine Le Pen n’a donc pas besoin de multiplier les transgressions pour protéger son flanc droit et peut poursuivre sa stratégie de normalisation, tandis que Jordan Bardella occupe une partie de l’espace médiatique et générationnel du RN.

Bruno Retailleau reste acceptable pour une part non négligeable de cet électorat : 41 % des membres du segment RN-Reconquête peuvent envisager de voter pour lui. Mais son intention de vote n’y atteint que 9 %. Éric Zemmour se situe à 7 %. Tous deux peuvent donc pénétrer ce segment, mais aucun n’est aujourd’hui en mesure d’en disputer le leadership à Marine Le Pen.

Jean-Luc Mélenchon dispose d’une position comparable dans le segment LFI : 79 % de ses suffrages exprimés se portent sur lui. Il est le seul autre prétendant à avoir déjà largement gagné la compétition dans son camp. 

Le PS ne dispose pas encore d’une incarnation incontestée, alors que la candidature de Raphaël Glucksmann reste engagée dans une compétition plus large. Édouard Philippe et Gabriel Attal continuent de se mesurer dans les enquêtes d’opinion. Bruno Retailleau, enfin, n’est pas hégémonique parmi les électeurs qui envisagent LR. Dans ce contexte, où ses concurrents doivent encore gagner leur propre « primaire interne », Marine Le Pen peut donc commencer la campagne en cherchant à s’élargir. 

Elle transforme mieux que ses concurrents le potentiel en vote effectif

Un potentiel électoral indique la disponibilité, sans garantie ni que le candidat soit le premier choix, ni que cette préférence soit jugée suffisante au moment de voter.

On peut ainsi donner 7 sur 10 à Bruno Retailleau et 9 à Marine Le Pen, puis 6 à tous les deux, et choisir Marine Le Pen parce qu’elle paraît plus capable de se qualifier et de gagner. Quelqu’un d’autre peut donner 8 à Dominique de Villepin, signe qu’il l’apprécie, tout en estimant sa candidature trop peu crédible pour lui consacrer son bulletin.

Ces situations expliquent pourquoi des candidats au potentiel similaire peuvent obtenir des scores très différents.

Marine Le Pen a actuellement le potentiel le plus large et le plus intense. Presque tous ceux qui peuvent envisager de voter pour elle lui donnent déjà une note comprise entre 8 et 10. Parmi les électeurs qui la placent au-dessus du seuil de 6, près de huit sur dix la notent strictement mieux que toutes les autres personnalités testées. Jean-Luc Mélenchon présente, à une échelle plus réduite, une structure assez proche.

Bruno Retailleau et, plus encore, Dominique de Villepin se situent dans la configuration inverse. Leur candidature est envisageable pour une fraction significative de l’électorat, mais elle est beaucoup moins souvent prioritaire. Leur potentiel est ainsi large mais il est plus « mou » et donc beaucoup moins aisément convertible.

Le segment des électeurs donnant au moins 6 à LR permet de mieux comprendre ce mécanisme. Bruno Retailleau y possède le potentiel le plus étendu : 73 % peuvent envisager de voter pour lui, contre 55 % pour Édouard Philippe et 53 % pour Marine Le Pen. Pourtant, les intentions de vote se répartissent autrement : Édouard Philippe atteint 33 %, Marine Le Pen 32 % et Bruno Retailleau 25 %.

Pour expliquer ce renversement, il faut regarder le rang des préférences. Parmi les électeurs potentiels de Marine Le Pen dans ce segment, 60 % la placent seule en tête des candidatures testées. Ils ne sont que 27 % parmi ceux qui envisagent Bruno Retailleau, qui reste un choix possible parmi plusieurs. 

Le vote utile existe, mais il ne prend pas principalement la forme d’un sacrifice politique conscient en faveur de Marine Le Pen. Parmi les électeurs LR qui déclarent voter pour elle, seuls 2 % donnent une meilleure note à Bruno Retailleau et 7 % leur donnent la même note. Plus de neuf sur dix préfèrent déjà Marine Le Pen. 

La crédibilité de la victoire joue un rôle clef. Parmi les électeurs qui envisagent Marine Le Pen, une très large majorité pense qu’elle a le plus de chances d’être élue. À l’opposé, Dominique de Villepin est acceptable mais il n’est pas jugé suffisamment susceptible de se qualifier et de gagner pour convertir cette sympathie en vote. 

La « stratégie de la cravate » a changé la hiérarchie des rejets

Depuis qu’elle a succédé à son père, Marine Le Pen poursuit une stratégie de dédiabolisation. Elle évite autant que possible les transgressions les plus polarisantes, travaille une image de compétence et cherche à inscrire son parti dans les routines institutionnelles. Depuis l’entrée massive des députés RN à l’Assemblée nationale, cette démarche s’est prolongée par ce que l’on a qualifié de « stratégie de la cravate » : respect des codes parlementaires, contrôle des prises de parole, mise en scène d’un parti discipliné et prêt à gouverner.

L’effet électoral est précis. Marine Le Pen n’est plus soumise à un veto exceptionnel qui annulerait, à lui seul, ses possibilités d’élargissement et la condamnerait à perdre les seconds tours, a fortiori contre des candidats « modérés ».

Pour le mesurer, nous avons combiné deux questions. Un électeur est considéré comme rejetant une personnalité s’il lui attribue 0 sur 10 — la note signifie qu’il est « totalement exclu » qu’il vote un jour pour elle — et/ou s’il la sélectionne à la question : « Y a-t-il une ou plusieurs de ces personnalités pour lesquelles il est totalement exclu que vous votiez un jour lors d’une élection présidentielle ? »

Le résultat constitue l’un des enseignements les plus importants de l’enquête. Marine Le Pen reste rejetée par près d’un Français sur deux, ce qui montre qu’elle n’est pas devenue consensuelle. Mais son niveau de rejet n’est pas supérieur à celui d’Édouard Philippe, de Gabriel Attal, de Raphaël Glucksmann, de Bruno Retailleau ou de Dominique de Villepin. Elle n’est pas seulement beaucoup moins rejetée que Jean-Luc Mélenchon.

Cette situation résulte aussi de l’intense multipolarité qui caractérise actuellement l’espace politique et qui produit des rejets croisés très forts des électeurs de droite pour les candidats de gauche, des électeurs du centre pour les candidats radicaux, des électeurs de gauche non seulement pour les candidats de droite, mais aussi pour les candidats du centre et même dans une certaine mesure des électeurs de gauche radicale envers les candidats de gauche modérée et réciproquement. 

Combinée avec le processus de normalisation du RN, cette multipolarité constitue une nouvelle donne électorale considérable qui a fait disparaître le caractère exceptionnel du rejet. Marine Le Pen peut désormais cumuler un soutien intense sans équivalent et un niveau de refus qui n’est plus hors norme et ne la distingue pas, à ce stade de la campagne, de ses principaux concurrents.

La géographie du rejet est plus décisive encore. Parmi les électeurs de Bruno Retailleau au premier tour, seuls 21 % expriment un veto contre Marine Le Pen alors que dans ce même électorat, Édouard Philippe est rejeté par 31 %. La droite traditionnelle n’est donc pas seulement un espace où Marine Le Pen peut gagner des voix mais aussi l’espace où l’obstacle moral ou politique à son vote a largement reculé.

À ce stade, Marine Le Pen gagne la bataille du « moindre mal »

Dans un électorat aussi fragmenté et polarisé, aucun candidat ne dispose d’une majorité d’adhésion. Le second tour oblige les électeurs dont le candidat a été éliminé à choisir entre trois réponses : voter pour l’un des finalistes, voter pour l’autre ou ne choisir aucun des deux, par l’abstention, le vote blanc ou le vote nul.

Dans ce cas, le non-vote exprime souvent un double rejet ou une équivalence négative entre les finalistes et l’élection de 2027 pourrait ainsi devenir l’une des présidentielles où le vote par défaut et le moindre mal pèseront le plus lourd. Or, à ce stade, Marine Le Pen gagne aussi cette bataille.

Chaque adversaire résout une partie de l’équation permettant de battre Marine Le Pen et en dégrade une autre. 

Jean-Luc Mélenchon mobilise son pôle, mais provoque un barrage massif au centre et à droite. Raphaël Glucksmann parvient à rallier davantage d’électeurs centraux, sans pour autant mobiliser suffisamment l’électorat mélenchoniste, et reste très minoritaire à droite. Une candidature au centre obtient de bons reports parmi les électeurs de gauche, toutefois une grande partie d’entre eux choisit de ne pas voter. Bruno Retailleau retient mieux la droite, tout en rendant presque impossible la mobilisation des gauches.

Le front républicain a perdu de sa force et n’existe presque plus, à ce stade, comme une majorité anti-Le Pen déjà constituée et prête à être activée.

Pour vérifier cette hypothèse, nous avons recherché, parmi les électeurs qui déclarent encore un vote blanc, nul ou une abstention, ceux qui préfèrent pourtant nettement l’adversaire de Marine Le Pen, soit parce qu’ils rejettent Marine Le Pen mais pas son concurrent, soit parce qu’ils donnent à celui-ci une note supérieure d’au moins trois points.

Cette réserve ne représente que 1 % de l’électorat face à Jean-Luc Mélenchon, 6 % face à Raphaël Glucksmann, 4 % face à Édouard Philippe, 5 % face à Gabriel Attal et 4 % face à Bruno Retailleau. Elle ne suffirait pas, à elle seule, à combler l’écart dans quatre des cinq duels. Dans le seul duel mesuré à 52-48, elle atteint l’ordre de grandeur nécessaire, mais Marine Le Pen dispose elle aussi d’une réserve symétrique parmi des électeurs qui la préfèrent et déclarent encore ne pas voter.

Ce rapport de force montre une nouvelle donne électorale où le front républicain ne peut plus être conçu comme une majorité dormante qui n’aurait qu’à se réveiller entre les deux tours. Il doit désormais être politiquement produit. Pour l’essentiel, les électeurs qui préfèrent nettement l’adversaire de Marine Le Pen votent déjà pour lui. Ceux qui restent dans le non-vote sont souvent enfermés dans un double rejet plus profond. 

Les cinq mécanismes qui pourraient encore la faire perdre

Si la hiérarchie des clivages et des enjeux se transforme

La première raison de la force actuelle de Marine Le Pen peut devenir l’une de ses fragilités. Son électorat de premier tour est unifié par le clivage culturel, comme nous l’avons vu ses principaux clusters se situent tous du côté conservateur et ethno-traditionaliste. Ils sont toutefois beaucoup plus dispersés sur le second axe, celui qui oppose la demande de rupture à la recherche de stabilité.

Son cœur le plus solide — Identitaires, Sociaux-Patriotes, Réfractaires et Autoritaires — est largement souverainiste, anti-establishment et favorable à une transformation forte. À mesure qu’elle élargit son audience, elle rencontre les Anti-Assistanat, les Traditionalistes et les Conservateurs, soit des électeurs de droite et du centre plus âgés, plus patrimonialisés et plus attachés à la continuité institutionnelle.

Face à Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen devient majoritaire jusque chez les Centristes et les Apolitiques. Face à Raphaël Glucksmann, son avantage se resserre autour des clusters de droite. Face à Édouard Philippe, elle doit, pour rester en tête, garder les Conservateurs et les Traditionalistes. Ainsi, plus la majorité qu’elle cherche à construire s’élargit, plus elle dépend d’électeurs culturellement proches mais institutionnellement prudents.

Le rapport à l’Union européenne constitue une difficulté centrale. Le cœur du vote lepéniste reste souverainiste, alors qu’une partie importante de ses marges de progression ne veut ni sortie de l’Union, ni crise monétaire ou commerciale, ni isolement diplomatique. Ces électeurs pro-stabilité peuvent même être favorables à la dimension protectrice de l’Europe, à une défense européenne et à une coopération renforcée face aux menaces extérieures.

La politique internationale peut ouvrir la même fracture. Une proximité perçue avec Vladimir Poutine ou Donald Trump peut être tolérée dans le cœur anti-establishment et devenir rédhibitoire parmi les électeurs pro-stabilité. Une campagne dominée par les tensions transatlantiques, la guerre en Ukraine ou la protection des intérêts européens rendrait ces contradictions beaucoup plus visibles.

L’économie et les retraites divisent également cet électorat potentiel. Les groupes les plus rupturistes qui sont, en moyenne, plus populaires, attendent de la protection et peuvent accepter une intervention forte de l’État. Les électeurs plus patrimonialisés demandent davantage de discipline budgétaire, de stabilité fiscale et de crédibilité financière. La taxe sur les plus hauts patrimoines, l’âge légal de départ à la retraite ou le droit du travail peuvent opposer une composante sociale et rupturiste à une composante plus libérale, voire libertarienne.

L’écologie, enfin, oblige à faire coexister des climatosceptiques, des électeurs préoccupés par le climat mais hostiles aux contraintes et des profils techno-solutionnistes. Tant qu’elle cadre le débat comme une défense des modes de vie contre une écologie punitive, Marine Le Pen dispose d’un avantage. Si elle devient un enjeu de crédibilité énergétique, industrielle ou européenne, les lignes de fracture réapparaissent.

Marine Le Pen est donc la plus forte lorsque le premier clivage organise la campagne. Elle devient plus vulnérable lorsqu’elle s’éloigne de son socle et le débat se déplace vers l’Europe, les institutions, la politique internationale ou la crédibilité économique.

Si une concurrence crédible l’oblige à choisir entre son socle et ses marges

L’absence actuelle de concurrence forte à droite constitue pour Le Pen un avantage stratégique majeur. Cette situation peut évoluer selon deux scénarios.

Le premier viendrait de la droite traditionnelle. Bruno Retailleau (David Lisnard, pourrait, dans une autre configuration, chercher à occuper une partie du même espace), représente aujourd’hui la concurrence la plus visible et il possède un potentiel considérable chez les électeurs donnant au moins 6 à LR, mais il reste souvent un deuxième choix, ce qui limite sa capacité de concurrencer Marine Le Pen et d’apparaître comme un prétendant à la qualification et, plus encore, à la victoire finale. 

Pour devenir dangereux, Bruno Retailleau doit transformer son acceptabilité en soutien intense et reprendre directement à Marine Le Pen des électeurs qui la préfèrent aujourd’hui.

Ainsi, si Bruno Retailleau convertissait intégralement son potentiel actuellement mobilisé, il pourrait approcher 28 %. Marine Le Pen tomberait autour de 20 % et Édouard Philippe autour de 12 %. Ce scénario, volontairement maximaliste, montre néanmoins que la faiblesse actuelle de Retailleau tient surtout à la préférence plus intense des électeurs pour d’autres candidatures et non pas à un défaut de réservoir de voix. 

Le second scénario serait une concurrence surgissant à l’intérieur même du segment RN-Reconquête, sur le modèle de la candidature d’Éric Zemmour en 2022. Si Éric Zemmour, Sarah Knafo ou une autre figure se présentait, cela ne priverait pas nécessairement Marine Le Pen de sa qualification mais la contraindrait à durcir son discours, à multiplier les marqueurs identitaires et à interrompre sa stratégie de normalisation.

Si le veto électoral peut se trouver au moins partiellement réactivé

Les intentions de vote au second tour recueillies plusieurs mois avant l’élection n’ont pas la même signification qu’un vote produit dans le contexte réel d’un entre-deux-tours.

Les personnes interrogées ne connaissent pas le résultat du premier tour, ne savent pas si le duel sera serré, si leur abstention peut faire gagner Marine Le Pen ou son adversaire, ni quelle dynamique dominera la campagne. Ils n’ont pas été exposés à la couverture médiatique, au débat télévisé potentiellement décisif, aux prises de position des responsables politiques, des syndicats, des intellectuels, des artistes ou d’autres personnalités de la société civile. Ils n’ont pas encore discuté de leur choix final avec leurs proches, leurs collègues ou leurs amis.

Le second tour peut donc réduire la sous-conversion de certains adversaires de Marine Le Pen. Un électeur de gauche qui rejette l’expérience macroniste peut finir par voter pour une candidature du centre afin d’empêcher l’arrivée du RN au pouvoir, tout comme un électeur de droite modérée peut se résoudre à voter pour une personnalité de gauche qu’il n’aurait jamais choisie au premier tour. 

Les mois de campagne, le contexte national et international, les débats et les événements peuvent surtout modifier la perception relative des candidats. Marine Le Pen pourrait redevenir plus inacceptable que son adversaire qui pourrait acquérir une crédibilité présidentielle qu’il ne possède pas encore. L’abstention pourrait apparaître comme un choix décisif porteur de lourdes conséquences.

Les données dont nous disposons permettent néanmoins d’affirmer, rappelons-le, que cette évolution n’a rien de naturel ni d’inéluctable. Il ne suffira pas, dans la plupart des cas, d’activer une préférence anti-Le Pen déjà constituée. La campagne devrait donc modifier les jugements relatifs, rendre le challenger plus acceptable, réactiver la crainte d’une présidence Le Pen et donner aux abstentionnistes le sentiment que leur non-vote pèsera sur le résultat.

La situation varie selon les adversaires. Le rejet que Jean-Luc Mélenchon provoque au centre et à droite est plus fort que celui provoqué par Marine Le Pen. Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal disposent de réserves plus substantielles, mais insuffisantes à elles seules. Bruno Retailleau agrège mieux la droite mais rencontre un plafond très bas à gauche. Plus généralement, une candidature au centre bénéficie d’une acceptabilité plus transversale, mais elle doit dépasser le rejet du macronisme.

Le vote du moindre mal peut donc encore se reconstruire en défaveur de Marine Le Pen et une telle réactivation pourrait se jouer sur la menace démocratique. Elle est, en effet, après Jean-Luc Mélenchon, celle qui incarne le risque de dérive autoritaire. Mais ce vote du « moindre mal » devra être suscité par la campagne, car, comme nous l’avons déjà souligné, penser qu’il suffirait de réveiller une majorité anti-RN déjà présente parmi les électeurs ne correspond pas aux données disponibles aujourd’hui.

Un 52-48 est un bien faible avantage sur la ligne de départ

Un score de 52 % contre 48 % place Marine Le Pen en tête mais ne lui donne pas une avance confortable. À plusieurs mois du scrutin, un tel rapport de force demeure fragile, si nous prenons en compte la marge d’erreur des sondages, et le fait que rapporté au corps électoral, l’écart représente un nombre très limité de comportements à déplacer.

Lors des trois derniers seconds tours présidentiels, les suffrages exprimés ont représenté en moyenne environ 69 % des inscrits. Appliqué à un écart de 52-48, cela correspond à un peu moins de 3 points de l’ensemble du corps électoral.

Avec un corps électoral d’environ 50 millions d’inscrits, l’égalité pourrait être obtenue par environ 1 400 000 votes supplémentaires en faveur de l’adversaire, si aucun électeur de Marine Le Pen ne changeait de comportement. Un transfert direct est deux fois plus efficace, environ 700 000 électeurs passant de Marine Le Pen à son concurrent suffiraient. Une démobilisation d’environ 1 400 000 électeurs lepénistes produirait le même effet.

Le scénario le plus réaliste serait une combinaison de mouvements plus limités, qui combinerait un peu plus de participation parmi les électeurs de gauche, quelques transferts dans l’électorat LR et une légère baisse de mobilisation du côté RN.

Édouard Philippe en est un exemple de la configuration testée où l’écart est le plus faible, mais la question du candidat qui représentera le bloc central reste ouverte et d’autres personnalités peuvent émerger. Ce qui est important à ce stade c’est qu’un second tour mesuré à 52-48 au début de la campagne demeure aisément réversible. Les quatre autres duels exigeraient une recomposition plus profonde des préférences et des rejets, mais une campagne de huit mois peut générer des mouvements de voix de cette ampleur.

Parce qu’elle est davantage anticipée que désirée

La dernière fragilité de Marine Le Pen tient à la nature de son avance. Elle dispose d’une intention de vote élevée, d’un soutien intense et d’une forte crédibilité de victoire mais ces trois avantages ne signifient pas pour autant qu’elle suscite déjà une grande vague d’espérance.

Pour le mesurer, nous avons posé une question ouverte : « Quelle personnalité souhaiteriez-vous voir élue présidente de la République en 2027 ? », sans proposer de nom, cherchant ainsi à identifier un désir présidentiel spontané.

Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon arrivent individuellement au même niveau, autour de 8 %, alors que Marine Le Pen le devance d’environ douze points dans les intentions de vote. Marine Le Pen et Jordan Bardella atteignent ensemble 11 %, et les principales figures de l’espace nationaliste citées totalisent environ 15 %.

Ainsi, parmi ceux qui déclarent voter pour Marine Le Pen, 33 % citent spontanément son nom et 13 % celui de Jordan Bardella. Dans l’électorat de Jean-Luc Mélenchon, 51 % citent Mélenchon et 5 % François Ruffin, ce qui démontre que la demande mélenchoniste est davantage concentrée sur une personne alors que celle du RN est répartie entre une candidate et une famille politique désormais dotée de plusieurs incarnations.

Si nous regardons comment les électeurs classent les atouts des candidats, Marine Le Pen arrive en tête au niveau national pour l’étoffe présidentielle, la compréhension de la vie des gens et la capacité à améliorer le pays, ce qui est cohérent avec son leadership actuel. Par contre, elle ne recueille jamais une majorité. Seuls 22 % la considèrent comme la personnalité la plus capable d’améliorer la situation du pays, et sur la capacité à rassembler le pays, la réponse qui recueille le plus haut pourcentage est « aucun d’entre eux ».

L’écart est encore plus révélateur lorsque l’on raisonne par segments partisans. Parmi les électeurs donnant au moins 6 au RN ou à Reconquête, 63 % pensent que Marine Le Pen améliorerait le pays, mais cette conviction tombe à 27 % parmi ceux qui pourraient voter LR, puis à 9 % dans le segment central. Or, ce sont précisément ces électeurs qu’elle doit convaincre pour transformer son avance en majorité.

La même dynamique est présente quand on se tourne vers les questions institutionnelles. Dans le segment LR, 19 % seulement désignent Marine Le Pen comme la personnalité qui respecterait le mieux les institutions et dans le segment central, ils ne sont que 6 %. Près de trois Français sur dix voient encore en elle le principal risque de dérive autoritaire.

La normalisation a donc rendu sa victoire possible sans pour autant créer une confiance majoritaire dans l’exercice du pouvoir. Rien ne ressemble encore, dans ces données, à une grande alternance portée par une attente et un désir collectif massif. L’anticipation peut nourrir le vote utile mais dans le même temps cela signifie qu’une part de son avance reste sensible à la crédibilité de l’adversaire et au retour d’un doute sur sa capacité à gouverner.

Favorite, mais pas invincible

Marine Le Pen peut-elle perdre l’élection présidentielle ? 

Oui, mais, comme nous l’avons souligné, elle ne perdrait probablement pas par la simple répétition des logiques qui ont prévalu lors des scrutins précédents. Le front républicain s’est érodé et il ne constitue plus une majorité latente dont l’activation serait garantie. Dans le même temps, Marine Le Pen n’est pas davantage rejetée que les principaux prétendants testés et elle dispose du soutien le plus intense, domine très largement le segment RN-Reconquête, pénètre puissamment l’électorat LR et bénéficie d’adversaires qui suscitent chacun, dans une partie de l’électorat, un rejet ou une abstention au moins aussi forts que ceux qu’elle provoque.

Malgré ses avantages, l’issue du scrutin reste pourtant ouverte. Une défaite de Marine Le Pen pourrait résulter d’une campagne déplaçant le débat du clivage culturel vers les fractures européennes, économiques et institutionnelles qui traversent son électorat élargi, mais aussi d’une concurrence à droite qui l’obligerait à choisir entre normalisation et radicalité, d’une recomposition du vote du moindre mal dans le contexte réel du second tour, de mouvements limités de participation ou de transfert dans un duel serré ou de la réactivation du doute sur sa capacité à gouverner, dans un électorat où l’anticipation de la victoire dépasse encore largement l’espérance qu’elle suscite.

Marine Le Pen a aujourd’hui la majorité la plus facile à construire, ce qui fait d’elle la favorite du scrutin. Elle ne possède pas encore, loin de là, une majorité qui souhaite sans réserve son arrivée au pouvoir. L’élection présidentielle de 2027 se jouera dans cet écart.

Sources
  1. Cet article part d’une étude Cluster 17 réalisée auprès d’un échantillon de 1 506 personnes, représentatif de la population française. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas, au regard des critères de sexe, d’âge, de catégorie socioprofessionnelle, de taille de commune et de région de résidence. Les données ont fait l’objet d’un redressement socio-démographique, à partir des données de l’Insee, ainsi que d’un redressement politique fondé sur la reconstitution des votes au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 et aux élections européennes de 2024. Les entretiens ont été réalisés par questionnaire auto-administré en ligne, du 22 au 24 juillet 2026.