Autrefois, les glaciers n’attiraient pas vraiment la sympathie des Islandais. Il y a 150 ans, ils étaient synonymes de danger et de mort en raison des éboulements fréquents et des inondations liées aux éruptions sous-glaciaires. C’est ce que raconte Oddur Sigurdsson, glaciologue, l’un de ceux qui, aujourd’hui, contribuent le plus à faire évoluer le regard posé sur ces compagnons de glace, qui sont un peu les derniers géants de notre planète. Des poètes islandais locaux avaient bien contribué, au siècle dernier, à adoucir leur image. Les avancées scientifiques, de leur côté, avaient permis un meilleur contrôle des risques, ce qui les avait rendus moins intimidants. Plus récemment encore, les bouleversements écologiques ont fait évoluer nos projections sur les glaciers, des acteurs essentiels à notre équilibre environnemental.
Ces photographies en témoignent : nous sommes en août 2024, en Islande, à quelques kilomètres de Reykjavik, lors d’un enterrement de glaciers. Ce jour-là, des artistes, chercheurs, activistes, ou étudiants commémorent la disparition effective ou très prochaine de quinze glaciers à travers le monde, du Kilimandjaro aux Alpes, en passant par l’Himalaya ou la Cordillère des Andes. Le vent souffle très fort et des oiseaux migrateurs traversent le ciel, comme s’ils étaient venus, eux aussi, rendre un dernier hommage aux glaciers perdus. La manifestation, qui tient à la fois du happening, de l’événement artistique et de l’action environnementale internationale, pose la question des récits que nous tissons à partir de ce qui nous entoure : face à l’inaction climatique, comment changer nos représentations de la planète pour que les choses changent enfin ?
D’où le côté particulièrement solennel de cette autre photographie, qui montre des participants recueillis auprès des tombes de glace. Avant qu’elles ne fondent en quelques heures, on peut déchiffrer, pour chaque glacier, son nom et sa date de mort sur les stèles : Pizol, en Suisse, près de Zurich, mort en 2019 ; Sarenne, en France, en Isère, mort en 2023 ; et, à l’arrière-plan de la photo, Okjökull, glacier islandais éteint en 2014 et pour lequel le glaciologue Oddur Sigurdsson a même édité un certificat de décès symbolique pour l’occasion. Chacun d’entre eux a eu droit à un discours qui lui était spécialement dédié, puis à des chants funéraires islandais.
Oddur Sigurdsson a été l’un des premiers à nommer les glaciers disparus d’Islande et à dater leur mort au milieu des années 2010, en tentant d’attirer l’attention des médias, sans véritable succès, jusqu’à ce que deux anthropologues, Dominic Boyer et Cymene Howe, s’emparent de leur caméra et réalisent un documentaire sur le sujet, Not Ok (2018), en référence au surnom souvent employé par les Islandais pour désigner le glacier Okjökull.
L’émotion se lit sur les quelques visages captés par l’image : Benoît Chanas, à droite, qui avait participé à l’organisation d’une commémoration similaire dans les Alpes en hommage au glacier Sarenne, apparaît particulièrement affecté. Ce dernier relevait d’ailleurs le côté hybride de l’événement, entre deuil sincère, tristesse infinie, qui a même vu certains pleurer, et opération de sensibilisation à destination de la presse, qui a largement couvert l’événement.
Comme lors d’enterrements d’êtres humains, ce moment partagé a suscité des émotions multiples, intenses et très complexes : colère, tristesse, impuissance, mais aussi, acceptation de la perte et célébration de l’être perdu. On dit aussi au revoir à un glacier, dont la disparition ne doit certainement pas passer inaperçue, et évidemment tous nous alerter. Et, si ce type de rassemblement peut être déclencheur d’engagements, il est surtout très cathartique, une dimension amplifiée par le collectif. À tel point que la façon de mettre un terme à la cérémonie et savoir comment la conclure était également une question clef : le lendemain, ceux qui le voulaient pouvaient prolonger ce moment singulier par une randonnée au sommet de ce qu’il reste d’Okjökull. Ses vestiges montrent qu’il a depuis longtemps cessé de se déplacer.
C’est à cela qu’on diagnostique l’évanouissement d’un glacier : se déplacer sous son propre poids est devenu impossible car il n’est plus assez épais. Comme pour les humains, se déplacer, c’est vivre. Quand le front d’un glacier se fragmente et produit des icebergs, les glaciologues disent qu’il « vêle », qu’il met bas, comme pour les vaches. Cette force de vie, on la retrouve également dans toute la mémoire contenue par ces immenses blocs de glace : les écouter, c’est aussi recueillir les secrets des différentes époques géologiques dont ils ont été les réceptacles ; être sensible à leur chant, c’est comme découvrir les réserves d’une grande bibliothèque. Quand on reste assez longtemps, il est possible d’entendre leur craquement, surtout en été : des milliers de cristaux fondent et éclatent comme des petites bulles.
J’assistais à la commémoration islandaise en tant que journaliste ; j’étais donc occupée à recueillir des témoignages, à tout observer pour ensuite en faire un article. Bien sûr, j’étais émue. Mais ce n’est que quelques jours plus tard que la somme des émotions accumulées s’est pleinement déployée. J’étais partie au sud de l’île et je me suis retrouvée seule face à un glacier immense et sublime. À ce moment-là, j’ai été frappée par la beauté du paysage, mais aussi par la tristesse qui en émanait. J’ai éprouvé très fort ce tiraillement entre émerveillement et désorientation inquiète, admiration et sentiment d’impuissance. Mais si les émotions qu’on peut ressentir au contact des glaciers sont très fortes et continuent à vous habiter longtemps après, cette photographie prise en août 2024 montre aussi ce qu’on peut faire à partir d’elles : ne pas seulement se laisser aller à cette forme d’inquiétude et de solastalgie douloureuse, mais les transformer en actions collectives.
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