Essais

«Seul un Cubain pouvait raconter cette histoire.»

Pour raconter Trotski et son assassin, l’écrivain cubain s’est plongé dans les mensonges du XXe siècle et dans sa propre expérience du socialisme.

Entretien avec

Leonardo Padura

Date

L’écrivain cubain Leonardo Padura a publié en 2009 El hombre que amaba a los perros (L’homme qui aimait les chiens), un roman retraçant les onze années d’exil de Trotski et le recrutement, puis la formation de son futur assassin, le communiste catalan Ramón Mercader. Au cœur du dispositif narratif se trouve une sorte d’alter ego de Padura : Iván Cárdenas Maturell, un romancier cubain marginal qui doit faire face aux dangers liés à l’écriture dans son île natale. 

Cet entretien, initialement prévu dans la livraison de ce Dimanche sur Odessa, devait être publié vendredi 21 août. Les problèmes récurrents de connexion Internet à La Havane nous l’ont fait parvenir tardivement. Nous le publions aujourd’hui.

Dans votre préface à L’homme qui aimait les chiens, vous expliquez quel était votre objectif en écrivant ce roman. Diriez-vous qu’il s’agit là d’un exemple parfait de la méthode romanesque : l’histoire particulière (celle de Trotski) qui permet d’aborder une histoire universelle (celle du « modèle utopique égalitaire du socialisme réel ») ?

L’objectif, c’est ce que j’appelle le « pourquoi » j’écris un roman. C’est l’intention qui régit le projet d’écriture avant même que je n’écrive la première lettre. 

Que veux-je dire cette fois-ci ? C’est comme la boussole qui va me guider dans l’immense mer de possibilités qu’ouvre un univers romanesque. Dans ce cas précis, il s’agissait d’évoquer le processus de perversion de la grande utopie égalitaire, et il m’a semblé que la préparation et l’assassinat de Trotski constituaient un processus illustrant le point de non-retour de cette perversion orchestrée par Staline. 

Y avait-il un autre but ?

En essayant de raconter cette histoire qui s’est déroulée il y a 80 ans, mon véritable objectif était de parler de mon expérience personnelle en tant qu’individu ayant vécu dans un pays socialiste et ayant traversé bon nombre des épreuves inhérentes à cette condition. 

C’est pourquoi il y a un personnage cubain, Iván, écrivain frustré, un homme de ma génération, qui est celui qui reçoit et restitue l’Histoire tout en racontant sa vie et en matérialisant de manière dramatique, dans son existence personnelle — qui est à la fois générationnelle et nationale, la dureté de ce processus. En somme, il s’avère finalement que Trotski et ses péripéties constituent le cadre général d’une histoire intime, qui est à bien des égards ma propre histoire.

Cette méthode ressemble presque à une astuce voltairienne pour contourner la censure. L’avez-vous également conçue ainsi ? 

Je ne me suis pas soucié de la censure, car si je l’avais fait, je n’aurais pas pu écrire ce roman — et je pense que cela vaut aussi pour bon nombre de ceux que j’ai écrits et que j’écris actuellement. Je pense que ce « pourquoi » dont je parlais tout à l’heure est suffisamment clair dans le roman. 

Et ce qui est curieux, c’est que le livre a été publié à Cuba, qu’il a même connu deux éditions, qu’il a fait l’objet d’une présentation publique, qu’il a reçu le Prix de la critique de l’année 2011… et qu’après tout cela, le silence s’est abattu sur lui. 

Mais il était déjà écrit et j’avais dit ce que j’avais besoin de dire. Et, bien sûr, il existe des ressources littéraires pour exprimer des idées, car il ne s’agit pas d’un document de propagande politique, même s’il comporte une forte dimension politique.

Que peut dire, représenter, voire symboliser l’histoire et le parcours d’un homme — Trotski — à travers l’utopie révolutionnaire, avec toutes les intrigues politiques qui se cachent derrière — et que vous mettez précisément en lumière ? 

Trotski était un révolutionnaire à plein temps, je dirais même un fanatique de la révolution qui s’y est engagé toute sa vie, jusqu’à la toute fin. Il croyait, je pense, fermement en la possibilité de créer une société meilleure, celle où l’homme devait vivre dans la plus grande liberté et avec un maximum de démocratie. Sauf que cette société, qu’il a lui-même contribué à fonder, n’a jamais existé.

Quand on parle de dictature du prolétariat, on parle d’une société qui exclut ceux qui ne sont pas prolétaires ; quand on gouverne avec un parti unique, on marginalise, voire on interdit d’autres perspectives sociales et politiques ; et quand le parti est même supra-constitutionnel, l’exclusion des autres est d’autant plus évidente. Cela ne signifie pas que la majorité soit la bénéficiaire du processus social, mais cette majorité ne devrait pas dicter sa loi aux autres, même s’ils ne constituent qu’une minorité. 

La véritable démocratie, la véritable égalité, est inclusive. Et je ne sais pas si elle existe, avec toutes ses conditions et ses risques, dans aucune société créée par les hommes.

Êtes-vous déjà allé à Odessa ? 

Non, je n’y suis jamais allé, même si je me suis rendu dans de nombreux autres endroits où Trotski a séjourné. Notamment l’île des Princes, près d’Istanbul, où il a vécu plusieurs années. Et, bien sûr, à plusieurs reprises dans la maison-forteresse de Coyoacán, au Mexique.

Alors qu’il est en route vers son exil, vous racontez le moment où Trotski recroise Odessa et voit défiler ses souvenirs… 

Je me suis contenté de rapporter ce que Trotski lui-même a raconté au sujet de sa relation avec Odessa. C’est de sa faute, pas de la mienne.

Si vous deviez choisir le moment le plus important de la vie de Trotski, lequel serait-ce ? 

Je pense que les journées d’octobre 1917 ont été les plus spectaculaires de sa vie. La prise du Palais d’Hiver, où il a fait preuve d’un tel leadership, a marqué l’un des moments culminants de l’histoire du XXe siècle et de l’histoire en général, et il en a été l’un des protagonistes.

Comment vous êtes-vous documenté sur le séjour de Trotski à Odessa ? 

En lisant. Il n’y a aucun secret.

Quel est pour vous le texte le plus important de Trotski ? 

Ce serait difficile, voire injuste, de faire un tel choix. Mais son Histoire de la Révolution est un ouvrage indispensable ; La Révolution trahie est un livre révélateur ; et son Staline est accablant. 

Cependant, le texte que j’apprécie le plus n’est pas signé de sa main. Il s’agit de l’appel aux intellectuels progressistes du monde entier, signé par Diego Rivera et André Breton, mais qui a été pratiquement rédigé par Trotski, et dans lequel un homme aussi fondamentaliste que lui réclame une liberté totale pour l’art… même au-delà de la révolution. Incroyable, n’est-ce pas ?

Vous racontez avoir été surpris par l’accueil et le succès du roman, surtout à Cuba. Cela vous a-t-il également posé des problèmes ? 

Je n’ai pas été surpris par la façon dont les lecteurs l’ont accueilli, mais bien par le fait qu’il ait été imprimé et distribué. Lors du salon du livre où je l’ai présenté, j’ai dit que j’assistais à un événement que je n’aurais jamais cru possible et qui était en train de se produire. L’année suivante, j’ai également reçu le Prix national de littérature, la plus haute distinction qu’un auteur puisse recevoir pour l’ensemble de son œuvre à Cuba, alors que je n’avais même pas encore 60 ans. Puis le silence s’est installé.

Je vis à Cuba et c’est comme si je n’existais pas : on ne m’interviewe pas, on ne me mentionne pas, et mes livres ne sont même plus publiés ici ; les gens doivent se les procurer quand quelqu’un leur en envoie de l’étranger ou via des copies numériques piratées. Pourtant, à vrai dire, beaucoup de gens me lisent.

Vous avez déclaré que l’écriture de L’homme qui aimait les chiens avait été « l’aventure littéraire la plus complexe, la plus exigeante et la plus risquée dans laquelle je me sois lancé au cours de mes longues années de travail et de création ». Est-ce toujours le cas ?

C’est toujours le cas. Rien que les recherches nécessaires pour obtenir les informations indispensables et pouvoir construire les intrigues, définir les personnages, maîtriser les spécificités de périodes historiques très diverses et parfois aussi complexes que la Guerre civile espagnole ou le Mexique révolutionnaire des années 1930-1940, ont constitué un défi colossal. 

Retrouver les traces de la vie de Mercader a été un grand défi, car Mercader a toujours été un fantôme, une construction. Et essayer de me glisser dans la tête de Trotski a été une folie dont je ne suis pas sûr d’en être sorti indemne. Tout a été compliqué car, pour comble, dans cette histoire, tout le monde mentait, absolument tout le monde.

Le roman est une prouesse littéraire ; vous aviez un but assez clair (« dévoiler un processus de perversion du projet utopique »). Pourquoi vouliez-vous écrire un roman sur ce sujet (et non un essai) et comment avez-vous réussi à rester précisément dans le registre romanesque ?

Il existe déjà de nombreux essais sur le sujet. Et je ne suis pas historien. Ce qui m’intéresse, c’est un autre type de recherche, celle que permet le roman qui, comme on le sait, est la forme littéraire qui révèle le mieux les rouages de la condition humaine. Ainsi, la thèse de mon livre est subordonnée aux comportements humains, aux décisions et aux indécisions qui nous hantent, et au fait que nous sommes tous des sujets de l’Histoire. 

Nous vivons dans l’Histoire et celle-ci nous détermine, car chaque instant dans le temps s’écoule au sein de l’Histoire et dans un contexte historique et social qui nous tyrannise. Chacun des protagonistes du roman, c’est-à-dire Trotski, Mercader et le Cubain Iván, est un être historique façonné par son époque et ancré dans des contextes historiques. C’est là la clef.

La manière précise et violente dont Trotski est assassiné peut-elle également nous en dire davantage, de manière plus générale, sur son destin — et surtout sur tout ce qui y a conduit ?

Je ne dirais pas les choses ainsi. La manière dont Mercader l’a agressé relevait d’une décision personnelle, et y voir des symbolismes, comme affirmer que le piolet est une synthèse de la faucille et du marteau, est assez risqué. Ce qui est certain, c’est que ce fut une manière brutale, encore plus brutale que le fameux coup de feu dans la nuque des condamnés à la Loubianka à l’époque de Staline.

Fallait-il qu’un écrivain cubain soit celui qui raconte cette histoire ?

Cette histoire, telle qu’elle est racontée, eh bien oui, seul un Cubain… 

C’est que l’expérience d’avoir vécu dans un pays au système socialiste ne s’apprend pas dans les livres. On peut comprendre les grandes frustrations, voire les répressions, mais l’expérience de la vie quotidienne avec ses nombreuses subtilités, ses détails, le sentiment d’abandon et, par conséquent, de peur, il faut la vivre pour savoir la ressentir et essayer de l’écrire.

Cette connaissance d’un contexte tel que celui du socialisme cubain ne se trouve pas seulement dans L’homme qui aimait les chiens, mais elle traverse toute mon œuvre romanesque, qui est une tentative d’écrire une chronique possible de la contemporanéité cubaine depuis le point de vue de ma génération. 

Racontez cette histoire, la connaître, semble être une première étape. Quelle serait la deuxième ? 

C’est simple : essayer de l’écrire.