Thierry Frémaux transfuge de Cannes
De la Croisette au Vercors, le patron du Festival croit toujours au service public et aux salles obscures.
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Oleksandra Matviichuk est arrivée à notre rendez-vous les traits tirés. Rien d’inattendu : nombreux sont les habitants de Kiev a être, ce jour-là, arrivés à leurs rendez-vous respectifs avec le même air fatigué. Les 74 missiles et 284 drones tirés durant la nuit par Moscou se sont éparpillés sur huit régions du pays, de Poltava dans l’Est jusqu’à Lviv près de la frontière polonaise. Mais Kiev et sa région ont aussi été visées, et une rafale d’explosions a retenti dans le ciel vers une heure du matin. Pourquoi cela tombe-t-il toujours vers une heure du matin ?
Coïncidence bienvenue, le restaurant dont l’adresse m’a été communiquée par l’attachée de presse de l’avocate ukrainienne la plus connue au monde est à quelques encablures de mon appartement, dans un quartier du Podil, ville basse de Kiev prisée des artistes et intellectuels de la capitale. Nous nous rencontrons au Supra, café-restaurant rattaché au Bursa, lui-même un hôtel chic mais intimiste où descendent les étrangers de passage réticents à subir l’opulence de l’Intercontinental, situé un peu plus haut. Je l’attends à une table du sous-sol mais, en arrivant, elle propose d’une voix à peine au-dessus du chuchotement de monter à la bibliothèque de l’hôtel, au premier étage. Nous nous y rendons : l’endroit est d’un studieux calculé, les fauteuils sont épais et confortables. Je sors un instant prendre un café, moment pendant lequel décision est prise de descendre sur la terrasse du rez-de-chaussé. Il fait beau après tout, et il y a de la vie près de cette rue passante où l’on doit parfois hausser le ton pour couvrir le grondement intermittent des antiques tramways du Podil.
Nous nous en tiendrons à deux cafés noirs, plus un petit pot de lait fouetté. Oleksandra Matviichuk a mal dormi. Elle savait comme tout le monde en Ukraine que la nuit précédente serait agitée : Volodymyr Zelensky avait lui-même prévenu dans la soirée d’une imminente « frappe massive combinée », avertissement relayé par les chaînes Telegram spécialisées dont la consultation est depuis longtemps devenue une routine. La défenseure des droits de l’homme savait donc à quoi s’en tenir, mais a depuis longtemps décidé qu’elle ne descendrait plus de son appartement au quatrième étage pour passer des heures dans un abri. « Je ne veux pas encourager ce genre d’attitude, mais c’est ma manière de reprendre un peu de contrôle sur ma vie », justifie-t-elle.
Elle ressemble en cela à beaucoup d’Ukrainiens qui ont fait le choix (peut-être incongru, vu de l’extérieur) de privilégier le sommeil à la sécurité. Décision éminemment personnelle, faite en fonction d’une myriade de facteurs conscients et inconscients : fréquence des frappes dans le quartier, hauteur (un appartement au 20ème étage aura bien plus de chance d’être touché), responsabilité d’enfants ou d’animaux de compagnie, fatigue du moment… Chacun a depuis longtemps décidé, entre descente immédiate à l’abri ou à la station de métro avoisinante, course jusqu’à la salle de bains (généralement éloignée des fenêtres, donc plus sûre) ou indifférence forcée. Oleksandra Matviichuk a choisi cette dernière option, mais est restée éveillée pendant de longues heures après que cette série d’explosions ait encore déchiré le ciel de Kiev.
Il y a déjà presque quatre ans, l’avocate de 43 ans recevait le prix Nobel de la Paix au nom du Centre pour les libertés civiles, ONG ukrainienne engagée dans la protection des droits de l’homme et la documentation des crimes de guerre russes. C’était en octobre 2022, quelques mois seulement après le choc de l’invasion et la découverte par Oleksandra et ses équipes de corps de civils abattus par l’armée russe dans les villages et bourgs des abords de Kiev. L’annonce du prix Nobel – décerné conjointement au militant des droits de l’homme biélorusse Alès Bialiatski et à l’ONG russe Memorial – arrive aussi une poignée de semaines seulement après qu’une fulgurante contre-offensive ukrainienne ait repoussé les troupes russes sur près de 50 kilomètres de l’Est de l’Ukraine.
Lorsqu’Oleksandra Matviichuk prononce au mois de décembre à Oslo le traditionnel discours de réception du prix, l’Ukraine a connu un mois plus tôt l’euphorie de la libération de Kherson, et ses scènes inespérées d’habitants fondant en larmes dans les bras de soldats ukrainiens. Il n’y a à l’époque pas grand-chose de cette euphorie dans le discours de la prix Nobel. S’y trouve plutôt un message, constat lucide et lugubre mêlé d’indéfectible espoir, distillé dans cette phrase : « Oui, le droit n’est plus opérant aujourd’hui, mais cela ne durera pas toujours. »
Quatre ans plus tard, que reste-t-il de ce moment, de ce constat ? Oleksandra Matviichuk évoque d’abord le côté « surréel » d’avoir reçu en temps de guerre un prix pour la paix. Puis la professionnelle des droits de l’homme revient sur la terrasse du Supra, et déroule chiffres à l’appui l’exposé d’une lente descente aux enfers pour l’Ukraine depuis son prix Nobel. La guerre a continué bien sûr, les horreurs de Boutcha ou du siège de Marioupol laissant place aux frappes de missiles balistiques et de drones contre des immeubles, des funérailles, une aire de jeux. 2025 « fut l’année la plus mortelle pour les civils ukrainiens depuis 2022, en augmentation de 31 % par rapport à l’année précédente » note-t-elle.
Les chiffres sont de l’ONU, la tendance n’a fait que s’empirer cette année : Moscou a lancé pendant l’hiver une campagne de frappe sur les centrales électriques du pays qui a placé le pays au bord de la catastrophe humanitaire, avant de répondre au printemps au ralentissement des avancées de ses troupes sur le terrain par une intensification des frappes de missiles et de drones sur le pays. L’Ukraine connaît au même moment une pénurie aiguë de missiles anti-aériens capables d’abattre les missiles balistiques russes, et les conséquences sont immédiates : juin, continue Oleksandra, est devenu le pire mois pour les civils ukrainiens depuis 2022. L’affirmation vient là aussi directement de l’ONU : 293 morts et 1990 blessés en 30 jours. Il y a eu parmi eux seize personnes de la région de Dnipropetrovsk tuées le 2 juin, cinq habitants de Kiev tués le 15 juin dans une frappe de missile, ou encore une femme de 76 ans tuée à Kherson, dans le sud du pays, au début du mois.
La campagne de frappes s’est depuis quelques mois particulièrement concentrée sur la capitale, frappée par des missiles russes à une fréquence inédite qui ne laisse souvent que quelques jours de calme entre deux attaques. Il n’est plus rare de voir aux premières lueurs de l’aurore sortir du métro des grappes d’habitants engourdis, tapis de sol ou lits de camps pliables sous le bras.
Chacun n’est pas égal face à ces frappes, et le district de Podil où nous nous trouvons aujourd’hui reste parmi les plus sûrs de la capitale (à l’exception peut-être du quartier gouvernemental, bouclé par des barrages militaires, et celui de la Porte Dorée, apprécié des diplomates et employés d’ONG étrangères). Mais la notion reste toute relative : nous buvons notre café à 270 mètres du musée national de Tchernobyl, ravagé le 24 mai par une frappe russe qui visait vraisemblablement un bâtiment adjacent appartenant au service ukrainien des situations d’urgence.
Oleksandra Matviichuk n’a pas encore touché son café. Elle suit son idée, me fait remarquer que cette aggravation a coïncidé début 2025 avec l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump et le début d’une série de négociations infructueuses entre l’Ukraine, les États-Unis et la Russie. Donald Trump avait insisté à plus d’une cinquantaine de reprises qu’il mettrait fin à la guerre avant même la fin de la passation de pouvoir. Et si peu y croyaient alors en Ukraine, le second mandat de Donald Trump avait suscité des espoirs dans le pays, celui notamment d’un retournement de veste du président américain qui, exaspéré par les circonvolutions de Vladimir Poutine, aurait fini par se ranger fermement du côté de l’Ukraine. Espoir déçu mais régulièrement ressuscité au terme d’épuisantes tractations diplomatiques qui semblent toujours se terminer par une demi-mesure du président américain.
En 2025, la négociation coïncide donc avec une recrudescence des pertes civiles. L’explication, selon Oleksandra Matviichuk, est simple : « Dès le début des négociations de paix de Trump, les Américains ont parlé de minéraux, des demandes territoriales russes, d’intérêts géopolitiques mais jamais des personnes, nous avons totalement perdu la dimension humaine. Quand les négociateurs américains parlent de territoires occupés, j’ai l’impression qu’ils parlent d’espaces vides. Mais ce n’est pas le cas, des millions d’Ukrainiens vivent là. Et quand les Russes ont compris que l’humain n’avait aucune importance dans ces négociations de paix, ce fut un signal pour eux, le signal qu’ils pouvaient faire ce qu’ils veulent ».
Des négociateurs ukrainiens ou américains ont-ils, durant ces mois de travail, cherché à consulter la prix Nobel de la paix sur la question de ce qui pourrait mener à une paix en Ukraine ? Oleksandra Matviichuk hoche la tête de gauche à droite. Elle a bien tenté elle-même d’approcher les émissaires américains, a passé pour cela « beaucoup de temps à Washington » avant de mettre fin à ces visites. « Je suis une avocate spécialiste des droits de l’homme, je parle de la dimension humaine, alors que la langue des gens qui parlent de cette question est transactionnelle ». Dont acte.
La prix Nobel ne prend pas de gants avec Donald Trump, chez lequel elle voit une vision « similaire à celle de Poutine », celle d’un monde régi non plus par le « rule of law » mais par la force. Et si sa désillusion s’est faite par petites touches, un événement en particulier lui a semblé augurer d’un monde nouveau : lorsque, le 24 février 2025, pour le troisième anniversaire de l’invasion russe, les États-Unis se joignent à la Russie et à la Corée du Nord pour s’opposer à une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU condamnant l’invasion russe. « Vous regardez ça et vous vous demandez, que peut-il bien y avoir de similaire entre la Corée du Nord et les États-Unis ? Une vision similaire de l’ordre mondial, malheureusement ».
Je me demande alors ce que cette défenseuse des droits de l’homme et citoyenne ukrainienne pense de la manière dont Volodymyr Zelensky tente depuis 2025 de gérer l’ouragan Trump, des couleuvres et de la fierté qu’a dû ravaler le président ukrainien pour, sinon rallier son homologue à ses côtés, du moins l’empêcher de se tourner trop vers Moscou. « Il doit le faire, c’est son devoir » répond-t-elle simplement. « Les États-Unis produisent une arme d’une importance critique pour la défense de l’Ukraine, les systèmes de défense antiaérienne Patriot. Si vous étiez là la nuit dernière, vous savez que nous avons connu un bombardement massif, que plusieurs villes du pays ont été attaquées, et nous n’avons pas les outils pour arrêter ces missiles parce que nous manquons de cette arme américaine ».
C’est peut-être ici qu’Oleksandra Matviichuk s’écarte le plus clairement de l’image traditionnelle d’une défenseuse des droits de l’homme. C’est lorsque l’on parle de l’humain, des crimes russes et de la justice que les mots sortent le plus facilement. Mais la prix Nobel de la paix 2022 parle aussi armée, systèmes antiaériens Patriot ou encore de l’importance de « réduire la capacité de l’économie russe à financer la guerre ». Comment faire autrement, rétorque-t-elle lorsque je lui fais la remarque : « Je suis une avocate spécialisée dans les droits de l’homme, je veux pouvoir recourir à des mécanismes légaux, mais je ne peux pas. Je me trouve dans une situation où le droit ne fonctionne pas ». Constat fait en 2022 et resté inchangé quatre ans plus tard.
Oleksandra Matviichuk a, a bien des égards, suivi le parcours classique d’une étoile montante de la défense des droits de l’homme. Une naissance dans les toutes dernières années de l’Union soviétique dans la région de Kiev, un contact avec des dissidents soviétiques à l’âge de seulement 7 ans qui, racontera-t-elle plus tard, jouera un rôle décisif dans sa décision de s’engager dans la défense des droits de l’homme. Écolière passionnée, elle rentre ensuite à la faculté de droit de la prestigieuse université Taras Shevchenko, trouve un gagne-pain de juriste à l’association des banques ukrainiennes et rejoint en parallèle le Centre pour les libertés civiles à sa création en 2007 – jonglant les deux quelques années avant de se dédier entièrement à la défense des droits de l’homme. Puis vient la révolution du Maïdan et l’aide juridique aux manifestants, puis l’annexion de la Crimée, le début de la guerre dans l’est de l’Ukraine et ce premier travail de documentation des crimes de guerre russes.
Mais sa trajectoire plus récente est celle d’une avocate des droits de l’homme tentant d’exister alors même que se désagrègent les piliers internationaux sur lesquels reposent les concepts qu’elle défend. La période entre 2014 et 2022 avait été l’occasion d’une première déception, première constatation de l’impuissance des grandes instances internationales comme l’ONU ou l’OSCE. L’invasion de 2022 puis le retour au pouvoir de Donald Trump n’ont semble-t-il fait que confirmer une tendance de fond.
Si le café où nous nous rencontrons a pour moi l’avantage de la proximité, le choix était purement utilitariste pour l’avocate, endroit à la fois calme et proche de son prochain rendez-vous. Oleksandra Matviichuk vit depuis le début de l’invasion russe, et encore plus depuis le prix Nobel de la paix, à un rythme effréné où se mélange travail de plaidoyer et plongée dans les minuties du travail des droits de l’homme. Avant notre rencontre, elle s’est déjà rendue le matin à une rencontre du « Groupe du 1er décembre », association d’intellectuels et de défenseurs des droits de l’homme ukrainien. Puis réunion d’un groupe de travail réfléchissant à la meilleure manière de changer le système pénal ukrainien pour le mettre en adéquation avec le droit pénal international. Il y a aura plusieurs autres rencontres avant, le soir venu, une réunion de son club de lecture. On y discutera cette fois d’un livre du consultant en affaires américain Adrian Slywotzky : « David conquiert : la discipline d’une victoire disproportionnée » (David Wins : The Discipline of a Disproportionate Victory)
C’est, j’ai l’impression, au travers de ce mélange de travail technique et un peu aride et de plaidoyer passionné que, elle et tant d’autres défenseurs des droits de l’homme, tentent d’avancer dans un système international qui semble en perdition. Oleksandra Matviichuk s’est adaptée, profite d’un prix Nobel de la paix qui lui ouvre les portes des salles « où les décisions politiques sont vraiment prises », loin des réunions de comités de l’ONU ou de l’OSCE de plus en plus vidés de leur substance et influence. « Il est important d’avoir accès à ces salles lorsque la loi ne fonctionne pas et que vous pouvez uniquement vous reposer sur les décisions politiques pour restaurer l’ordre légal » insiste-t-elle.
Il s’agit aussi de repenser l’idée de justice, pas forcément synonyme de cellule de prison pour les bourreaux. Par le biais du Centre pour les libertés civiles, l’organisation récipiendaire du prix Nobel de la paix qu’Oleksandra Matviichuk représente, elle a pu écouter et échanger avec un nombre incalculable de victimes de crimes russes, des victimes de torture échappées avant 2022 du Donbass sous contrôle russe jusqu’à, il y a quelques semaines, des habitants de Kherson. Les résidents de cette ville du sud de l’Ukraine occupée près de huit mois par l’armée russe en 2022 sont depuis deux ans visés intentionnellement par des pilotes de drones russes, une campagne qualifiée de « safari humain » en Ukraine qui constitue d’après l’ONU des crimes contre l’humanité.
De ces conversations ont émergé pour l’avocate l’image complexe de conceptions de la justice différentes et parfois contradictoires. « Pour certains qui ont tout perdu, la justice c’est la compensation financière, sans cela, même voir leurs bourreaux derrière des barreaux ne les satisferont pas… Pour d’autres, la justice c’est de connaître la vérité, de savoir ce qu’il s’est passé. C’est tout. C’est tout ce dont ils ont besoin. Pour d’autres encore, la justice c’est d’être entendu, de pouvoir exprimer leur douleur de manière publique ». Compensation financière des victimes et privation des libertés des bourreaux ne sont pas mutuellement exclusifs et iraient, idéalement, de pair. Mais l’idéal n’est plus, et c’est désormais aussi parfois par la simple (extrêmement complexe, en vérité) documentation des crimes de guerre russes que le Centre pour les libertés civiles tente de sauvegarder l’idée de justice.
L’avocate insiste à plusieurs reprises durant notre conversation sur l’importance de différencier les objectifs à long-terme et les « résultats intermédiaires » dans lesquels se trouve notamment la documentation des crimes : s’il n’est pas possible de faire condamner le responsable d’un pénitencier russe dans lequel des prisonniers de guerre ukrainiens ont été longuement torturés, il est au moins possible de prendre les témoignages et de documenter les sévices de manière à pouvoir, plus tard, peut-être, en faire des pièces à conviction.
L’Ukraine — Oleksandra Matviichuk en tête — n’a pour autant pas abandonné le recours aux outils traditionnels du droit international. Au mois de mai, elle a célébré la signature par 36 pays (dont la France) ainsi que l’Union européenne d’un document concrétisant la création du Tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine. Le tribunal, explique le Conseil de l’Europe sur son site, aura « pour mandat de poursuivre les principaux responsables politiques et militaires pour le crime d’agression contre l’Ukraine ». L’image d’un Nuremberg du XXIème siècle, de Vladimir Poutine, Sergueï Lavrov ou Valéry Guérassimov alignés dans un prétoire face aux caméras du monde entier continue de dominer en Ukraine. Ce malgré la forte probabilité que les leaders russes ne soient jamais traduits en justice par un tribunal international. Faisant de ce processus une perte de temps et d’efforts ?
Oleksandra Matviichuk ne le pense pas, sans naïveté, sans non plus se voiler la face sur l’état du système international. Et c’est étonnamment dans la séquence de négociations de l’année 2025 qu’elle a trouvé la preuve que la justice internationale peut encore produire des effets, même lorsqu’elle ne débouche pas sur une condamnation effective. Nous sommes en novembre 2025, et Trump vient d’approuver un projet de plan de paix développé avec l’appui direct de Moscou. Les 28 points réclament notamment que l’Ukraine cède la totalité des régions de Donetsk et Lougansk à la Russie, limite la taille de son armée à 600 000 hommes et renonce à rejoindre l’OTAN ou à accueillir des troupes de l’alliance sur son territoire. La révélation du plan de paix sidère l’Ukraine, qui n’y voit rien d’autre qu’une demande de capitulation.
Mais c’est l’avant-dernier point du projet qui attire particulièrement l’attention de la défenseuse des droits de l’homme : « Toutes les parties impliquées dans ce conflit bénéficieront d’une amnistie totale pour les actes qu’elles ont commis pendant la guerre et s’engagent à ne formuler aucune réclamation ni à donner suite à aucune plainte à l’avenir. »
« Ils ont peur » dit-elle. « Ils ont peur de la justice ». Les décisions de la justice internationale ne peuvent peut-être pas, ou pas encore, mener à l’emprisonnement des accusés. Mais celles-ci « rétrécissent le monde » de figures russes qui n’ont jamais hésité à tancer l’Occident tout en passant leurs vacances à Courchevel. L’activiste en veut pour preuve la fureur de Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits des enfants, lors de l’annonce du mandat d’arrêt international prononcé contre elle (ainsi que Vladimir Poutine) pour sa participation à la déportation d’enfants ukrainiens. Les condamnations par contumace ont aussi, note-t-elle, le mérite de prévenir des changements de régime : un gouvernement peut tomber, la condamnation restera.
Oleksandra Matviichuk a depuis quelque temps terminé son café, commence à jeter des coups d’œil discrets vers son téléphone. Je sais qu’elle n’a déjà plus beaucoup de temps mais je veux encore lui demander comment elle pense et gère cette désagrégation du système international : comment gère-t-elle l’impuissance ? Plus tôt dans l’année elle évoquait ainsi le retour de l’Ukraine dans « l’espace civilisationnel européen et ses valeurs » comme une composante inévitable de toute victoire de l’Ukraine sur la Russie. N’y a-t-il pas là un objectif particulièrement incertain, alors que tant de pays du continent risquent dans les années à venir de basculer à l’extrême droite ? Si cela arrive, « nous aurons perdu la liberté, parce que l’Europe est unique » laisse-t-elle tomber. L’Ukraine n’a simplement pas d’alternative.
Mais Oleksandra Matviichuk rejette l’idée d’impuissance. Son espoir, et l’espoir de l’Ukraine, n’est pas un « wishful thinking », un vœu pieux de voir un futur rêvé se réaliser par soi-même. L’espoir résulte « d’une compréhension profonde que vos efforts ont un sens » insiste-t-elle. Si Oleksandra Matviichuk continue de croire et d’agir, c’est qu’elle s’est forgée comme Ukrainienne et comme défenseuse des droits de l’homme par l’exemple de ces dissidents soviétiques embarqués, pensait-on jusqu’en 1989, dans une quête totalement futile.
« Le mouvement des dissidents a démarré dans les années 60. Et si vous regardiez son impact dans une perspective de court terme, vous y auriez vu un échec, parce que ces dissidents sont restés des marginaux, ils n’ont pas transformé la société soviétique ». Elle se tait un instant. « Mais j’ai le privilège de pouvoir observer cela dans une perspective historique, et je sais que ces dissidents sont des vainqueurs, parce que l’idée pour laquelle ils se battaient dans les années 60 est devenue ma réalité. »
De la Croisette au Vercors, le patron du Festival croit toujours au service public et aux salles obscures.
Chez le grand écrivain italien, une assiette de spaghetti, un verset en hébreu ou une ascension en montagne racontent la même quête : rester fidèle à son propre point de départ.