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Dans quelles circonstances a débuté votre fréquentation de l’île ?

Un ami m’y a emmenée en 1987. Le pont date de 1988, nous avions pris le bac pour rejoindre l’île depuis La Rochelle. Plus tard, lorsque nos enfants étaient en bas âge, mon mari et moi avons découvert qu’il était très agréable de sillonner l’île à vélo avec une carriole dans laquelle ils pouvaient monter. Nos filles devaient avoir deux ou trois ans. Nous louions des maisons ou nous allions à l’hôtel, dans tous les endroits de l’île. Lorsqu’il a été question de chercher une maison, nous en avons trouvé une dans l’avant-dernier village au nord, Saint-Clément-des-Baleines.

Ces différents « endroits » de l’île, en quoi se distinguent-ils les uns des autres ?

Plus on se dirige vers le nord, plus on s’éloigne du continent et plus l’île devient sauvage. 

Le village le plus exclusif est le dernier, il s’appelle Les Portes-en-Ré. Je dirais que le nord commence au légendaire village d’Ars-en-Ré, celui où Lionel Jospin passait ses vacances. À partir de là, il y a moins d’hôtels et de restaurants, et l’entre-soi est plus marqué. Saint-Clément-des-Baleines est moins chic que Les Portes. On y trouve une épicerie ouverte à mi-temps en hiver, un bureau de tabac, deux restaurants, une boulangerie ouverte seulement le matin et un marché, ouvert le matin, pendant l’été. Il n’y a pas de boutique où l’on peut acheter un maillot de bain ou une robe. Alors que plus on est proches du continent, au sud de l’île, plus le territoire est aménagé. Les villages sont plus construits, les infrastructures, les restaurants, les boutiques, les marchés couverts et les manèges sont plus nombreux. 

On y trouve tout ce qui fait le charme d’une station balnéaire, la population est un peu moins bourgeoise qu’au nord et l’île est plus ouverte aux habitants de La Rochelle qui viennent y passer la journée en empruntant le pont.

Vous avez cité Lionel Jospin  ; Philippe Sollers était lié lui aussi à l’île de Ré. Dans l’imaginaire collectif, l’île de Ré est un endroit très mondain. Est-ce l’expérience que vous en avez  ?

C’est vrai qu’on peut le vivre ainsi. On disait qu’Ars-en-Ré était le repère de la gauche caviar, et Les Portes-en-Ré celui de la droite versaillaise. 

Aujourd’hui, le partage s’est un peu brouillé, les frontières sont moins nettes. Beaucoup de gens qui travaillent dans le cinéma sont installés aux Portes-en-Ré et ils ne sont pas tous de droite. On les croise sur la plage. Nicole Garcia habite à Ars-en-Ré, Nathalie Baye y venait aussi. François Ozon, Sandrine Kiberlain, Vincent Lindon, Suzanne Lindon y passent également leurs vacances. Nous sommes en retrait par rapport à tout cela. Peut-être que nous ne sommes pas assez chics, sans doute trop intellos. Le mari d’une amie nous surnomme «  la bande des agrégés ».

Il y a eu des intellectuels aussi, à l’île de Ré.

En effet, il y a eu plusieurs époques. Dans les années 1970, une bande de Parisiens très beatniks s’y est installée et a ouvert des restaurants. Le foncier ne coûtait pas ce qu’il coûte aujourd’hui. Il s’agit d’une famille qui s’appelle les Frigière. Ils sont très connus à l’île de Ré, parce qu’ils ont essaimé, ils ont eu des enfants et désormais sont des locaux.

Le dernier bac pour l’île de Ré, 9 mai 1988. Crédit : Jullian Dominique, Sud Ouest.

Au début du XXe siècle, il y a eu une période où quelques intellectuels venaient à l’île de Ré. Gaëtan Picon, notamment, y avait une maison et mon village était habité par des gens comme lui. Tout cela a disparu. Madeleine Chapsal (1925-2024), David Servan-Schreiber (1961-2011) (le fils de Jean-Jacques Servan-Schreiber (1924-2006) qui fut le mari de Madeleine Chapsal, ndlr) et Régine Deforges (1935-2014), qui étaient également très en vue, venaient à l’île de Ré.

L’île est également connue pour les fortifications que Vauban y a construites.

Oui, elles se trouvent à Saint-Martin-de-Ré. C’est assez loin de chez nous, à une vingtaine de kilomètres. C’est le chef-lieu de l’île, et une ville magnifique, avec des hôtels particuliers datant du XVIIe siècle. À ma connaissance, les fortifications ne se trouvent qu’à Saint-Martin. Il y a également une prison à l’entrée de la ville. Alfred Dreyfus y a passé trente-six jours en 1895, avant d’être envoyé en Guyane. Il y a encore des prisonniers, on entend parfois leurs cris. Il y a énormément de monde à Saint-Martin, des glaciers, des magasins de vêtements et de décoration.

Qui connaissiez-vous, en arrivant sur l’île  ? 

Au début, je ne connaissais personne, alors que les autres propriétaires de maisons se connaissaient bien entre eux. Mais avec le temps, des gens sont venus vers moi et m’ont présenté d’autres personnes avec lesquelles je suis devenue amie. Ce lieu de villégiature est ainsi devenu la continuité de ma vie parisienne. Nous y avons une véritable bande d’amis. Ils ont pour particularité de n’avoir jamais eu de maison de famille, de résidence secondaire ou de point d’ancrage quelque part en France. Pour nous tous, c’était une première. Il y a un caractère pionnier dans le fait de venir dans cet endroit peuplé de personnes qui fréquentent l’île de Ré depuis plusieurs générations et qui ont leurs habitudes. 

Vous décrivez une île fréquentée par des Français attachés aux traditions. Sont-ils catholiques pratiquants  ?

Ce n’est pas flagrant, même si la messe du 15 août est célébrée de façon assez solennelle. Il est vrai qu’aux Portes-en-Ré, il y a un côté versaillais. On n’entend que des prénoms comme Apolline, Victoire ou Amaury. À chaque début d’été, je ressentais de petits électrochocs et je me disais : « Mais je n’ai rien à faire ici, en fait. » L’une de mes amies, qui avait acheté sa maison avant moi, me disait avoir le même syndrome et lutter contre. Venir et revenir sur l’île de Ré est donc devenu une sorte de revanche pour nous, gens sans maison de famille, qui avons acheté la nôtre entre 45 et 50 ans.

Avez-vous réussi à créer une familiarité dans ce lieu d’adoption  ? 

Oui, elle est même très grande. Nous restons beaucoup entre nous, mais nous intégrons parfois de nouvelles personnes à la bande.

Que faites-vous, à Saint-Clément-des-Baleines  ? 

C’est la même chose qu’à Paris : je travaille tous les jours, mais mes horaires varient en fonction de la saison. En hiver, je travaille le matin, puis je fais un tour de vélo dans le marais. En été, je vais me baigner le matin ou l’après-midi, selon l’envie, et cela me prend deux ou trois heures dans la journée.

Blockhaus visible à Saint-Clément-des-Baleines au Nord.

Le reste du temps, nous sommes tous pris par notre travail et nous nous retrouvons souvent le soir. Mes amis sont enseignants, soit à l’université, soit en classes préparatoires. J’ai aussi une amie qui, dès le 1er juillet, nous répète : « J’ai mes cours à préparer. » Nous pratiquons également beaucoup d’activités physiques : nous nageons, nous courons, nous faisons du vélo. Nous sommes très actives (une majorité de femmes). Habituée à ce genre de vacances, j’ai du mal à me retrouver dans un endroit paradisiaque comme la Corse, où je suis écrasée par le soleil et la chaleur, et où je ne peux rien faire d’autre que me baigner et lézarder. L’île de Ré est une sorte d’alliage parfait qui me correspond.

À quoi ressemblent les villages de l’île  ?

Les maisons sont basses, car le climat est très venteux. Il existe un plan d’urbanisme très strict et contraignant : on ne peut pas faire ce que l’on veut. La couleur des volets est par exemple codifiée. On ne peut pas les peindre en rose ; ils doivent être de couleur bleue ou verte. Ces règles confèrent aux villages une certaine homogénéité. Les façades des maisons sont plutôt dissimulées, comme si elles étaient jalouses de leur beauté. On ne voit jamais de sublimes villas, alors qu’il y en a. Certaines disposent même d’un accès privé à la plage, mais ce n’est pas Saint-Tropez : ce n’est pas ostentatoire, ces maisons ne sont pas visibles depuis la rue.

Quelle est la végétation  ?

La pinède, qui se trouve sur le littoral, est très belle. Elle dégage une odeur agréable et il est possible de la parcourir grâce à des pistes cyclables. Mon village est proche des marais salants et d’une réserve naturelle fleurie et peuplée d’oiseaux dont on suit les migrations. Au printemps, c’est magnifique : tout est jaune. À chaque fois que j’arrive sur l’île, quelle que soit la saison, je prends mon vélo et je traverse les marais salants. Cette traversée de 5 km est longue. À ce moment-là, sur une échelle du bonheur qui irait de 1 à 10, je suis à 10, et c’est seulement là que j’atteins ce pic. Ça me donne un coup de fouet, puis l’effet s’émousse. C’est revigorant, dynamisant. L’île est très plate, même les femmes enceintes peuvent y faire du vélo.

Les marais salants dégagent-ils une odeur  ?

Ils peuvent sentir un peu le lisier et dégager des odeurs plus ou moins agréables, mais j’aime toute cette diversité. Ce n’est pas une nature très sauvage ; ce n’est pas la Bretagne. C’est moins brut, même si l’on sent l’air marin et que l’île est battue par les vents en hiver. Ceux qui aiment la Bretagne n’apprécient pas trop l’île de Ré, car elle est plate et la nature y est plutôt sage. C’est une île qui plaît à ceux qui n’ont pas l’habitude de vivre en pleine nature. Ce n’est pas pour rien que j’aime cet endroit : j’ai développé une relation à la nature sur le tard. Dans mon enfance, j’allais dans des endroits très domestiqués. Mon mari s’ennuie d’ailleurs à l’île de Ré, il préfère la montagne.

Voit-on le continent depuis l’île  ?

Oui, même au nord, on peut l’apercevoir depuis certaines plages par temps très dégagé. Les paysages sont très variés. Il y a des plages très atlantiques, avec des dunes et de gros rouleaux, qui attirent les surfeurs. Mais ce n’est tout de même pas Biarritz : les vagues sont beaucoup moins puissantes. D’autres sont plus abritées, nichées dans des baies. Parfois, on a l’impression d’être en Méditerranée, à cause du paysage, et non à cause de l’eau, car elle est froide et sujette aux marées. Actuellement, elle affiche 22 degrés en raison de la canicule, ce qui constitue un record. En temps normal, elle ne dépasse jamais 18 degrés. Et en face, c’est l’Amérique.

Ce climat vous fait-il suffisamment ressentir l’été  ?

Oui, c’est génial, car je n’ai besoin que de mon vélo, de ma serviette et de mon maillot. Je peux aller à la plage à l’heure que je veux et rentrer tard. J’adore le mois de juillet, car il fait jour jusqu’à 22h30. Pour moi, les vacances, c’est la légèreté matérielle et la liberté de circulation. Ce qui m’attriste le plus quand je dois repartir, c’est de perdre cette légèreté et cette liberté.

Y a-t-il une vie culturelle  ? 

Je me souviens d’une anecdote amusante. Un jour, alors que je déjeunais avec une amie dans un bistrot, le restaurateur nous a dit : « Vous devriez aller dans le village qui s’appelle Sainte-Marie-de-Ré. C’est vraiment le centre culturel de l’île. » Cette copine était professeure de prépa et m’a dit : « Allons-y demain ! » En réalité, il n’y avait rien : une pizzeria sur la place et, vaguement, une bibliothèque. Nous ne recherchons pas vraiment la culture à l’île de Ré, car il n’y en a pas beaucoup. Il y a un cinéma à La Couarde-sur-Mer et un cinéma en plein air quelque part, l’été, mais nous n’y allons jamais. Il y a le festival de jazz Jazz au Phare, où se produisent des artistes assez connus, mais je n’y vais pas non plus. En réalité, ce que j’aime, c’est être chez moi, faire le marché le matin parce qu’il est à 50 mètres, puis cuisiner et recevoir des amis. J’achète beaucoup de poisson et je me lance dans des expériences culinaires. J’invite aussi régulièrement des copines qui sont de très bonnes cuisinières. Parfois, je me décharge un peu sur elles. Je les invite, mais elles participent en cuisinant à ma place. Et comme cela ne les dérange pas, je me simplifie encore plus la tâche. Lorsque les enfants sont là (ils ont entre 20 et 30 ans), nous jouons à Code Names et nous nous amusons beaucoup. Les enfants de mes amis sont devenus amis entre eux.

Allez-vous dîner sur la plage  ? 

Non, même si, sur les plages un peu moins huppées, les gens viennent avec des glacières pour y passer la journée ou y dîner le soir. Depuis cette année, nous aimons grignoter des chips en début de soirée et un ami nous ouvre même des huîtres devant la mer. Nous ne connaissons que deux restaurants de plage. Il y a en revanche de petites baraques à huîtres rudimentaires qui n’attirent pas tout le monde. Elles sont situées sur des dunes avec vue sur ce qu’on appelle le Fier, un bras de mer qui constitue le grand marais du nord de l’île. On peut y faire du canoë et y admirer le coucher de soleil, c’est très beau. J’ai oublié de mentionner qu’il y a un golf, car il y a aussi un tourisme traditionnel sur l’île qui aime ça !

Écrivez-vous mieux lorsque vous êtes à l’île de Ré  ?

Ce qui est bien, c’est que j’ai une grande chambre et que, comme mon mari n’est pas souvent là, je l’ai pour moi toute seule. C’est une petite maison avec un étage. Même quand les enfants ou des amis sont là, ils restent en bas et je suis très tranquille en haut. Je peux travailler toute la matinée pendant que les autres vivent leur vie.

Avez-vous une table dans votre chambre, sur laquelle écrire  ?

Non, je travaille dans mon lit, comme à Paris, ou sur un canapé. Je travaille bien à Paris aussi. Là-bas, il y a moins de tentations. 

Île de Ré, Saint-Clément-des-Baleines, vue aérienne du phare des Baleines, carte postale non datée.

Dès qu’il fait beau, j’ai envie d’aller me baigner, surtout au début de mes séjours : j’ai une sorte de fringale. J’ai envie d’aller à la plage, au marché… C’est excitant de retrouver des choses habituelles. Ensuite, je me calme. J’aime cette vie de village qu’on n’a pas à Paris, où il faut prendre rendez-vous avec les gens. Là-bas, on dit : « J’arrive ! » J’entends aussi les cloches des églises, j’aime ça. J’ai l’impression d’être dans une dimension de la vie que je n’ai jamais connue : je découvre la proximité.

Y a-t-il des textes qui vous ont été inspirés par l’île de Ré  ?

Certaines scènes m’ont été inspirées par des incidents que j’y ai vécus. Je fais beaucoup de vélo et j’écoute beaucoup de podcasts sur les pistes cyclables. C’est très enrichissant et ça me donne des idées. Être dehors, observer la nature, les fleurs, le lichen, tout cela me donne des visions. Il y a par exemple un coin des marais salants qui joue, pour moi, le rôle du petit pan de mur jaune pour le narrateur de À la recherche du temps perdu. Personne ne le voit, mais pour moi, il est important, car un jour, j’y ai vu des couleurs qui m’ont fait penser au petit pan de mur jaune de Proust. Depuis, quand je suis seule, je m’y arrête et je le regarde. Des idées me viennent, qui ne sont pas forcément durables, mais ce contact avec la nature me nourrit.

Allez-vous parfois à La Rochelle  ?

Non, il m’est arrivé une fois de rester presque deux mois à l’île de Ré. Avec l’une de mes amies qui avait une voiture, on s’est dit : « Faisons comme si nous habitions là et allons au cinéma à La Rochelle. » Il y avait trop de monde, notamment à cause du port qui attire les foules en été. Nous n’avons pas renouvelé cette expérience et nous restons vraiment terrés dans nos petits villages.

Que pensez-vous de l’expression «  bel été », de plus en plus utilisée sous cette forme  : « Je vous souhaite un bel été »  ?

Elle m’horripile. Si quelqu’un me souhaite un bel été, je réponds exprès : « Bon été. » Je déteste les formules telles que « belle année », « belle nuit », « belle journée ». C’est une coquetterie inutile. Ceux qui l’emploient pensent que c’est une variante qui les distingue, alors que c’est devenu un cliché, voire une faute de goût pour moi. C’est comme ça avec la langue : elle a toujours besoin d’hyperboles, comme si « bel » était plus fort que « bon ». Mais une fois qu’elles s’installent, il nous en faut d’autres. Il est difficile de se contenter des mots qu’on a.