Essais

«C’est là» (Ce n’était pas là)

Henri Brès trouve l’eau avec son corps et une pendule. Faut-il le croire pour comprendre ce qu’il sait ?

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Henri Brès

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Ma ferme dans la Drôme est collée à une immense masse chthonienne, surmontée d’une couronne d’arbres verts. Depuis des années, les paysans me disent qu’il y a de l’eau sur le terrain, alors je me suis résolu à faire venir un sourcier. Un petit homme malicieux est venu un jour, il a promené son pendule, planté un piquet et dit : « C’est là. » Nous avons creusé, creusé encore… et il n’y avait pas d’eau. En revanche, il avait regardé mon fils cadet et déclaré que cet enfant avait un don. Mon rapport à la sourcellerie résumé en une scène : un homme incapable de trouver l’eau sous mes pieds, mais parfaitement capable de diagnostiquer un pouvoir invisible chez un enfant de dix ans. 

C’est avec ce souvenir que j’ai ouvert le livre que Brigitte Albero a consacré à Henri, paysan et sourcier (Mémoire de la Drôme, 2023). Je l’ai refermé désarmé, non pas converti, mais privé de ma supériorité. J’avais lu avec passion Jeanne Favret-Saada. Quand cette ethnologue est allée enquêter dans le bocage mayennais sur la sorcellerie, dans Les mots, la mort, les sorts, elle a formulé une règle : il n’existe pas de position de spectateur. On croit pouvoir observer la croyance à distance, en curieux éclairé ; on s’aperçoit qu’aucune parole ne vous parvient tant que vous n’êtes pas vous-même pris, désigné comme ensorcelé, ou désorceleur, ou au moins comme quelqu’un que cela concerne. Or ce sourcier, en désignant mon fils, m’avait fait entrer dans le jeu sans que je m’en aperçoive. Favret-Saada n’a jamais dit que les sorts existaient. Elle a dit qu’ils agissaient. Henri Brès, sourcier de la Drôme, ne demande pas qu’on croie. Il demande qu’on regarde ce qu’il a fait.

Henri est né en 1937 dans une ferme accrochée aux hauteurs de Nyons, au lieu-dit Pied-de-Vaux, sous une montagne qui protège la terrasse de presque tous les vents. « Je suis un homme d’avant-guerre, un homme de la terre, un résilient de la vie », dit Henri, le narrateur du récit de Brigitte Albero et l’on comprend vite que ces trois qualités n’en font qu’une. Les parents, René et Odette, étaient résistants de la première heure ; la ferme, à l’orée des bois, servait de lieu de transit aux hommes de l’ombre. L’enfant voyait passer des inconnus avec de petites valises ou un simple baluchon, avec ordre de se taire et de ne rien raconter. Il ne comprendra que bien plus tard les activités de son père, qui partait avant l’aube tester des méthodes de combat non conventionnelles et rentrait après le dîner. L’enfance, écourtée par la guerre et par la dureté du travail, fait très tôt des plus jeunes des auxiliaires, puis des apprentis. À quatorze ans, sans certificat d’études en poche, Henri quitte définitivement l’école, « débarrassé de la souffrance et de l’humiliation qui lui étaient associées, mais dépossédé aussi de tout espoir d’étude ». Sa voie était tracée : il serait paysan, et l’olivier serait son maître, selon ses propres termes.

« Un petit homme malicieux est venu un jour, il a promené son pendule, planté un piquet et dit : ‘C’est là.’ Nous avons creusé, creusé encore… et il n’y avait pas d’eau ».

Le don, il le tient de sa mère, qui maniait le pendule comme un objet du quotidien, sans y prêter trop d’attention. Lui, enfant, s’en amuse, le lui emprunte, le regarde tourner, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Puis, vers douze ans, il en fabrique un : une balle de carabine attachée au bout d’une ficelle à saucisse, la forme pointue du plomb donnant plus de précision au fil. Un jouet de plus, dit-il, et quel jouet, cet objet qui « semble avoir sa vie propre ». Henri n’a pas hérité d’un pouvoir, il a bricolé un instrument. Et toute sa vie procédera de cette manière, par essais, protocoles, vérifications. Devenu jeune homme, il se donne des exercices. Il dessine sur une feuille deux cercles séparés par une flèche, l’un pour le sens des aiguilles d’une montre, l’autre pour le sens inverse, et convient une fois pour toutes que l’un signifiera oui et l’autre non. Puis, il se fait cacher un objet sous l’un des plusieurs bols renversés, ferme les yeux, s’éloigne, revient, interroger chaque bol. Il note dans quel état d’esprit il se trouve, quelles images lui viennent, s’il n’est pas lui-même, par quelque tension involontaire du poignet, l’auteur du mouvement.

La première grande révélation ne vient pourtant pas de l’eau, mais du gibier. Enfant, lorsqu’il accompagnait les adultes à la chasse, Henri éprouvait un tressaillement, « une sorte de petite décharge électrique ». Un jour de battue au sanglier, son corps sursaute quand il regarde un certain versant de la montagne de Vaux ; il se tait, par crainte des moqueries. Les sangliers étaient sur ce versant-là ; les chasseurs, ce jour-là, ont beaucoup marché. De cette confirmation, il tire une règle de conduite qui deviendra la sienne pour toujours : faire confiance à ses ressentis, apprendre à observer, écouter, relier les réactions de son corps aux caractéristiques de son environnement, « accepter que mon corps sache où se trouvent les bêtes avant même mon cerveau et ma conscience ». 

Suit une des plus belles pages du livre : Henri prend l’habitude d’aller regarder vivre les animaux dans leur habitat, sans les chasser. Bientôt, lors des battues, il laisse les chasseurs se fourvoyer et indique en douce à des promeneurs l’endroit précis où ils pourront admirer une famille de marcassins, bien loin des fusils. Son chien lui-même le prend pour un piètre chasseur, se dépensant en vain ; mais Henri ne tire pas le lièvre, pour le laisser se reproduire et offrir à la bête d’autres courses folles. Henri-narrateur cite Éluard : « ces animaux purs que l’homme n’effraie pas ». On mesure là ce que le livre a de singulier. Ce n’est pas le témoignage d’un guérisseur qui se rengorge de ses pouvoirs, c’est celui d’un homme dont le don, quel qu’en soit le statut, a d’abord servi à ne pas tuer.

« Sa voie était tracée : il serait paysan, et l’olivier serait son maître, selon ses propres termes. »

Vient enfin l’eau. 

Quand les sources de la ferme se tarissent, il faut descendre les chercher. À la faveur d’une vieille légende familiale, un tunnel qui aurait relié la ferme à un couvent, le jeune Henri se met à creuser dans les écuries. À la pelle, à la pioche. Trois mètres, rien : le tunnel n’était qu’un mythe, de ceux qu’on retrouve partout en France près des bâtiments conventuels. Mais un sourcier voisin, appelé par le père, confirme que le pendule d’Henri et celui de sa mère avaient bien repéré une source. Alors il continue. Huit mètres, la roche, un filet d’eau dérisoire, de quoi remplir à peine une boîte de conserve. Une nuit, le puits se remplit d’un mètre trente d’eau ; impossible de creuser plus bas. Qu’à cela ne tienne : il attaque, seul, une galerie horizontale dans le safre, ce mélange durci d’argile et de sable qui résiste à tout. La pioche ne mord plus. Il essaie le burin, trop lent. Il prend une hache, taille des saignées de quatre ou cinq centimètres, avance de vingt centimètres un soir de semaine, d’un mètre un dimanche de pluie. 

Pour ne pas s’électrocuter dans le noir, il tire un câble, installe un transformateur, s’éclaire à la lueur tremblante d’une ampoule de douze volts. Avec Yvette, sa femme, un signal est convenu : quand elle coupe trois fois le disjoncteur depuis la cuisine, c’est l’heure de remonter dîner. Tout le monde le pense fou, « creuser seul dans les safres une galerie à la hache, fallait-il être atteint ». Il creusera quarante-deux mètres à la main. Un jour de pluie, il sent l’eau tout près, dans son corps, annonce qu’elle coulera le soir même. Le soir même, elle coule. « J’en ai gardé la conviction qu’il faut toujours croire en soi. On le fait, et puis c’est tout. »

Sur le pendule, Henri est d’une prudence désarmante : il ne s’en sert que pour vérifier des données chiffrées, largeur d’écoulement, débit, profondeur, circonférence d’une nappe. Une fois l’eau trouvée, les voisins sont venus, puis les voisins des voisins, puis des collectivités de tout le pays. 

Henri n’a jamais réclamé ce rôle ; il l’a reçu comme une suite d’occasions de s’exercer, refusant toujours de rien promettre : « Je ne sais pas si je serai capable de trouver de l’eau, mais je veux bien essayer. » Le champ de ses interventions s’élargit à mesure. Un voisin se présente un jour la main brûlée, ne sachant où aller dans l’urgence ; Henri, qui n’a jamais soigné personne, l’assied, pose les mains à quelques centimètres de la peau surchauffée, se concentre, secoue vers le sol les « mauvaises sensations » qu’il sent dans ses paumes, recommence. 

Vingt minutes plus tard, l’homme souffre moins ; il revient le lendemain avec un pot de confiture et une brûlure « considérablement réduite ». « J’ai su ce jour-là que j’avais une nouvelle corde à mon arc. » Il apprend à retrouver des animaux perdus à distance, en promenant son pendule sur une carte IGN ou sur une photographie, délimitant une zone où le maître ira chercher lui-même. 

Il raconte, amusé, comment il localisa deux bergers volés dans la grange d’un homme du village voisin : le propriétaire, ne pouvant fournir de preuve aux gendarmes, se contenta de rôder ostensiblement autour de la propriété, de mimer des appels téléphoniques, de photographier le bâtiment, et les chiens furent discrètement déposés devant chez lui le lendemain. Il apprend même à soulager, à distance, des personnes qu’aucun médecin ne peut plus aider, et il note alors une chose qui, chez cet homme si peu porté à la mystique, mérite qu’on s’y arrête : « Dans ces cas, j’évite absolument de mobiliser ma rationalité, car sinon je ne ferai rien, tant cela me paraît improbable. » 

Voilà un sourcier qui trouve son propre pouvoir invraisemblable, et qui a compris qu’il fallait suspendre son incrédulité pour agir. C’est exactement le geste que Favret-Saada décrit chez ses désorceleurs. Non pas la foi, mais la mise entre parenthèses du doute, le temps que quelque chose se passe.

«  ’Je suis un homme d’avant-guerre, un homme de la terre, un résilient de la vie’, dit Henri, le narrateur du récit de Brigitte Albero et l’on comprend vite que ces trois qualités n’en font qu’une. »

Reste la question des mots. 

« Les mots manquent pour désigner une capacité que chacun pourtant peut développer », dit Henri, le narrateur du récit. Comment qualifier en effet ce don ? L’homme est-il ultra-sensible, hyper-intuitif, sourcier, rebouteux, magnétiseur ? Pour traduire ce refus de toute mystique, Henri-narrateur dit du pendule qu’il est « objet inusuel […] porteur d’une note ésotérique, un peu surnaturelle, comme s’il était un objet de médiation avec d’autres mondes, alors qu’il n’est qu’un simple instrument, une sorte de loupe qui matérialise les ressentis ». Une loupe, non une baguette de sourcier reliée à l’invisible. 

Le savoir d’Henri n’existe pas sous forme de propositions vérifiables ; il existe sous forme de sensations dans le corps, décharge qui le traverse et le raidit, paumes qui brûlent, picotements qu’il frotte contre son pantalon. « C’est là », dit-il, et ce « c’est là » n’a jamais prétendu au statut d’énoncé. 

Toute la difficulté du livre était de mettre en mots un savoir qui n’a aucun corpus constitué. Brigitte Albero l’a recueilli un hiver durant, dans la cuisine, devant une tisane au thym, au citron et au miel, au rythme lent du balancier de l’horloge. Henri relisait chaque page et tranchait : « Tu brodes, tu brodes, mais c’est pas faux. » La formule est plus subtile qu’elle n’y paraît. Broder n’est pas mentir. La mise en mots ajoute à l’expérience une part qui n’y était pas, et cette part n’invalide pas le fait, elle le rend transmissible. C’est le paradoxe de toute ethnographie de l’invisible : il faut traduire pour pouvoir dire et dire pour sauver de l’oubli.

Ce que le livre finit par transmettre, ce n’est d’ailleurs pas une technique, c’est une thèse sur le vivant. 

Henri-narrateur la traduit comme une seule énergie qui circule entre tous les êtres ; tant qu’elle circule, la vie scintille ; quand on la bloque, la canalise, la contraint, elle jaillit ailleurs en dysfonctionnements, maladies, catastrophes. 

C’est ainsi que Henri tire, très tôt, de ses observations, une méfiance à l’endroit de l’agriculture intensive, et une règle d’une simplicité biblique : est-ce que je sers le vivant, ou est-ce que je le détruis ? Si je le sers, je continue ; si je le détruis, j’arrête net. 

Sa lucidité s’étend à lui-même : il a fini par s’apercevoir, l’âge venant, que « cette énergie n’était pas illimitée », que la pratique le fatigue et lui fait courir des risques, un sourcier qui connaît ses propres bornes est déjà à moitié désenvoûté du personnage qu’on lui prête. Les Drômois, note Brigitte Albero, se tiennent au balcon du devenir de la planète, partagés entre le bonheur de vivre entre vignes et oliviers et la crainte lancinante de voir tout cela disparaître avec l’eau si précieuse, quête de toute une vie. Celle d’Henri-témoin, qui indique une voie faite de patience, d’humilité et d’obstination.