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La dernière traduction

Izumi Itô (2026-2104) qui vient de disparaître à Tokyo, avait consacré sa vie à souligner au pinceau tout ce qui, dans les langues, n’est pas transparent.

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Tundra Studio

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Le 25 mai 2104, à 17h, heure de Tokyo, la traductrice Izumi Itô a été déclarée disparue. Le premier à rapporter cette étrange affaire a été Pierre Ménard, contrôleur de l’Organisation universelle pour l’éducation, la science et la culture, héritière de l’Unesco, envoyé de France pour rencontrer celle qui avait été nommée « trésor vivant » en 2062, au jeune âge de 36 ans. 

Fille et petite-fille de traducteur, ce n’est pas sans inquiétude que son père l’avait vue suivre ses pas, malgré une vie à lui transmettre son savoir. Lui-même, après un obscur passage par la Drôme, avait connu son heure de gloire dans les années 2010 avec une traduction du premier volume de la Recherche de Proust à laquelle il avait travaillé près de quinze ans. Afin de créer chez le lecteur japonais le même effet que celui du lecteur français face aux méandres d’une phrase étirée à son extrême, il avait réduit la syntaxe japonaise à une brièveté inhabituelle dans le récit romanesque nippon. 

On lui devait aussi la tentative originale, à quatre mains avec un collègue français, d’une traduction des haïku de Matsuo Bashô dans la langue qui était encore celle de Molière, dont le but était de restituer non seulement toutes les nuances de cette forme elliptique par excellence, mais aussi de rendre perceptible au lecteur français le sens recelé par chaque idéogramme, par chaque composé de chaque idéogramme. 

Comment rendre le flou chromatique de ao, à la fois bleu comme la mer et vert comme l’herbe ? Comment faire ressentir toute la beauté recelée par le caractère kumo, le nuage, qui est formé de la clef ame, la pluie, et de iu, dire ? 

Le nuage est, dans son nom même, celui qui annonce la pluie. Cette initiative suscita tant de curiosité que cette traduction fut à son tour retraduite en japonais afin de mettre en évidence la beauté parfois survolée par les lecteurs japonais.

Cette activité était toutefois déjà à rebours du temps à l’époque. La mort de la profession avait été déclarée dès les premiers balbutiements des logiciels dédiés et autres intelligences artificielles : s’il y avait une activité condamnée d’avance, c’était bien celle-là. Il était souhaitable, voire profitable, que le cerveau humain soit remplacé pour opérer le passage immédiat d’une langue à une autre : terminés les contre-sens, les faux-sens, et autres tergiversations propres à l’être humain.

Dans les années 2040, s’entêter dans cette voie tenait tout bonnement du suicide. Cela faisait dix ans que le globish s’était imposé comme la langue de communication mondiale, visant à retourner à un mythique état pré-babélien où tout le monde pouvait se comprendre, supprimant la nécessité de la traduction et reléguant progressivement les autres langues au rang de dialectes et de parlers fragmentés et isolés. Les locuteurs des langues dites littéraires s’étaient fait plus rares, se comptant parmi les érudits, écrivains et autres originaux réfugiés dans des revues spécialisées.

Les livres du passé étaient alors encore traduits, mais cette tâche était désormais confiée à des machines semblables à des distributeurs de boissons, disposées à l’entrée des supermarchés. En quelques clics et pour une somme dérisoire, il était possible de traduire n’importe quel ouvrage et d’obtenir un fichier numérique ou audio généré à la demande et de manière quasi-instantanée. Quelques réussites amusantes ont marqué l’avènement de cette technologie. On doit à quelques facétieux amateurs de faux littéraires la fabrication, un siècle après coup, de l’original américain de J’irai cracher sur vos tombes, que Vian avait publié comme une traduction de l’introuvable Vernon Sullivan. Pour la première fois, ce n’était plus la traduction qui devait fidélité à l’original, mais l’original qui se conformait à sa traduction, parfaite, donc, par construction, un unicum dans l’histoire de la littérature.

La première conséquence de ce passage rapide et facile d’une langue à l’autre a été la perte de la version originale. Le texte source était alors pioché dans le corpus sans considération pour la version dans laquelle il avait été écrit. Au moment de la requête, Don Quichotte pouvait provenir de l’amharique, Le Petit Prince du chinois ou Les mille et une nuits du finnois. 

Quelques lecteurs attentifs avaient toutefois relevé des dysfonctionnements. Traduit et retraduit dans toutes les langues, le nom de la poétesse japonaise Murasaki Shikibu était devenu « Violette Bureau de Cérémonie » et les différents Bacon, qu’ils soient théologiens, philosophes ou peintres, s’étaient transformés en une variété fantaisiste de charcuteries. 

Plus grave encore, des lots entiers du Petit Prince avaient été rappelés pour être effacés, car le renard y était devenu un goupillon dans toutes les versions. La machine, brassant le corpus sans égard pour les siècles, était remontée jusqu’au Roman de Renart, avait exhumé le vieux goupil — ce mot que l’antonomase de renard lui-même avait jadis chassé de la langue française —, puis avait dérapé d’une syllabe. L’erreur se multipliait instantanément à l’infini, et faute d’être détectée et corrigée rapidement, elle avait fini par faire autorité. Une génération entière d’enfants avait appris qu’on ne voit bien qu’avec le cœur, en se laissant apprivoiser par un goupillon.

Izumi signifiant la source, la jeune fille au nom prédestiné n’avait pas flanché, non par défi ni par ambition, mais simplement car c’était ce qu’elle savait faire de mieux. Poussée par une conviction : la langue a un pouvoir, une prise sur le réel qu’elle façonne et fait apparaître. Comme le lui avait dit un jour une philosophe amie de son père, les langues sont comparables à des filets jetés dans une mer poissonneuse et chacune ramène des poissons différents. Ainsi les langues ne se superposent pas parfaitement et la traduction est une tentative désespérée. Izumi en avait bien conscience, mais c’était précisément ce qui avait fondé sa détermination : revenir encore et toujours au texte, reprendre à l’infini sa traduction pour tendre à une perfection inaccessible. Dans sa maison isolée, au cœur des montagnes de Yamanaka, menant une existence ascétique, elle s’était mise à la tâche, humblement, avec obstination. Ses traductions n’étaient jamais figées, elles n’existaient que dans un seul exemplaire manuscrit, produit à la demande d’un lecteur. Toute nouvelle commande donnait lieu à une nouvelle traduction, légèrement différente de la précédente, parfois d’un mot seulement. L’ensemble des traductions formait un corpus de variations sur l’original, saisissant telle inflexion d’un texte dont la résonance variait selon le temps historique et la sensibilité personnelle : traduire 1984 de George Orwell à une époque où il n’est plus une dystopie, mais un plagiat par anticipation, chaque passage à la réalité influant sur la traduction, une fois le barbarisme passé dans le langage courant.

Elle avait écarté l’ordinateur pour travailler à la main – plume, pinceau, dictionnaire – la traduction était un artisanat alliant adresse de l’esprit à la dextérité manuelle. Elle avait établi sa méthode comme une véritable voie spirituelle reposant sur des gestes précis, des outils choisis avec soin pour chaque texte. Elle façonnait la phrase dans son esprit comme la main du potier élargit la glaise, la réalité s’étendait lentement sous son trait. 

Le temps était son allié, sa production était rare : plus le temps pris pour achever une traduction était long, meilleur était le résultat. Parmi ses réalisations, une version japonaise du Nom de la rose d’Umberto Eco au pinceau, avec des caractères précis tracés dans une encre dense, noire comme le poison sur la langue des moines, sur un long rouleau d’un seul tenant. L’amour de l’art l’avait poussée à fournir en guise d’annexe le dangereux traité du rire d’Aristote sur un papyrus qu’elle avait ensuite laissé carboniser dans l’une des fréquentes éruptions du volcan Sakurajima.

Après le Bug de l’an 2050 et le Grand Effacement numérique qui s’était ensuivi, les œuvres littéraires, qui souffraient déjà de la suppression du livre imprimé, avaient bien failli disparaître. L’Organisation universelle avait alors inscrit la littérature et les langues au patrimoine immatériel de l’humanité, afin de préserver les langues en nommant « trésor vivant », une appellation réactivée par l’Organisation, les derniers locuteurs dits experts, et en créant des équipes avec la mission de rétablir les textes originaux disparus, palimpsestes digitaux, sous de multiples traductions et retraductions. C’est alors que Izumi Itô avait été repérée par l’Organisation, non seulement pour son savoir-faire et sa connaissance des langues, mais aussi pour sa bibliothèque personnelle abritant plus de 35 000 volumes de différentes langues et notamment une remarquable collection du Petit Prince en 375 langues et dialectes disparus. Elle avait également soigneusement consigné dans une collection de véritables carnets Moleskine de longues listes de mots : des mots éphémères comme youtubeur, googliser, caméscope, millenial, texto, dinguerie, et des mots disparus tels les merveilleuses teintes jadis évocatrices et désormais regroupées sous la simple couleur rouge : carmin, grenat, vermillon, caput mortuum, amarante, andrinople, pompéien ou coromandel. Sous son pinceau, les mots avaient trouvé refuge, tapis entre les pages, prêts à se redéployer dans le monde. 

Reconnue trésor vivant, elle qui avait toujours exercé son métier sans façons, s’était soudain retrouvée sous le feu des projecteurs, propulsée au rang de fournisseuse de pièces uniques hautement désirables. Les commandes excentriques s’étaient alors multipliées, à grands renforts de matériaux précieux et de techniques élaborées, pour des consommateurs pseudo-lecteurs, incapables de déchiffrer les écritures cursives devenues purement décoratives. 

Elle travaillait à une commande pour un milliardaire drômois ayant fait fortune grâce à une compagnie low cost de voyages interplanétaires. C’est alors qu’elle s’est évaporée. Sur son bureau, on a retrouvé à côté de son pinceau, sa dernière réalisation : l’Enfer de Dante, calligraphié sur une longue paperolle, roulé et plongé dans un bain d’or fin, un livre que personne ne pourra jamais ouvrir.

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