« La médecine est une science sociale, et la politique n’est rien de moins que de la médecine à très grande échelle », écrivait Rudolf Virchow 1. C’est sous ce prisme que se lit la résurgence de la rougeole aux États-Unis. 

  • Avec 285 cas en 2024, 2 289 en 2025, soit des chiffres inédits depuis 1992, et déjà plus de 2 300 à l’été 2026, nous assistons à un pic jamais observé depuis 1991 2

Cette flambée coïncide avec la prise de fonction de Robert F. Kennedy Jr. au poste de secrétaire à la Santé, en février 2025. Les éléments nécessaires à ce retour de la maladie étaient déjà présents, documentés, et faisaient l’objet de nombreux appels à l’action. Ainsi de part son silence et son refus d’agir, son rôle, tout comme celui de l’administration Trump dans cette poursuite du retour de la maladie, ne fait aucun doute.

  • Les États-Unis, premier pays à avoir officiellement « éliminé » la rougeole en 2000, sont désormais jugés « très susceptibles » de perdre ce statut à l’automne 2026, si les chaînes de transmission se prolongent au-delà de douze mois. 
  • Ils rejoindraient ainsi une tendance déjà amorcée en 2019 par le Royaume-Uni, la Grèce, la République tchèque et l’Albanie, des pays développés où la rougeole est de nouveau endémique en raison d’une couverture vaccinale insuffisante 3.

À l’inverse d’autres pathologies infectieuses, la rougeole est un virus peu létal, mais elle n’est en aucun cas anodine.

  • Ainsi, avec une létalité de l’ordre d’un décès pour mille cas, soit trois morts en 2025 et aucun décès recensé à ce jour en 2026, c’est sans doute ce qui nourrit un faux sentiment de non-dangerosité, qui constitue l’un des principaux obstacles aux politiques vaccinales 4.
  • Il s’agit pourtant de l’un des agents pathogènes les plus contagieux connus. Son taux de reproduction (R0) est estimé entre 12 et 18, ce qui signifie qu’une personne infectée en contamine en moyenne quinze autres, un chiffre qui est encore plus élevé au sein de communautés peu vaccinées 5. À titre de comparaison, le taux de reproduction du Covid-19 était estimé à 2,5 ou 3 pour la souche initiale de 2020, et à 8 ou 10 pour le variant Omicron, le plus contagieux.
  • De plus, la morbidité, elle, est loin d’être négligeable. Avec un taux d’hospitalisation d’autour de 9 % en 2025/2026, une épidémie qui se propage rapidement peut entraîner l’hospitalisation de plusieurs centaines de personnes, parfois en soins intensifs. Une surcharge qui pèserait sur un système de santé déjà sous tension 6.
  • Les nourrissons de 6 à 12 mois forment « l’angle mort » de la protection. Trop âgés pour bénéficier des anticorps maternels, trop jeunes pour être vaccinés, ils dépendent entièrement de l’immunité collective et sont les premiers touchés quand celle-ci diminue 7.

Pour comprendre le risque que représente une personne atteinte de la rougeole pour la santé publique, il faut connaître la notion d’« amnésie immunitaire ».

  • La principale raison de s’alarmer tient ainsi à un phénomène mis en évidence par deux études parues dans Science 8 : le virus infecte les cellules du système immunitaire via la protéine de surface CD150 — « comme le SARS-CoV-2 utilise ACE2 » pour pénétrer les cellules pulmonaires 9.
  • En détruisant les lymphocytes « mémoire », il efface une partie de l’immunité acquise. On pourrait dire que la rougeole arrache des pages au carnet de vaccination biologique de l’organisme : le système immunitaire tient normalement à jour la liste des microbes déjà rencontrés pour pouvoir réagir rapidement en cas d’une nouvelle attaque. Privé de cette mémoire, l’individu doit « réapprendre » à se défendre contre des infections qu’il maîtrisait déjà, ce qui entraîne une surexposition aux maladies et une surmortalité dans les deux à trois ans qui suivent l’infection.
  • Les auteurs de l’étude évoquent prudemment un « mini effet VIH », tout en soulignant que les différences avec ce dernier l’emportent largement sur les similitudes 10.
  • Cumulée aux hospitalisations et à la désorganisation économique et psychologique qu’elles entraînent, cette surmortalité indirecte fait de l’épidémie actuelle une « véritable bombe à retardement » pour le système de santé américain. D’autant plus que les États-Unis comptaient plus de 500 000 cas déclarés par an dans les années 1950, et que la résurgence de 1989-1991 avait culminé autour de 27 000 cas en 1990 11.

Avant d’être nommé secrétaire à la Santé par Donald Trump, Robert F. Kennedy Jr. avait relayé le récit scientifiquement discrédité d’un lien entre vaccins et autisme, affirmé qu’« il n’existe pas de vaccins sûrs et efficaces » et conseillé aux parents de ne pas faire vacciner leurs enfants 12.

  • Confirmé de justesse par le Sénat (52 voix contre 48), il a vu le Parti républicain se diviser : le sénateur Mitch McConnell, seul républicain à avoir voté contre, a précisément fait ce choix à cause de ses positions sur la politique vaccinale. Le sénateur et médecin Bill Cassidy ne l’a soutenu qu’à condition de « le tenir à l’œil » 13.
  • Sous la pression du Congrès, RFK Jr. a alors opéré un virage à 180 degrés, niant ses propos passés, notamment son affirmation selon laquelle « il n’existe pas de vaccins sûrs et efficaces » 14
  • On pourrait ainsi dire que sa ligne actuelle est celle d’un « antivax modéré, passif-agressif ». Sur le site des CDC, il fait afficher que « deux doses offrent la meilleure protection possible » contre la rougeole 15, tout en retirant la mention selon laquelle les vaccins ne causent pas l’autisme. Cette mention a été remplacée, fin 2025, par une formulation laissant entendre que ce lien n’a pas été exclu 16.
  • Ce double langage répond à une équation politique. Il s’agit de ménager la conviction de Donald Trump quant au lien entre vaccins et autisme, sans provoquer la fronde des élus républicains sensibles à l’argument médical. Sa proximité affichée avec le quarterback antivax Aaron Rodgers, qu’il envisageait comme colistier lors de la campagne de 2024, illustrait déjà cette stratégie 17.

Cette stratégie de l’inaction peut être mieux comprise en la comparant à la crise de la rougeole du début des années 1990.

  • Lors de l’épidémie de 1989-1991, qui culmina à quelque 27 000 cas en 1990, le secrétaire à la Santé de George H. W. Bush, le Dr Louis Sullivan, avait mobilisé trois leviers : l’achat massif de vaccins à prix négociés et leur distribution gratuite sur l’ensemble du territoire, l’obligation vaccinale stricte pour les soignants et une campagne de communication univoque 18.
  • Face à la flambée de 2026, RFK Jr. n’utilise aucun levier fédéral : sa seule réponse est une recommandation vaccinale maintenue sur le site des CDC, accompagnée de déclarations ambiguës. Il substitue ainsi la liberté de choix individuelle à l’action publique.
  • L’inaction de RFK Jr. s’apparente à une hostilité vaccinale qui ne dit pas son nom, et qui est d’autant plus efficace qu’elle n’offre aucune prise directe à ses contradicteurs.

Le virus de la rougeole ne touche pas des individus isolés, mais des communautés. Alors que la moyenne nationale de couverture vaccinale cache de fortes disparités locales, c’est à cette échelle que le problème se pose.

  • Dans les années 1990, la non-vaccination était principalement due à des obstacles matériels (coût, accès). En 2025-2026, elle résulte de choix délibérés, souvent d’ordre politique ou religieux. RFK Jr. lui-même l’a reconnu sur CNN : « Les communautés touchées sont presque toutes des communautés religieuses qui, tout simplement, ne se vaccinent pas » 19.
  • Or, ces populations ont tendance à vivre ensemble, ce qui fait chuter la couverture locale bien en deçà du seuil d’immunité collective. Chaque communauté devient ainsi une sorte de réserve de combustible, il ne lui manque qu’une étincelle pour s’enflammer. Celle-ci vient presque toujours de l’extérieur : un membre de la communauté, contaminé lors d’un court déplacement, souvent professionnel, réimporte le virus dans un milieu à la fois très peu vacciné et très dense en contacts.
  • De là, une propagation en chaîne, de cluster en cluster, d’une communauté à une autre. Sur les quelque 2 300 cas actuels, environ 1 300 sont liés à des chaînes de transmission qui n’ont jamais été interrompues depuis 2025. 
  • Cette situation devrait se poursuivre tant que le gouvernement fédéral n’agira pas.
Sources
  1. Rudolf Virchow, « Der Armenarzt », Die medicinische Reform, n° 2, 10 juillet 1848, p. 2. Trad. fr. de l’auteur. Sur ce mot d’ordre, voir Erwin H. Ackerknecht, Rudolf Virchow : Doctor, Statesman, Anthropologist, University of Wisconsin Press, 1953.
  2. Centers for Disease Control and Prevention, « Measles Cases and Outbreaks », CDC, données consultées en août 2026. Voir aussi « US measles cases hit 2,318 in 2026, surpassing last year’s total », ABC News, 24 juillet 2026 ; « US measles cases reach 35-year high », CNN, 24 juillet 2026.
  3. « US ‘highly likely’ to lose measles elimination status this fall, analysis warns », CIDRAP (University of Minnesota), juillet 2026 ; « Will the USA lose its measles elimination status ? », The Lancet, 2026.
  4. Organisation mondiale de la santé, « Measles », fiche d’information, CDC, « Measles Cases and Outbreaks », op. cit.
  5. F. M. Guerra et al., « The basic reproduction number (R0) of measles : a systematic review », The Lancet Infectious Diseases, 2017.
  6. CDC, « Measles Cases and Outbreaks », op. cit. ; « Measles Hospitalizations Fell This Year Even as Case Counts Hit a 35-Year High », Medical Daily, 2026.
  7. OMS, « Measles », op. cit.
  8. Le phénomène a été établi par deux études majeures parues simultanément en 2019 : M. J. Mina et al., « Measles virus infection diminishes preexisting antibodies that offer protection from other pathogens », Science, vol. 366, n° 6465, 1er novembre 2019, p. 599-606, et V. N. Petrova et al., « Incomplete genetic reconstitution of B cell pools contributes to prolonged immunosuppression after measles », Science Immunology, vol. 4, n° 41, 1er novembre 2019. Ces travaux confirment sur le plan mécanistique l’hypothèse épidémiologique formulée dans M. J. Mina et al., « Long-term measles-induced immunomodulation increases overall childhood infectious disease mortality », Science, vol. 348, n° 6235, 8 mai 2015.
  9. M. J. Mina et al., « Long-term measles-induced immunomodulation increases overall childhood infectious disease mortality », Science, vol. 348, n° 6235, 8 mai 2015, p. 694-699, doi:10.1126/science.aaa3662, texte intégral.
  10. M. J. Mina et al., « Measles virus infection diminishes preexisting antibodies that offer protection from other pathogens », Science, vol. 366, n° 6465, 1er novembre 2019, p. 599-606, doi:10.1126/science.aay6485. Voir aussi V. N. Petrova et al. et la synthèse « Measles increases the risk of other infections », Nature Reviews Microbiology, 2019.
  11. CDC, séries historiques MMWR ; « Measles cases in the U.S. break a 33-year record », Los Angeles Times, 24 juillet 2026.
  12. « RFK Jr. disparaged vaccines dozens of times in recent years, misled on race », The Washington Post, 28 janvier 2025. Sur le retrait des études fondant le lien vaccins-autisme, voir BMJ 2026, doi:10.1136/bmj-2026-595295.
  13. Nathaniel Weixel, « Senate confirms RFK Jr. as Health secretary ; McConnell lone GOP dissenter », The Hill, 13 février 2025 ; « Bill Cassidy, lifelong vaccination advocate, on voting for RFK Jr. », ABC News, 2025. Sur la fracture du parti républicain, voir Forbes, 16 novembre 2021, et Politico, 23 septembre 2023.
  14. Daniel Dale, Danya Gainor, « Fact-checking RFK Jr.’s confirmation hearing », CNN, 1er février 2025.
  15. CDC, « About Measles ».
  16. Rob Stein, Pien Huang, « The CDC revives debunked « link » between childhood vaccines and autism », NPR, 20 novembre 2025 ; Aaron Pellish, « RFK Jr. vaccines autism CDC », Politico, 21 novembre 2025 ; CDC, « Autism and Vaccines ».
  17. Will McDuffie, « RFK Jr. praises Aaron Rodgers amid VP speculation », ABC News, 2024. Ben Morse, « RFK Jr. is considering Aaron Rodgers for a 2024 running mate », CNN, 22 mai 2024. Sur le statut vaccinal de Rodgers en 2021, Chris Bengel, « Aaron Rodgers admits he misled public by saying he was ‘immunized’ », CBS Sports, novembre 2021.
  18. Miller Center,  « Louis Wade Sullivan (1989-1993) », « Six areas lead national early immunization drive », PubMed, 1992.
  19. Aileen Graef, « RFK Jr., Fauci and medical misinformation », CNN, 2 août 2026.