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Les images et les chiffres sont impressionnants : entre 40 000 et 50 000 migrants arrivées en quelques jours, au moins 19 morts. Pour comprendre cette séquence, d’où partez-vous  ?

De la situation géopolitique de cette exclave de l’Union européenne sur le territoire africain. 

C’est une exception absolue : il n’existe aucune autre situation de ce type. Ceuta et Melilla font partie de l’espace officiel européen de Schengen ; leur frontière avec le Maroc constitue une frontière extérieure — alors que les départements français d’outre-mer, par exemple, n’en font pas partie. Seule particularité, des contrôles d’identité et de documents sont maintenus sur les liaisons maritimes et aériennes entre les deux villes et la péninsule.

Il y a donc d’abord ce fait premier : une exclave européenne sur un territoire africain, avec une frontière terrestre. La dimension est géopolitique, parce qu’elle est d’abord géographique. Une frontière maritime est beaucoup plus facile à contrôler qu’une frontière terrestre, où l’on peut simplement franchir à pied. S’y ajoute une sorte d’exception à la décolonisation : le nord du Maroc était un espace colonial, et l’Espagne a conservé ces deux villes.

La crise d’aujourd’hui, avec ses dizaines de milliers d’entrées, est donc spectaculaire mais elle se reproduira régulièrement tant que l’Espagne conservera ces territoires. Il n’y a pas de surprise, c’est géopolitique et c’est structurel.

C’est en effet la seule frontière terrestre de l’Union avec l’Afrique, et c’est aussi une frontière qui reste contestée, puisque le Maroc revendique la souveraineté sur l’ensemble du territoire anciennement colonisé.

Le Maroc revendique cette souveraineté, mais nous ne sommes pas dans une situation de guerre, voire même de tension : l’Espagne et le Maroc coopèrent. Simplement, cette coopération ne suffit pas à contenir l’aspiration à migrer vers l’Europe d’une partie de l’Afrique. Tous ceux qui par idéologie affirment que l’ouverture des frontières n’aurait pas pour conséquence plus de migrations sont démentis par ce qui vient de se passer. Démentis absolument.

Ce qui est, en revanche, confirmé, c’est qu’en dehors de cette situation très particulière, le système européen de contrôle migratoire ne fonctionne pas si mal.

L’imaginaire de la submersion migratoire, sur lequel vous avez beaucoup travaillé, est pourtant alimenté par ces images…

Bien sûr, mais pour moi, c’est exactement l’inverse : cet événement le dément. 40 000 entrées, en un jour, c’est sans commune mesure avec ce qui s’observe partout ailleurs : sur l’ensemble de l’année 2025, Frontex a recensé environ 178 000 franchissements irréguliers pour la totalité des frontières extérieures de l’Union — le niveau le plus bas depuis 2021 1. Il n’y a d’explosion du nombre qu’en raison d’une configuration géopolitique extrêmement particulière. 

Pour le reste, il n’y a pas de submersion : il y a des flux, plutôt bien maîtrisés, plutôt bien gérés — et qui peuvent l’être mieux encore, bien sûr — parfois au prix de dispositifs mal ficelés. Tout doit être vérifié, du point de vue des contrôles comme du respect des droits humains, de la Convention européenne des droits de l’homme, qui est l’une des limites absolues que l’Europe doit se fixer — et qu’elle se fixe d’ailleurs.

Ce qui se passe à Ceuta montre précisément que ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles que ce régime ne fonctionne pas. Évidemment, cette crise va conforter un discours et une représentation générale qui viennent de l’extrême droite. C’est justement pourquoi je mets en garde : elle est liée à une situation hors norme, qui ne reflète en rien la gestion ordinaire des flux migratoires en Europe.

Faut-il interpréter cette crise comme une réponse marocaine à la visite de Pedro Sánchez à Alger le 20 juillet, et à la réconciliation entre l’Espagne et l’Algérie après des années de brouille, l’Espagne ayant soutenu le plan marocain pour le Sahara occidental ? Est-ce le retour du « chantage migratoire » ?

Je ne crois pas du tout à cette interprétation qui, sans données objectives, se limite à de la pure spéculation intellectuelle. Un fait majeur vient d’ailleurs la contredire : hier, nous étions en plein jour férié au Maroc, c’était la fête du Trône 2. Cette crise ne pouvait pas tomber plus mal pour le Royaume. Imaginer que le roi ou les autorités marocaines aient orchestré ou favorisé cette crise en ce moment est absolument invraisemblable.

 La sociologie de ceux qui partent pourrait confirmer ce point…

Il faut bien sûr rester prudent : je n’ai pas enquêté sur place, et des images de jeunes hommes traversant à la nage ne suffisent pas à établir un profil. Mais qu’il s’agisse très majoritairement de Marocains semble établi. Et s’ils veulent quitter leur pays, c’est qu’ils n’y voient pas d’avenir. C’est un vrai problème pour Rabat, et il n’a rien de valorisant. Or, pour arriver jusqu’à Ceuta, il faut payer le transport, parfois des passeurs : il faut des moyens. Ce n’est donc probablement pas la jeunesse la plus pauvre du Maroc, mais plutôt une jeunesse diplômée qui ne trouve pas d’emploi.

Je ne pense pas non plus que la visite à Alger ait été choquante pour Rabat. Le Maroc n’exige pas que l’Espagne rompe avec l’Algérie. Avec la reconnaissance du Sahara occidental, Madrid lui a déjà donné ce que Rabat demandait le plus.

Pour les élites marocaines, le voyage du président du gouvernement espagnol à Alger pourrait même être une bonne nouvelle, parce qu’il confirme la viabilité de leur stratégie : on peut reconnaître le caractère marocain du Sahara sans se brouiller finalement avec l’Algérie.

À ce stade, le contraste avec 2021 est d’ailleurs frappant : la ministre de la défense Robles avait alors parlé de « chantage » marocain et « d’agression » 3. Aujourd’hui, le gouvernement espagnol parle plutôt de coopération.

Exactement. Sur ce dossier, l’entente entre Rabat et Madrid est réelle : les deux gouvernements se sont mis d’accord pour organiser le rapatriement de personnes qui sont aujourd’hui retenues sur le territoire de Ceuta dans des conditions épouvantables — dans des sortes de camps où elles sont, littéralement, concentrées, sans installations sanitaires adéquates. 

Il y a une urgence humanitaire à ce qu’elles quittent les lieux. 

Le décret du gouvernement Sánchez, début 2026, prévoyant une régularisation extraordinaire susceptible de bénéficier à quelque 500 000 étrangers en situation irrégulière, a-t-il eu un effet ?

Il me semble que c’est d’abord l’arrêt du 8 juillet 2026 du Tribunal suprême espagnol concernant les refoulements immédiats à la frontière des personnes arrivées par mer à Ceuta et Melilla 4. Si sa lecture est un peu ardue — aucun renvoi automatique n’est possible, chaque situation devant faire l’objet d’un examen —, il a, dans le contexte de la grande régularisation décidée par Sánchez, donné un signal, largement relayé sur les réseaux sociaux : c’est le moment d’entrer.

Ces entrées ont pu être facilitées par des passeurs et des trafiquants, des deux pays qui opèrent dans ces deux villes, très attractives pour eux, avec peut-être la complicité de fonctionnaires. Sur le plan fiscal, elles constituent une sorte de zone franche : la TVA ne s’y applique pas, et la taxation très faible a longtemps permis des trafics avec le Maroc voisin. Or, ces territoires d’exception fiscale demeurent pleinement dans Schengen. Il y a là une forme d’absurdité : l’Europe pourrait exiger de l’Espagne qu’ils deviennent tout aussi exceptionnels du point de vue migratoire.

Concrètement, cela fonctionnerait comment ? 

Cela impliquerait des règles plus strictes. Par exemple, les demandes d’asile et de titre de séjour pourraient être obligatoirement traitées sur place et pas sur le territoire européen de l’Espagne comme des demandes à la frontière, comme s’ils étaient hors de l’espace Schengen. L’installation de dispositifs physiques dissuasifs de la demande d’asile par la mer, autorisée par le jugement du tribunal espagnol, devrait être effectuée. Tout cela avec le soutien et le contrôle de l’Union européenne 5.

L’administration Trump semble avoir fait de la cession de ces territoires espagnols au Maroc l’un de ses objectifs. Un rapport du puissant Comité des crédits de la Chambre des représentants a récemment affirmé que Ceuta et Melilla, « administrées par l’Espagne, sont situées sur le territoire marocain », et a soutenu le travail du secrétaire d’État « concernant le statut futur de ces villes » 6. Quel est le rôle des États-Unis dans cette crise ? 

La vraie question est de savoir qui instrumentalise ce moment. Le Maroc s’est-il mis dans la roue de Washington pour appuyer sa revendication ? Je n’en vois aujourd’hui aucun signe. On l’a dit : cette crise n’a rien de flatteur pour un pays qui jouit d’une image — réelle, d’ailleurs — de développement et de croissance. Je ne crois donc pas davantage à l’idée que Rabat aurait saisi la proposition américaine en se disant que ce dont le Royaume avait besoin, c’était une escalade frontalière avec l’Espagne.

C’est plutôt l’administration Trump qui croit saisir un moment favorable pour tenter de déstabiliser l’Espagne.

Dans un post sur X désormais retiré, l’ambassadeur israélien aux Nations unies, Danny Danon, a ironisé sur l’Espagne « qui ne rate jamais une occasion de faire la leçon à Israël » et ferait mieux d’« expliquer au monde pourquoi elle maintient encore des enclaves coloniales en Afrique »… 7 Pensez-vous que cette pression internationale pourrait avoir un effet sur l’exclave ?

Que des adversaires politiques de l’Espagne saisissent l’occasion, dans différentes enceintes internationales, de contester sa présence sur ces territoires, c’est tout à fait logique. Mais ce qui s’est passé est indépendant de ces instrumentalisations politiques.

Car, au-delà de la conjoncture, reste une question structurelle : l’Espagne pourra-t-elle longtemps demeurer souveraine sur ce bout du continent africain — non pas une île au large de l’Afrique, mais bien un morceau du continent ? C’est une affaire très ancienne, qui relève de l’histoire et de la politique du Maroc et de l’Espagne et de l’Europe ibérique (car Ceuta et Melilla ont été d’abord portugaises), et dans laquelle je ne veux pas m’immiscer. Mais, vue de l’extérieur, la durabilité de cette situation interroge.

Venons-en à Schengen. Giorgia Meloni a menacé de « suspendre l’accord de Schengen avec l’Espagne » 8

Le gouvernement Meloni réagit à une opinion publique excitée par des images qui circulent abondamment dans les réseaux de l’extrême droite internationale, et qui le somme de prendre position. Mais au-delà de cette logique purement politique, cette position est absurde. 

Pourquoi ?

Les personnes qui viennent d’arriver à Ceuta vont-elles vraiment pouvoir passer en Espagne péninsulaire ? Visiblement non, puisque le Maroc et l’Espagne se sont mis d’accord pour les rapatrier. 

Ensuite, pour ceux qui seraient transférés en Espagne continentale, avant d’arriver en Italie, il faudrait que les migrants passent par la France. Or, celle-ci, dans le cadre de ce que permettent les accords de Schengen, a rétabli les contrôles à ses frontières depuis plus de dix ans, et ceux de la frontière espagnole peuvent être renforcés dès maintenant. 

Surtout, il faut prendre la mesure réelle de ce qui se passe. 

En quel sens ? Vous ne diriez pas qu’il s’agit d’une crise ?

C’est une crise très importante pour les territoires de Ceuta et Melilla, c’est une épreuve pour le Maroc et l’Espagne qu’ils semblent gérer ensemble. Pour l’Union ce n’est pas le cas. 

Prenons l’exemple de la France : je rappelle que chaque année, ce sont plus de 100 millions d’étrangers qui entrent sur le seul territoire français 9 — je ne parle même pas de l’Union ou de l’espace Schengen — et l’immense majorité d’entre eux repartent, ou restent en situation régulière après être passés par les procédures normales.

Il faut donc garder raison face au mythe de la submersion. Nous sommes en plein été : regardez autour de vous. La seule submersion visible est celle des touristes — et personne ne s’en alarme : habitants, commerçants et hôteliers les accueillent plutôt à bras ouverts.

La crise de Ceuta et Melilla dit-elle quelque chose de la stratégie européenne d’externalisation du contrôle migratoire ?

Elle dit plutôt que cette stratégie tient. À Ceuta, d’ailleurs, nous ne sommes pas dans l’externalisation : c’est une situation géopolitique structurellement dysfonctionnelle que l’Espagne et le Maroc tentent ensemble de gérer de façon pragmatique. 

« L’arsenalisation » de la migration, comme instrument de pression des États tiers — n’est-elle donc pas pertinente pour lire cette séquence ?

L’Union est installée dans des relations structurelles avec des pays voisins chargés de bloquer l’immigration vers l’Europe ; ceux-ci disposent donc de marges de pression sur elle y compris sur d’autres dossiers que la migration. 

C’est ce que cette affaire peut rappeler à toute l’Europe : l’importance de ces accords et la puissance qu’elle donne aux États qui en sont les gardiens. Mais cette coopération, pour l’instant, fonctionne.

Sources
  1. Frontex, « Irregular border crossings down 26 % in 2025, Europe must stay prepared », communiqué de presse, Varsovie, 15 janvier 2026.
  2. La fête du Trône, célébrée le 30 juillet, commémore l’intronisation du roi Mohammed VI en 1999. Elle est l’une des principales fêtes nationales marocaines.
  3.  En mai 2021, après l’entrée d’environ 10 000 personnes à Ceuta en 48 heures sur fond de crise diplomatique liée à l’accueil en Espagne du chef du Front Polisario Brahim Ghali, la ministre espagnole de la Défense Margarita Robles avait accusé le Maroc de « chantage » et d’« agression » (Entretien TVE, 20 mai 2021).
  4. « El Tribunal Supremo confirma que la ley no permite las ‘devoluciones en caliente’ de los migrantes que pretenden entrar a nado en Ceuta y Melilla », CGPJ, 8 juillet 2026.
  5.  Desislava Dimitrova, « The Spanish Supreme Court on Rejection at the Borders of Ceuta and Melilla : What About Human Rights at Sea ? », EJIL : Talk !, 30 juillet 2026.
  6. « La Commission note que les villes de Ceuta et Melilla, administrées par l’Espagne, sont situées sur le territoire marocain et font l’objet d’une revendication de longue date de la part du Maroc. Le Comité soutient les efforts déployés par le secrétaire d’État pour encourager un dialogue diplomatique entre le Maroc et l’Espagne concernant le statut futur de ces villes. » House Appropriations Committee, Committee Report, FY2027 National Security, Department of State, and Related Programs Appropriations Act, 119e Congrès, 28 avril 2026, p. 86-87.
  7. Danny Danon, post sur X effacé, 30 juillet 2026. En mai 2019 déjà, lors d’une précédente passe d’armes entre Madrid et Jérusalem, Yair Netanyahu, fils du Premier ministre israélien, avait explicitement comparé sur X Ceuta et Melilla à la « Judée-Samarie ».
  8. ANSA, « A Ceuta esplode il modello Sánchez. Meloni : pronti a sospendere Schengen con la Spagna », 30 juillet 2026.
  9. Bilan touristique de l’année 2025 : Avec 102 millions de visiteurs, la France, pays le plus visité du monde, enregistre une nouvelle hausse massive de ses recettes touristiques (+9 %), Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, 19 février 2026.