Considéré par Ruskin comme le chef-d'œuvre de la carrière de Turner, Ulysse narguant Polyphème (d'après l'Odyssée d'Homère) montre moins le triomphe sur le Cyclope que le moment où l'orgueil scelle un destin.
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Présentée à la Royal Academy en 1829, alors que le peintre britannique Joseph Mallord William Turner (1775-1851) est âgé de cinquante-cinq ans, cette œuvre de format moyen (132,5 × 203 cm) déploie une composition horizontale et ouverte. Au premier regard, seules deux embarcations se distinguent avec une relative netteté ; l’œil est davantage attiré par le soleil levant, à droite de la composition, dont la lumière irradie une grande partie de la toile. Celle-ci semble dépourvue de véritable centre tandis que les rais que l’astre diffuse structurent l’espace et dispersent l’attention du spectateur.
C’est vraiment le titre du tableau conservé à la National Gallery de Londres, Ulysses deriding Polyphemus – Homer’s Odyssey, Ulysse narguant Polyphème (d’après l’Odyssée d’Homère) qui nous met sur la voie de son interprétation. En effet, cette désignation renvoie à un épisode précis du Livre IX de l’épopée mythologique. Après s’être échappé de la grotte du Cyclope, qu’il a aveuglé durant la nuit, Ulysse se retourne depuis son navire pour narguer Polyphème et lui révéler son véritable nom. Ce geste de provocation, inspiré par l’orgueil (hybris), provoque la malédiction du Cyclope qui implore son père, Poséidon, « qu’Ulysse n’arrive jamais dans sa patrie ; ou, s’il doit y revenir, qu’il rentre tard, seul, après avoir perdu tous ses compagnons. » Cette imprécation constitue le véritable point de départ des épreuves qui jalonneront le long retour du héros grec vers Ithaque.
Les choix de l’artiste
Comme dans nombre d’autres œuvres de Turner, les effets de la lumière, redoublés par leurs reflets sur l’eau, priment sur la définition des formes, qu’elles soient naturelles ou associées à des constructions humaines qui semblent parfois se dissoudre dans une touche allusive, lorsqu’elles ne sont pas reléguées dans la pénombre. Ainsi, par exemple, ne peut-on que deviner, les silhouettes féminines, à demi immergées, quasi fantomatiques, esquissées en quelques touches claires, en contrebas du vaisseau ou les dauphins du premier plan.
Cette facture, non uniforme, accusant les incidences du soleil, est au cœur d’une expression personnelle du mythe où les personnages sont secondaires au regard de la grandeur de la nature. Par les jeux de contrastes puissants, on identifie bien le passage du monde sombre de la grotte du Cyclope vers celui de la lumière, guidant le voyage et l’avenir du héros grec, dans une vision quasi cosmique, dont l’ordre est supérieur aux hommes, comme aux constructions humaines ou aux monstres.
Plutôt que de représenter les épisodes les plus spectaculaires du récit – l’attaque du Cyclope ou son aveuglement, comme l’aurait fait un peintre d’histoire dans la tradition classique, Turner choisit l’instant qui leur succède. Polyphème, loin d’occuper le centre de la composition, est à peine discernable, relégué dans l’ombre, à gauche du tableau, sur un promontoire rocheux aux contours incertains, tourné vers la mer où s’éloigne le bateau d’Ulysse, qui, après lui avoir échappé, se retourne vers lui, les bras levés dans une attitude de défi. L’événement décisif n’est donc plus l’affrontement physique, mais d’hybris. Le drame n’est plus physique, mais devient moral.
Si, dans l’instant, Ulysse pense avoir triomphé, son exploit le mènera à un destin tragique.
Une réception contrastée
Quand l’œuvre est exposée, le manque de lisibilité du dessin comme la flamboyance de ses couleurs suscitent une réception contrastée : « a specimen of colouring run mad » (« un exemple de couleurs rendues folles »), peut-on lire sous la plume du critique du Morning Herald évoquant tour à tour le vermillon, l’indigo vif, et toutes les nuances les plus éclatantes de vert, de jaune et de violet… (« In fact it may be taken as a specimen of colouring run mad positive vermilion positive indigo ; and all the most glaring tints of green, yellow and purple contend for mastery on the canvas, with all the vehement contrasts of a kaleidoscope or a Persian carpet »./En effet, on peut y voir un exemple de couleurs rendues folles : du vermillon vif, de l’indigo vif ; et toutes les teintes les plus éclatantes de vert, de jaune et de pourpre se disputent la suprématie sur la toile, avec tous les contrastes éclatants d’un kaléidoscope ou d’un tapis persan.) ; pour celui de la Literary Gazette, « Même si le héros grec vient d’arracher l’œil unique du Cyclope furieux, ce n’est pas pour autant une raison pour que Turner nous crève les deux yeux, à nous, critiques inoffensifs. Rarement une masse aussi incandescente a-t-elle été projetée sur nos organes visuels. » (« Although the Grecian hero has just put out the one eye of the furious Cyclops, that is really no reason why Mr. Turner should put out both the eyes of us, harmless critics. So red-hot a mass has seldom been applied to our visual organs »).
Près de trente ans plus tard, le célèbre critique John Ruskin, qui a fait de l’artiste le héraut de ses Modern Painters, désigne l’œuvre comme « the central picture of Turner’s career » (1856), une affirmation récurrente dans l’historiographie contemporaine soulignant son caractère charnière dans la carrière de l’artiste.
De fait, Turner déplace la question du récit. Plus que l’affrontement entre Ulysse et le Cyclope, il s’attache à son véritable sujet : l’instant où l’exploit du héros, par un geste d’orgueil, se mue en destin tragique.
Ce tableau de maturité offre une interprétation particulièrement novatrice d’un thème connaissant une longue fortune iconographique. Si le navire d’Ulysse demeure conforme à l’imaginaire antique de son temps et rappelle des embarcations idéalisées de Claude Lorrain, l’artiste privilégie les effets de lumière et d’atmosphère à la précision descriptive : ses choix servent l’évocation poétique du destin de l’homme confronté aux forces de la nature, une vision qui contribue certainement à ce que qu’il soit aujourd’hui largement considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la maturité de Turner et comme l’un des jalons du romantisme britannique.
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