Docteur en sciences économiques, président du conseil scientifique de la revue Russia in Global Affairs dans les années 2000, enseignant à l’École des hautes études en sciences économiques et à l’Université d’État de Moscou dans les années 2010 et cofondateur du Center for Analysis and Strategies en 2024, Vladislav Inozemtsev est l’un des experts les plus reconnus portant une parole indépendante et informée sur la Russie d’aujourd’hui.
Parmi ses centaines d’articles parus dans des revues de référence en Russie et à l’étranger, l’une de ses contributions les plus remarquées aux débats contemporains a été la conceptualisation de « l’économie de la mort » ou smertonomika 1, un phénomène aussi simple que sinistre : dans la Russie d’aujourd’hui, un homme qui s’enrôle dans l’armée et trouve la mort sur le front ukrainien rapporte davantage à ses proches que tout ce qu’il aurait pu gagner en plusieurs décennies de travail dans le civil. Dans ces conditions, mourir est devenu un choix économique rationnel, voire la manière la plus rentable de tirer tout le profit économique d’une vie humaine. À travers ce système, les autorités russes s’assurent de faire porter l’essentiel de la charge létale sur les populations les plus fragiles et d’éviter une mobilisation générale impopulaire. Pour le reste des Russes, la guerre devient ainsi un phénomène lointain, presque insensible, ou du moins une réalité qui ne suppose aucune forme de résistance intérieure.
Nous l’interrogeons pour préciser les contours de ce système qui permet au pouvoir russe de poursuivre et de normaliser la guerre et pour évoquer plus largement les mutations en cours de l’autoritarisme russe.
Vous avez publié en février 2026 un rapport sur « l’économie de la mort », ou smertonomika. Dans quelle mesure ce système contribue-t-il au consentement à la guerre, à la fois du côté des familles des combattants et du reste de la population ?
C’est une théorie que j’ai commencé à développer il y a quelques années. L’idée fondamentale est que ce schéma est apparu de manière relativement spontanée. Personne ne l’avait conçu à l’avance. Il s’est plutôt constitué en réponse à la mobilisation de 2022, et plus précisément à une nécessité bien particulière de l’État russe. En effet, il était évident que, même compte tenu de la forte popularité de Poutine et de la répression en place, la société russe n’était pas prête à endurer l’épreuve de la guerre sous sa forme « classique ».
Lorsque le mécontentement, voire l’indignation, ont atteint des sommets, Poutine a donc réagi en utilisant une méthode éprouvée : il a noyé le problème sous des flots d’argent. Il s’est débarrassé de la résistance à la guerre à coups de roubles.
Par quoi cela passait-il concrètement ?
D’emblée, les autorités ont fixé une solde de 195 000 roubles par mois pour chaque mobilisé, sans compter les primes. Le fait le plus remarquable, et assez surprenant, est qu’à ce moment-là, des militaires sous contrat combattaient déjà en Ukraine et percevaient des sommes bien inférieures.
Avant la guerre, le contractuel idéal-typique percevait une solde brute de 38 000 à 42 000 roubles par mois, soit une somme inférieure au salaire moyen russe de l’époque (47 500 roubles). À la fin de l’année 2022, le tableau avait déjà radicalement changé : la solde minimale d’un soldat sous contrat ne pouvait plus être inférieure à 195 000 roubles, soit le triple du salaire moyen officiel de l’époque, tandis que l’indemnisation en cas de décès passait de 3 ou 4 millions de roubles à plus de 11 millions de roubles. En outre, le recrutement était désormais ouvert à tous, y compris aux personnes ne disposant d’aucune formation militaire, présentant des antécédents criminels ou atteintes de maladies graves, y compris de troubles psychiatriques. En d’autres termes, le prix des soldats russes avait crû dans des proportions aussi spectaculaires que celles de l’effondrement de leurs compétences professionnelles.
Comment prendre la mesure de cette nouvelle économie ?
Prenons le cas d’un citoyen volontaire de 2023, venu d’une région où le salaire moyen est de 45 000 à 60 000 roubles, comme c’était le cas de la majorité des régions russes. Il signe un contrat, est envoyé en Ukraine, y combat pendant cinq mois avant d’y trouver la mort. Sa famille perçoit alors un minimum de 14,8 millions de roubles en cumulant sa solde, la « prime présidentielle » de 5 millions, l’assurance militaire, l’indemnisation ordinaire ainsi que l’allocation versée par les autorités régionales. C’est l’équivalent de 25 ou 30 années de son salaire dans le civil. Autrement dit, lorsqu’un homme de 35 ans part à la guerre et y trouve la mort, son décès devient, d’un point de vue économique, plus profitable que l’ensemble de sa vie civile à venir. En 2026, cet avantage paraît moins manifeste : les salaires moyens ont augmenté, tandis que les rémunérations et indemnités militaires sont restées presque inchangées. Le principe, toutefois, demeure le même. Le régime ne se contente donc pas d’héroïser et de glorifier la mort : il lui confère le caractère d’un choix rationnel.
C’est pourquoi je suis convaincu qu’il n’y aura pas de nouvelle mobilisation. À la place, les autorités russes poursuivront dans la voie de cet achat massif de vies humaines. Chaque année, le système devient plus sophistiqué : on a vu l’introduction de primes variables selon les régions, des tentatives de créer des avantages supplémentaires et des mesures incitatives ciblées, le recours à des intermédiaires chargés de recruter parmi les couches les moins protégées de la population — ceux que le pouvoir considère comme économiquement inutiles. J’ai eu l’occasion d’employer l’expression de « poubelle de la société » 2. Ces mots sont durs, mais ils traduisent adéquatement la logique du pouvoir russe.
En somme, ce phénomène articule deux nécessités : d’un côté, préserver l’économie russe grâce à un modèle de recrutement peu coûteux ; de l’autre, garantir aux Russes qui ne souhaitent pas combattre qu’ils ne seront probablement pas mobilisés.
Plus récemment, vous observiez que ce système, qui a permis à la Russie de bénéficier d’un afflux constant de soldats depuis 2022, commençait à s’enrayer. Pour quelles raisons ?
On assiste de fait aujourd’hui à un essoufflement qui s’explique par plusieurs facteurs structurels. Tout d’abord, le vivier de 2023-2024 composé de citoyens faiblement intégrés économiquement et sans grandes perspectives sociales, s’est épuisé. Or comme l’ont confirmé les interrogatoires de prisonniers menés par les services de renseignement ukrainiens, ces profils étaient au cœur de la logique de recrutement : des personnes sans emploi permanent, endettées, sans diplôme du supérieur ni obligations familiales. Par ailleurs, les revenus nominaux de la population russe augmentent alors que la solde des militaires reste indexée sur l’inflation officielle : si l’écart entre cette solde et le salaire moyen était du simple au triple à l’automne 2022, il n’est plus que du simple au double début 2026. Enfin, de plus en plus de Russes constatent que ce conflit pourrait se révéler être une guerre sans fin, et qu’il n’existe pas dans les faits de contrats à durée déterminée.
L’État russe a-t-il une marge de manœuvre pour relancer la machine ?
En théorie, oui. Lorsque la guerre a commencé en 2022, Poutine et son « bloc économique » ont su s’adapter rapidement en développant des importations parallèles, en maintenant un régime fiscal favorable, en réduisant les obligations déclaratives ou encore en allégeant certaines contraintes bancaires. Mes connaissances dans le monde des affaires affirment unanimement que la période 2022-2024 a été l’une des plus propices des deux décennies écoulées : les fonctionnaires relâchaient la pression, les contrôles fiscaux s’espaçaient, il était devenu bien plus facile d’entreprendre. Cette dynamique a permis d’alimenter la croissance des années 2023-2024.
Le problème est qu’il existe chez Poutine une sorte de manie, une phobie assez étrange : lorsque l’économie portée par les mécanismes du marché fonctionne relativement bien, il a le sentiment que l’État est privé d’une partie des ressources qui devraient lui revenir. Il décide alors d’augmenter les impôts, de placer l’ensemble de l’activité sous contrôle étatique et d’en renforcer au maximum la réglementation.
Il n’y aura pas de nouvelle mobilisation. À la place, les autorités russes poursuivront dans la voie de cet achat massif de vies humaines.
Vladislav Inozemtsev
Dans les années 2000, alors qu’il se présentait comme un libéral en matière économique, c’est lui qui a freiné la croissance en étendant le « secteur économique » de l’État au détriment de l’initiative privée. En 2022, au début de la guerre, son premier réflexe a consisté en une forme de libéralisation : les entrepreneurs ont été autorisés à survivre grâce aux importations parallèles ou au statut de travailleur indépendant, tandis que les autorités s’abstenaient d’augmenter les impôts. Mais cette politique n’a duré que jusqu’à la fin de l’année 2024 avant de changer radicalement lorsque le Kremlin s’est retrouvé à court de ressources pour financer la guerre et a dû renouer avec une réglementation rigoureuse de l’ensemble des aspects de la vie économique.
Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui l’État russe d’accélérer dans la voie de l’économie de la mort ?
Ce qui limite aujourd’hui la marge de manœuvre n’est pas la capacité de recrutement mais précisément le programme économique. Il y a longtemps qu’il aurait fallu revaloriser les salaires des militaires et les primes à la signature. Rappelons que 195 000 roubles fin 2022 représentaient pratiquement 3 000 dollars ; aujourd’hui, même en se basant sur l’inflation officielle, la somme est bien inférieure. Elle aurait donc dû être réindexée beaucoup plus activement. Si elle était portée à 300 000 roubles, avec des primes comprises entre 4 et 7 millions de roubles, cela suffirait à débloquer une situation qui paraît aujourd’hui sans issue. En d’autres termes, les Russes prêts à partir combattre restent encore relativement nombreux ; on pourrait même prolonger le processus pendant encore un ou deux ans ; mais l’État estime qu’il paie déjà trop. Ce comportement est symptomatique d’un moment assez particulier : la menace initiale s’estompe, la pression retombe et le pouvoir se met, par conséquent, à agir de manière plus négligente.
Il faut ajouter un autre élément essentiel pour comprendre pourquoi les Russes ne s’opposent pas à la guerre : l’absence de contrainte économique de grande ampleur.
En quel sens ?
On avait évoqué des scénarios apocalyptiques : confiscation des dépôts bancaires, gel de l’épargne, emprunts de guerre forcés, déficit massif, hyperinflation. Or rien de tout cela ne s’est produit. Même la fermeture des frontières n’a pas eu lieu. Poutine parvient à maintenir une impression de normalité dans l’ensemble de la société, à l’exception de ceux qui s’opposent à la guerre — et que le régime réprime férocement — et de ceux qui signent un contrat et partent combattre. Et ce système fonctionne 3.
De manière générale, les individus ont peu tendance à se projeter dans l’avenir et à en anticiper les conséquences. Aujourd’hui, toutefois, la situation commence à changer sous l’effet des frappes ukrainiennes. J’ai toujours soutenu que si l’Ukraine obtenait des résultats, ce serait non par les sanctions ni par la pression économique mais exclusivement par des moyens militaires. C’est précisément ce qui est en train de se produire. L’an dernier, beaucoup affirmaient encore qu’il ne fallait pas prêter attention à la crise du carburant ni aux frappes sur les infrastructures pétrolières ; aujourd’hui, la situation évolue et risque encore de s’aggraver. Les Ukrainiens progressent militairement tout en multipliant les frappes sur le territoire russe, obligeant du même coup la population à réfléchir. Même ceux qui ne souhaitent pas combattre en viennent à comprendre que la guerre finit, d’une manière ou d’une autre, par les atteindre. C’est probablement le changement le plus important de l’année écoulée.
Vous souligniez que « l’économie de la mort », en procédant à des versements directs et individuels plutôt qu’en investissant dans la modernisation de l’armée, présentait l’avantage de limiter la corruption. À quel point celle-ci entrave-t-elle aujourd’hui l’économie de guerre russe dans son ensemble ?
Cette préférence pour des versements uniques plutôt que pour des investissements dans les infrastructures militaires n’est pas le fruit d’une improvisation mais répond aussi à une logique structurelle. Dans le cas des investissements de fond, les détournements se font de manière systématique et à toutes les échelles ; à l’inverse, ils sont limités, voire impossibles, lorsque les institutions procèdent à des versements directs. Paradoxalement, la corruption est donc l’une des raisons pour lesquelles le Kremlin a préféré monétiser la mort plutôt que d’engager des dépenses qui auraient pu améliorer réellement les performances de l’armée.
Il existe chez Poutine une sorte de phobie assez étrange : lorsque l’économie fonctionne relativement bien, il a le sentiment que l’État est privé d’une partie des ressources qui devraient lui revenir.
Vladislav Inozemtsev
C’est un mécanisme qui fonctionne dans une certaine mesure seulement. Il est bien évident que la corruption, endémique en Russie, ne s’est pas évaporée. Les recrues qui rejoignent l’armée y sont confrontées partout : elles sont contraintes d’acheter elles-mêmes leur équipement de protection, leur matériel, et de verser des pots-de-vin à leurs commandants. Ce sont des faits largement documentés, qui fragilisent le système dans son ensemble.
De manière étonnante, le modèle économique adopté ne s’est pas traduit par une plus grande attention portée à la ressource humaine. En tant qu’économiste, c’est un point que je m’explique difficilement, d’autant plus que le ministre russe de la Défense est lui-même économiste.
Pourquoi y voyez-vous un paradoxe ?
Bien que l’État paie aujourd’hui chaque soldat trois à quatre fois plus qu’au début du conflit, on observe toujours les mêmes pratiques : des assauts sans logique tactique apparente et une indifférence à la sécurité des troupes qui conduit, par conséquent, à des pertes massives et inutiles. Même en mettant de côté la dimension morale, ce phénomène est proprement inexplicable économiquement : dans tout système de marché, la hausse du coût d’une ressource devrait accroître l’efficience de son usage.
Quels sont les effets concrets de ce paradoxe ?
D’un côté, cela pèse sur le budget de l’État, naturellement. Mais ce n’est pas l’aspect qui m’intéresse le plus. Le problème plus fondamental est que les personnes susceptibles de s’engager pour ces salaires élevés comprennent tout à fait que leurs chances de survie sont quasiment nulles. Il en résulte nécessairement une certaine érosion de la motivation. Si les individus refusent de s’engager, c’est donc en grande partie à cause de la manière absurde dont ils sont traités.
Vous avez évoqué la question de la motivation. Si l’on proposait à des jeunes Européens sans grande perspective d’avenir d’aller mourir pour que leur famille perçoive un capital conséquent, il n’est pas certain que les armées gagneraient soudainement des centaines de milliers de volontaires. Qu’est-ce que « l’économie de la mort » nous révèle sur les spécificités du contexte socio-économique russe ?
Je ne suis pas certain qu’une telle proposition serait sans effet en Europe.
Regardons simplement les chiffres. Le salaire minimum en France est de l’ordre de 1 400 euros. En Russie, il est d’environ 26 000 roubles, soit 310 euros environ. Cela signifie concrètement que le salaire d’un soldat russe représente approximativement huit fois le salaire minimum d’un travailleur dans le civil. Rapporté à la France, on arriverait à 11 000 euros par mois, auxquels s’ajoutent par ailleurs les primes. Lorsqu’elles atteignent trois millions de roubles, cela représente environ cent fois le salaire minimum. Autrement dit, en s’engageant, on pourrait recevoir d’un seul coup quelque chose comme 140 000 euros sur son compte en banque, en plus des 11 000 euros par mois. Est-ce que cela suffirait à amener massivement des Français sous les drapeaux ? C’est difficile à dire, mais je suis certain qu’on trouverait sans difficulté des candidats dans des pays comme la Tchéquie ou la Pologne. La question reste donc ouverte, d’autant qu’aucun pays européen n’a jamais proposé des niveaux de rémunération militaire aussi disproportionnés.
À titre de comparaison, dans les États où le pouvoir et la société concentrent leurs efforts sur l’amélioration des conditions de vie de leurs citoyens, le décès d’un soldat est indemnisé à hauteur de deux ou trois années du revenu moyen du pays — ce qui représente, par exemple, une indemnisation totale d’environ 100 000 dollars pour la veuve d’un soldat américain. La Russie proposait pour sa part, au début de la guerre, une indemnisation équivalant à trente années de salaire. Aujourd’hui, celle-ci est plutôt de l’ordre de l’équivalent de vingt années, mais la somme demeure malgré tout considérable.
Cela dit-il aussi quelque chose de l’état de préparation idéologique à la guerre en Russie ?
Tous ceux qui s’étaient engagés pour des motifs réellement idéologiques l’avaient fait en 2022 ou au début de l’année 2023. Aujourd’hui, il est possible qu’aucun d’entre eux ne soit encore en vie.
Au-delà de l’idéologie, je dirais que la structure historique a son importance. Au sortir de l’Union soviétique s’est mis en place un système de marché d’une brutalité extrême, dans lequel l’argent est devenu la valeur centrale, presque absolue. Cette course à l’enrichissement a détruit de nombreux impératifs moraux. En parallèle s’est cristallisée une puissante culture criminelle. L’escroquerie, le banditisme et l’économie parallèle se sont développés dans tous les secteurs de la société. Sans aller jusqu’à dire, comme on le fait souvent, que le cinéma ou la culture populaire ont glorifié cet état de fait, il faut reconnaître que tout cela était perçu comme des activités normales, intégrées au fonctionnement social.
En appliquant le système russe à la France, cela signifierait qu’en s’engageant on pourrait recevoir d’un seul coup 140 000 euros sur son compte en banque et 11 000 euros par mois.
Vladislav Inozemtsev
Pendant un temps, Poutine a objectivement entrepris des efforts réels pour écraser une partie de ce phénomène. Mais cette idéologie de l’inégalité, de la maximisation permanente du profit, associée à une très faible valeur accordée à la vie humaine, est restée profondément ancrée. Il s’agit moins du résultat d’une construction idéologique consciente que de l’héritage d’une désintégration sociale massive.
Or plutôt que de chercher à dépasser cette réalité, le système a fini par considérer qu’elle lui était avantageuse.
Qu’est-ce que cela a à voir avec la smertonomika ?
L’idée de monétiser la vie humaine ne date pas de 2022.
Un épisode très révélateur à cet égard est la rencontre de Poutine avec les veuves des sous-mariniers du Koursk, qui avaient coulé à bord du navire dans la mer de Barents en 2000. Confronté aux critiques et aux revendications des familles, le tout jeune président leur avait répondu qu’il était impossible de ramener leurs maris à la vie, mais qu’on pouvait leur verser l’équivalent de dix années de salaire.
Ce réflexe est par la suite devenu une sorte de modèle implicite, qui a servi de référence y compris pour la tarification des mercenaires de Wagner. La mort elle-même a ainsi été intégrée dans une logique de compensation financière où la vie n’a pas de valeur en soi. Elle n’est pas une chose sacrée. Il faut donc, à mon sens, voir un héritage de cette mentalité des années 1990 et du début des années 2000 dans le fait que toute question puisse se régler à coups de liasses de billets, y compris des questions de vie ou de mort.
Vous écriviez le 25 février 2026 que « la folie » qu’est la guerre en Ukraine était devenue « une norme ». Quelles sont les perspectives politiques de sortie de ce système, au vu du nombre de ses bénéficiaires en Russie, du sentiment de « normalité » qui règne dans le pays et de l’équilibre des forces sur le terrain ?
L’économie de la mort a permis au Kremlin de poursuivre sa guerre sans rencontrer de réelle résistance intérieure. Les choix du pouvoir ont abouti à banaliser la mort au sein de la société, l’imposant comme une nouvelle forme de normalité tout en générant une « culture de la mort » à caractère mercantile. Est ici quantifiée la disposition à tuer ou se faire tuer pour de l’argent. Ce système a aussi contribué à forger une image internationale de la Russie : elle est devenue un pays résistant aux sanctions et prêt à se battre presque indéfiniment sans se soucier de ses pertes. Cette représentation a du même coup infléchi la position d’une partie des responsables politiques occidentaux, qu’on a vu inciter Kyïv à accepter un dénouement du conflit aux conditions de Vladimir Poutine.
Mais pour comprendre la survie de ce système, il faut revenir à sa logique fondamentale, qui suppose de saisir en quoi le système russe se distingue du système soviétique. Sur ce point, ma thèse principale est que le système russe est structurellement fondé sur la corruption, mais que, plus profondément encore, cette corruption est une forme d’incarnation de l’individualisme absolu.
C’est-à-dire ?
En Russie, face à n’importe quel problème — d’une amende à une création d’entreprise en passant par les démarches administratives — vous vous heurtez à des lois que vous percevez comme injustes ou absurdes mais que vous ne pouvez pas changer. En revanche, vous pouvez toujours payer un pot-de-vin. Alors, comme par magie, la loi en principe universelle cesse de s’appliquer à votre cas individuel.
Pour Poutine, la corruption est donc devenue à la fois un outil de gouvernance et un instrument de neutralisation de toute action collective. Tout se règle au cas par cas, individuellement. La société cesse d’exister comme entité collective et devient une somme d’individus isolés, guidés uniquement par des incitations économiques. C’est en partie ce qui explique la survie prolongée de ce système : il ne génère presque aucune résistance structurelle. L’« économie de la mort » et la création d’une armée de mercenaires s’inscrivent précisément dans cette logique, qui consiste à pousser toujours plus loin l’atomisation, à traiter chaque problème individuellement et à entraver toute dynamique collective.
Dans l’armée, elle n’a évidemment pas disparu et continue de réduire les capacités militaires russes. En ce sens, il y aurait même lieu de s’en féliciter : si l’armée russe était moins corrompue, elle serait sans doute plus efficace d’un point de vue strictement militaire.
L’économie de la mort a permis au Kremlin de poursuivre sa guerre sans rencontrer de réelle résistance intérieure.
Vladislav Inozemtsev
Mais à côté de la corruption, il existe un autre problème clef, d’ordre organisationnel, qui renvoie à une tendance structurelle profonde et historiquement héritée. La situation ukrainienne offre ici un contraste saisissant : la production d’équipements militaires, dont les drones et d’autres matériels, y est largement privatisée et fonctionne comme un véritable marché. En Russie, par contraste, tout reste cantonné aux entreprises publiques. Des usines civiles pourraient théoriquement assurer certaines tâches, comme la réparation d’équipements militaires, mais elles ne disposent pas des habilitations nécessaires. Dès lors qu’il s’agit de données classifiées, réparer un char des années 1970 devient une question relevant du secret d’État. D’où une multitude d’obstacles artificiels et de contraintes administratives inutiles. Le système russe, avec sa volonté de tout réglementer et de tout contrôler, joue aujourd’hui contre lui-même, à la fois sur le plan économique et sur le plan militaire.
Est-ce le même individualisme que vous décrivez que l’on retrouve dans les réactions aux blocages numériques ? De fait, les récentes décisions des autorités concernant des plateformes comme Telegram ont suscité une vague de mécontentement.
Je dois admettre que je ne parviens pas pleinement à m’expliquer la motivation de Poutine en matière de restrictions et de blocages. Ma thèse a toujours été qu’il avait réussi à créer une société relativement libre sur certains plans — en matière de circulation, d’accès à l’information et d’enrichissement personnel grâce à une grande permissivité dans la sphère privée. Hormis la participation à la vie politique et la critique des autorités, les Russes jouissaient, de fait, d’une liberté quasiment totale. Si, à l’époque soviétique, on craignait les « voix ennemies » et tout ce qui venait de l’extérieur, sous Poutine, les échanges ont été autorisés, les voyages vers l’Occident également. Le XXIe siècle russe a bel et bien vu la constitution d’un nouveau « pacte social » articulant l’autoritarisme politique et la reconstitution relative des libertés individuelles, à l’exclusion donc de tout ce qui touche à la participation politique et à l’engagement citoyen 4.
Pourquoi Poutine s’en prend-t-il aujourd’hui à ces espaces de liberté qui ne menaçaient pas directement ses intérêts ?
Tout d’abord, on ne peut pas tout à fait exclure qu’il existe désormais une dynamique interne du régime d’interdictions et de restrictions qui fonctionne par pure inertie, sans objectifs clairement définis. Par ailleurs, ces dernières années, Poutine est devenu de plus en plus isolé dans son mode de décision. L’information qui lui parvient paraît fortement filtrée, voire déformée par son entourage. En tout état de cause, on observe ici quelque chose de paradoxal : il a toujours su diviser la société — il en a même fait l’un des piliers de son efficacité politique — mais il entre à présent dans une phase où des décisions extrêmement impopulaires s’appliquent à une part considérable de la société.
La restriction des flux d’information contredit sur tous les plans la logique de contrôle social qu’il avait mise en place, et il est difficile d’en comprendre la cohérence globale.
À moins que ne ce soit là qu’un développement inévitable pour tout régime autoritaire ?
Peut-être. Mais il faut bien distinguer deux aspects. Pour un régime autoritaire, c’est une chose de bloquer certaines libertés dès le départ. C’est ce qu’aurait fait la Russie dès le début des années 2000 si elle avait suivi un modèle à la chinoise. Ce choix aurait au moins le mérite de la cohérence. Mais c’est une chose bien différente d’accorder d’abord des degrés relativement élevés de liberté avant de chercher à les cadenasser. Pour un régime donné, il est bien plus difficile de retirer une liberté que de ne jamais l’avoir accordée. C’est ici à mon avis que réside l’erreur stratégique du pouvoir : en revenant en arrière, le système érode ses propres capacités et affaiblit ses propres fondations.
Vos analyses vous ont valu le statut « d’agent de l’étranger » en Russie ainsi que l’ouverture d’une procédure pénale en novembre 2025. Quelles sont les possibilités d’action des experts russes désormais contraints de s’exprimer depuis l’étranger ?
Effectivement, ce statut d’agent de l’étranger et ce procès pénal étaient inévitables. La seule chose qui m’étonne, c’est que les autorités ne m’aient pas encore catégorisé comme « terroriste » ou « extrémiste ».
Pour vous répondre, toute la question consiste à savoir ce que l’on entend par « expertise ». Les personnes qui s’expriment aujourd’hui de manière indépendante sur la Russie se répartissent en plusieurs catégories. Il y a d’abord ceux qui font de l’action politique à proprement parler. J’ai le plus grand respect pour leur travail et je tâche pour ma part — avec quelque succès jusqu’à présent — de ne pas entrer dans les conflits politiques internes à l’opposition, considérant que le fait d’être opposé à Poutine constitue une base commune suffisante. Or dans ce groupe, un discours assez généralisé tend à dépeindre la situation présente comme très menaçante pour le régime de Poutine, certains allant jusqu’à prophétiser régulièrement son effondrement prochain. D’un autre côté, on trouve un certain nombre de personnes engagées dans des fondations occidentales, qui documentent en permanence les violations commises par Vladimir Poutine, dénoncent ses crimes les uns après les autres, dans une logique de défense des droits plus que d’analyse politique à proprement parler.
Si bien que les véritables centres d’expertise sont aujourd’hui assez peu nombreux : ils se limitent à quelques grands think tanks occidentaux et de très rares structures russes, comme Carnegie à Berlin, le portail Re:Russia, ou encore la plateforme Riddle d’Anton Barbachine, qui réunit des analystes de grande qualité. En dehors de cela, c’est en grande partie un désert analytique.
Quant aux fonctions de l’expertise, elles devraient selon moi consister à fournir aux décideurs occidentaux des éléments réellement utiles et honnêtes sur les évolutions en cours, tout en contribuant à la formulation d’un agenda stratégique et d’une vision de la Russie du futur. Ce qui me préoccupe, c’est que la réflexion s’arrête souvent à l’objectif de « ne pas laisser l’Ukraine perdre » sans aucune perspective sur le jour d’après.
Le système russe joue aujourd’hui contre lui-même, à la fois sur le plan économique et sur le plan militaire.
Vladislav Inozemtsev
L’Occident n’a jamais vraiment eu d’idée claire de ce qu’il attendait de la Russie, pas plus dans les années 1990 qu’aujourd’hui. Il veut que la Russie quitte le territoire de l’Ukraine : c’est entendu, nous sommes d’accord là-dessus et je pense que cela finira par arriver. Les Russes se retireront et, dans dix ans, dans vingt ans peut-être, l’Ukraine retrouvera ses frontières. Mais que se passera-t-il ensuite ?
Les années 1990 ont débouché sur un ressentiment profond de la population russe et le risque est grand de voir aujourd’hui émerger des formes analogues de ressentiment.
L’émigration russe pourrait-elle ici jouer un rôle ?
À mon sens, elle n’est pas en mesure de changer quoi que ce soit en Russie. Elle n’en a pas les moyens. Même si des changements de fond survenaient dans le pays, ils seraient portés par des acteurs internes qui voudraient eux-mêmes contrôler le processus.
C’est pourquoi l’expertise devrait, selon moi, s’attacher à identifier les forces existantes sur lesquelles s’appuyer à l’intérieur de la Russie et à définir ce qui peut leur être proposé. Il s’agit d’élaborer un programme minimal, non pas idéal ou rhétorique, mais pragmatique. Quel devrait être le seuil minimal de conditions exigées de la Russie pour envisager une normalisation des relations ? Et qui pourrait en être le porteur ? Si vous inscrivez d’emblée 11 000 personnes sur une sorte de « liste noire », avec qui êtes-vous ensuite prêt à discuter ? Si, en revanche, vous décidez de ne cibler que soixante criminels de guerre avérés et considérez tous les autres comme des interlocuteurs potentiels, vous avez davantage de marge de manœuvre. Dans ce cas de figure, certains acteurs internes, comprenant qu’ils ont tout à perdre à perpétuer un pouvoir instable et irrationnel, seraient peut-être prêts, le moment venu, à contribuer à une transition et à stabiliser la situation. Il n’existe pas d’autre vision structurée : les dynamiques internes russes se résument à des groupes de pouvoir cherchant à se remplacer mutuellement. Lorsque tous les acteurs potentiels sont stigmatisés et écartés, on se demande comment il reste possible de proposer concrètement une vision pour l’après-Poutine.
Dans ces conditions, il faut regretter qu’il n’existe pas de liens plus étroits entre les meilleurs spécialistes occidentaux, qui bénéficient d’une certaine écoute dans leurs États respectifs, et les analystes qui consacrent leurs efforts à rendre compte de la Russie d’aujourd’hui. Je ne veux pas laisser entendre que les experts russes devraient pouvoir s’adresser directement à Macron, Trump ou Starmer. C’est évidemment impossible. Mais il me semble nécessaire de viser un niveau de coordination et d’interaction plus efficace. Or à cet égard, nous avons encore des progrès à faire.
Sources
- Notamment Владислав Иноземцев, « Путинская “Cмертономика” », Riddle Russia, 10 juillet 2023 ; Владислав Иноземцев, « Смертономика 2.0 : почему система начинает буксовать », Riddle Russia, 5 mars 2026.
- « “En Russie, il est désormais plus rentable de mourir que de vivre”. L’analyse choc de Vladislav Inozemtsev », L’Express, 4 février 2026.
- Voir à ce propos : « Putin hat begonnen, sich wirtschaftlich selbst ins Bein zu schießen », Der Spiegel, 29 mai 2026.
- Vladislav Inozemtsev, « Russie, une société sans citoyens », Le Monde Diplomatique, octobre 2010, p. 4-5 ; plus récemment, « La Russie est une société sans citoyens et sans attentes », EuroNews, 29 mars 2024.