La première étape de ce voyage a lieu à Madrid. Léon XIV sera accueilli aujourd’hui au palais royal par le roi Felipe VI, la reine Letizia et le gouvernement de Pedro Sánchez. Il sera reçu avec tous les honneurs dus à un chef d’État.
- L’étape dans la capitale espagnole sera marquée par des temps liturgiques : veillée de prière avec les jeunes sur la Plaza de Lima ; grand-messe dominicale en plein air demain, place de Cybèle, pour la solennité du Saint-Sacrement, ou Fête-Dieu ; et le lendemain soir, le pape rencontrera les fidèles du diocèse de Madrid au stade Santiago Bernabeù, où plusieurs centaines de milliers de personnes sont attendues.
- Le même jour, Léon XIV tiendra des entretiens privés avec la Conférence des évêques espagnols, comme il est de coutume lors des voyages pontificaux, et la veille avec les membres espagnols des Augustins, ordre dont il fut le prieur général.
- Léon XIV rencontrera aussi des acteurs des mondes culturel, économique et sportif au Movistar Arena (Palais des Sports madrilène).
La journée du 8 juin sera marquée par un entretien du pape avec Pedro Sánchez, puis par une allocution devant le Congrès des députés. Inhabituelle, voire impensable en France en raison de la séparation des Églises et de l’État, une telle adresse est tout à fait possible en Espagne, sous régime concordataire, même si l’Église, dans la Constitution de 1978, n’est plus religion d’État comme sous l’époque franquiste.
- Les sujets de tension entre un épiscopat espagnol accusé d’entretenir une mémoire ambigüe quant à la période franquiste, et la coalition de gouvernement actuelle, une des plus à gauche de l’histoire de l’Espagne, n’ont pourtant pas manqué.
- Un accord historique a récemment été trouvé entre le gouvernement et l’épiscopat sur le dossier brûlant des abus sexuels sur mineurs et de l’indemnisation des préjudices subis.
- Les controverses sur l’exhumation de Franco, ordonnée par le gouvernement Sánchez, ont opposé plusieurs acteurs : elle a été consentie par l’épiscopat, mais vigoureusement refusée par les moines bénédictins du Sanctuaire de la Valle de los Caídos, où il était enterré.
Pour accréditer sa mémoire de la guerre civile – quelque peu différente de celle du gouvernement –, l’Église met en exergue ses nombreux ecclésiastiques, religieux et fidèles tombés sous les balles du camp républicain, dont plusieurs ont encore récemment été déclarés martyrs par le Saint-Siège.
- M’Église espagnole a mis en avant le fait que le voyage du pape était intégralement financé par ses fonds propres et grâce aux dons des fidèles – sans argent public.
- Plus de 10 000 policiers et près de 2 200 membres de la Guardia Civil seront tout de même déployés.
Cette étape madrilène sera sûrement mise en rapport avec le souvenir des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) de Benoît XVI à Madrid, en 2011, considérées comme un succès. Depuis, l’épiscopat espagnol, connu pour son grand conservatisme doctrinal et social, s’est peu à peu ouvert à des profils plus pastoraux et sociaux, évolution auxquelles les nominations bergogliennes n’ont pas été étrangères.
- À Madrid, le très conservateur cardinal Rouco Varela, organisateur des JMJ, a ainsi été remplacé par Carlos Osoro Sierra, surnommé le « François espagnol », puis en 2023 par José Cobo Cano, au profil encore plus bergoglien.
- Il en a été de même à Barcelone, avec l’ascension du cardinal Joan Josep Omella.
- D’autres sièges importants comme Valence (dirigé jusqu’à récemment par Antonio Cañizares Llovera, le « Ratzinger espagnol ») ou Tolède sont quelque peu restés en dehors de ces mutations.
- Le décalage subsistant entre l’épiscopat ibérique et les orientations bergogliennes s’est aussi mesuré au fait que le pape François, pourtant pétri de culture hispanique, ne s’est jamais rendu en Espagne, même s’il avait exprimé en 2020 le souhait de pouvoir assister l’année suivante au 500e anniversaire de la conversion d’Ignace de Loyola, fondateur des jésuites.
Environ 55 % des Espagnols se déclaraient catholiques l’an dernier, soit une proportion bien supérieure à la France, mais inférieure à l’Italie – et, surtout, en baisse constante 1.
- À l’instar du cas français, néanmoins, on observe chez les jeunes espagnols un timide regain de ferveur.
À partir du mardi 9 juin, s’ouvrira l’étape catalane de la visite du pape.
- Son point culminant, dans tous les sens du terme, sera l’inauguration et la bénédiction, le 10 juin, de la tour de Jésus-Christ, la plus haute de la basilique de la Sagrada Familia, chef-d’œuvre du modernisme catalan d’Antoni Gaudi.
- S’élevant désormais à 172,5 m de hauteur, la tour de Jésus-Christ fait de la Sagrada Familia le plus haut édifice religieux au monde, dépassant les flèches de l’église protestante d’Ulm (161,5 m) et des cathédrales catholiques de Cologne (157,3 m) et de Rouen (151 m)
- Il ne s’agira cependant pas à proprement parler d’une cérémonie de consécration du maître autel, puisque la Sagrada Familia a déjà été consacrée en 2010, lors du voyage en Catalogne de Benoît XVI.
- L’inauguration de la plus haute tour, qui coïncide avec le centenaire de la mort de Gaudi, n’en revêt pas moins une très forte portée symbolique.
- Renommé pour sa piété singulière, et presque son mysticisme qui l’amenait à imiter dans l’architecture les traces divines qu’il décelait dans le grand livre de la nature, Gaudi a été reconnu vénérable par l’Église catholique pour ses « vertus héroïques » en 2025.
- Démarré en 1881, le chantier de la Sagrada, qui a duré si longtemps parce qu’il ne pouvait être financé que par les dons des fidèles (et à présent les tarifs d’entrée des visiteurs), entre maintenant dans sa phase d’achèvement.
L’étape catalane de Léon XIV sera également marquée le 10 juin par un pèlerinage à l’abbaye bénédictine Notre-Dame de Montserrat, sanctuaire marial qui a aussi valeur d’important symbole culturel de l’identité catholique, et par la visite à Barcelone d’une prison, geste fort que le pape François avait coutume d’effectuer chaque Jeudi Saint.
La troisième et dernière étape du voyage a aussi quelque chose de bergoglien.
- Comme François, Léon XIV a choisi une périphérie géographique et sociale en décidant de se rendre, le 11 juin, dans l’archipel des Canaries, où jamais aucun pape ne s’était rendu : il célébrera la messe à Palmar de Gran Canaria puis, le lendemain, sur l’île Santa Cruz de Tenerife.
- Il devrait exhorter la population de l’archipel à un accueil digne des populations migrantes et au port d’Arguineguin, il rendra hommage aux migrants noyés qui ont emprunté la « route atlantique », particulièrement dangereuse.
- Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), pour les seules années 2024 et 2025, plus de 2 300 migrants qui l’avaient empruntée ont disparu dans l’océan.
Cet appel à la prise en compte des réalités humanitaires comme impératif éthique dans les questions migratoires apparaît inséparable des débats actuels sur la régularisation de 500 000 sans-papiers (souvent d’origine latino-américaine) promue par le gouvernement Sánchez. Ces débats polarisent non seulement la société espagnole, où l’extrême droite de Vox en a fait son principal cheval de bataille, mais aussi les opinions publiques européennes.