Lancée il y a exactement quarante ans, en juin 1986, par l’historien allemand spécialiste des fascismes Ernst Nolte, à travers un article au titre devenu célèbre — Un passé qui ne veut pas passer 1 —, la Querelle des historiens (Historikerstreit) a été le dernier grand débat intellectuel de l’Allemagne de l’Ouest avant la chute du Mur.
La disparition de son protagoniste le plus illustre, le sociologue et philosophe Jürgen Habermas, penseur essentiel de la démocratie européenne et conscience vigilante de l’Allemagne du second XXe siècle, donne une couleur particulière à l’anniversaire de cette controverse.
Inscrite dans le contexte de la guerre froide et portant sur une question intimement liée à l’identité de la construction politique allemande — faut-il, est-il possible d’historiciser la Shoah ? —, la Querelle des historiens semble pourtant d’une actualité troublante.
Plus de quatre-vingts ans après la chute du régime nazi, l’extrême droite est devenue la première force politique dans plusieurs Länder dans un mouvement concomitant à l’accélération réactionnaire de la Silicon Valley et aux ingérences de l’adminsitration Trump. Les débats des années 1980 sur la mémoire, la responsabilité historique et la défense des fondements normatifs de la démocratie trouvent ainsi une résonance inattendue.
Un débat historiographique et mémoriel au cœur de l’identité allemande du second XXe siècle
La « Querelle des historiens » survient dans le contexte d’une Allemagne de l’Ouest prospère, qui vient tout juste de réélire le chancelier conservateur Helmut Kohl (1982-1998). Sur le plan mémoriel, ce dernier s’était donné pour mission de réconcilier le peuple ouest-allemand avec son passé, d’en finir avec une certaine forme de repentance et de favoriser la reconstruction d’un récit national commun.
Signe avant-coureur de l’« Historikerstreit » et premier révélateur de la « Geschichtspolitik » hasardeuse du gouvernement Kohl, une visite entre Helmut Kohl et Ronald Reagan en mai 1985 au cimetière de Bitburg, en Rhénanie Palatinat, se transforme en intense controverse. En effet, le cimetière recueille non seulement les dépouilles de soldats de la Wehrmacht, mais aussi de membres de la Waffen-SS. Quasi simultanément, le président fédéral Richard von Weiszäcker prononce le 8 mai 1985 un discours solennel devant le Bundestag à Bonn pour commémorer les 40 ans de la fin de la guerre. Le président fédéral, lui-même issu de la CDU et fils d’un haut fonctionnaire de l’Auswärtiges Amt, décrit pour la première fois le 8 mai 1945 comme « un jour de libération » (« ein Tag der Befreiung »).
Alors que plusieurs étapes de la réflexion allemande sur son passé totalitaire avaient déjà eu lieu (dans l’immédiat après-guerre et depuis les États-Unis avec Hannah Arendt notamment, puis dans le cadre du mouvement de 1968), aucune étude historique extensive sur la Shoah n’avait été menée par les historiens allemands jusqu’alors.
C’est pourtant bien certains d’entre eux, à la tête desquels se trouvait Ernst Nolte, qui se sont appropriés la tâche de mener les efforts, puis la bataille, pour tenter de réconcilier les Allemands avec leur terrible passé en l’« historicisant ». Cette tentative de construction d’une mémoire apaisée s’est néanmoins faite au prix d’inacceptables compromis méthodologiques et moraux, comme le révéla Jürgen Habermas.
En amont de ce débat, la théorie du totalitarisme, notamment portée par Hannah Arendt, avait permis de penser les régimes communiste et nazi dans un cadre commun. Elle avait ainsi, en quelque sorte malgré elle, fourni les bases philosophiques des parallèles effectués par les historiens conservateurs comme Ernst Nolte. Ces derniers avaient repris et simplifié l’idée centrale d’un trait d’union entre communisme et fascisme pour contextualiser et relativiser la Shoah, désormais enserrée dans un vaste mouvement historique de violence totalitaire.
Ernst Nolte et « l’historicisation » de la Shoah
Ernst Nolte s’est fait un nom dans l’historiographie allemande dès 1963 avec une vaste étude comparative, Der Faschismus in seiner Epoche 2, traduite dans de nombreux pays. Devenu professeur émérite à l’Université libre de Berlin, il publie le 6 juin 1986, dans le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, un article qui déclenche ce que l’on nommera bientôt « la Querelle des historiens » (Historikerstreit). Sous-titré « Un discours qui pouvait être écrit, mais non prononcé » — allusion au refus que lui avaient opposé les organisateurs des Römerberggespräche de Francfort —, le texte, intitulé « Vergangenheit, die nicht vergehen will » (« Un passé qui ne veut pas passer »), entend « historiciser » le national-socialisme et la Shoah en les replaçant dans le contexte plus large des violences du XXe siècle.
Procédant par une série de questions rhétoriques, Nolte y formule des thèses sciemment provocatrices, prolongement de la méthode comparative déjà mise en œuvre dans ses précédents travaux. Il y postule un « lien causal » (kausaler Nexus) entre les crimes du bolchevisme — un « génocide de classe » — et ceux des nazis. Le passage le plus controversé culmine dans cette cascade d’interrogations :
« Les nationaux-socialistes, Hitler, n’ont-ils pas commis un acte ‘asiatique’ peut-être uniquement parce qu’ils se considéraient eux-mêmes, ainsi que leurs semblables, comme des victimes potentielles ou réelles d’un acte ‘asiatique’ ? ‘L’Archipel du Goulag’ n’était-il pas plus originel qu’Auschwitz ? Le ‘meurtre de classe’ des bolcheviks n’était-il pas le précurseur logique et factuel du ‘meurtre racial’ des nationaux-socialistes ? Les actions les plus secrètes d’Hitler ne s’expliquent-elles pas aussi par le fait qu’il n’avait pas oublié la ‘cage à rats’ ? Auschwitz ne trouvait-il pas peut-être, dans ses origines, sa source dans un passé qui refusait de disparaître ? »
Dans cette perspective, le nazisme — et plus généralement le fascisme — apparaît comme une réaction défensive face à la menace communiste, et les crimes de masse perpétrés en Russie auraient fourni à Hitler le modèle de ceux qu’il commettrait à son tour. Nolte déplace ainsi le « point de bascule » du « siècle des extrêmes », selon la formule de l’historien britannique Eric Hobsbawm, de l’Allemagne des années 1930-1940 vers la Russie bolchevique et le Goulag stalinien. Il appelle en conséquence à « tirer un trait final » (Schlußstrich) sur ce passé, en l’arrachant à son statut d’exception morale pour le soumettre aux « règles les plus simples qui valent pour tout passé ».
Cet article, de nature polémiste, s’inscrit dans un ensemble plus large de travaux d’historiens conservateurs parus à la même période et déclinant le thème du peuple allemand « victime » du nazisme, face à l’avancée de l’Armée rouge à l’est et aux bombardements alliés. Ainsi, dans un livre paru en 1986 3, Andreas Hillgruber met sur le même plan la destruction des Juifs d’Europe et l’effondrement du front oriental, qui s’est accompagné de l’expulsion des Allemands des territoires de l’Est. Dans un autre article paru le 25 avril 1986 dans la FAZ, Michael Stürmer, conseiller du chancelier Helmut Kohl, déplore que « dans un pays sans mémoire, tout est possible » et plaide pour la restauration d’une identité nationale positive 4. En juillet, toujours dans la FAZ, Klaus Hildebrand prendra explicitement la défense des thèses de Nolte au nom d’une histoire comparée des totalitarismes 5.
La réponse de Jürgen Habermas
C’est dans l’hebdomadaire de centre gauche Die Zeit, le 11 juillet 1986, que Jürgen Habermas publie sa réponse, « Eine Art Schadensabwicklung » (« Une forme de gestion des sinistres »), mettant au jour les compromissions qui sous-tendent l’approche d’Ernst Nolte et de ceux qui, comme lui, s’étaient donné pour mission de reconstruire un récit national commun et consensuel.
Habermas, souvent considéré lui-même comme l’un des grands penseurs de la refondation de l’Allemagne d’après 1945, dénonce dans son article les problèmes que posent à la fois la méthode et le vocabulaire de ses adversaires. Chez Michael Stürmer, il pointe le sacrifice de l’honnêteté intellectuelle et de la rigueur scientifique sur l’autel d’une nécessité politique supposée : celle de reforger une identité collective. Stürmer assume d’ailleurs cette « fonction de pourvoyeur de sens » (Sinnstiftung) lorsqu’il écrit que « dans un pays sans histoire, c’est celui qui remplit la mémoire, façonne les concepts et interprète le passé qui gagne l’avenir ».
Analysant ensuite les propositions méthodologiques d’Andreas Hillgruber, Habermas met au jour les tendances révisionnistes de ce dernier, qui propose d’adopter le « point de vue des Allemands » par opposition à celui des vainqueurs. Hillgruber refuse certes d’adopter directement la perspective hitlérienne, au nom d’un social-darwinisme non pertinent, ainsi que celle des libérateurs, dont seules les victimes des camps pourraient rendre compte ; mais il s’abstient curieusement d’envisager celle, pourtant la plus évidente, d’un historien écrivant quatre décennies après les faits. Habermas y voit un choix lourd de sens : « On se demande, perplexe, pourquoi l’historien de 1986 ne tenterait pas une rétrospective à quarante ans de distance, en adoptant donc sa propre perspective, dont il ne peut de toute façon se défaire. »
Le titre même de l’ouvrage trahit ce parti pris : juxtaposer la simple « fin » (Ende) des Juifs d’Europe et l’« écrasement » (Zerschlagung) — terme autrement chargé symboliquement — du Reich allemand revient déjà à hiérarchiser implicitement les deux catastrophes.
Mais c’est à Ernst Nolte que Habermas réserve ses attaques les plus virulentes. Relevant ce qui, dans ses textes, trahit son orientation politique et morale, il met en lumière le caractère fallacieux de la démarche. Avec un humour acide, il note que Nolte déplore que l’histoire du IIIe Reich ait été « écrite essentiellement par les vainqueurs et transformée en un mythe négatif », pour illustrer son propos par une expérience de pensée d’un goût douteux : « Nolte nous invite à imaginer l’image qu’aurait donnée d’Israël une OLP victorieuse après l’anéantissement complet de l’État hébreu : ‘Alors, pendant des décennies et peut-être des siècles, personne n’oserait plus rapporter les origines émouvantes du sionisme à l’esprit de résistance contre l’antisémitisme européen’. »
Au-delà des choix d’exemples ou de mots « peu appétissants » (unappetitlich), Habermas s’attaque au cœur même de l’argument noltien, à savoir l’entreprise d’« historicisation » de la Shoah. La comparaison avec d’autres épisodes de violence de masse, louable dans son principe, atteint ici une limite : on ne peut, comme le fait Nolte, réduire la singularité de la Shoah à sa seule dimension technique, en affirmant, selon la formule reproduite par Habermas, que « tout ce que les nationaux-socialistes ont fait par la suite, à la seule exception du procédé technique du gazage, avait déjà été décrit dans une abondante littérature des années 1920 ». Il est tout aussi inacceptable, pour Habermas, de « justifier » (berechtigen) le traitement infligé aux Juifs allemands par la prétendue « déclaration de guerre » de Chaïm Weizmann au Congrès juif mondial de septembre 1939, argument que Nolte avait déjà servi, rappelle Habermas, à Saul Friedländer lors d’un dîner. Selon cette logique, la « soi-disant destruction des Juifs sous le IIIe Reich n’aurait été qu’une réaction ou une copie déformée, et non un événement originel ».
Ainsi, conclut Habermas, Nolte « fait d’une pierre deux coups : les crimes nazis perdent leur singularité dès lors qu’on les rend au moins compréhensibles comme une réponse aux menaces d’extermination bolcheviques (qui perdureraient aujourd’hui). Auschwitz se réduit alors au format d’une innovation technique et s’explique par la menace ‘asiatique’ d’un ennemi qui se tient toujours à nos portes ».
Habermas, parfois surnommé le « précepteur de l’Allemagne », a immédiatement décelé dans les mots, les exemples et la méthode de Nolte le potentiel toxique pour la société ouest-allemande d’un règlement trop rapide et « pour solde de tout compte » de la mémoire des crimes nazis. Sa réponse, cinglante, se conclut par un plaidoyer pour ce qu’il nomme un patriotisme constitutionnel (Verfassungspatriotismus) : « Le seul patriotisme qui ne nous éloigne pas de l’Occident est un patriotisme constitutionnel. Un attachement aux principes universalistes de la Constitution, ancré dans les convictions, n’a malheureusement pu se former dans la nation culturelle des Allemands qu’après — et grâce à — Auschwitz. »
Cet article contribua largement à contrebalancer le discours conservateur de « réconciliation » des Allemands avec leur mémoire, et à reléguer à l’extrême droite du débat politique et historiographique la méthode et les objectifs des historiens qui en portaient le projet.
Une prolongation inattendue de l’autre côté du Rhin
Les questions posées de manière provocatrice par Ernst Nolte ont reçu un accueil relativement discret en dehors de l‘Allemagne, notamment en France, où les tentatives de dilution de la culpabilité allemande trouvaient peu d‘écho. Pourtant, c‘est bien un historien français de renommée internationale, François Furet, connu pour ses travaux sur la Révolution française, qui a porté hors d’Allemagne et entretenu le débat avec Ernst Nolte au cours des années 1990.
À cette époque, le Historikerstreit avait contribué à reléguer l’historien berlinois dans les marges les plus conservatrices de l’historiographie allemande. L’intérêt que lui porte François Furet, ancien membre du Parti communiste français devenu l’une des figures intellectuelles clefs de l’après-guerre constitue une occasion pour Nolte de défendre ses thèses au-delà des cercles germaniques, où elles sont alors largement déconsidérées.
François Furet, dont l’apport sur la Révolution française réside notamment dans l’« historicisation » qu’il en propose et dans sa mise en perspective sur le temps long, perçoit des affinités entre sa propre démarche et celle de Nolte sur le fascisme. De plus, il est alors sur le point de publier Le Passé d’une illusion (1995), vaste essai sur le communisme au XXᵉ siècle dans lequel il convoque la théorie du totalitarisme et cite explicitement les travaux de son homologue allemand.
Pour autant, si leurs échanges sont restés courtois et si Furet a reconnu certains mérites à l’approche de Nolte, l’historien français n’a jamais repris à son compte les thèses révisionnistes de son interlocuteur. Dans leur correspondance publiée par la revue italienne Liberal, il refuse notamment la fameuse thèse du « lien causal » entre le Goulag et Auschwitz, rappelant que ces deux phénomènes ne se trouvent pas dans une « relation de cause à effet ». Il n’en demeure pas moins à l’origine d’une réception élargie de Nolte en France, qui conduisit ce dernier à intervenir périodiquement dans des conférences et dans les médias français jusqu’à sa mort en 2016.
Une nouvelle querelle des historiens ?
Aujourd’hui, la controverse allemande sur la mémoire de la Shoah, à défaut d’avoir trouvé une réponse définitive — ce que Jürgen Habermas, malgré sa force polémique, souhaitait précisément éviter au profit d’un débat pluriel et ouvert —, a perdu de son acuité. La chute du Mur a relégué à l’arrière-plan une polémique qui reposait en grande partie sur la polarité entre conservatisme allemand et communisme.
Néanmoins, dans un rebond inattendu, on a vu émerger au début des années 2020 ce que certains ont qualifié de « Querelle des historiens 2.0 ».
Cette résurgence s’est d’abord faite sous l’impulsion d’un article du chercheur australien Dirk Moses, critiquant le « catéchisme allemand » sur la Shoah — formule récusée par Habermas — qui empêcherait, selon lui, de penser d’autres épisodes historiques similaires, notamment dans le cadre colonial.
La controverse a rencontré le grand public lorsque la mémoire des crimes perpétrés par les Allemands et les autres puissances occidentales en Afrique a été mise sur le devant de la scène à l’occasion de la création du Humboldt Forum à Berlin. Ce musée, érigé au cœur de la capitale prussienne sur l’emplacement de l’ancien Palast der Republik est-allemand, accueille depuis 2020 les collections ethnologiques de la fondation muséale berlinoise.
La question de la possession et de l’exposition de ces 500 000 œuvres présentées dans le palais des Hohenzollern reconstruit quasiment à l’identique, a suscité un large débat sur la mémoire allemande et, plus largement, occidentale. Si celle-ci n’a pas la dimension de « mythe négatif » évoquée par Ernst Nolte au sujet du nazisme, elle entretient pourtant des points de contact avec la controverse des années 1980. Dans les deux cas, la question centrale est celle de la possibilité de construire un récit commun, là où l’irréparable a eu lieu.
Il faut d’ailleurs noter que la « première » Querelle des historiens s’était elle aussi déployée sur fond de projet muséal : le Deutsches Historisches Museum, voulu par Helmut Kohl et ouvert en 1987. Une autre controverse muséale avait aussi éclaté en 1995 avec l’exposition itinérante de l’Institut für Sozialwissenschaften de Hambourg, intitulée « Guerre d’extermination : les crimes de la Wehrmacht de 1941 à 1944 », qui remettait profondément en cause le mythe d’une armée régulière allemande aux mains propres, par opposition à la SS, qui aurait seule commis les crimes.
Comme l’a relevé l’historien Stephan Malinowski, les termes de la discussion ont profondément évolué depuis les années 1980, encore dominées par l’affrontement Est-Ouest. Dans cette nouvelle controverse, ce sont désormais les conservateurs qui défendent le caractère unique de la Shoah, tandis que les historiens et mouvements de gauche n’hésitent plus à tirer des parallèles entre les crimes nazis et ceux perpétrés dans le cadre de la colonisation. Dans une Allemagne plus ouverte au monde, qui se vit comme une société démocratique et une puissance vertueuse sur la scène internationale, l’existence d’un passé de conquêtes et d’atrocités, en particulier le génocide des Herero et des Nama, reste à bien des égards « un passé qui ne veut pas passer ».
La querelle et l’ascension de l’AfD
La mémoire de la Shoah et des atrocités du régime nazi a longtemps servi de garde-fou dans les démocraties occidentales, cantonnant les partis ultra-conservateurs à des rôles de second plan et empêchant de fait l’extrême droite d’accéder au pouvoir. Désormais, un parti comme l’Alternative für Deutschland (AfD) multiplie dans sa communication et sa doctrine les allusions assumées à l’héritage national-socialiste, sans que cela ne freine sa progression dans les sondages et à chaque scrutin ou presque. La co-dirigeante du parti, Alice Weidel, a ainsi popularisé le slogan « Alice für Deutschland », jeu de mots qui évoque sans ambiguïté le « Alles für Deutschland » (« Tout pour l’Allemagne ») gravé sur les poignards des SA et dont l’usage public est passible de poursuites en Allemagne, ce pourquoi Björn Höcke, chef de file de l’AfD en Thuringe, a été condamné à deux reprises en 2024 6. Ce dernier a par ailleurs qualifié le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, au cœur de Berlin, de « monument de la honte » (Denkmal der Schande) 7. En février 2025, Weidel est allée jusqu’à soutenir, lors d’un entretien diffusé sur X avec Elon Musk, qu’Hitler aurait été « un communiste » 8 — affirmation aussitôt démentie par son propre mentor Alexander Gauland, mais dont la généalogie noltienne paraît évidente.
Cofondateur de l’AfD, ancien porte-parole du parti et député au Bundestag, Gauland s’est fait, lui aussi, le spécialiste de telles provocations. Lors d’un congrès des jeunes du parti à Seebach en juin 2018, il déclarait : « Hitler et les nazis ne sont qu’une fiente d’oiseau (Vogelschiss) dans plus de mille ans d’histoire allemande glorieuse », ajoutant qu’« il faut reconnaître notre responsabilité pour ces douze années, mais nous avons une histoire glorieuse, et elle, mes chers amis, a duré bien plus longtemps que ces douze maudites années » 9. Quelques mois plus tôt, il revendiquait « le droit d’être à nouveau fier des prouesses des soldats allemands lors des deux guerres mondiales » et affirmait que la période nazie « ne concerne plus notre identité » 10. À travers ces provocations répétées, ressurgit l’idée selon laquelle la relativisation du passé criminel de l’Allemagne serait un passage obligé pour reconstruire un récit commun, et avec lui une fierté nationale considérée comme bafouée par les partis actuellement au pouvoir 11.
Photo Alice Weidel : https://www.sipa.com/item/fr/1/79893149
Dans un autre registre, des parallèles ont été établis, depuis les attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, entre la Shoah et la guerre menée par l’État israélien dans la bande de Gaza. Ces comparaisons sont généralement portées de manière indirecte à travers la qualification de « génocide », et son renvoi à la Shoah. C’est d’ailleurs ce qui a longtemps incité le politicien progressiste Bernie Sanders à la prudence, refusant jusqu’en septembre 2025, contre l’avis de sa base, d’utiliser le terme de génocide pour dénoncer les actions d’Israël à Gaza. Certains en revanche, à l’instar de Lula le 19 février 2024 à Addis-Abeba, n’ont pas hésité à comparer Israël à l’Allemagne nazie, et le sort des Palestiniens à celui des Juifs pendant la Shoah 12. Ce faisant, ils posent à nouveau la question, dans un contexte très éloigné de celui dans lequel elle a été débattue par Habermas et Nolte, du caractère unique (Einzigartigkeit) de la Shoah et de la légitimité des comparaisons entre épisodes de violence de masse.
Dans chacun de ces cas, les clefs de lecture fournies par Jürgen Habermas lors de la Querelle des historiens, permettent de penser le monde de manière critique et ouverte, même face aux situations les plus clivantes. La démarche et la vigilance du « précepteur de l’Allemagne » face aux utilisations politiques de l’histoire, et en particulier de la mémoire de la Shoah, restent plus que jamais pertinentes pour garder à distance, sans l’effacer, la charge traumatique générée par l’évocation des crimes passés.
Habermas face aux Lumières sombres
Loin des débats historiographiques allemands, une nouvelle façon de penser s’est développée au cours des années 1990 en Californie, qui allait bientôt entrer en collision frontale avec les propositions de Jürgen Habermas pour penser une société authentiquement démocratique. Autour de personnalités marquantes, parfois liées à l’Allemagne comme Peter Thiel ou Alex Karp, une nouvelle « techno-philosophie » est venue confronter directement l’optimisme habermassien aux réalités d’un monde en phase de brutalisation accélérée.
Alex Karp, qui a soutenu en 2002 à l’université Goethe de Francfort une thèse intitulée Aggression in der Lebenswelt (« L’Agression dans le monde de la vie ») 13, est sans doute celui qui s’est le plus explicitement émancipé des concepts développés par Habermas — agir communicationnel, espace public, éthique de la discussion. Il a lui-même raconté, dans un texte de souvenirs publié par Politico quelques jours après la mort du philosophe en mars 2025 et la publication dans ces pages du premier entretien avec sa directrice de thèse, son rejet par celui-ci 14.
Arrivé à Francfort en 1992, jeune diplômé de Stanford de 24 ans, Karp espérait devenir universitaire. Après plusieurs années passées dans le colloque de Habermas à l’Institut für Sozialforschung, il soumet une quarantaine de pages de sa thèse — une critique du sociologue Talcott Parsons centrée sur le rôle de l’agression dans l’intégration sociale. La réponse de Habermas est sans appel : « Vous ne pouvez tout simplement pas rivaliser avec les critiques littéraires et théoriciens qui ont récemment écrit sur ce sujet ». Karp confiera que ce refus « fut un choc total et une blessure ». Il achèvera finalement sa thèse sous la direction de la sociologue Karola Brede, en travaillant notamment, à la suite d’Adorno, sur la notion d’« antisémitisme secondaire » — résumée par la formule attribuée au psychiatre israélien Zvi Rix selon laquelle « les Allemands ne pardonneront jamais Auschwitz aux Juifs. ».
Loin de voir dans le débat public informé un processus vertueux capable d’accoucher de solutions à partir de positions opposées, Karp, prenant le parfait contrepied de Habermas, choisit d’assumer l’irréductibilité des divergences d’intérêts entre individus et nations. Ses années à Francfort, dira-t-il, l’auront convaincu que l’élite intellectuelle européenne avait été paralysée par l’analyse, brillante dans la critique mais incapable de bâtir.
La création de Palantir aux côtés de Peter Thiel en 2003 est en quelque sorte l’aboutissement, dans le monde réel, de cette vision confrontationnelle du champ politique. Le dialogue n’y est plus conçu comme la voie vers le consensus, mais comme un sursis face à un conflit jugé inévitable. Dans cette perspective, autant être le mieux informé et équipé, et c’est précisément ce que Palantir propose à ses clients, au premier rang desquels les armées israélienne et américaine.
Une autre attaque vise la matrice morale héritée de l’après-guerre, celle de Peter Thiel, qui fut à Stanford l’élève du philosophe français René Girard, qui retourne contre elle l’analyse girardienne du « mécanisme du bouc émissaire ». Dans un entretien de 2024 sur la chaîne TRIGGERnometry, il affirme que ce qu’il appelle le wokisme serait « une intensification extrême » du christianisme : « Le christianisme, la principale religion du monde occidental, prend toujours le parti de la victime. Et il y a là une sorte de déformation ou d’intensification. Vous devriez peut-être penser le wokisme comme un ultra-christianisme ou un hyper-christianisme. Sauf qu’il n’y a plus de pardon : on garde le péché originel, on garde toutes ces mauvaises choses survenues dans le passé, le passé est terrible, et on ne peut jamais le surmonter. » 15 Cette critique de la « culture de la victime » — et, dans son prolongement, de la « culture de la honte » allemande forgée après 1945, dont Habermas est l’un des principaux artisans intellectuels — fonde la disqualification, selon Thiel et Karp, du consensus démocratique tel qu’il s’est reconstruit en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
Dans un autre registre, le rachat de Twitter par Elon Musk en 2022 a constitué l’illustration parfaite du défi que posent les réseaux sociaux au cadre conceptuel habermassien et plus précisément au passé qui ne passe pas. Dans l’esprit de Habermas, le débat public se déroule dans un cadre démocratique classique, hérité du XVIIIe siècle, où il accouche de lois répondant aux besoins d’une société exprimés par le consensus. Or une partie centrale des échanges politiques a désormais lieu sur X, loin des instances de régulation démocratique, et son influence sur le champ politique réel est sans commune mesure avec son audience effective. Cette problématique est aujourd’hui largement à la main d’entrepreneurs engagés, au nom du libertarianisme, dans une destruction assumée de toute modération — et qui ne craignent pas la proximité des « hommes forts ».
Démontrant s’il en était besoin l’absence de neutralité de l’espace public créé par les réseaux sociaux, Elon Musk n’hésite d’ailleurs pas à soutenir sur sa plateforme le parti qui conteste frontalement le consensus démocratique reconstruit après 1945 en Allemagne. À la veille des élections législatives allemandes de février 2025, Elon Musk a ainsi multiplié les prises de position en faveur de l’Alternative für Deutschland, qualifiant le parti d’extrême droite de seule force capable de « sauver l’Allemagne ». Le milliardaire d’origine sud-africaine est allé jusqu’à organiser un entretien en direct d’une heure sur X avec sa co-dirigeante Alice Weidel, puis à intervenir en visioconférence lors d’un meeting du parti à Halle, où il avait déclaré aux militants que la « culpabilité du passé » avait été instrumentalisée trop longtemps et qu’il y avait « trop d’accent mis sur la culpabilité du passé, et nous devons dépasser cela ».
Quelques jours plus tard, à la conférence de Munich sur la sécurité, le vice-président américain J. D. Vance prolongeait ce soutien en s’en prenant explicitement au cordon sanitaire (Brandmauer) érigé par les partis traditionnels allemands autour de l’AfD, et en rencontrant Alice Weidel, un geste sans précédent de la part d’un haut représentant américain. Cette pression externe dénoncée par des mots particulièrement durs par le chancelier Merz la veille de son élection, illustre ainsi la convergence entre les géants de la tech et la nouvelle droite américaine pour légitimer, au cœur même du débat public européen, des forces politiques qu’une mémoire structurée par l’héritage habermassien tenait jusqu’ici à distance.
Face à la disruption du cadre institutionnel provoquée par l’infrastructure numérique du débat public, peut-on espérer, avec Habermas, que le « patriotisme constitutionnel » et la construction européenne continuent d’apporter des réponses ?
La puissance normative de l’Union pourrait constituer un contrepoids salvateur aux dangers qui pèsent sur la démocratie occidentale. Mais sa capacité à prévaloir dépendra de la possibilité de consolider un consensus citoyen, et donc une force politique suffisante pour imposer des choix de société en opposition frontale avec les intérêts des élites technologiques américaines. Or selon Habermas, ce consensus démocratique ne peut être obtenu que par un débat direct entre citoyens, débat qui se déroule désormais en grande partie sur des réseaux sociaux contrôlés par des entreprises américaines ou chinoises.
En l’absence du « précepteur de l’Allemagne », disparu en mars 2025, et face à une crise de la « politische Mitte (politique du centre) », c’est à une nouvelle génération, plus exposée et mieux informée des risques que comportent ces nouvelles technologies, qu’il revient de préserver l’essentiel pour à nouveau éviter le pire.
Sources
- Ernst Nolte, « Vergangenheit, die nicht vergehen will. Eine Rede, die geschrieben, aber nicht gehalten werden konnte », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 6 juin 1986.
- Ernst Nolte, Der Faschismus in seiner Epoche. Die Action française – Der italienische Faschismus – Der Nationalsozialismus, Munich, R. Piper & Co. Verlag, 1963. Traduction française par Paul Stéphano : Le Fascisme dans son époque, Paris, Julliard, 1970.
- Andreas Hillgruber, Zweierlei Untergang. Die Zerschlagung des Deutschen Reiches und das Ende des europäischen Judentums, Berlin, Siedler (coll. « Corso bei Siedler »), 1986.
- Michael Stürmer, « Geschichte in geschichtslosem Land », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 25 avril 1986.
- Klaus Hildebrand, « Das Zeitalter der Tyrannen. Geschichte und Politik : Die Verwalter der Aufklärung, das Risiko der Wissenschaft und die Geborgenheit der Weltanschauung », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 31 juillet 1986.
- La justice allemande a condamné, en mai 2024, Björn Höcke à une amende de 13 000 euros pour avoir utilisé le slogan national-socialiste « Alles für Deutschland » (« Tout pour l’Allemagne ») lors d’un meeting électoral à Mersebourg, en Saxe-Anhalt, en 2021. Une deuxième amende lui a été infligée en juillet 2024 pour avoir, en décembre 2023, lors d’un meeting de l’AfD à Gera, en Thuringe, également lancé « Tout pour », puis incité le public à compléter en criant « l’Allemagne », soit une reprise de ce même slogan.
- En janvier 2017, Björn Höcke a qualifié le Mémorial de la Shoah à Berlin de « monument de la honte », lors d’un discours à Dresde, en Saxe. Son exclusion du parti a même été envisagée en raison de la polémique suscitée par ses propos.
- « Hitler était un socialiste, un communiste », a avancé Alice Weidel lors de cet échange en direct avec Elon Musk sur X en janvier 2025.
- Discours du 2 juin 2018 d’Alexander Gauland.
- « Si les Français ont le droit d’être fiers de Napoléon et les Anglais de Churchill, il n’y a pas de raison que nous ne puissions pas être fiers des performances des soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale », disait-il encore le 14 septembre 2017.
- Cette continuité prend parfois une dimension généalogique, cette fois-ci à la lettre. La vice-présidente du groupe AfD au Bundestag, Beatrix von Storch, est l’arrière-petite-fille du comte Lutz Schwerin von Krosigk, ministre des Finances du Reich sans discontinuité de 1932 à 1945 — donc l’homme qui, à ce titre, finança les camps de concentration puis d’extermination et l’ensemble de la machine génocidaire — et brièvement dernier chancelier du IIIe Reich après les suicides de Hitler et de Goebbels. Condamné à dix ans de prison lors du procès de la Wilhelmstraße en 1949, il fut libéré dès 1951 à la faveur d’une loi d’amnistie. Sa descendante, qui n’a jamais publiquement pris ses distances avec cet aïeul, illustre la manière dont l’AfD assume une généalogie politique remontant aux conservateurs nationalistes qui ouvrirent la voie au régime nazi en 1933.
- « Ce qui se passe dans la bande de Gaza n’est pas une guerre, c’est un génocide », a déclaré Lula da Silva, président du Brésil, lors d’un sommet de l’Union africaine à Addis Abeba, en Ethiopie, le 18 février 2024.
- Alexander Karp, Aggression in der Lebenswelt : Die Erweiterung des Parsonsschen Konzepts der Aggression durch die Beschreibung des Zusammenhangs von Jargon, Aggression und Kultur, 2002. Traduction française : « L’agression dans le monde de la vie : l’élargissement du concept d’agression de Parsons à travers la description du lien entre jargon, agression et culture ».
- Alex Karp, « My Time with Jürgen Habermas, Europe’s ‘Last Intellectual’ », Politico, 20 mars 2026.
- « Peter Thiel : The Real Risk is Totalitarian World Government », Triggernometry, 2024.