Ce soir, nous organisons un dialogue autour du 18 juin, entre 17h30 et 18h30 entre Antonin Baudry et Julian Jackson, dans le cadre du colloque scientifique inaugural de notre nouvel Institut géopolitique à l’École normale supérieure. Il reste encore quelques places pour assister à cette rencontre exceptionnelle : inscrivez-vous ici
Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle était un presque inconnu. Quelques mois plus tard, un condamné à mort – déchu de sa nationalité. Trente ans plus tard, il quittait le pouvoir, après un référendum perdu. Comment un homme qui a suscité tant de haine, de mépris et de divisions est-il devenu la dernière figure véritablement consensuelle de la vie politique française ?
Il n’est pas très surprenant que tant de gens se revendiquent de de Gaulle. C’est le plus grand dirigeant français du XXe siècle, voire de tous les temps. En période de crise, il est naturel de se raccrocher à des héros authentiques comme lui.
Ne s’agit-il pas d’une forme de nostalgie ?
Bien sûr que si. Mais la nostalgie est souvent creuse. Au Royaume-Uni, nous sommes encore obsédés par Churchill. Margaret Thatcher était obsédée par Churchill, comme l’est Nigel Farage aujourd’hui. Mais cela n’a eu que peu d’influence concrète sur leur conduite politique.
En s’accrochant à l’idée de de Gaulle, on s’accroche en réalité à une grandeur passée, à une époque, les Trente Glorieuses, où la France était prospère. Dans l’esprit des Français, de Gaulle, c’est bien sûr la Résistance, mais c’est aussi, par amalgame, beaucoup d’autres choses et même d’autres gens : le Concorde, Brigitte Bardot, les centrales nucléaires, les premières vacances populaires sur la Côte d’Azur. C’est une époque qui se trouve idéalisée et résumée en une seule personne.
Cette unanimité est d’autant plus surprenante que le rapport de de Gaulle à la République était complexe. Était-il vraiment républicain ?
Tout dépend de ce qu’on entend par « républicain ». Pour quelqu’un comme Pierre Mendès-France, qui était républicain dans l’âme, de Gaulle ne l’était pas. C’est encore ce que lui reprochait une grande partie de la classe politique au moment du référendum de 1962. De Gaulle est devenu républicain, à sa manière, durant la Seconde Guerre mondiale. Mais il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une conversion. Il a simplement accepté une réalité.
Il ne faut jamais oublier l’importance du poids des circonstances et de leur analyse chez de Gaulle. Dès ses premiers écrits, il insiste sur l’importance de s’adapter aux circonstances. C’est la raison pour laquelle je me méfie de la volonté de transposer des idées gaullistes ou gaulliennes à l’actualité, car celle-ci n’est pas celle qu’il a connue. De Gaulle était prêt à s’adapter à tout point de vue, et il est donc difficile de prédire ce qu’il aurait fait dans d’autres circonstances.
Était-ce donc un républicain de raison plus que de cœur ?
Ce qui comptait pour de Gaulle, c’était l’État, un État puissant, efficace et garant d’une France forte. La question du régime était contingente. Il acceptait la Révolution française considérant qu’on ne pouvait pas revenir en arrière, mais il cherchait à concilier la tradition d’Ancien Régime avec un exécutif fort, et la tradition révolutionnaire, avec un régime d’assemblée.
Dans La France et son armée (1939), ouvrage du De Gaulle d’avant ce qu’on pourrait appeler sa « mue républicaine », qui s’opère durant la guerre, il rend déjà hommage aux armées révolutionnaires, car elles ont servi la France. En ce sens, même s’il a lu Maurras, de Gaulle n’a jamais été un maurrassien.
Quel était son rapport à la construction européenne ? Les ruptures transatlantiques spectaculairement mises en scène par Donald Trump rendent-elles son analyse actuelle ?
De Gaulle n’a pas réussi dans sa politique européenne. Il voulait que l’Europe devienne un acteur indépendant dans un monde de blocs. Il avait l’idée de créer une politique de défense européenne, mais était opposé à la vision fédéraliste de Monnet. Il n’est pas parvenu à créer la politique autonome européenne, indépendante des États-Unis, qu’il souhaitait. Cela est notamment dû au fait que les Allemands se méfiaient de la France et ne souhaitaient pas rompre avec les États-Unis. Certaines choses sont en train de changer bien sûr. Mais De Gaulle a découvert l’Europe tardivement — à la fin de la guerre — et y a vu surtout un moyen de décupler la puissance de la France. Quand il parle d’« Europe », De Gaulle pense en réalité à la France. Pour lui, l’Europe est une continuation de la France par d’autres moyens.
L’intérêt pour de Gaulle est étonnamment très fort au Royaume-Uni, où certains plaident en faveur d’un « anglo-gaullisme » face au risque d’une transformation de la « special relation » en vassalisation pure et simple… Comment expliquez-vous cette circulation étonnante ?
Il existe en effet une tradition de droite britannique qui se méfie des États-Unis. C’était notamment le cas d’Enoch Powell, aujourd’hui surtout connu pour ses positions anti-immigrationnistes, mais qui était également un grand admirateur de de Gaulle.
Mais la première fois que j’ai entendu parler d’« anglo-gaullisme », c’était dans la bouche d’un journaliste britannique de droite, Peter Hitchens, lors d’un entretien avec Nigel Farage sur GB News. Ce dernier, qui venait de lire ma biographie de de Gaulle, se définissait comme un « anglo-gaulliste ».
Le Brexit aura-t-il donc été « gaulliste » lui aussi ?
C’est dire jusqu’à quel point la circulation des idées peut être superficielle en politique. Par cette expression, il faisait référence à une certaine méfiance à l’égard des États-Unis, à une fierté nationaliste et à une méfiance envers l’Europe. Selon cette vision des choses, pour les Brexiters, le Brexit aurait donné raison à de Gaulle, qui aurait compris que les Britanniques n’étaient pas des Européens.
Votre biographie monumentale du général de Gaulle a servi d’inspiration à Antonin Baudry pour La Bataille de Gaulle. En l’écrivant, avez-vous pensé qu’il pourrait servir de matériel cinématographique ?
Lorsqu’on écrit une biographie historique, on ne s’attend pas à ce type de répercussions.
Le film d’Antonin Baudry n’est toutefois pas une adaptation cinématographique de mon livre, retraçant la vie de de Gaulle, de son enfance jusqu’à sa mort. Dès le début, il a décidé de ne pas faire un biopic, mais de se concentrer sur une période de sa vie, en l’occurrence, les années de la Seconde Guerre mondiale.
C’est une excellente idée, car cela évite les contraintes souvent fastidieuses du biopic, un genre que je n’apprécie guère, notamment parce qu’il oblige à montrer une personne à tous les âges de sa vie, au risque de survoler chacun des épisodes de celle-ci.
Comment avez-vous concilié votre travail d’historien avec celui qui consiste à conseiller l’écriture d’une histoire pour le cinéma ?
Antonin Baudry était, bien sûr, libre de faire ce qu’il voulait. Mais, étant très sérieux, il m’a consulté à de nombreuses reprises et m’a fait relire plusieurs versions du scénario.
Ce travail était compliqué pour moi. Au début, j’étais dans la posture de l’historien pédant qui pointe tous les écarts et oublis par rapport aux faits historiques : « Cela ne s’est pas passé exactement comme cela », « C’était plus compliqué que cela ». Puis, je pointais du doigt les « oublis » : « Pourquoi ne parlez-vous pas des événements de Syrie en 1941 ? »
J’ai vite compris que c’était absurde.
Antonin Baudry ne réalisait pas un documentaire, mais un film inspiré de l’histoire. Il ne pouvait pas tout dire, d’autant que les événements dont il parlait, qui me semblaient connus, ne l’étaient pas pour la plupart des spectateurs. Il faut nécessairement simplifier pour être compréhensible.
C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai trouvé les critiques adressées au film Les Rayons et les ombres excessives : Xavier Giannoli restitue fidèlement la trajectoire de Jean Luchaire comme celle d’un homme corrompu et vénal, et son film doit être jugé comme une œuvre de cinéma plutôt que comme un ouvrage d’histoire. J’ai donc trouvé un peu injustes les critiques de certains de mes collègues, que je respecte énormément, comme Laurent Joly ou Bénédicte Vergez-Chaignon. Il faut juger un film pour ce qu’il est : un film, pas un livre d’histoire.
Comment avez-vous fait pour rester fidèle à l’histoire de de Gaulle ?
Ce qui comptait pour moi comme pour Antonin Baudry, c’était d’être fidèle à une certaine idée de de Gaulle. Celle d’un homme un peu mystique, qui, bien qu’il ne disposait que de peu de moyens, était entré en scène persuadé de pouvoir rien moins que sauver la France !
Le film montre bien que le génie de de Gaulle avait un brin de folie, sans lequel il n’aurait pas accompli ce qu’il a accompli.
Pensez-vous que c’est vraiment durant la Seconde Guerre mondiale que le « génie de Gaulle » s’est révélé, ou pensez-vous qu’un autre moment aurait pu être choisi ?
Montrer les années 1930 n’aurait pas eu grand intérêt : à cette époque, de Gaulle est davantage un témoin et un penseur qu’un acteur des bouleversements mondiaux. Quant à la période durant laquelle de Gaulle préside la Ve République, elle est intéressante, mais moins dramatique, malgré la guerre d’Algérie. On pourrait sans doute faire un film sur de Gaulle en 1968. Le problème c’est qu’il ne fait en fait pas grand-chose : il est prisonnier de l’Élysée.
Antonin Baudry a donc eu raison de se focaliser sur la période 1940-1944, tout simplement parce que de Gaulle compte par ce qu’il a fait durant la Seconde Guerre mondiale. Tout ce qu’il a fait ensuite, à commencer par son retour au pouvoir en 1958, n’était possible que parce qu’il était déjà de Gaulle.
Si on veut montrer l’essence de de Gaulle, le moment où il se révèle à lui-même et aux Français, où lui-même et l’histoire construisent son personnage, il faut se concentrer sur ce moment de sa vie.
La vraie question n’était donc pas tant quand situer le film, mais quand le terminer.
Fallait-il aller au-delà de la Libération ?
Antonin Baudry a longtemps caressé l’idée de terminer son film sur des images où l’on verrait pour la première fois de Gaulle en civil, afin de montrer qu’après 1945, on a affaire à un autre de Gaulle…
Antonin Baudry a comparé dans nos pages de Gaulle à Don Quichotte, en assumant l’importance de faire entrer dans l’histoire une figure parfaitement romanesque. L’historien que vous êtes a-t-il bien toléré cette incursion ?
De Gaulle lui-même s’était comparé à Don Quichotte de manière un peu oblique dans le dialogue qu’il avait eu à la fin de sa vie avec Malraux à Colombey les Deux Églises, que ce dernier a publié sous le titre Les chênes qu’on abat (1971).
De Gaulle s’y interrogeait en ces termes : « Pourquoi les Espagnols ne m’aimeraient-ils pas ? Ils aiment Don Quichotte ! » Le parallèle entre Don Quichotte et de Gaulle était également fréquent dans les caricatures internationales de de Gaulle auxquelles j’ai récemment consacré un ouvrage avec Alya Aglan 1. C’est donc un parallèle ancien qui a souvent servi à tourner de Gaulle en dérision, à le présenter comme un fou. Ce qui est nouveau, c’est que dans l’esprit d’Antonin Baudry, il ne s’agit pas de se moquer de de Gaulle. Il admire le côté fantasque et courageux du personnage.
Mais cette folie de de Gaulle était-elle bien réelle ?
Beaucoup des premiers compagnons de la France libre ont parlé de la folie de de Gaulle. C’était pour eux une manière de dire qu’il n’était pas un homme comme les autres. On retrouve cette idée chez l’un des premiers Français libres, Diego Brosset, qui, lorsqu’il voit de Gaulle pour la première fois, repère « cette graine d’inconscience, de folie ou de génie, sans laquelle on ne fait pas de grandes choses ».
De Gaulle savait jouer de cette impression de folie qui pouvait parfois se dégager de lui. Ses colères, aussi légendaires qu’homériques, étaient quelquefois jouées. Antonin Baudry le montre bien dans son film lorsqu’après un échange orageux entre de Gaulle et Churchill, au terme duquel le premier détruit une chaise, le général se montre d’une courtoisie exquise avec madame Churchill qui, rejoignant son mari, lui dit : « Quel homme charmant ! » Il y a un côté joueur chez de Gaulle.
Dans le même temps, et c’est l’une des choses les plus évidentes du film, de Gaulle a une lecture très fine du moment et des dynamiques, dès le début de la guerre.
De Gaulle est à la fois un romantique et un classique, Chateaubriand et Corneille.
Prenez le discours du 18 juin. C’est un acte de foi, presque de folie : comment ce sous-secrétaire fraîchement nommé général pouvait-il imaginer sortir seul la France de l’ornière dans laquelle elle se trouvait ?
Mais c’est aussi un acte profondément rationnel : de Gaulle donne des raisons très précises de garder espoir et de constater que la guerre n’est pas terminée. Il explique que c’est le début d’une guerre mondiale, que les ressources de l’Empire peuvent être mobilisées et que les États-Unis finiront par entrer en guerre.
De Gaulle est un pédagogue. Il explique toujours les raisons de ses actes. Il faut dire qu’il avait beaucoup réfléchi avant 1940 à la question de ce que signifie être un chef, notamment dans son ouvrage Le Fil de l’épée (1932).
En quoi consiste sa philosophie de l’autorité ?
Selon lui, les qualités d’un chef sont de concilier l’intuition bergsonienne et la rationalité. L’intuition sans la raison peut conduire à des catastrophes. La raison sans l’intuition conduit à l’impuissance.
Vous avez insisté sur l’unicité de sa place dans l’histoire de France. Pensez-vous qu’il puisse être comparé à une autre personnalité, ancienne ou contemporaine ?
Toujours dans Les chênes qu’on abat, Malraux pose à de Gaulle la question du personnage historique auquel il devrait être comparé. Plutôt que Napoléon, Churchill ou Jeanne d’Arc, de Gaulle s’écrie : « Au fond, vous savez, mon seul rival international, c’est Tintin ».
Pourquoi Tintin ?
C’était une manière ironique d’insister sur son rôle de chef d’une puissance moyenne, contraint, pour exister entre les géants américain et soviétique, de mener sa politique avec ruse et intelligence, à l’image de Tintin.
Mais sa réponse en dit long sur son esprit : « Nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands. » Et il poursuit : « On ne s’en aperçoit pas à cause de ma taille ! »