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Il y a plus de dix ans, j’ai organisé une rencontre avec un de mes contacts. Nous sommes installés dans un café discret, dans un quartier où l’on sait que personne ne nous reconnaîtra. Nous parlons quand même à voix basse, de sorte que personne ne puisse nous entendre.

La personne assise en face de moi n’était ni un activiste ni un repenti — simplement quelqu’un qui estime alors qu’en tant que militante, je devais être mise au courant de « ce que tout le monde sait dans la Silicon Valley ».

« Qu’est-ce que tout le monde sait  ? »

« Que les fortunes les plus impressionnantes de l’histoire de l’humanité reposent sur des produits et des modèles économiques délibérément conçus pour exploiter et nuire aux enfants. Que les ingénieurs, les dirigeants et les investisseurs en sont conscients depuis longtemps. Et que rien de fondamental ne va changer. »

« Ils savent probablement aussi, continuait cette personne, que les régulateurs, les parents, l’opinion publique — tous ces gens finiront par se retourner contre eux. »

Mais pas tout de suite. Pour l’instant, l’argent continuait à affluer, et cette certitude suffisait à écarter toute remise en question sérieuse.

Pour combien de temps encore ?

Cette personne a ensuite utilisé une expression qui m’est restée depuis en mémoire.

Les dirigeants de la Silicon Valley parlaient depuis longtemps, ouvertement et froidement, de la « génération perdue » qui servait à alimenter le développement économique de leurs entreprises.

Ce terme cynique — « génération perdue » — faisait référence aux centaines de millions d’enfants prisonniers d’un système conçu pour être addictif, que ses concepteurs savent toxique et qu’ils continuent pourtant à leur imposer, chaque jour.

À ce moment-là, je me suis dit : « Plutôt mourir. »

Cette conversation a été pour moi le point de départ d’une décennie d’engagement, avec un seul objectif : demander à la tech de rendre des comptes.

L’enfance n’est pas une évidence

Il y a cent cinquante ans, les sociétés industrielles ont amorcé un revirement juridique et social inouï qui nous paraît aujourd’hui évident : faire sortir les enfants des mines et des usines pour les faire asseoir sur les bancs des écoles. Dans nos pays, cela a marqué la fin du traitement des enfants comme agents économiques miniatures consommés par le marché du travail et le début d’une approche visant à les protéger et à les accompagner dans leur développement. Malgré les hypocrisies et les exclusions qui persistaient, une direction était prise.

Un consensus en faveur de l’enfance — comprise comme une période nécessitant une protection et des dispositions particulières, ainsi qu’une préparation progressive à la maturité et à l’autonomie — était né.

Cette évolution historique n’était pas isolée.

À travers les cultures et les époques, différents rites et institutions marquent le passage de la dépendance à la maturité. Leur contenu varie, mais leur prémisse commune est toujours la même : l’enfance n’est pas simplement une version réduite de l’âge adulte, mais une étape distincte de la vie avec des besoins, des vulnérabilités et des droits spécifiques.

Les dirigeants de la Silicon Valley parlaient depuis longtemps de la « génération perdue » qui servait à alimenter le développement économique de leurs entreprises.

Beeban Kidron

Le droit moderne énonce cette prémisse de manière claire plutôt que sentimentale. Informé par l’anthropologie et les sciences du développement, et après des compromis politiques acquis de haute lutte, il reconnaît que les enfants ont besoin non seulement d’être protégés de l’exploitation, de la violence et des préjudices évitables, mai aussi de bénéficier d’intimité, d’autonomie et des conditions nécessaires à leur épanouissement.

Pourtant, ce processus s’est cassé sous nos yeux — sans que nous ne réagissions.

En prétendant s’affranchir des lois issues des accords nationaux et internationaux, le secteur technologique a lentement suspendu — d’abord involontairement, puis délibérément pendant au moins deux décennies — les présupposés et les contraintes qui permettent aux enfants de s’épanouir.

Il ne s’agit pas ici d’un processus d’affaiblissement marginal ou de non-application, mais d’un système structurellement conçu qui a fait comme si les enfants étaient invisibles et leurs droits facultatifs — alors même que l’enfance demeure réalité biologique, psychologique et sociale.

Cette suspension a un caractère distributif.

Les avantages de l’expansion numérique rapide ont massivement profité aux adultes — actionnaires, dirigeants, annonceurs, acteurs politiques, et même parents en quête de confort —, tandis que les coûts ont été supportés de manière disproportionnée par les enfants.

Pourtant, la révolution invisible qui a conduit à la prise de contrôle de nos vies par quelques entreprises du numérique n’est pas à ranger dans le catalogue des dangers en ligne pour l’enfance. Il s’agit bien d’une forme d’injustice générationnelle structurelle : un transfert de risque, d’attention, d’intimité et d’intégrité du développement au détriment d’un groupe social qui ne dispose d’aucun capital électoral, de très peu d’espaces dans lesquels se défendre et rarement, voire jamais, de la possibilité de refuser réellement la marchandisation de sa vie au profit de certaines des entreprises les plus puissantes de l’histoire humaine.

Les fondements de la protection de l’enfance

L’enfance est le terme que nous utilisons pour désigner une transition : de la dépendance à l’autonomie, de l’immaturité à la maturité, du fait d’être pris en charge au fait de devenir capable de prendre soin de soi-même et des autres.

Le rythme varie d’un enfant à l’autre, mais l’existence de stades de développement ne fait pas débat.

Une société n’a pas besoin de prédictions parfaites pour chaque enfant afin de justifier des normes protectrices. Elle a besoin — de fait, elle dispose déjà — d’une solide compréhension de ce que l’on peut raisonnablement attendre d’un enfant à différents âges et, surtout, de ce que l’on ne peut pas attendre de lui.

C’est tout le sens du concept d’étapes du développement.

Un enfant âgé de trois à cinq ans apprend généralement que les autres perçoivent le monde différemment, mais il n’a pas encore la capacité d’évaluer l’information de manière critique.

Un enfant âgé de sept à neuf ans développe généralement une compréhension plus complexe du langage, du contexte, du ton et de l’intention, mais il peine encore avec l’abstraction et la manipulation, en particulier lorsque la communication est ambiguë ou stratégiquement orientée.

Un adolescent comprend la notion de risque et est très sensible à l’évaluation sociale, mais il est encore incapable, du point de vue du développement, d’anticiper les conséquences qui découlent du fait de courir un risque ou de l’éviter. La confusion et l’impulsivité du début de l’adolescence ne sont pas un défaut moral mais une caractéristique normale de la construction de l’identité.

On considère généralement que ce n’est qu’au cours de la vingtaine qu’une personne prend pleinement conscience des conséquences de ses actes.

Hors ligne, nous avons très bien intégré la logique de la capacité évolutive des enfants dans tous les domaines pertinents : les enfants ne peuvent pas signer de contrats ; la médecine pédiatrique exige une formation spécialisée ; l’éducation est systématiquement obligatoire ; nous restreignons l’accès des enfants à certains biens et environnements ; nous limitons aussi certains comportements des adultes envers les enfants — au motif qu’ils ne peuvent pas donner un consentement véritable, qu’il s’agisse de violence, de tabagisme ou de sexualité.

La sphère numérique a normalisé ce qui serait impensable ailleurs  : une surveillance commerciale massive et une optimisation commerciale incessante ciblant les enfants

Beeban Kidron

De mille façons, nous exigeons donc des adultes qu’ils supervisent, atténuent et conçoivent en anticipant la présence des enfants ou en adaptant leurs comportements et leurs attentes à leur immaturité. Nous l’exigeons partout sauf dans le monde numérique en ligne — qui constitue aujourd’hui sinon l’essentiel du moins une partie importante de nos existences.

Nick Negroponte, l’un des premiers pionniers d’Internet et fondateur du MIT Media Lab, imaginait un Internet qui « nous débarrasserait des gardiens, démocratiserait la société et traiterait tout le monde de manière égale ». Ce mantra d’un Internet « ouvert, libre et égalitaire » a été — et est toujours — largement célébré par les passionnés de technologie numérique. Pourtant, traiter tous les utilisateurs de manière égale signifie aussi traiter un enfant comme s’il était un adulte — ce qui va à l’encontre de siècles de sagesse populaire, de normes juridiques et culturelles dans quasiment tous les autres domaines.

Un enfant reste un enfant jusqu’à ce qu’il atteigne la maturité — et non jusqu’au moment où il prend en main un smartphone ou un appareil connecté.

Or l’environnement numérique exige des enfants qu’ils prennent en permanence des micro-décisions à forts enjeux : sur la divulgation d’informations, la confiance, le consentement, la persuasion, l’identité, l’influence commerciale, le risque. 

On les pousse à ajouter un « ami », à parler à un « inconnu recommandé », à continuer à jouer pour atteindre un nouveau « niveau », à accepter la « politique de confidentialité » — publier, envoyer ou cliquer — pour imiter des comportements ou recevoir du contenu qui dépasse largement leur compréhension.

Tout cela à un moment de la vie et à un stade de développement où ils sont le moins aptes à gérer ces exigences.

Si les enfants ne peuvent pas intégrer de manière significative les dangers futurs dans leur comportement présent avant le début de la vingtaine, au moment où le concept de conséquence s’installe pleinement, et si l’on peut prévoir qu’un enfant, en raison de la vulnérabilité liée à son âge, va de façon prévisible mal interpréter, faire preuve d’une confiance excessive, trop partager d’informations ou être incapable de se désengager, alors concevoir des systèmes qui exigent des enfants un jugement digne d’un adulte n’est ni neutre ni équitable.

C’est un échec dans la conception de services adaptés aux contraintes connues du développement. Un échec dangereux.

L’anomalie : comment l’écosystème numérique a normalisé l’impensable

Malgré les différences culturelles en matière de normes parentales, de concepts de vie privée, d’équilibre entre les droits des parents et ceux des enfants, ou de rôles économiques joués par les enfants, il existe un large consensus international sur certains principes fondamentaux.

En voici quelques-uns  :

Les enfants doivent être éduqués.

Ils doivent avoir accès à la nourriture, au logement et aux soins de santé.

Ils ne doivent pas être victimes de violence, y compris sexuelle.

Ils ne doivent pas être exploités à des fins commerciales.

Ils doivent être protégés contre les risques prévisibles et la discrimination.

La société dans son ensemble — et pas seulement les parents — a le devoir d’intervenir lorsque les droits des enfants sont menacés.

Ce consensus ne relève pas de la rhétorique. Il est codifié dans la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant (CIDE) — le traité ratifié par le plus grand nombre d’États dans l’histoire, mais pas par les États-Unis.

La CIDE définit les enfants comme titulaires de droits et exige que leurs droits soient réalisés en fonction de leurs « capacités évolutives ».

« Le monde numérique peut bien sûr être rendu compatible avec l’enfance. La question n’est pas de savoir si cela est possible, mais si nous allons continuer à tolérer une injustice générationnelle à laquelle un enfant ne peut s’opposer. » © Jan Woitas

Le principe clef qui structure l’architecture de la Convention n’est pas que les enfants sont fragiles, mais qu’ils sont en développement. Et que ce développement justifie à la fois une protection et une autonomie croissante à mesure que leurs capacités se développent.

Ce qui frappe, dès lors, ce n’est pas que les gouvernements et les entreprises aient parfois échoué à faire appliquer certaines règles mais que l’environnement numérique ait été autorisé à fonctionner comme un état d’exception : un espace dans lequel les protections établies pour l’enfance sont considérées comme évitables, inapplicables, impraticables ou négociables.

En pratique, la sphère numérique a normalisé ce qui serait impensable ailleurs  : une surveillance commerciale massive des enfants, une optimisation commerciale incessante ciblant les enfants, un accès sans restriction des adultes aux enfants et un encouragement donné aux enfants à entrer en contact avec des adultes inconnus, et une marchandisation de la formation de l’identité transformée en source de profits.

Si l’enfance fut une conquête de la gouvernance sociale moderne, l’environnement numérique est devenu un mécanisme permettant de la démanteler.

Au cœur de cet échec se trouve une mesure cruciale et pourtant d’une confondante simplicité : dans les espaces numériques, les enfants ont été transformés en adultes fonctionnels.

Plutôt que d’adapter les systèmes aux réalités connues du développement de l’enfance, les services numériques abolissent l’âge, les capacités et les responsabilités au profit de seuils purement formels d’accès et de consentement. Des systèmes conçus pour les adultes sont mis à la disposition des enfants via des contrôles d’âge peu efficaces et des conditions d’utilisation qui éludent les différences de développement en un seul clic. Il s’agit là d’un échec tant des services numériques que des gouvernements qui ont l’obligation de mettre en œuvre les droits des enfants, souvent en collaboration. Les services transforment les enfants de titulaires de droits protégés en porteurs de risques par défaut — censés gérer la confidentialité, la persuasion, la pression sociale et les conséquences à long terme dans des architectures explicitement conçues pour subjuguer le jugement des adultes. Pendant ce temps, les gouvernements, à quelques honorables exceptions près, échouent à agir contre les puissantes entreprises commerciales soutenues par les administrations américaines successives.

Il ne s’agit pas d’une négligence fortuite, mais d’un choix structurel qui permet l’extraction à grande échelle de valeur à partir de la vulnérabilité liée au développement, tout en déplaçant la responsabilité des institutions vers les enfants eux-mêmes.

Compromettre la possibilité même de l’enfance n’est pas innovant mais régressif  : un enfant ne peut pas être un enfant si les exigences du monde en ligne le contraignent à être un adulte. Le laxisme de la gouvernance numérique et l’abandon des principes défendus partout ailleurs produisent une fiction juridique et culturelle : un enfant de treize ans — et, dans la pratique, des enfants beaucoup plus jeunes — pourrait être traité comme un adulte en termes de capacité, de responsabilité et de prise de risque.

Une fois qualifiés d’« utilisateurs », les enfants se voient conférer la responsabilité de gérer les paramètres de confidentialité, de décrypter les dispositifs persuasifs, d’identifier les contenus à visée commerciale, de résister aux recommandations algorithmiques, de composer avec la coercition sociale et d’appréhender les conséquences à long terme.

Les enfants ont été transformés en adultes fonctionnels.

Beeban Kidron

Il ne s’agit pas seulement d’un décalage mais d’une véritable redistribution normative des responsabilités. Hors ligne, la responsabilité de sécuriser les environnements destinés aux enfants incombe principalement aux adultes, aux entreprises et aux institutions publiques. En ligne, cette responsabilité est transférée aux enfants eux-mêmes, sommés de se protéger eux-mêmes au sein de systèmes délibérément conçus pour contourner l’autoprotection.

Le modèle dit de « l’adulte fonctionnel » contribue également à altérer le langage des droits. Il érige les intérêts des adultes — liberté commerciale, croissance des produits, fluidité des processus d’inscription, exploitation de données, « innovation » — en principe supérieur, reléguant les droits des enfants à un statut subordonné, toute ne présentant cette hiérarchie comme un équilibre entre des libertés concurrentes. Or, les droits des enfants ne sont pas cosmétiques : ce sont les conditions fondamentales sans lesquelles l’enfance ne peut se dérouler harmonieusement.

Dans ce contexte, l’inaction n’est pas une forme de neutralité mais bien un choix de gouvernance.

Si les dernières années ont vu l’émergence de dispositifs de protection numérique centrés sur les enfants dans plusieurs juridictions, ces mesures sont arrivées trop tard et ne traitent que les aspects marginaux du problème. Elles maintiennent intacte la logique fondatrice de l’exceptionnalisme technologique, qui consiste à traiter les services numériques comme des entités échappant aux cadres réglementaires et moraux applicables aux autres sphères de la vie des enfants. Si les plateformes dominantes étaient traitées comme des produits de consommation, les principes établis en matière de sécurité des produits et de protection des consommateurs s’appliqueraient. Si les vidéos courtes et les contenus algorithmiques étaient assimilés à de la diffusion audiovisuelle, les normes établies de longue date régissant l’exposition, la responsabilité et la réparation s’appliqueraient.

Au lieu de cela, tout a été fait pour que l’environnement numérique soit considéré comme un espace de dérogation réglementaire, permettant le démantèlement systématique des obligations de protection des enfants au nom de la liberté commerciale. Car ce qui est présenté comme une libération s’avère, en pratique, la priorité accordée aux intérêts financiers au détriment des conditions sociales nécessaires à une enfance sûre et épanouie. C’est là le cœur structurel de l’injustice générationnelle : les acteurs économiques — avec leurs dirigeants, leurs actionnaires, leurs employés et leurs utilisateurs adultes — tirent directement profit et valeur de l’attention et des données des enfants. Les enfants en paient le prix, sous la forme d’une anxiété généralisée, d’une surexposition aux contenus sexuels ou violents, et d’un appauvrissement de leurs expériences physiques, affectives et relationnelles, expériences pourtant essentielles à la construction de la résilience et de l’autonomie individuelles.

L’architecture sociale contre les limites humaines : intention et responsabilité

Le modèle économique des entreprises numériques piège sciemment les enfants, monopolisant leur attention et leurs données, quel qu’en soit le prix à payer.

L’inflation artificielle de l’« amitié » en ligne en est un bon exemple. De nombreux services intègrent des indicateurs de popularité — nombre d’abonnés, récompenses, likes, signaux d’interaction publique — pour en faire non pas des fonctionnalités neutres, mais des moteurs d’engagement. Ces services institutionnalisent une culture dans laquelle la quantité de connexions est considérée comme un indicateur de valeur sociale — une culture dans laquelle le maintien de la visibilité devient une tâche permanente.

Les travaux en anthropologie et en sciences cognitives, notamment ceux de Robin Dunbar, montrent que les relations sociales humaines sont structurées par des limites cognitives relativement stables. Ces recherches sont importantes pour la gouvernance numérique car elles viennent nuancer l’affirmation selon laquelle les réseaux sociaux pourraient s’étendre indéfiniment sans que le développement des enfants en pâtisse. Même si les chiffres exacts font débat, il est incontestable que les êtres humains ne sont pas faits pour gérer une attention sociale et réciproque illimitée. Les enfants, dont les capacités sociales sont encore en formation, ne sont pas équipés pour gérer l’ampleur, l’intensité et la persistance de l’exposition sociale que les réseaux numériques exigent désormais d’eux.

Car les plateformes numériques ne se contentent pas de permettre la communication : elles en font un impératif. Elles incitent les enfants à ajouter des contacts, à répondre, à suivre le rythme, à rester visibles et à vivre leur absence comme un risque social. Pour les adolescents, dont le stade de développement comprend une sensibilité accrue à l’évaluation par les pairs, ce n’est pas une charge négligeable : l’environnement des réseaux est calibré pour amplifier les pressions qui pèsent sur eux. Alors que ces adolescents traversent une période où bien des choses les mettent mal à l’aise, ils sont, moins que les autres, capables de gérer ces contraintes.

L’anxiété qui en résulte est souvent décrite comme un effet secondaire et involontaire de l’économie numérique. Mais lorsque les systèmes sont conçus pour maximiser l’engagement par le biais de comparaisons sociales, de statistiques visibles par tous et de sollicitations constantes, la production de pression sociale n’est pas accidentelle : elle est consciente, prévue et orientée. L’enfant qui se sent obligé d’accepter une demande d’« ami » risquée, l’adolescent qui ne peut pas quitter un groupe sans subir de sanction sociale, l’utilisateur qui conserve un « cimetière » de contacts non désirés parce que le désengagement a un coût social élevé : tous sont dans des situations prévisibles, élaborées et anticipées au stade même de la conception des réseaux par les seigneurs de la tech.

Le modèle économique des entreprises numériques piège sciemment les enfants, monopolisant leur attention et leurs données, quel qu’en soit le prix à payer.

Beeban Kidron

En rendant délibérément difficile ou ambiguë la suppression d’amis, de même qu’en la rendant publiquement visible, les entreprises exploitent efficacement la peur qu’ont les enfants de la rupture sociale. Quand les services exigent l’accès à la liste de contacts comme condition d’utilisation, ils transforment les mondes sociaux privés en actifs de données d’entreprise, privant les enfants de la possibilité de séparer les personnes qu’ils « connaissent » des personnes avec lesquelles ils souhaitent « interagir en ce lieu ». Le principe devrait pourtant être simple : si un système impose de manière prévisible aux enfants des contraintes de gestion sociale conçues pour les adultes, dans le but d’attirer leur attention et d’extraire des données, alors il est structurellement inadapté et constitue un risque pour le développement de ces enfants.

C’est un point fondamental, car les entreprises et les gouvernements se cachent souvent derrière leurs objectifs déclarés : « Nous n’avions pas l’intention de nuire, nous ne sommes pas responsables des abus, la plateforme est neutre. » Dans d’autres domaines pourtant, on n’accepterait jamais ce genre de justification.

Une analyse plus fine consiste à séparer deux questions :

  1. L’objectif déclaré par un service est-il adapté à l’âge de l’enfant qui l’utilise ?
  2. Étant donné la façon dont il a été conçu, peut-on s’attendre à ce que ce service impose des pressions, présente des risques ou cause des préjudices qui ne soient pas adaptés à l’âge de ses utilisateurs ou ne respectent pas leurs droits ?

S’il est prévisible qu’un environnement où des enfants sont présents peut leur causer un préjudice, alors sa conception doit être modifiée — indépendamment des déclarations de bonne volonté de ses créateurs. La question n’est pas de savoir si une entreprise est malveillante : il s’agit de déterminer si un système, tel qu’il est conçu, est compatible avec les exigences structurelles de l’enfance telles que nous les connaissons.

Les droits numériques des enfants

Il est désormais courant de contester les catégories « adapté à l’âge » ou « approprié » au motif de leur prétendu paternalisme, de leur étroitesse culturelle ou de leur incompatibilité avec la diversité et les différences individuelles.

Cette critique se formule souvent ainsi : les trajectoires de développement des enfants varient grandement selon le contexte et leurs rythmes propres ; ce qui s’avère préjudiciable pour un enfant peut s’avérer valorisant pour un autre ; par conséquent, toute norme fondée sur l’âge revêt un caractère intrinsèquement oppressif.

Elle confond imperfection et illégitimité.

Hors ligne, nous ne renonçons pas aux mesures de sécurité routière sous prétexte que certains conducteurs jouissent d’une coordination motrice supérieure à la moyenne. Nous n’autorisons pas les enfants à signer des contrats au motif que certains enfants seraient particulièrement précoces. Nous n’adaptons pas les horaires scolaires en fonction des préférences et des rythmes individuels — à midi pour les adolescents noctambules et à six heures du matin pour les plus matinaux.

Au contraire, nous établissons des normes et des garanties qui répondent aux « intérêts supérieurs » de tous et protègent les plus vulnérables. Le label « non approprié pour cet âge » ne postule pas que tous les enfants sont identiques, mais que les vulnérabilités et les objectifs de leur développement sont suffisamment similaires pour justifier une solution normative au sein de laquelle la plupart, voire tous, peuvent s’épanouir.

Il s’agit d’une doctrine raisonnable de l’attente qui répond à la question : quelles compétences la société peut-elle légitimement exiger d’un enfant à un stade donné, et quelles mesures doit-elle raisonnablement déployer pour les favoriser ?

L’un des paradoxes les plus saisissants des débats actuels sur la régulation technologique et les droits de l’enfance réside dans le fait que les exigences formulées sont déjà codifiées. La Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant (CIDE), ratifiée depuis des décennies, offre un cadre largement consenti.

La question n’est donc pas de savoir si les enfants méritent des droits en ligne, mais pourquoi les entreprises en ligne — y compris dans les juridictions ayant ratifié la CIDE, soit tous les pays du monde, à l’exception des États-Unis — ont été autorisées à les ignorer.

Afin de clarifier la pertinence de la Convention dans des contextes en mutation, le Comité des droits de l’enfant des Nations unies publie des directives interprétatives. En 2018, un groupe de rédaction mandaté par le Comité a ainsi entrepris la rédaction d’une Observation générale sur les droits des enfants dans l’environnement numérique. Ce processus a donné lieu à des révisions successives et à de nombreuses consultations avec des enfants et des experts de toutes les régions du globe. L’enjeu de ce travail ne consistait pas à instituer de nouveaux droits pour un domaine émergent, mais à poser explicitement ce qui n’aurait jamais dû être contesté : les droits des enfants s’appliquent dans tous les environnements, y compris le numérique.

Les enfants sont traités comme une variable d’ajustement, un groupe censé absorber les coûts de la prudence politique et de la croissance des entreprises.

Beeban Kidron

Ce travail a également fait ressortir un message récurrent de la part des enfants interrogés : ils apprécient les opportunités que leur donne le numérique, mais trouvent cet environnement injuste, agressif et mal géré.

Ils appellent de leurs vœux des règles fiables, effectives et conçues en tenant compte de leurs besoins.

Les principales conclusions de ce travail étaient sans équivoque, dans toutes les zones géographiques et dans tous les domaines d’expertise :

— L’accès des enfants au monde numérique doit être facilité, et non proscrit : l’exclusion ne saurait se substituer à une gouvernance responsable.

— Les droits des enfants à la protection, à la vie privée, au développement et à la non-discrimination doivent contraindre les modèles économiques, au-delà des seules politiques de modération de contenu.

— Le principe de « l’intérêt supérieur de l’enfant » doit prévaloir : lorsque les droits d’un enfant entrent en conflit avec les préférences commerciales d’un service, les droits de l’enfant ont la priorité.

— Les capacités évolutives des enfants nécessitent une conception différenciée des services numériques : une plus grande autonomie à mesure que les enfants grandissent et des garanties plus solides lorsque leur vulnérabilité est plus grande — celle-ci pouvant l’être aussi chez les plus âgés d’entre eux.

C’est précisément sur ce point que l’échec des gouvernements et des régulateurs se révèle le plus flagrant. Les instruments relatifs aux droits et les directives d’interprétation sont largement approuvés, mais leur adoption dans le droit national comme leur application restent inégales, lentes et souvent subordonnées à la politique industrielle et aux façons d’envisager la croissance économique.

Les droits des enfants sont reconnus en théorie mais ignorés dans la pratique — en particulier lorsque leur respect effectif perturbe des structures lucratives. C’est un signal envoyé par le monde des adultes  : les intérêts à court terme des puissants prévalent sur les besoins avérés des enfants.

Le « compromis » comme stratégie : politique de l’injustice générationnelle

Les droits des enfants sont indivisibles, interdépendants et cumulatifs. Ils ne sauraient être respectés sélectivement, en choisissant uniquement ceux qui sont les moins gênants sur le plan commercial.

Or, le discours public instrumentalise fréquemment ces droits comme des variables négociables, à pondérer contre les libertés des adultes, la profitabilité des entreprises ou les impératifs sécuritaires des États — comme si les enfants, au fond, n’étaient qu’une partie prenante parmi d’autres.

Bien sûr, toute gouvernance réelle implique compromis et arbitrage. Mais bon nombre des « équilibres » invoqués dans les débats sur la politique numérique sont en réalité de fausses symétries. Lorsque des responsables politiques suggèrent que certaines mesures de protection de l’enfance devraient être tempérées au nom de l’exigence de croissance ou de la liberté de l’innovation, la question n’est pas de savoir s’il existe des compromis et des arbitrages, mais pourquoi les enfants devraient en supporter le poids.

Il existe en effet peu d’autres domaines dans lesquels un gouvernement recommanderait publiquement d’augmenter les marges que réalise une industrie en tolérant des risques prévisibles d’exploitation sexuelle, de suicide ou d’addiction et d’anxiété chez les enfants.

La même distorsion se manifeste lorsque la rhétorique des droits des adultes est utilisée pour créer un refuge pour les acteurs violents en ligne, ou lorsque le langage de la vie privée est utilisé de manière sélective — ou non — pour défendre des systèmes qui dévoilent à tous, à des fins commerciales et de ciblage, la localisation, les habitudes et la vie intime des enfants.

Dans ces contextes, les enfants sont traités comme une variable d’ajustement, un groupe censé absorber les coûts de la prudence politique et de la croissance des entreprises.

C’est là que l’injustice générationnelle devient la plus aiguë. Les enfants sont incapables de consentir de façon éclairée aux conditions de la vie numérique telle qu’elle est actuellement structurée, mais ils sont néanmoins les vecteurs par lesquels un risque systémique s’installe  : surveillance permanente, profilage comportemental, inférences discriminatoires et normalisation d’une image publique construite sous une forme continue d’observation commerciale. Si l’on accorde à juste titre beaucoup d’attention aux préjudices les plus visibles, les dommages les plus importants et les moins reconnus sont ailleurs : des produits et services délibérément addictifs s’approprient systématiquement le temps et l’attention qui pourraient être consacrés au développement des enfants. Ces services s’accaparent le temps nécessaire pour mûrir : le temps de former des relations concrètes, de s’engager dans des jeux physiques et émotionnels, de faire l’expérience de l’ennui, du risque, de l’intimité et de l’autonomie progressive en dehors des cadres commerciaux.

L’enfance est aujourd’hui sacrifiée au profit d’un gain financier à court terme.

Beeban Kidron

Ce sont là des contributions irremplaçables au développement humain. Si elles ne sont pas réalisées durant l’enfance, elles ne peuvent survenir plus tard dans la vie.

De cette manière, l’environnement numérique remplace de plus en plus l’enfance elle-même au lieu de la compléter, occupant l’espace laissé vacant par l’érosion des infrastructures publiques, de la convivialité et du temps protégé.

Ce vide est comblé par des systèmes commerciaux optimisés pour tirer profit des enfants plutôt que de favoriser leur développement. Ces systèmes transfèrent les privilèges accordés aux enfants à des entités commerciales qui ferment délibérément les yeux sur leurs besoins.

Nos pays ont autrefois sorti les enfants des mines. Ils devraient donc reconnaître ce qui se passe sous nos yeux : lorsque les motivations économiques dominent, la frontière entre l’enfant et la marchandise s’effrite. Aujourd’hui, l’économie numérique fait reposer son business model sur cela. Elle ne destine pas les enfants à la mine, à l’usine ou aux champs, mais exploite leur attention, prédit leur comportement et transforme ces enfants qu’on a libérés du travail en un agent régressif de profit. Il s’agit d’une injustice générationnelle.

Mettre fin à l’état d’exception numérique

L’espace numérique a trop longtemps bénéficié d’une exemption de la discipline ordinaire de la gouvernance de l’enfance.

En pratique, cet environnement a été un espace où les enfants sont présumés adultes, où les droits sont facultatifs et où les coûts des décisions prises lors de la conception sont externalisés vers ceux qui sont les moins à même de s’y opposer.

Réaffirmer les droits des enfants en ligne ne constitue pas une réforme anecdotique. Il s’agit d’une exigence visant à défendre la cohérence de notre position : si l’enfance requiert des droits de protection, de prévention et de participation hors ligne, elle en a également besoin en ligne. Si les vulnérabilités des enfants sont connues et identifiées, les systèmes qui exploitent ces vulnérabilités ne sont pas « innovants », mais imprudents et prédateurs. Si les États reconnaissent les droits de l’enfant dans le cadre d’un consensus international, ils doivent les faire respecter là où le pouvoir et le profit ont le mieux réussi à échapper à toute contrainte.

C’est pourquoi la question relève en fin de compte de la justice générationnelle.

L’enfance est un bien fini. Contrairement à l’argent, l’attention et le développement ne se régénèrent pas : une fois qu’ils en ont perdu l’occasion, les enfants ne peuvent plus s’épanouir pleinement. Il existe une maxime jésuite que l’on paraphrase souvent de cette manière : « Montrez-moi un enfant jusqu’à ses sept ans et je vous montrerai l’homme. » Cette maxime simple énonce une vérité que nous connaissons depuis longtemps : la petite enfance façonne l’avenir des adultes.

Permettre que des générations d’enfants soient façonnées par les appétits commerciaux et les intérêts des entreprises est problématique à plusieurs titres. Ces désirs n’inhibent pas seulement leur développement : ils déterminent les conditions de leur vie adulte.

Lorsqu’une société tolère la monétisation systématique de l’enfance — par la surveillance, la conception d’outils de persuasion, la fabrication d’une sociabilité adulte « fonctionnelle » et d’une maturité simulée —, elle sape le bien-être de ceux-ci, comme celui de la société, pour plusieurs générations.

Appelons les choses par leur nom : l’enfance est aujourd’hui sacrifiée au profit d’un gain financier à court terme.

Une société qui a autrefois décidé que les enfants n’avaient pas leur place dans les mines et les usines devrait être capable de décréter, avec la même clarté, que les enfants n’ont pas leur place dans des environnements numériques conçus pour les traiter comme des ressources exploitables par les adultes.

Le monde numérique peut bien sûr être rendu compatible avec l’enfance. La question n’est pas de savoir si cela est possible, mais si nous allons continuer à tolérer une injustice générationnelle à laquelle un enfant ne peut s’opposer. Aucun adulte ne devrait être prêt à défendre une telle injustice — y compris, ou surtout, les gouvernements qui ont entre leurs mains le sort de cette génération.