La guerre commerciale est devenue la nouvelle norme de l’économie mondiale. On le constate avec le « choc chinois 2.0 », « Trump 2.0 » et la « guerre du Golfe 3.0 ». Quand et pourquoi sommes-nous entrés dans cette nouvelle ère ?
L’un des arguments centraux de notre livre consiste précisément à montrer qu’une part importante des réactions actuelles des États-Unis s’explique par des préoccupations jugées légitimes face à la place occupée par la Chine dans ce système. L’économie chinoise repose en effet sur un modèle profondément différent de celui des économies occidentales libérales, notamment en ce qui concerne le rapport entre l’État, l’industrie et les échanges internationaux.
Le premier mandat de Trump, ainsi que les mesures que nous observons sous son second, seraient donc davantage un symptôme ?
Il faut reconnaître que le système commercial international connaissait déjà des problèmes.
L’un des points clefs de notre livre est de démontrer qu’une grande partie des actions des États-Unis aujourd’hui est motivée par des préoccupations légitimes et par les défis que la Chine pose au sein du système commercial. Pékin poursuit un modèle économique particulièrement différent. Le président Xi Jinping n’est absolument pas intéressé par le monde de l’interdépendance. Il a explicitement déclaré qu’il souhaitait que la Chine ne dépende d’aucun autre pays pour ses chaînes d’approvisionnement, mais qu’elle soit au contraire le fournisseur privilégié des autres.
Autrement dit, il souhaite cette asymétrie. Mais c’est aussi parce que la Chine s’est sentie vulnérable lors de la première administration Trump qu’elle a développé et renforcé de nombreux atouts pour ne plus se retrouver dans la même position.
Pourquoi ceux qui mènent cette guerre ont-ils besoin qu’on leur apprenne à la gagner ? Les décideurs politiques s’y lancent-ils à l’aveugle ?
Soumaya KeynesIl n’y a pas de mode d’emploi.
Si l’on repense à l’ancien système commercial, nous nous étions mis d’accord sur un ensemble de règles. Dans une certaine mesure, lorsque nous disposions de cet ensemble de règles, nous pouvions nous y référer et les suivre. La question se résumait à : « Est-ce conforme aux règles ou non ? » Ainsi, pour des questions telles que « devons-nous appliquer des droits de douane ? » ou « devons-nous discriminer les autres ? », nous n’avions pas besoin d’examiner les détails : nous disposions de principes à suivre.
Ces règles se sont effondrées et nous nous retrouvons donc dans un monde moins prévisible, confrontés à des problèmes auxquels nous n’avions pas eu à faire face auparavant. Nous devons donc réfléchir à la manière de survivre dans ce monde de conflits économiques.
Dans notre livre nous essayons donc de dire : faisons une pause. Prenons le temps de réfléchir aux vrais problèmes et à la guerre commerciale qu’il faut mener. Puis, examinons l’efficacité de ces outils, en regardant l’état de l’économie, les données factuelles et l’histoire.
Quelles sont vos principales recommandations pour les guerriers commerciaux ?
Chad P. BownPréparez-vous. Faites vos devoirs, identifiez vos points faibles et vos points forts. Apprenez à connaître les autres gouvernements avec lesquels vous êtes en contact. Ensuite, vous devez comprendre les entreprises, car ce sont elles qui sont en première ligne. Vous ne pouvez pas simplement penser qu’elles feront ce que vous voulez. Elles réagissent à leurs propres incitations. Elles mènent leur propre guerre commerciale, qui n’est peut-être pas celle que vous souhaitez.
Soumaya KeynesPartout dans le monde, différents gouvernements et administrations ont mené des exercices de préparation pour évaluer leurs vulnérabilités, y compris la Commission européenne.
En réalité, les Européens disposaient d’un avantage par rapport à certains autres gouvernements menant ces exercices, car ils avaient accès à des données sur le commerce intérieur. Ils pouvaient ainsi mieux évaluer leur production nationale. En effet, la vulnérabilité ne réside pas seulement dans le fait de s’approvisionner auprès d’un seul acteur, mais aussi dans la quantité produite localement. Le véritable défi, partout dans le monde, réside dans le niveau de visibilité que l’on peut réellement avoir : beaucoup de ces vulnérabilités se trouvent en effet tout au bout des chaînes d’approvisionnement. Même les entreprises concernées ignorent l’origine de tous leurs achats.
De nombreux pays tentent de se prémunir contre les chocs liés au commerce. Pensez-vous que cela soit possible, et si oui, comment ?
C’est réalisable et c’est un objectif louable. Cependant, il faut faire preuve de la plus grande prudence. Si vous avez identifié un véritable problème, à savoir la position dominante d’un partenaire commercial sur le marché, et que celui-ci a montré qu’il était prêt à l’utiliser comme une arme, alors vous pouvez recourir à des barrières commerciales, essentiellement pour inciter les entreprises à diversifier leurs sources d’approvisionnement.
Une idée vraiment intéressante est actuellement discutée au sein de l’Union : exiger des entreprises qu’elles s’approvisionnent auprès d’au moins trois sources différentes. On pourrait ainsi accorder des subventions aux entreprises qui s’approvisionnent auprès de plusieurs sources et pénaliser les fournisseurs très concentrés. Ces pénalités pourraient être réduites si les stocks sont importants.
Mais il y a aussi le risque que les gouvernements se replient sur eux-mêmes et aillent trop loin. Ils pourraient alors dépasser le problème très spécifique de la domination du marché pour adopter une attitude du type « la France d’abord ».
Chad P. BownCela coûtera aussi plus cher. Les entreprises qui doivent s’approvisionner auprès de trois sources différentes préféreraient sans doute ne pas avoir à le faire.
Produire tout chez soi est également très risqué. Cela revient simplement à concentrer la production localement. Or tout le monde est exposé à des chocs, qu’il s’agisse du changement climatique, des tremblements de terre, des grèves ou de n’importe quels autres événements.
Quels sont les outils et les politiques qui peuvent être mobilisés dans le cadre d’une guerre commerciale ?
Soumaya KeynesQuatre instruments principaux sont utilisés : la constitution de stocks, les subventions, les droits de douane et les restrictions à l’exportation. Nous les analysons en détail dans notre livre.
La grande leçon à retenir est qu’il ne faut pas faire de l’idéologie lorsqu’il s’agit de certains de ces instruments. Je discute parfois avec des gens qui me disent : « Je n’aime pas les stocks ou les subventions. » C’est tout à fait justifié, car ces outils sont souvent associés au gaspillage, à la corruption et à l’inefficacité. C’est la raison pour laquelle nous n’y avons généralement pas recours. Mais dans une guerre commerciale, les autres acteurs vont faire preuve de fermeté. Notre recommandation est donc de ne rien exclure.
De plus, l’utilisation de ces outils requiert parfois une grande fermeté pour atteindre ses objectifs.
Prenons l’exemple des subventions pour les puces. En cas d’offre très concentrée, il faut prendre des mesures incitatives pour détourner les gens de cette source d’approvisionnement dominante. Si vous accordez des subventions aux entreprises pour qu’elles construisent de nouvelles usines de puces, vous ne pouvez pas simplement attendre que le marché demande ces puces plutôt que les puces vraiment bon marché et efficaces qu’il achète déjà. Nous pourrions tirer des leçons de la Chine, qui a l’habitude d’agir sur l’ensemble de la chaîne, de l’offre à la demande.
Qui est le mieux préparé à mener une guerre commerciale : les États-Unis ou la Chine ?
D’une certaine manière, ce sont les États-Unis. En effet, ils disposent d’atouts considérables qu’ils ont développés au fil des décennies : ils ont le dollar ; un marché de consommation gigantesque et une technologie de puces électroniques incroyable.
Mais dans le même temps, on pourrait également faire valoir que c’est la Chine. Elle se prépare depuis des décennies en renforçant ses chaînes d’approvisionnement et en consolidant sa position dominante. Elle détient une part considérable de la production mondiale de nombreux produits manufacturés, notamment ceux qui sont essentiels aux chaînes d’approvisionnement d’autres pays. Nous avons vu plusieurs de ces produits faire la une des journaux l’année dernière. Il s’agissait notamment des terres rares, des aimants permanents et des semi-conducteurs de l’entreprise Nexperia. Ce sont des produits dont les États-Unis, l’Europe, le Japon et la Corée ont besoin. Or, la Chine en fournit 90 %.
Si l’on redéfinit la préparation comme une question de mentalité, une sorte de mentalité sécuritaire, voire paranoïaque et craintive, alors c’est clairement la Chine. Pékin a adopté ce type de position défensive depuis bien plus longtemps. Évidemment, le défi réside dans le fait qu’une fois qu’un acteur majeur commence à adopter une telle attitude, cela devient une prophétie auto-réalisatrice, car il est alors rationnel pour les autres d’adopter le même état d’esprit.
Qu’en est-il de l’Union européenne ?
Les Européens ont été les plus lents. Ils ne sont pas du genre à se précipiter. Mais je pense qu’ils y parviendront et on voit déjà qu’ils sont en train d’adopter cette mentalité. La question est de savoir s’ils prendront désormais toutes les mesures nécessaires assez rapidement pour relever ce défi. Ce ne serait pas très européen, mais j’ai bon espoir qu’ils y parviennent.
Pourquoi l’Union a-t-elle tant de mal à adapter son mode de fonctionnement à ce monde actuel ?
Le défi pour l’Europe consiste à concilier le désir de préserver les avantages d’un système fondé sur des règles et la nécessité de réagir aux politiques des autres grandes puissances. Les Européens ont une approche très centrée sur les règles. Il y a donc quelque chose de très étrange et inconfortable à l’idée d’affronter cette situation et de se dire : « En fait, nous ne pouvons plus nous fier aux règles. Nous devons les réécrire. »
Chad P. BownPour comprendre l’importance des règles pour l’Europe, il faut savoir qu’elles ne définissent pas seulement ses interactions avec le reste du monde. Les règles permettent également de gérer les relations entre les États membres. L’inquiétude de l’Europe est la suivante : si elle s’oriente vers une situation où elle n’a plus de règles, ne les respecte plus et doit composer avec les États-Unis et la Chine, c’est une chose. Mais si cela crée également un chaos interne, c’est-à-dire si la remise en cause des règles vis-à-vis du monde extérieur perturbe aussi les règles au sein même de l’Europe, alors cela ajoute une série de préoccupations supplémentaires.
Si l’on considère les petites et moyennes puissances, l’Iran semble plutôt bien s’en sortir. Est-ce l’un de vos meilleurs élèves ?
Absolument, l’Iran a compris comment utiliser ses leviers de pression, notamment le détroit d’Ormuz, pour infliger des dommages économiques considérables, colossaux par rapport à la taille de l’économie iranienne. Le pays a clairement identifié ses atouts et en tire le meilleur parti possible, compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve.
Soumaya KeynesEn 2016, lorsque Trump a été élu, les guerres commerciales portaient sur les droits de douane. L’objectif était de limiter l’accès à la demande. Depuis, le monde a compris qu’il pouvait être bien plus dangereux de restreindre l’offre d’un produit. En effet, lorsque l’on impose des droits de douane, on tue la demande et les profits baissent. Mais l’argent est fongible. On peut peut-être vendre ailleurs, c’est un peu plus facile à gérer.
Mais si vous avez besoin d’un composant ou si vous dépendez d’une source d’énergie, il est potentiellement beaucoup plus difficile d’y échapper. C’est ce que fait l’Iran.
Il y a ceux qui se battent et il y a les autres. De nombreux pays visés par les droits de douane de Trump ont choisi de ne pas riposter, voire de faire des concessions. On peut notamment penser à l’Union européenne, au Japon et à la Corée du Sud. S’agit-il d’une stratégie viable ?
L’une des raisons pour lesquelles certains des plus petits partenaires commerciaux des États-Unis ont conclu des accords est qu’ils entretenaient un partenariat en matière de sécurité. Ils dépendent tellement de Washington sur le plan militaire qu’ils craignent que ces derniers ne retirent leur soutien. Ils n’oseraient jamais riposter.
Il y a également eu une dimension concurrentielle, certains acteurs souhaitant obtenir des droits de douane plus bas que leurs rivaux. De plus, il est très difficile pour les petits acteurs d’exercer une dissuasion contre les États-Unis. S’ils souhaitent mettre en place un tel dispositif, ils devront le faire avec d’autres pays, comme dans le cadre d’une OTAN économique.
Le cas européen est particulier, car l’Union européenne est un acteur économique de premier plan disposant d’un certain levier. Les Européens disposent d’un instrument anti-coercition, une arme censée servir de moyen de dissuasion. Ils n’ont jamais réussi à s’en servir. Je pense qu’ils ont même eu du mal à se coordonner pour le mettre en œuvre dans le cadre de la situation au Groenland. Je suppose que, dans la situation actuelle, ce moyen de dissuasion ne semble pas particulièrement puissant. Je pense vraiment que les Américains estiment pouvoir faire pression sur l’Union pour obtenir tout ce qu’ils veulent.
Chad P. BownL’autre région du monde où cette dynamique s’est clairement manifestée est l’Asie du Sud, avec l’ASEAN. Au début, ils se sont dit : « Essayons de négocier avec l’administration Trump, les États-Unis en tant que bloc ». Mais en fin de compte, tout s’est joué au niveau de chacun de ces pays : le Vietnam, l’Indonésie, la Thaïlande et la Malaisie. Ce qui les préoccupait le plus, c’était d’obtenir rapidement un tarif douanier plus bas que celui de la Chine, leur principal concurrent. Lorsqu’ils ont constaté que les États-Unis allaient imposer des droits de douane plus élevés à la Chine, ils se sont dit : « C’est le China Plus One, toutes ces grandes multinationales vont déplacer leurs chaînes d’approvisionnement, nous voulons qu’elles investissent dans notre pays, obtenons un tarif plus bas et obtenons-le rapidement. » Il leur a donc été très difficile de rester unis et de négocier en tant que bloc.
On parle de guerre commerciale : ne serait-il pas préférable de viser la paix commerciale ? Quels seraient les obstacles à un retour au statu quo ante ?
Nous préférons sans aucun doute un monde sans conflit, un monde plus coopératif. Le défi que les États-Unis perçoivent actuellement de la part de la Chine, c’est qu’il n’y a eu aucun changement dans le comportement ni dans les intentions de Pékin. Que ce soit en ce qui concerne son modèle économique ou le niveau d’interdépendance qu’elle considère comme approprié entre les deux économies. Elle continue de réduire sa dépendance, certainement vis-à-vis des États-Unis, mais sans doute aussi vis-à-vis d’une grande partie du reste du monde.
Au cours des cinq dernières années, la Chine a exporté des quantités colossales de produits, y compris issus d’industries incroyablement nouvelles, sophistiquées et à la pointe de la technologie. Mais ses importations ne suivent pas le même rythme.
Dans ce contexte, il est vraiment difficile de s’engager dans une coopération et de dire : « Mettons en place une paix commerciale. » Il faut que l’autre partie souhaite également cette paix commerciale. Et tant que nous n’aurons pas atteint ce stade où les principales parties seront tout aussi disposées à s’engager dans cette voie, les pays devront se concentrer sur ces questions : « Où suis-je vulnérable ? » Quelles mesures dois-je prendre pour réduire ces vulnérabilités de la manière la plus rentable possible ?
Voyez-vous le risque d’une escalade vers une guerre ouverte ou une forme extrême de guerre économique ?
Soumaya KeynesLes actions menées dans le cadre de la guerre commerciale pourraient rendre une guerre ouverte plus probable, si un autre élément venait à servir de déclencheur. L’une des choses dont nous parlons dans le livre est la constitution de stocks. Le risque lié au stockage est que votre partenaire vous voie stocker et en déduise que vous vous préparez à la guerre. Il serait alors contraint de se préparer à son tour.
Mais dans une perspective plus large — et c’est là encore l’une des questions auxquelles nous avons tenté de répondre —, quelle est la relation entre le commerce et la paix ?
Dans la mesure où le commerce est pacificateur et où des liens commerciaux solides rendent les conflits moins probables, cette réduction des risques, ce découplage ou quel que soit le nom que l’on veuille lui donner, augmente-t-il les chances d’un conflit ? Nous avons essentiellement conclu qu’un monde où tout le monde est fortement interconnecté est plus sûr qu’un monde dans lequel nous sommes tous isolés et nous regardons les uns les autres avec méfiance.
Mais c’est à un niveau très général. À l’heure actuelle, la réalité à laquelle nous devons faire face est que nous avons des exemples concrets de dépendance excessive et d’actes de coercition. Ne rien faire reviendrait à accepter une sorte de paix dans laquelle un pays non démocratique serait en mesure de nous contraindre à faire ce qu’il veut.