Le pape Léon XIV a publié hier, 25 mai, sa première encyclique, Magnifica Humanitas (que l’on pourrait traduire par « L’humanité capable de grandes choses ») ; il a entouré la publication de son premier texte magistériel d’une grande solennité, la présentant personnellement dans la salle de presse du Saint-Siège, sans passer par des porte-parole. L’encyclique est consacrée aux défis d’actualisation que posent à la doctrine sociale de l’Eglise les nouvelles technologies numériques, et singulièrement l’IA.
- L’encyclique, longue (245 paragraphes, soit une centaine de pages, bardée de 224 références infrapaginales d’autorité), se compose d’une introduction, de cinq chapitres et d’une conclusion ; sa forme est relativement classique, notamment en ce que son introduction, qui peut se lire comme une unité autonome, fait figure de compendium à retenir sur le sujet.
- Elle a également une valeur programmatique pour la suite du pontificat de Léon XIV.
D’emblée, Léon XIV oppose deux figures bibliques, qui peuvent se lire comme deux orientations que peut prendre la course à IA : la tour de Babel, puissance illusoire, ou les remparts de Jérusalem, patiemment réédifiés par le peuple hébreu après le retour de l’exil à Babylone sous la direction du prophète Néhémie, qui préfigurent également la Jérusalem Nouvelle de la fin des temps dont parle l’Apocalypse de jean.
- L’introduction révèle également la très profonde imprégnation augustinienne de Léon XIV, déjà patente dans ses précédents discours : les références à la pensée d’Augustin d’Hippone, à La Cité de Dieu notamment, reviennent très fréquemment au fil du texte.
- Les deux premiers chapitres constituent un rappel de la doctrine sociale de l’Église catholique, qui est précisément située dans le Magistère récent. Est rappelée la légitimité du magistère pontifical à se saisir de sujets sociaux, car ils ont tout de même des rapports incidents avec la mission spirituelle de l’Eglise, qui se pose en « experte en humanité », pour reprendre les mots de Paul VI.
- Toutefois, en ce que l’Eglise s’aide ici de l’expertise des sciences sociales, elle ne prétend pas tant imposer de nouvelles définitions de foi ex cathedra qui emportent l’assentiment de tous les fidèles, mais plus humblement proposer quelques règles de discernement face à un phénomène nouveau.
Le premier chapitre rappelle les grandes étapes de la constitution de la doctrine sociale de l’Eglise : 135 ans plus tard, Léon XIV s’inscrit dans le sillage de son prédécesseur, Léon XIII, dont il a repris le nom : ce pontife, avec l’encyclique Rerum novarum (1891), s’était saisi de la question sociale au temps de la Deuxième Révolution industrielle, pour rappeler le devoir du juste salaire de l’ouvrier, et la nécessité d’un syndicalisme chrétien pour contrebalancer les tentations révolutionnaires ; comme lui, Léon XIV se montre attentif à discerner les « res novae » de notre époque.
- Puis la doctrine sociale de l’Eglise a connu différents enrichissements, notamment sous Pie XI (1922-1939), Pie XII (1939-1958), et après le concile Vatican II (1962-1965), qui appelait à se montrer attentif aux « signes des temps ».
- Le Magistère du pape François, avec notamment la montée en puissance des préoccupations environnementales et migratoires, représente un autre jalon très important dans l’essor de cette doctrine sociale : de manière générale, on peut d’ailleurs remarquer de que nombreux passages de Magnifica Humanitas conservent des accents très bergogliens ; prédécesseur immédiat de Léon XIV, François semble être la référence la plus citée dans l’encyclique, y compris dans des textes sans véritable portée magistérielle comme des discours d’accueil ou des allocutions.
- La dimension critique, parfois acérée, de l’économie capitaliste et de la mondialisation néo-libérale représente également un autre héritage des discours bergogliens.
- Le second chapitre rappelle quant à lui les principes fondateurs et les concepts clefs de la doctrine sociale de l’Eglise, dont la cohérence interne est affirmée : sont successivement passés en revue la dignité intrinsèque et inaliénable de la personne humaine, qui se fonde dans la création de l’homme à l’image du Dieu trinitaire, le bien commun, la destination universelle de tous les biens (qui est supérieure à la propriété privée, sans l’abolir), le principe de subsidiarité, celui de solidarité ou d’interdépendance, celui de justice sociale, qui entraîne notamment « l’option préférentielle » de l’Eglise pour les pauvres, enfin le « développement humain intégral », promu notamment par Paul VI et François. L’Eglise endosse encore la défense des droits de l’homme, qu’elle reprend désormais à son compte. Toute réflexion sur les res novae doit donc les passer au crible de ces différents concepts, que l’Eglise doit aussi appliquer à ses propres structures.
C’est seulement dans le 3e chapitre que Léon XIV entre dans le vif de son sujet, en abordant de front la question de l’IA.
- En reprenant l’image de Babel ou de Néhémie, Léon XIV se demande « que sommes-nous en train de construire ? » ; il affirme avec force qu’il ne s’agit pas d’un choix qui concerne l’avenir, mais bien le présent, tant l’IA et les autres outils numériques font déjà partie du quotidien.
- Pour lui, l’IA s’inscrit en plein dans le paradigme technocratique dénoncé par François, où l’humanité, réduite à un jeu de mise en données, semble devenir victime de ses propres conquêtes.
- En particulier, Léon XIV dénonce la concentration oligopolistique des entreprises d’IA dans les mains de quelques « seigneurs de la tech », qui acquièrent des pouvoirs dangereusement inédits, et appelle à plusieurs reprises à une régulation étatique et internationale plus coercitive, qui passerait par une déconcentration de l’IA, une transparence totale des modèles, codes-source et et des algorithmes. Plusieurs problèmes posés spécifiquement par l’IA sont également pointés : perte de la faculté à se concentrer, isolement social, dépression, anxiété… sous oublier la critique écologique de son coût environnemental.
- Il en découle qu’à la différence d’autres technologies, « nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre » : il y a des systèmes techniques qui sont frontalement opposés à la dignité inaliénable de la personne.
Au réductionnisme de l’homme en data, à la tentation de singer la pensée humaine, il oppose une anthropologie morale et relationnelle profondément augustinienne, où ce qui humanise l’homme se définit d’abord par l’agir moral, la capacité d’attention, la relation à l’autre et la fragilité elle-même. Dans la lignée de Jean-Paul II et Benoît XVI, il critique fortement à cette fin le transhumanisme et le posthumanisme. Il rappelle que dans le cadre chrétien, la nature est élevée à un ordre plus haut non pas par « l’humanité augmentée », mais par le mouvement même de la grâce divine.
Sur le plan pratique, il appelle à des contrôles plus rigoureux de l’IA, à des organismes de surveillance indépendants des firmes intéressées : « une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes » ; la morale même qui sous-tend les systèmes d’IA doit être soumise à des instruments de délibération collective, donc politique. Le pape appelle encore à « désarmer l’IA », c’est-à-dire à la soustraire aux logiques de compétition et de puissance, in fine à « rompre l’équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner ».
- Après ce diagnostic clinique des maux, le 4e chapitre esquisse des remèdes : au relativisme informationnel et aux bulles numériques, la défense de la vérité comme bien commun et d’une éthique de l’effort intellectuel ; au remodelage social des imaginaires par les outils de réalité virtuelle, la défense de l’acte créateur et de la faculté de rêver.
- Il plaide aussi pour une « écologie de la communication » qui intègre le droit à la déconnexion et fasse droit aux exigences de transparence.
- Il exhorte encore à une « alliance éducative pour l’ère numérique », afin de développer des modèles d’éducation qui préservent les facultés d’attention des élèves : l’école et les institutions de recherche ne sont pas oubliées. Il se penche enfin sur les transformations numériques du travail, avec le risque de déqualification massive des travailleurs intellectuels et du chômage qui blesse la dignité de l’homme, au profit d’une économie plus respectueuses des justes aspirations de la personne humaine, dans le domaine social et familial : sont abordés ainsi les effets pervers des injonctions à la mobilité professionnelle.
Le 5e chapitre est celui qui présente la tonalité la plus dramatique, mais également celui qui aborde les enjeux géopolitiques les plus brûlants.
- Les figures affrontées de Babel et de Néhémie sont ici interprétées comme l’opposition d’une nouvelle « culture de la puissance », plus frontalement agressive, face à une « civilisation de l’amour » (Paul VI) forme sociale de la charité qui reste toujours à co-construire dans la doctrine sociale de l’Eglise. Léon XIV y réaffirme la ligne du Saint-Siège (quasi)intégralement pacifiste, qui le conduit par exemple à condamner le principe de dissuasion nucléaire et les formes de réarmement, une position qui ne manquera pas de surprendre et de dénoter dans les opinions publiques occidentales : la balance est ici tenue égale entre « Suds » et « Nord », et si les régimes autoritaires sont ceux qui s’exposent aux critiques les plus virulentes du contrôle social algorithmisé, les démocraties ne sont pas exemple de mises en demeure.
- À plusieurs reprises également, le pouvoir trumpiste apparaît en filigrane comme le destinataire de critiques voilées, mais transparentes.
Léon XIV reprend à son compte le constat de la crise du multilatéralisme et du basculement des grands équilibres issus de la guerre froide dans une ère sensiblement plus agressive de puissance affirmée (« un multipolarisme désordonné et conflictuel »), y compris parmi les défenseurs autoproclamés du droit ; fidèle à la tradition diplomatique du Saint-Siège, il n’en plaide pas moins sans relâche pour le multilatéralisme des instances internationales et le respect de la charte de l’ONU. Il dénonce singulièrement la « guerre augmentée », mise en données immédiates par l’IA, et l’illusion oxymorique « d’agents moraux artificiels » qui dispenseraient les décideurs du choix de donner la mort, sous couvert d’ajustements techniques.
- Le réalisme géopolitique est condamné comme un faux-nez du cynisme et comme une prophétie de malheur autoréalisatrice, ce qui ne manquera pas de s’exposer aux reproches d’idéalisme.
- À ce monde technicisé et fragmenté, le pape propose des moyens pour construire la « civilisation de l’amour » : dire la vérité et la rechercher ; pratiquer discrètement le bien et le juste ; construire une paix durable par la justice ; décentrer son regard en adoptant la perspective des exploités et des victimes ; cultiver un « sain réalisme » par la confrontation des opinions. À la fin du chapitre, où Léon XIV cite davantage ses propres discours, le thème de la paix apparaît comme prédominant : nul doute qu’elle sera un des principaux axes du pontificat.
Plus anecdotiquement, il s’agit à notre connaissance du premier texte magistériel dans lequel est cité avec autorité un personnage d’heroic fantasy : le magicien Gandalf le Blanc, un des personnages principaux du Seigneurs des Anneaux de J.R.R. Tolkien, écrivain profondément catholique. L’utilisation que Léon XIV fait des propos de Gandalf montre que ce dernier est en fait un augustinien qui s’ignore : Gandalf appelle non pas à éradiquer le mal une fois pour toutes, au risque d’adopter des instruments de puissance qui font ressembler à l’adversaire, mais à combattre durant cette vie le mal qui est proportionné à nos forces, pour le maintenir au loin. Peut-être s’agit-il également d’arracher l’heroic fantasy à son instrumentalisation par les Lumières sombres.
Assez classiquement, la conclusion de l’encyclique, à la tonalité plus spirituelle, prend la forme d’un appel à la prière et à l’invocation de la protection de la Vierge Marie.
- Il est rappelé que le christianisme est fondamentalement une religion de l’Incarnation, qui s’oppose en cela radicalement à tout réductionnisme de la mise en data et toute algorithmisation du monde, derrière laquelle pointe l’illusion prométhéenne et gnostique, qui prend ici le visage de l’IA mise au service du rêve posthumaniste.
- En citant le cardinal de Bérulle, « apôtre du Verbe incarné », le pape se montre ici influencé par l’École française de spiritualité.
- En des termes très augustiniens, Léon XIV affirme que les fondements réels de l’unité du genre humain sont à trouver dans la charité, dont l’Eglise est le signe visible.
- Le pape appelle donc de manière résolue à se détourner de Babel pour suivre la voie de Néhémie, moins spectaculaire mais plus patiente et plus stable, fondée sur le roc la seule qui œuvre en vue de la fin des temps à la construction du royaume de Dieu.
- L’encyclique se termine par une invocation du Magnificat et du renversement qu’il induit : la grâce de Dieu « renverse les puissants de leur trône » et « élève les humbles » tandis que les riches sont « renvoyés les mains vides ». Le pape prend acte de l’entrée du monde dans l’ère de l’IA, tout en affirmant qu’il est plus que jamais nécessaire de s’en tenir aux règles de l’agir moral, un éthos relationnel qui passe par la proximité et l’attention à la fragilité.
Si le texte apparaît très structuré et articulé, il n’en possède pas moins un style quelque peu composite, qui trahit sans doute la diversité de ses ghostwriters et des sources d’inspiration du pape ; sans que la cohérence d’ensemble en soit affectée, le texte paraît osciller entre deux lignes : l’une très résolument technocritique, qui rappelle à plusieurs reprises que le technique n’est « pas neutre » et que les problèmes posés par l’IA sont singulièrement nouveaux, et une autre qui tend à lisser les spécificités de l’objet IA dans un appel plus général et moins neuf à la régulation des outils numériques et au discernement. En définitive, l’encyclique a deux objets inextricablement entremêlés, entre lesquels elle se refuse de trancher, l’IA et l’état du monde.
C’est également ce caractère disparate des inspirations et du style, qui amène à conclure à la probabilité très basse que cette encyclique ait été elle-même réalisée à l’aide de l’intelligence artificielle.
Quelques phrases-clefs de Magnifica Humanitas
- § 1. Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque : faire mûrir l’histoire comme un lieu où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible
- § 90. Nous sommes appelés à nous interroger sur le grand chantier de notre époque : que sommes-nous en train de construire ?
- § 98. Toute affirmation concernant l’IA risque de devenir rapidement obsolète, compte tenu de la vitesse impressionnante à laquelle ces systèmes évoluent. Nous tous, y compris ceux qui les conçoivent, en savons peu sur leur fonctionnement réel.
- § 99. Il n’est pas possible de donner une définition univoque et complète de l’IA. Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il faut éviter l’erreur consistant à assimiler cette intelligence à l’intelligence humaine.
- § 102. L’utilisation de l’IA n’est jamais un fait purement technique : lorsqu’elle intervient dans des processus qui ont une incidence sur la vie des personnes, elle touche aux droits, aux opportunités, à la réputation et à la liberté.
- §104. Nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre.
- § 107. Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes.
- §110. Désarmer [l’IA], c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner.
- § 112. Lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion.
- § 114. La qualité d’une civilisation ne se mesure pas à la puissance de ses moyens, mais à l’attention qu’elle sait offrir, à sa capacité à reconnaître l’autre comme un visage et non comme une fonction.
- § 123. L’histoire n’apparaît pas seulement comme un catalogue de nos violences, mais aussi comme la preuve que l’être humain sait créer des institutions capables de protéger la vie en communauté.
- § 129. En ce sens, le véritable choix ne se situe pas entre l’enthousiasme et la peur, mais entre deux façons de construire : un progrès au service de la personne et des peuples, ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir.
- § 130. Comme dans toute l’histoire humaine, aujourd’hui encore ces deux amours se disputent la suprématie dans notre cœur. L’ère de l’IA n’échappe pas à cette règle : la construction de Babel ou celle de Jérusalem commence en chacun de nous.
- § 190. Aujourd’hui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant qu’instrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité l’usage sont progressivement érodés.
- § 192. Aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre juste” trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict.