Nous n’avons pas encore tout à fait saisi le sens de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis 1. Selon la Maison-Blanche, l’Union serait confrontée à la menace d’un « effacement civilisationnel » à cause de l’immigration. À travers leur soutien aux « patriotes » — c’est-à-dire aux partis d’extrême droite comme le Rassemblement national en France — les trumpistes en appellent de manière inédite à un changement de régime en Europe occidentale.
Washington ne fait pas que promouvoir un prétendu suprémacisme blanc. Les États-Unis de Donald Trump incitent aussi en creux les Européens à reconsidérer la place du christianisme dans la politique d’un continent qui a autrefois été pionnier dans la création de partis cherchant à concilier démocratie et religion, en particulier le catholicisme en particulier, et qui a même servi de modèle en la matière à l’Amérique latine.
Aujourd’hui, la démocratie chrétienne semble être entrée dans un état de zombification. Subverti par seize ans d’Orban, cet héritage menace d’être complètement balayé par une variante trumpiste incarnée par J. D. Vance. Pourtant, l’histoire de la démocratie chrétienne montre qu’elle peut être un antidote puissant pour structurer une réponse à Trump.
Des catholiques contre l’État
Les partis démocrates-chrétiens trouvent leur origine dans la seconde moitié du XIXe siècle et sont d’abord le fait de catholiques. Depuis la Révolution française, des voix s’étaient en effet élevées pour résister à la condamnation en bloc du libéralisme et de la démocratie moderne par le Vatican. Comme l’écrivait Félicité Lamennais, plutôt que de rejeter la Révolution, la véritable tâche des catholiques devait consister à la « baptiser ».
Dans sa description de la réconciliation entre démocratie et religion aux États-Unis — qui était en réalité une prescription pour la France — Tocqueville poursuivait un objectif similaire. Contrairement à une idée reçue, il ne postulait pas un lien nécessaire entre protestantisme et démocratie. Il affirmait plutôt qu’un mode de vie libre et une multitude de choix pouvaient facilement désorienter les citoyens s’ils ne disposaient pas d’un ancrage moral solide. La foi catholique pouvait et devait offrir un tel point de référence. Les catholiques américains, assurait l’aristocrate français à ses lecteurs en Europe, étaient à la fois les citoyens les plus obéissants et les plus indépendants d’Amérique.
L’histoire de la démocratie chrétienne montre qu’elle peut être un antidote puissant pour structurer une réponse à Trump.
Jan Werner-Müller
Pour les premiers partis politiques démocrates-chrétiens, de tels arguments étaient utiles. Mais il est important de rappeler aussi qu’ils n’acceptaient pas sans réserve la démocratie représentative comme seule forme légitime de politique moderne. Si le peuple était mis en avant dans leurs noms — au pense par exemple au Partito Popolare Italiano fondé en 1919 — cette référence visait moins à signaler un soutien à la souveraineté populaire et au pluralisme qu’à afficher une proximité avec les classes populaires. Pour quiconque adhère à des croyances religieuses non négociables, le pluralisme démocratique semble en effet automatiquement synonyme du danger du relativisme. Même au début du XXIe siècle, on décèle des échos de cette crainte chez le pape Benoît XVI.
Les partis démocrates-chrétiens s’apparentaient donc moins à l’époque à des partis censés représenter un pan du spectre politique qu’à des groupes d’intérêt formés face à des États laïques qui, aux yeux des catholiques, se montraient activement hostiles à la religion. Ces partis ne sont d’ailleurs pas apparus là où le catholicisme constituait déjà un élément incontesté de la culture et de l’identité politiques — comme en Irlande — où ils auraient été jugés superflus. Ils ont au contraire émergé là où la religion catholique était contestée et avait le potentiel d’être profondément politisée.
En Allemagne, les catholiques s’étaient mobilisés contre le Kulturkampf de Bismarck après que le chancelier de fer eut cherché à semer le doute sur la loyauté des catholiques envers l’État-nation allemand unifié, dominé par la Prusse protestante, et à affaiblir l’influence politique de l’Église. L’Italie avait quant à elle été le théâtre d’un conflit violent entre le Vatican et l’État-nation nouvellement unifié, qui s’était emparé de la majeure partie du territoire des États pontificaux. En représailles, le pape interdit aux catholiques de participer à la vie politique démocratique sous quelque forme que ce soit, même par le vote.
Les partis démocrates-chrétiens ont donc d’abord été conçus comme des armes tactiques défensives dans un environnement politique jugé hostile. Mais ils véhiculaient également ce que l’on pourrait appeler une technologie politique particulière adaptée à leur époque. Reconnaissant l’urgence de la question sociale, le pape Léon XIII avait plaidé pour un équilibre entre les intérêts des travailleurs et ceux des capitalistes dans son encyclique Rerum Novarum. Par opposition à la lutte des classes prônée par les marxistes, il proposait l’idéal d’une société harmonieuse dans laquelle différents groupes pourraient coopérer pour le bien commun. Cette première génération de pionniers de la démocratie chrétienne cherchait à arbitrer les intérêts conflictuels tout en gardant leurs distances vis-à-vis du pouvoir centralisé.
Après la Première Guerre mondiale, le Vatican finit par lever l’interdiction de s’engager dans la politique italienne et le le Parti populaire, démocrate-chrétien, devint le deuxième parti en importance ; en Allemagne, le Parti catholique du Centre (Zentrum) joua un rôle crucial dans les coalitions qui ont soutenu la République de Weimar.
Pourtant, dans ces deux pays, les dirigeants politiques catholiques finirent par s’allier à des anti-démocrates : les Popolari furent poussés par le Vatican à se plier à Mussolini et le Zentrum vota en faveur de la loi d’habilitation d’Hitler en 1933.
Le pilier de la démocratie européenne
Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que les démocrates-chrétiens ont pleinement adhéré à la démocratie, désavouant les alternatives autoritaires telles que l’État officiellement catholique de Franco en Espagne. Alors que la droite traditionnelle avait été discréditée par l’expérience du totalitarisme, un nombre suffisant de dirigeants catholiques avaient participé activement à la Résistance pour que la démocratie chrétienne apparaisse comme un nouveau départ moral possible dans plusieurs pays européens. Ce fut notamment le cas en France avec le MRP entre 1944 et 1967.
Dans les pays en première ligne de la Guerre froide, la démocratie chrétienne était considérée stratégiquement par Washington comme une force anticommuniste équilibrée sur laquelle s’appuyer pour lutter contre l’influence de Moscou. Les démocrates-chrétiens affirmaient que le communisme et le libéralisme du XIXe siècle constituaient tous deux des formes de matérialisme, la principale différence étant que l’un était collectiviste, tandis que l’autre prônait l’autonomie individuelle. Ils adhéraient à la philosophie aujourd’hui presque totalement oubliée du personnalisme, dont Jean-Paul II fut l’un des derniers grands adeptes. Le personnalisme rendait justice à la dimension spirituelle de la vie humaine tout en respectant la dignité des individus et des groupes coopérant au sein d’une société harmonieuse. Sa relative plasticité conceptuelle a longtemps servi aux démocrates-chrétiens à se présenter comme des partis fourre-tout ouverts à de nombreux citoyens différents. Le parti démocrate-chrétien italien était ainsi surnommé la balena bianca, la baleine blanche, en raison de sa taille gigantesque et de sa capacité « d’absorption » politique.
Les vestiges de la démocratie chrétienne en Europe ont trouvé avec Léon XIV un porte-voix inattendu.
Jan Werner-Müller
Le point fondamental pour les démocrates chrétiens était de ne pas être perçus comme des groupements politiques confessionnels : la CDU allemande — fondée après la guerre comme héritier du Zentrum — mettait l’accent sur le mot « Union » dans son nom, affirmant être en mesure de réconcilier catholiques et protestants après des siècles de conflit. Derrière le bouclier anticommuniste — les démocrates-chrétiens italiens avaient adopté un bouclier de croisé pour symbole — la ligne directrice restait de résoudre les conflits politiques par la médiation et en faisant preuve d’un œcuménisme aussi large que possible. À cet égard, ce n’est pas un hasard si les démocrates-chrétiens ont joué un rôle clef dans la construction européenne après-guerre.
Des catholiques comme Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi et Robert Schuman avaient fait l’expérience des menaces émanant d’États-nations agressifs. S’ils n’appelaient pas à l’abolition des nations en tant que telles, le nationalisme n’était pas un critère moral mis en avant pour les membres de ce que leurs critiques avaient commencé à railler comme une « Internationale noire ».
Ce sont eux qui ont créé les structures supranationales avec lesquelles les Européens vivent encore aujourd’hui : non seulement ce qui est finalement devenu l’Union européenne, mais aussi le Conseil de l’Europe et la Convention européenne des droits de l’homme — une création conjointe des conservateurs britanniques et des démocrates-chrétiens continentaux, teintée d’une orientation résolument antisocialiste — qui s’est révélé être le régime régional de protection des droits de l’homme le plus abouti au monde.
La zombification de la démocratie chrétienne
Pourtant, si de nombreuses structures qu’elles avaient mises en place subsistent, l’esprit qui animait la démocratie chrétienne s’est progressivement affaibli.
Dans les urnes, les partis démocrates-chrétiens ont obtenu des résultats de plus en plus faibles. Si la sécularisation en est une explication évidente, de manière moins visible, la disparition de l’anticommunisme en tant que ciment idéologique après la fin de la Guerre froide a également pu être un facteur clef — la seule chose pire que d’avoir un ennemi mortel, c’est de le perdre. À l’instar de son rôle dans la formation de la coalition Reagan aux États-Unis, l’anticommunisme avait, en Europe aussi, servi à maintenir ensemble des fractions idéologiques assez hétérogènes.
La Democrazia Cristiana — qui s’était toujours légitimée comme le rempart contre le plus puissant parti communiste d’Europe occidentale et qui avait été au gouvernement de manière quasi continue depuis le début de la République italienne — a complètement disparu au début des années 1990. Il était devenu évident que son succès ne reposait pas seulement sur l’anticommunisme mais aussi sur la corruption et le clientélisme, sans parler des liens avec la mafia qui furent exposés au grand jour à la suite de l’opération Mani pulite. Des éléments de l’héritage démocrate-chrétien se sont dispersés dans le paysage politique italien : Matteo Renzi a ainsi fait ses débuts en politique au sein du second Partito Popolare Italiano, créé en 1994 et éphémère successeur de la DC, tandis que Forza Italia, le parti de Berlusconi, a également tenté de s’approprier l’héritage du parti.
Cette fin tragique pourrait laisser penser que les idéaux démocrates-chrétiens n’avaient pas vraiment eu d’importance et n’auraient finalement, au-delà de la construction européenne, plus eu tellement d’influence. Il suffit de se tourner vers l’Allemagne pour voir combien une telle conclusion serait trompeuse, du moins jusqu’à récemment. Helmut Kohl a été la dernière figure d’envergure à prendre des risques importants parce qu’il était profondément attaché à l’intégration européenne de tradition démocrate-chrétienne. À sa suite, Angela Merkel s’est contentée de maintenir le cap, résistant aux tentatives françaises visant à développer un programme plus ambitieux pour approfondir l’intégration européenne. Sur le plan intérieur, elle a appliqué presque à la lettre la stratégie traditionnelle des démocrates-chrétiens : désamorcer les conflits, réconcilier et coopter les différents intérêts — en démobilisant ainsi l’opposition —, servir de médiatrice entre de nombreux groupes et veiller à ce que le changement soit aussi progressif et, idéalement, consensuel que possible. Une telle forme de gouvernance a été facilitée par le fait que, pendant les seize années de règne de Merkel, l’argent ne manquait pas — même si son « Modell Deutschland » dépendait du gaz russe bon marché et de la vente de SUV à la Chine et ne s’est pas avéré viable.
La tradition politique qui avait déterminé les débuts de la construction européenne est entrée dans une forme de léthargie.
Jan Werner-Müller
Comment expliquer alors le relatif épuisement du modèle démocrate-chrétien ? Au-delà de l’évolution du contexte économique, ce type de politique semble moins viable dans des sociétés à la fois fragmentées et polarisées.
Dans les années d’après-guerre, la médiation entre les groupes d’intérêts pouvait déboucher sur des compromis stables, notamment parce que ceux d’entre eux qui soutenaient électoralement la démocratie chrétienne — typiquement : les agriculteurs et les petites et moyennes entreprises — bénéficiaient de la prospérité générée grâce à l’intégration européenne. Par contraste, les sociétés d’aujourd’hui sont dans l’ensemble plus individualistes — et donc aussi désorganisées. Les questions d’identité ont absorbé les luttes politiques fondées sur les intérêts partisans et ne peuvent pas être canalisées par les stratégies traditionnellement mises en œuvre par les partis de ralliement qui avaient fait l’âge d’or de la démocratie chrétienne européenne. Cela ne veut pas dire que nous devrions regretter la politique européenne des années 50 ou 60 : il suffit de penser à la situation vulnérable des femmes et des minorités sexuelles au cours de ces décennies pour se défaire de toute nostalgie politique facile. Pour ne donner qu’un exemple, le viol conjugal n’a été criminalisé en Allemagne qu’en 1997.
Mais force est de reconnaître que la tradition politique qui avait déterminé les débuts de la construction européenne est entrée dans une forme de léthargie — sans disparaître complètement.
La subversion illlibérale et postlibérale dans l’Europe post-chrétienne
En parallèle, l’Europe a vu émerger des figures d’imposteurs revendiquant l’héritage de la démocratie chrétienne.
Au premier rang d’entre elles, Viktor Orbán, qui a dirigé la Hongrie pendant seize ans, n’a eu de cesse de se présenter comme le dernier rejeton de cette tradition. Insinuant sans grande subtilité que Merkel et d’autres figures s’étaient « vendues » — puisqu’elles auraient fait trop de compromis avec le libéralisme, par exemple sur les politiques d’accueil des réfugiés et le mariage homosexuel —, Orbán a célébré la démocratie chrétienne comme intrinsèquement « illibérale » et donc comme partie intégrante de son projet d’ériger un « État illibéral » annoncé pour la première fois à l’été 2014.
Dans une certaine mesure, cette dénomination n’était pas tout à fait fausse : de nombreux démocrates-chrétiens considéraient en effet le libéralisme comme un mélange toxique de laïcité, d’individualisme et de matérialisme. Mais historiquement, ils s’étaient toujours fortement méfiés du nationalisme, alors qu’Orbán affirmait de manière fallacieuse que la démocratie chrétienne est intrinsèquement « nationale ». Les démocrates-chrétiens n’étaient précisément pas engagés dans le genre de guerre culturelle qu’Orbán a menée sans relâche, attisant les conflits et déclarant les minorités comme un danger pour le pays, en partie pour détourner l’attention de la réalité de l’autocratie kleptocratique que son successeur, Péter Magyar, expose désormais systématiquement.
Ce qui a été présenté comme faisant partie de la « démocratie chrétienne » n’est en réalité qu’un populisme d’extrême droite sous un vernis chrétien.
C’est du cœur de l’Europe — plus précisément de Rome — que vient aujourd’hui l’opposition la plus nette à l’assaut théologico-politique de Washington.
Jan Werner-Müller
Comme l’a souligné Olivier Roy, il n’est pas question de religion mais d’affichage et d’appartenance : « le populisme qui gagne est un populisme libertaire qui entérine les nouvelles valeurs sociétales mais ne les inscrit pas dans un système de démocratie parlementaire. » C’est une chrétienté fantasmée en tant qu’identité collective qui s’en trouve exploitée — dans la bouche des trumpistes, elle devient « civilisation » —, pas le christianisme. Giorgia Meloni se d’ailleurs trahit dans son autobiographie Io Sono Giorgia, où elle écrit que « l’identité chrétienne peut être laïque plutôt que religieuse » ; quant à Marine Le Pen, comme le rappelle Olivier Roy, elle définissait l’identité de la France par la laïcité dans son programme de 2017.
Au fond, les populistes qui ont opéré ce « grand recentrement » ont peu à peu cessé de mobiliser cette référence. En revanche, elle est aujourd’hui remobilisée à nouveaux frais par les auto-proclamés « post-libéraux », qui présentent une mosaïque complexe. Certains ne se situent en effet pas explicitement à droite. Et certaines variantes postlibérales protestantes, notamment au Royaume-Uni, mettent l’accent sur la décentralisation et le pluralisme en cultivant de réelles affinités avec la démocratie chrétienne continentale.
D’autres protagonistes du mouvement post-libéral prônent toutefois ouvertement l’intégrisme catholique, l’idée de subordonner l’État aux impératifs religieux ; ils n’ont cessé de couvrir d’éloges « l’État illibéral » d’Orbán qui est devenu une sorte de Disneyland pour l’extrême droite transnationale parce que le Premier ministre avait osé utiliser le pouvoir public pour imposer la bonne morale (par opposition à la neutralité de façade de l’État libéral).
Certains de ces post-libéraux catholiques d’extrême droite entendent rompre avec les éléments fondamentaux de la démocratie chrétienne. Même s’ils ne sont pas nécessairement nationalistes, ils sont tout à fait à l’aise avec l’idée de centraliser agressivement le pouvoir de l’État. Il ne reste chez eux plus rien du modèle traditionnel de la démocratie chrétienne, caractérisé par la décentralisation, le pluralisme, la médiation et le compromis entre différents intérêts, identités et idées.
Les « patriotes » poussés par les trumpistes pour bénéficier d’une sorte de statut de « parti le plus favorisé » et identifiés comme moteurs du changement de régime s’inscrivent dans ce qu’on pourrait qualifier à la suite du sociologue Roger Brubaker d’internationale civilisationniste, qui promeut moins une éthique ou une foi individuelle réelle qu’une identité collective imaginée.
Pour les démocrates-chrétiens authentiques, ces « patriotes » posent un dilemme : s’ils commencent à les imiter — légitimant ainsi la rhétorique et les politiques d’extrême droite —, les citoyens finiront par voter pour l’original et non pour la copie ; s’ils tiennent bon — ou, pour reprendre l’image courante en Allemagne : s’ils maintiennent l’extrême droite derrière un cordon sanitaire — ils risquent toujours d’être accusés par l’extrême droite — et par leurs propres membres, qui ont toujours été mal à l’aise avec la modération à la Merkel — de ne pas être suffisamment conservateurs.
La démocratie chrétienne comme stratégie
Une approche moins défensive et plus constructive consisterait à commencer par se demander si ce qui a fait la politique chrétienne-démocrate ne peut pas aujourd’hui nous servir de matrice stratégique à l’ère des guerres culturelles algorithmiques.
Les démocrates-chrétiens pourraient également se réapproprier leur héritage économique, qui était loin du néolibéralisme dans l’après-guerre. Cela permettrait un recoupement avec les approches social-démocrates et rendrait les grandes coalitions moins incohérentes. Il y a une raison pour laquelle, à la fin des années 1940, les démocrates-chrétiens — y compris en France, où Bidault en était un excellent exemple — étaient considérés à la fois comme farouchement anticommunistes et de centre-gauche.
Une tentative plus risquée mais peut-être aussi beaucoup plus utile serait une tentative de soustraire le christianisme à l’emprise de divers nationalistes chrétiens et populistes d’extrême droite.
Si les citoyens préfèrent peut-être des contrôles frontaliers stricts, ils rejettent massivement le spectacle de la cruauté trumpiste. De toute évidence, une partie du problème pour les Européens réside dans le fait qu’ils tiennent peut-être un discours noble sur l’Union en tant que « puissance normative », mais qu’ils externalisent de facto la cruauté vers la Libye et la Tunisie. La Convention européenne des droits de l’homme est actuellement mise à mal par un groupe de neuf pays européens — dont des bastions traditionnels de la démocratie chrétienne comme l’Autriche, la Belgique et l’Italie — qui cherchent à affaiblir les protections accordées aux réfugiés. Il est clair qu’une refonte fondamentale des politiques d’asile et de migration est un combat difficile contre une extrême droite qui a bénéficié d’années de concessions de la part du centre-droit, tant sur le plan rhétorique que sur le fond. Merkel, fille d’un pasteur luthérien, a tout de même tenté de s’engager dans ce combat lorsqu’elle a déclaré, lors d’un débat au Bundestag en 2015, que les principes de son parti imposaient d’accueillir les étrangers dans le besoin.
Le philosophe et dissident tchèque Jan Patočka, dans des essais rédigés vers la fin de sa vie (une vie brutalement écourtée par la police du régime socialiste d’État en 1977), se demandait à quoi pourrait ressembler un christianisme européen après la chrétienté. Dans un esprit quelque peu similaire, le philosophe canadien Charles Taylor a un jour affirmé que le plein développement des intuitions morales du christianisme dépendait de ce qu’il appelait une « rupture fondamentale avec la culture chrétienne ».
Il serait certes complaisant et eurocentrique de prétendre qu’une Union aujourd’hui attaquée à la fois par le régime de Poutine et par le gouvernement américain serait particulièrement bien placée pour montrer ce que signifie rester fidèle à de telles intuitions morales et penser que nous pourrions seuls dépasser les mythes identitaires de la chrétienté. Jusqu’à présent, les dirigeants ne se montrent clairement pas à la hauteur de la situation.
Pourtant, c’est du cœur de l’Europe — plus précisément de Rome — que vient aujourd’hui l’opposition la plus nette à l’assaut théologico-politique de Washington. Face aux incursions de J. D. Vance et aux attaques répétées de Donald Trump, les vestiges de la démocratie chrétienne en Europe ont trouvé avec Léon XIV un porte-voix inattendu. Avec lui, les héritiers authentiques de cette tradition politique pourraient encore démontrer que ceux qui semblent impuissants ont le pouvoir de changer le cours de l’histoire.
Il est bien sûr peu probable que la démocratie chrétienne redevienne une force politique unifiée et organisée sous la forme d’un parti. Certains des plus importants penseurs de ce mouvement n’ont d’ailleurs jamais considéré qu’il s’agissait là d’un idéal à atteindre : Jacques Maritain, par exemple, s’était opposé dans l’après-guerre à une démocratie chrétienne conçue à l’intérieur d’une politique de partis ; il voulait que la religion agisse plutôt comme « ferment » dans la société pour parvenir à un renouveau moral. Ne serait-ce pas, encore, une perspective désirable ?