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Géopolitique de la Biennale 2026
Cette année, la 61e édition de la Biennale de Venise intitulée « In Minor Keys » a fait parler d’elle bien avant son ouverture le 9 mai dernier.
Non pas, comme ce fut parfois le cas au cours de sa longue histoire, en raison de polémiques artistiques, mais à la suite de la publication le 17 mars de la pétition lancée par l’Art Not Genocide Alliance (ANGA) signée par plus de 200 artistes, commissaires d’exposition et travailleurs culturels, qui demandaient d’exclure Israël, qualifié à plusieurs reprises d’« État génocidaire », de la Biennale, c’est-à-dire d’interdire à l’artiste israélien choisi par son pays de participer à l’événement.
De nombreux artistes représentant les pavillons nationaux ont signé la pétition, dont la plupart des Européens parmi lesquels Yto Barrada, artiste franco-marocaine sélectionnée pour représenter la France qui, le jour de la conférence de presse organisée à Paris en avril, justifiait succinctement sa position en expliquant qu’elle avait signé en son nom personnel et non comme représentante de la France, pays qui reconnaît Israël depuis 1949 mais aussi l’État de Palestine depuis 2025.
Si cette explication n’a pas officiellement suscité de remous au sein de l’Institut français — l’instance chargée d’organiser l’exposition en tant qu’opérateur du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et du ministère de la Culture dans la mise en œuvre de la politique culturelle extérieure de la France — la polémique a néanmoins suscité des interrogations. On a pu notamment reprocher aux artistes et curateurs activistes participants à la Biennale de Venise une focalisation uniquement sur la guerre à Gaza alors que des pays comme la Chine, l’Iran — trois mois après le massacre de plus de 30 000 personnes, pour la plupart des jeunes, par le régime de Téhéran — ou encore le Sénégal, qui a récemment durci l’interdiction de l’homosexualité, ne répondent pas non plus aux critères de respect de la Déclaration universelle des droits de l’Homme des Nations unies.
À cette première polémique est venue s’en ajouter une autre. Le président de la Biennale, Pietrangelo Buttafuoco, nommé par le gouvernement Meloni en 2024, a pris l’initiative d’autoriser la Russie à ouvrir son pavillon national qui était fermé depuis 2022, année où les artistes russes en protestation contre l’invasion de l’Ukraine avaient refusé d’organiser l’exposition. Lors de l’édition suivante, en 2024, la Russie avait prêté son pavillon à la Bolivie. La décision de permettre à Moscou de revenir à la Biennale a suscité des divisions au sein même du gouvernement Meloni : le ministre italien de la Culture Alessandro Giuli a décidé de ne pas assister au vernissage et la Commission européenne a suspendu sa subvention de deux millions d’euros pour la Biennale de 2028. Le vice-président du Conseil italien Matteo Salvini s’est rendu sur place et a visité le pavillon russe, défendant sa présence au nom de l’art.
Cette affaire a permis pendant une courte période de diluer la focalisation des manifestations sur le sujet de Gaza et de la Palestine exigeant l’interdiction de l’ouverture du pavillon israélien. Le jury chargé de remettre les prix de la Biennale, formé cette année de cinq femmes du monde de l’art, dont une majorité est issue du Sud global, a annoncé qu’il ne considèrerait pas les artistes issus de pays dont les dirigeants sont poursuivis par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre. Sans les nommer, il s’agissait donc d’Israël et de la Russie. Voyant que leurs exigences n’étaient pas suivies, quelques jours avant le vernissage, le jury a décidé de démissionner et de ne pas décerner de prix. Face à ce coup de théâtre, la présidence de la Biennale a fait valoir un argument universaliste : tous les pays doivent pouvoir être éligibles ; en l’absence de jury spécialisé après cette démission, c’est le public qui sera invité à voter pour décerner les Lions à la fin de la Biennale, en novembre.
Le pavillon russe a finalement décidé de ne rester ouvert que les trois jours du vernissage — non sans une forte présence policière à ses portes renforcée après l’intervention très médiatisée des Pussy Riot — la présence d’Israël a continué à susciter des réactions très vives.
Israël a construit son pavillon permanent en 1952 dans les Giardini, voisin de celui des États-Unis. Or étant actuellement en travaux, le pavillon israélien s’est déplacé à l’Arsenal dans un endroit temporaire, proche de ceux de l’Arabie Saoudite, des Émirats, mais aussi de la Turquie et du Liban. Dans un contexte de surveillance renforcée, l’artiste Belu-Simion Fainaru a justifié sa présence en disant qu’il représentait son pays et non pas le gouvernement de Netanyahu.
L’édition 2024 avait déjà été marquée par des protestations contre l’ouverture du pavillon israélien, que l’artiste invitée, Ruth Patir, avait décidé de laisser fermé : son œuvre ne pouvait être vue qu’à travers les vitres tant qu’un cessez-le-feu entre Israël et Gaza ne serait pas signé.
Cette année, l’Iran — qui a seul décidé de ne pas participer à la Biennale quelques jours avant l’ouverture —, la Chine, la Turquie, le Sénégal et d’autres pays africains, comme les pays du Golfe, n’ont pas été cités par les protestataires comme pouvant enfreindre les libertés individuelles. Certains activistes ont toutefois demandé que le pavillon américain, dont l’artiste Alma Allen est jugé comme participant à la propagande trumpiste, ne soit pas considéré par le jury. Le pavillon était aussi très protégé par la police et très peu fréquenté car l’objet d’un boycott informel. Tous ces critères d’évaluation portant sur les origines des artistes et leur appartenance à tel ou tel pays écartent souvent le jugement esthétique porté sur leur travail. De nombreuses critiques dans la presse internationale du monde de l’art se sont d’ailleurs offusquées que la Biennale de Venise soit devenue trop politique.
Pourtant, la politique est l’essence même de sa création.
Brève histoire de la « biennalisation » du monde
Du XIXe siècle à aujourd’hui, la Biennale est une caisse de résonance des mutations du monde et un terrain d’affrontement.
Sa naissance date de 1893. À l’époque, elle prend pour prétexte les noces d’argent du couple royal de l’Italie unifiée. La volonté de créer un événement mettant en avant les valeurs artistiques italiennes ainsi que celles de pays étrangers est alors une manière de concurrencer les expositions universelles, dont la première fut créée en 1851 à Londres. Les suivantes auront lieu entre Paris et la capitale britannique, les deux métropoles les plus importantes des puissances coloniales de l’époque. Entrant rapidement dans le jeu, les États-Unis organisent la leur à Philadelphie en 1876.
L’ouverture de la Biennale d’art de Venise dans les Giardini, qui en demeurent toujours le cœur, naît donc d’une volonté politique de l’Italie d’imposer son influence sur la carte des grandes puissances, chacune ayant, dès le début du XXe siècle, construit son pavillon national — comme la Belgique, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne ou l’Espagne — faisant des Giardini le domaine réservé du continent européen avant que les États-Unis n’ouvrent leur pavillon en 1930.
On ne parle pas encore de « soft power » culturel. L’arme de l’influence n’est utilisée pour la première fois de manière explicite qu’en 1964, année où les États-Unis poussent pour que l’artiste Robert Rauschenberg remporte le Lion d’Or, prix le plus prestigieux et jusqu’alors réservé aux artistes européens, et majoritairement français. La méthode employée alors pour y arriver — le transport en urgence, en pleine nuit, sur des bateaux, de tableaux de Rauschenberg pour les installer dans le pavillon américain afin que l’artiste puisse prétendre au Lion d’Or — rappelle les coups de force trumpistes à la limite de la légalité. L’hebdomadaire français Arts titrait d’ailleurs à l’époque : « Venise colonisée par l’Amérique » — une véritable onde de choc.
Depuis cette date, la Biennale de Venise est devenue le lieu le plus prescripteur des enjeux artistiques entre pays occidentaux avec Documenta, exposition quinquennale qui a lieu à Kassel depuis 1955 et créée comme rempart contre l’influence de l’URSS, mais aussi contre l’impérialisme culturel américain, très actif en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Avec la décolonisation et la naissance de nouvelles puissances politiques et économiques, la Biennale devient une caisse de résonance d’un monde de plus en plus décentré par rapport à l’Occident, la cartographie de la reconnaissance artistique, jusque-là réservée à l’hémisphère nord, s’élargit. Cette tendance à l’ouverture se vérifie d’ailleurs aussi dans les biennales d’architecture qui s’alternent avec la Biennale d’art, et pour le festival du cinéma de Venise.
En 1999, les artistes chinois font ainsi leur entrée en force à la Biennale de Venise grâce au directeur artistique de l’époque, Harald Szeemann, l’un des curators les plus influents de la scène artistique internationale encore dominée par un axe « anglo-saxon-germano-suisse », qui a compris que la Chine ne pouvait plus être ignorée des décideurs devenus les taste makers. Trente-cinq ans après l’Américain Rauschenberg, c’est l’artiste Cai Guo-Qiang qui gagne le Lion d’Or dans une victoire dont la portée symbolique rappelle celle de 1964 remportée par les États-Unis.
Le début du XXIe siècle a vu la Biennale de Venise devenir de plus en plus à l’écoute, à la fois des revendications issues des « cultural studies » américaines, et de celles des pays du Sud, dont la plupart sont d’anciens pays colonisés.
Avant même la nomination à la tête de la Biennale de Venise du très influent curateur nigérian-américain Okwui Enwezor, première personnalité noire à occuper ce rôle — déjà choisie en 2002 pour la direction artistique de Documenta —, c’est sous la direction artistique de l’ancien directeur du MoMA Robert Storr, en 2007, que, pour la première fois, un artiste noir était récompensé à Venise. Malick Sidibé, né au Mali, recevait cette année-là le Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière et l’artiste palestinienne Emily Jacir le Lion d’Or réservé aux artistes de moins de 40 ans. Depuis cette Biennale, la majorité des artistes récompensés sont d’origine non occidentale et, régulièrement, des artistes femmes issues de différentes minorités ethniques sont distinguées.
En 2024, les principaux artistes distingués étaient celui du pavillon australien avec le Lion d’Or pour Archie Moore, issu des peuples premiers d’Australie, celle du Kosovo, Doruntina Kastrati, très engagée dans la défense des conditions des femmes sur le marché du travail, la Palestinienne résidant à New York Samia Halaby, l’artiste queer Chola Poblete, née en Argentine, et la Nigérienne Karima Ashadu. Deux artistes reçoivent le Lion d’Or pour l’ensemble de leur carrière : la Brésilienne Anna Maria Maiolino et la Turque Nil Yalter.
Ces récompenses sont le résultat de la présence de plus en plus importante des pays non occidentaux à la Biennale qui, depuis une vingtaine d’années, ont décidé d’ouvrir des pavillons nationaux. Les Giardini et leurs 17 pavillons sont aujourd’hui « saturés » et le dernier pays à avoir pu y construire un pavillon considéré comme une ambassade artistique a été la Corée en 1995 — jusqu’à cette année. Pour être représentées à Venise, les autres nations prétendantes louent des espaces à l’Arsenal ou des bâtiments en ville.
Mais c’est aussi la nomination à la direction artistique de la Biennale de personnalités issues du Sud, ainsi que d’autres très concernées par les scènes artistiques issues de différentes minorités, qui choisissent les membres des jurys votant pour l’attribution des Lions, donnant ainsi plus de visibilité aux artistes éloignés du regard occidental. Cette tendance s’est confirmée en 2024 quand le nouveau président de la Biennale, nommé par le gouvernement Meloni, a surpris une grande partie du monde de l’art, qui s’attendait plutôt à la désignation d’un Italien pour répondre au critère de « préférence nationale », comme c’est le cas pour les nouvelles directions des musées italiens, en choisissant Koyo Kouoh (décédée en mai 2025) pour la direction artistique de la 61e Biennale, première femme noire et africaine à être nommée, et qui s’est entourée d’une équipe de plusieurs curators, tous issus de pays du Sud, avec qui elle avait pu finaliser le contenu de l’exposition « In Minor Keys ».
La prochaine édition a déjà commencé
Alors que la Biennale de Venise accompagne les tendances qui se dessinent, une recomposition autour de la Chine et de l’Inde pourrait voir le jour.
Il y aurait aujourd’hui plus de 130 biennales dans le monde, et la majorité se trouverait dans la zone appelée, de manière trop simpliste, le « Sud global ». Celles qui n’y sont pas, comme la Biennale de Venise, celle du Whitney Museum of American Art à New York, celle de Lyon ou Documenta, pour n’en citer que quelques-unes, deviennent elles aussi des expositions très engagées dans les problématiques décoloniales en mettant en avant les différentes minorités liées principalement au genre et à la race. Ce phénomène est d’autant plus compréhensible que des directeurs-curateurs peuvent organiser plusieurs biennales, comme cela a été le cas de Okwui Enwezor ou de Cheikha Hoor Al Qasimi, qui préside la très influente Biennale de Sharjah depuis 2013, tout en étant nommée à la tête de la Biennale de Sydney cette année après avoir été la curatrice de la Triennale d’Aichi, au Japon, en 2025.
En accentuant l’effet d’un entre-soi curatorial de plus en plus engagé, certains arguent que l’art perd du poids face à certaines causes politiques, jusqu’à rendre la possession d’un passeport de certains pays disqualifiante. On observe aussi des situations paradoxales : des curateurs et des artistes activistes très engagés dans la défense des populations subalternes, comme le Thaïlandais Rirkrit Tiravanija, répondre aux invitations du Qatar, certes très influent et très riche, mais peu perméable à la liberté religieuse et à la liberté d’expression, surtout pour ses travailleurs étrangers au statut très précaire. C’est Tiravanija qui anime, avec des performances, le pavillon du Qatar qui, grâce à un mécénat de plusieurs dizaines de millions de dollars à la ville de Venise pour la sauvegarde de certains bâtiments, a pu en échange construire un pavillon dans les Giardini dont on disait qu’il n’y avait plus d’espace pour un nouveau bâtiment. Le Qatar se retrouve ainsi au centre des Giardini, en face du pavillon des États-Unis.
Dans une géopolitique du Golfe dont on sait qu’elle passe largement par le soft power, on aurait pu s’attendre à ce que l’Arabie saoudite insiste pour obtenir un bout de terrain dans les Giardini afin d’y construire un pavillon permanent aux côtés des grandes puissances. Mais Riyad, comme les Émirats arabes unis, se contente d’un espace à l’Arsenal, qui reste celui de la périphérie. C’est le Qatar, micro-État ultra-riche sans scène artistique locale reconnue, qui est parvenu à jouer habilement sa carte pour s’imposer à Venise.
Il sera intéressant d’observer comment les deux grandes puissances non occidentales concurrentes, la Chine et l’Inde, vont se positionner dans les prochaines Biennales de Venise.
Cette année, les deux pays sont restés ignorés des protestations et appels au boycott qui auraient pu les toucher : la Chine en raison de la persécution des Ouïghours et des limitations de plus en plus drastiques à la liberté d’expression, l’Inde avec la discrimination à l’égard des musulmans et les tendances autocratiques du Premier ministre Modi. Les deux pays sont voisins. Leurs pavillons, qui ne sont pas des constructions propres mais de vastes espaces situés aux confins de l’Arsenal, sont très éloignés des Giardini. Leur puissance économique et leur poids démographique leur permettent-ils de penser qu’ils pourraient déplacer le centre symbolisé par les Giardini vers l’Arsenal ?
Il est probable que les deux pays ne cherchent pas à entrer dans les querelles de pouvoir incarnées par les curateurs de la Biennale.
La Chine sait profiter des dissensions entre les pays occidentaux et du pouvoir de culpabilisation à leur égard mais elle ne cherche pas à être le leader du mouvement et, surtout, elle ne veut pas que ses artistes y participent — d’où la reprise en main du monde de l’art en Chine depuis une dizaine d’années.
L’Inde, dont c’est seulement la troisième participation à la Biennale, a préféré mettre en avant son identité et sa différence. Le titre de l’exposition des cinq artistes aux pratiques traditionnelles, loin des avant-gardes occidentales, est à ce titre éclairant : « Geographies of Distance : Remembering Home ». Les artistes des deux pays n’étaient pas signataires de la pétition diffusée par ANGA ; dans les mouvements de soutien à la cause palestinienne, ils se sont abstenus — donnant peut-être par là des indices de la stratégie d’institutionnalisation qu’ils pourraient adopter lors des prochaines éditions de la Biennale.