L’élection à laquelle participent les Hongrois ce dimanche est historique  : après seize ans consécutifs au pouvoir, Viktor Orbán pourrait perdre. Jusqu’au scrutin, nous publierons chaque jour un grand format sur cette élection clef. Pour soutenir ce travail et recevoir ces articles de fond, abonnez-vous au Grand Continent

Comme souvent lors des scrutins récents en Europe centrale et orientale, les élections législatives d’avril prochain en Hongrie sont présentées un peu partout comme la confrontation d’une offre pro-russe et d’une ligne pro-européenne.

Dans l’un des discours fondateurs de sa politique illibérale, prononcé en 2014 à Băile Tușnad en Roumanie, Viktor Orbán a pourtant convoqué une géographie plus vaste. 

La Russie, mais aussi, au-delà, « Singapour, la Chine, l’Inde, la Turquie », incarnaient sa conviction selon laquelle « les États les plus performants ne sont pas les États libéraux et peut-être même pas des démocraties ».

Avant cette date, Orbán avait déjà commencé à donner corps à une politique internationale de rapprochement : en 2011, il lançait le programme d’« Ouverture à l’Est », qu’a suivi l’« Ouverture au Sud » en 2015 — deux politiques de partenariat économique avec des États extérieurs à l’Union. Lors de la décennie suivante, il a multiplié les initiatives dans la même direction.

Comment expliquer aujourd’hui que la géographie que dessine Orbán, associant les pays européens de l’ex-bloc socialiste à des nations du Sud global, résonne positivement dans l’imaginaire des Hongrois ? Qu’est-ce qui a échappé aux analystes européens, enclins comme Milan Kundera à ne voir dans la Hongrie qu’un « Occident kidnappé » auquel la transition vers l’économie de marché puis l’intégration européenne auraient apporté le salut espéré ?

L’histoire de cette « globalisation alternative » — un système-monde construit pendant la guerre froide et associant les pays socialistes à une partie du « Sud global » — est relativement méconnue. Elle montre pourtant que la Hongrie, comme ses voisins, y avait trouvé une forme de centralité, qu’elle a ensuite perdue avec la chute des régimes communistes au profit d’un statut de périphérie européenne. Cette perte peut expliquer en partie aujourd’hui la fragilité, en Hongrie, de l’adhésion au projet européen et au récit de l’européanisation comme « fin de l’histoire ».

Viktor Orbán, qui fonde sa politique internationale sur cette analyse, l’a bien compris. Il n’est pas le seul : son opposant Péter Magyar lui-même reste prudent sur les questions internationales et présente une variante pragmatique et souverainiste modérée de la place de la Hongrie dans l’Union.

Viktor Orbán a bien compris comment la Hongrie a perdu une forme de centralité avec la chute de l’Union soviétique : cette analyse est au cœur de sa politique étrangère.

Jules Siran

La Hongrie dans la « globalisation alternative » : la centralité perdue d’une semi-périphérie

En Hongrie, la « globalisation alternative », notion proposée par les historiens James Mark, Steffi Marung et Artemy Kalinovsky 1, a pris son essor après l’écrasement de l’insurrection de Budapest en 1956. 

Cette répression avait débouché sur une condamnation internationale majeure et plongé le pays dans un certain isolement diplomatique en dehors du bloc socialiste. Le développement des liens avec les pays du Sud a alors offert une voie de sortie à travers l’édification d’un espace plus conciliant, « ouvrant la semi-périphérie » hongroise, pour reprendre les termes de l’historien Zoltán Ginelli 2.

Sur le plan culturel, la Hongrie a ainsi formalisé en 1960 des partenariats avec l’Union soviétique et les pays du bloc socialiste, mais aussi avec l’Irak, la Guinée, l’Égypte et la Syrie. Sur ces fondements, l’État socialiste hongrois a ensuite entrepris de développer une politique de recrutement d’étudiants étrangers, en majorité issus de ce que l’on qualifie aujourd’hui de Sud global.

À la fin de cette décennie, on comptait en Hongrie plusieurs milliers d’étudiants bénéficiant de cette politique. Ceux-ci venaient en grande partie du Vietnam, mais aussi d’autres pays socialistes ou non-alignés : pays nationalistes arabes (Égypte, Syrie, Irak, Algérie), pays socialistes africains (Tanzanie, Éthiopie, pendant un temps Guinée et Mali), pays d’Amérique latine en fonction des régimes en place (Bolivie, Brésil, Chili). À partir des années 1970, ces contingents représentaient déjà plus de 10 % des étudiants inscrits dans les universités techniques ou les universités de médecine. Les Hongrois ayant étudié à l’université entre les années 1960 et les années 1980 ont donc tous fait l’expérience de l’altérité post-coloniale, que ce soit dans leur classe, où l’on comptait trois étudiants étrangers en moyenne, ou leur chambre en résidence universitaire.

Ces coopérations avec les pays du Sud global concernaient bien d’autres domaines que l’enseignement supérieur. À titre d’exemple, les liens entre la Hongrie et l’Algérie, étudiés par Zsombor Bódy 3, se sont développés après l’indépendance de cette dernière. Dans le paysage algérois, ils ont pris la forme du « Stade du 5 juillet 1962 », conçu par l’architecte hongrois Sándor Azbej, qui s’est inspiré du Stade du Peuple de Budapest. Le domaine de l’hydraulique, dans lequel les ingénieurs hongrois disposaient d’une expérience reconnue, a également constitué un autre secteur privilégié de coopération entre les deux pays , ainsi qu’en attestent plusieurs séries d’échanges d’experts. Au début des années 1980, près de 2500 Hongrois vivaient et travaillaient ainsi en Algérie.

Le cas du Ghana étudié par Zoltán Ginelli 4 présente des similarités.

L’européanisation de la Hongrie dans les années 1980 et 1990 correspond à un retour à la périphérie. Celle-ci contribue dans le pays à un sentiment de déclassement.

Jules Siran

La Hongrie a cherché à s’y implanter pour accéder à des matières premières et contourner les restrictions commerciales occidentales. À cette fin, le gouvernement hongrois a donc encouragé l’implication d’économistes, dont un nombre non négligeable était versé dans l’économie du développement, notamment à travers les travaux du Centre de recherche afro-asiatique de l’Académie hongroise des sciences.

Au-delà des aspects matériels de la coopération qu’illustrent ces deux exemples, des historiens comme James Mark et Péter Apor font observer que la « globalisation alternative » s’est traduite en Hongrie par le développement d’« une nouvelle culture de l’internationalisme ». La culture populaire, en particulier celle de la jeunesse, s’est imprégnée de références aux mondes postcoloniaux : les campagnes de solidarité, les reportages de presse, les meetings dans les universités, les concerts organisés par de jeunes étrangers, les tournées en Hongrie de figures du tiers-monde — comme celle de Che Guevara en 1961 — constituent à cet égard autant de marqueurs importants.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, à gauche, observe depuis l’extérieur de la table principale tandis que le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresse aux dirigeants de l’Union par vidéoconférence lors d’une table ronde organisée dans le cadre d’un sommet européen à Bruxelles, le jeudi 19 mars 2026. © AP Photo/Geert Vanden Wijngaert

Le « retour à l’Europe » est-il une parenthèse ?

Dans les années 1980 et 1990, la rétractation des échanges internationaux de la Hongrie vers le seul espace européen a marqué un coup d’arrêt à cette « globalisation alternative ». La politique extérieure des Communautés européennes puis de l’Union européenne, de plus en plus volontariste en direction de son voisinage oriental à mesure que le bloc s’élargissait, a alors eu des conséquences très rapides en Hongrie : les programmes de mobilité Erasmus, lancé en 1987, puis Tempus en 1990, ont durablement marqué les agendas de recherche comme les stratégies de financements du monde universitaire ; les structures productives d’Europe centrale, en pleine recomposition dans l’économie de marché, ont été très rapidement préemptées par l’industrie allemande, pays qui fournissait plus d’un quart des investissements étrangers en Hongrie au début des années 1990 ; enfin, si les effets de la « globalisation alternative » ne se sont pas immédiatement effacés avec la chute du mur de Berlin, les étudiants et travailleurs étrangers ont été peu à peu exclus de la société post-communiste, faisant l’expérience d’un racisme accru — celui-ci étant formellement interdit et réprimé dans le système socialiste — et parfois de la violence extrême des groupes de skinheads très présents au début des années 1990.

Ce « retour à l’Europe » — en fait un repli de la Hongrie sur le seul espace européen — prend aujourd’hui des allures de parenthèse.

Les échanges universitaires révèlent ce tournant.

Si le lancement du programme Erasmus a suscité un fort enthousiasme de la part du monde académique hongrois — largement en demande d’échanges universitaires avec l’Europe occidentale —, en 2022, vingt-et-une universités hongroises ont été exclues des financements du programme Erasmus+, en réponse au transfert de leur gouvernance à des fondations dirigées par des proches du pouvoir. Viktor Orbán a alors concédé qu’« il vaudrait mieux financer la recherche avec des fonds européens » tout en dénonçant aussitôt un chantage inacceptable : « Nous ne voulons pas renoncer à des valeurs importantes pour les Hongrois. »

Dans l’intervalle, l’administration Orbán avait en 2013 lancé son propre programme de mobilités étudiantes, le Stipendium Hungaricum, qui reprenait certains traits de son prédécesseur socialiste : dans le cadre d’accords bilatéraux, les étudiants étrangers peuvent obtenir leur diplôme en Hongrie — Bachelor, Master ou Doctorat — et bénéficier d’une bourse, modeste, ainsi que d’un logement universitaire. Sur les 10 000 étudiants postulants à ce programme pour l’année 2026-2027, 54 % sont originaires d’Asie et 42,8 % d’Afrique.

Le « retour à l’Europe », en fait un repli de la Hongrie sur le seul espace européen, prend aujourd’hui des allures de parenthèse.

Jules Siran

De la même manière, les programmes « Ouverture à l’Est » et d’« Ouverture au Sud » se sont traduits par des opérations de coopération, dans les pas de celles de la période socialiste : au Ghana l’influent ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szijjártó a ainsi fait une visite remarquée en 2017, au cours de laquelle il a annoncé un certain nombre d’initiatives dans le pays, notamment la création d’un bureau du commerce extérieur et le lancement de divers projets industriels.

La bataille des récits  : Hongrie tiers-mondiste ou « Occident kidnappé »  ?

La réalité de la « globalisation alternative » qu’aurait orchestrée Budapest durant la guerre froide fait certes débat parmi les historiens hongrois. 

Certains d’entre eux, comme Béla Tomka, considèrent que trop d’importance est ainsi accordée à un phénomène relativement secondaire dans l’histoire de la Hongrie socialiste. Dans son livre Globalization in State Socialist East Central Europe, celui-ci montre ainsi que malgré des liens réels avec des pays du Sud global, ceux-ci n’ont jamais été suffisamment importants quantitativement pour rivaliser avec ceux tissés avec les pays occidentaux 5. En outre, ils n’ont jamais été suffisamment stabilisés dans des institutions, ce qui empêche selon lui de parler d’un système alternatif à la globalisation.

On pourrait ajouter à ces arguments que, pour les Hongrois de la période socialiste, l’attrait exercé par l’Occident l’emportait largement sur celui exercé par l’Est ou le Sud global. Les mobilités des professeurs et chercheurs sont évocatrices à cet égard : si les missions souvent longues dans les pays du Sud, pouvaient être des accélérateurs de carrière, de même qu’un séjour de recherche dans une prestigieuse institution soviétique, il n’en reste pas moins que l’ouverture progressive du régime à partir des années 1960 a profité de manière incomparable aux échanges académiques avec l’Europe occidentale, comme en atteste l’augmentation constante du nombre de voyages d’universitaires par-delà le mur de Berlin à partir de cette période.

Le tableau doit donc être fortement nuancé. La « globalisation alternative » est certes une représentation puissante, qui a incontestablement structuré les imaginaires de plusieurs générations de Hongrois. Si Orbán réactive ce récit auprès de la population de manière constante depuis une quinzaine d’années, c’est aussi parce qu’il évoque une période durant laquelle la Hongrie, cantonnée aux marges de l’Europe depuis la fin de la Première Guerre mondiale et la chute de l’Empire austro-hongrois, avait acquis une centralité dans un réseau perçu comme porteur d’opportunités.

Dans les années 1980 et 1990, la rétractation des échanges internationaux de la Hongrie vers le seul espace européen a marqué un coup d’arrêt à la « globalisation alternative ». 

Jules Siran

À l’inverse, l’européanisation des années 1980 et 1990 correspond à un retour à la périphérie qui contribue à un sentiment de déclassement. Aujourd’hui, celui-ci explique en partie la faible résonance des discours téléologiques présentant l’européanisation comme un horizon naturel de la Hongrie. Viktor Orbán a bien compris comment le pays avait perdu une forme de centralité avec la chute de l’Union soviétique : cette analyse est au fondement de sa politique étrangère et de sa tentative de configurer le continent depuis Budapest — en promouvant une transformation hongroise de l’Union (« occuper » Bruxelles) plutôt qu’une sortie.

Son opposant, Péter Magyar, présente effectivement l’Union européenne comme porteuse d’opportunités dont Orbán aurait eu tort de se couper. Ce dimanche, il pourrait mettre fin à seize ans de règne du Fidesz — mais cela sera-t-il suffisant pour « ramener la Hongrie en Europe » ?

Sources
  1. Artemy Kalinovsky, James Mark et Steffi Marung, Alternative Globalizations, Indiana University Press, 2019.
  2. Zoltán Ginelli, « Opening the Semi-Periphery : Hungary and Decolonisation », Research Report for the Vera and Donald Blinken Open Society Archives, 2017.
  3. Zsombor Bódy, « Opening up to the ‘Third World’ or Taking a Detour to the ‘West » ? The Hungarian Presence in Algeria from the 1960s to the 1980s », History of Globalization Research Group, 2021.
  4. Zoltán Ginelli, « Opening the Semi-Periphery : Hungary and Decolonisation », op. cit.
  5. Tomka Béla, Globalization in State Socialist East Central Europe, Basingstoke, Palgrave McMillan, 2024.