Contrairement à Noël, fête de la naissance de Jésus-Christ fixée au 25 décembre de chaque année dès le Ve siècle, Pâques est en effet une fête liturgique mobile, fondée sur les cycles de la Lune.
- En cela, elle demeure un vestige du calendrier hébraïque à dominante lunaire : si les calendriers qui fondent les mois sur les cycles du Soleil, comme notre calendrier grégorien, sont aujourd’hui dominants dans le monde, ceux qui prennent pour base les cycles de la Lune (comme le calendrier hégirien du monde musulman), ou qui les combinent avec ceux du soleil (calendriers dits luni-solaires : calendriers hébraïques, hindous, chinois, etc.) étaient bien davantage répandus dans l’Antiquité.
La Pâque juive fait mémoire de la sortie du peuple hébreu d’Égypte lors de l’Exode, sous la conduite de Moïse (c’est le sens étymologique de Pessa’h, « passage »). La fête commence toujours au soir du 14e jour (jour de la Pleine Lune) du mois de Nissan, le premier mois du calendrier religieux hébraïque.
- Dans les premiers siècles du christianisme, la détermination de la date de Pâques, qui commémore pour les chrétiens la résurrection de Jésus-Christ le surlendemain de sa crucifixion, a fait l’objet de très importants débats dans les communautés chrétiennes, et mobilisé les réflexions de Pères de l’Église et de savants comme Irénée de Lyon (v. 122-200) ou Anatole de Laodicée (220-282).
- Ainsi les Églises de tradition syriaque continuaient à la célébrer le jour même de la Pâque juive (c’est la tradition dite quatuordécimaine), tandis que l’Église de Rome fêtait Pâques le dimanche suivant, premier jour de la semaine et jour de la Résurrection.
- Dès la fin du IIe siècle, plusieurs synodes d’évêques ont tenté d’harmoniser la date de Pâques, signe de l’importance que revêtait déjà sa célébration ; des évêques de Rome, comme Victor Ier (évêque de 189-199) ou Hippolyte (v. 170-235) 1 s’en préoccupent.
- Si le premier concile d’Arles (314) échoue encore à trouver une date commune, la question est finalement réglée lors du concile réuni à Nicée par l’empereur Constantin en 325, premier des conciles œcuméniques de la tradition ecclésiastique, dont le pape Léon XIV a célébré l’année dernière le 1700e anniversaire lors de son voyage apostolique en Turquie.
Au milieu des définitions christologiques fondamentales, un canon conciliaire de Nicée fixe la célébration de Pâques au « dimanche qui suit le 14e jour de la Lune qui atteint cet âge le 21 mars, ou immédiatement après » 2, soit le dimanche qui suit la première nouvelle lune après l’équinoxe de printemps 3.
- En apparence simple, la décision des Pères nicéens pose en réalité de complexes problèmes de comput, du fait que la « Lune » sur laquelle se fonde le calendrier n’est pas déterminée par l’observation de la Lune réelle, mais une de ses approximations obtenues par calcul astronomique des cycles lunaires et solaires, appelée « Lune pascale » ou « Lune ecclésiastique ».
- La méthode de calcul qui s’imposa progressivement dans le monde chrétien, dite méthode canonique, fut trouvée par le moine Denys le Petit à Rome au début du VIe siècle 4.
- Elle dut être réformée, dans le sens d’une plus grande précision, à la suite de l’adoption du calendrier grégorien en 1582 sous l’égide du pape Grégoire XIII.
- Comme elle est d’une grande complexité, plusieurs mathématiciens, aux époques moderne et contemporaine, ont proposé des algorithmes qui permettent de la déterminer longtemps à l’avance.
- Aucun d’entre eux, toutefois, ne peut coïncider à perpétuité avec les mouvements de la Lune réellement observée.
Outre des désaccords sur son mode de calcul, la difficulté à s’accorder sur une date de célébration commune entre les Églises d’Orient et d’Occident venait aussi de l’hésitation persistante sur la date exacte de la mort de Jésus, sur laquelle, encore aujourd’hui, aucun consensus des historiens n’est établi.
- En effet, s’il est désormais acquis que Jésus-Christ a été crucifié à l’occasion de la Pâque juive, à l’âge de trente-trois ans ou environ, à une date comprise entre les années 27 et 30 de notre ère 5, beaucoup d’autres données qui entourent sa mort restent conjecturales.
- Il n’en va pas seulement de l’incertitude de traditions couchées par écrit plusieurs décennies après les faits, mais aussi d’indications contradictoires, à l’intérieur même des quatre Évangiles que la tradition chrétienne retient comme canoniques du fait de leur fiabilité globalement plus importante que celle des évangiles apocryphes.
- La date de la crucifixion est en effet différente dans l’Évangile de Jean et dans les trois autres évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc).
- Selon l’évangile de Jean, Jésus est mort un vendredi dans l’après-midi, au 14e jour de Nissan, donc le premier jour de la Pâque juive, au moment du rituel de la Préparation, lorsque les agneaux prévus pour l’offrande pascale prescrite par l’Exode (12, 1-13) ont été immolés au Temple de Jérusalem ; par-là, l’Évangéliste donne à cette date un sens spirituel qui désigne Jésus comme l’Agneau véritable offert en sacrifice pour le rachat des péchés.
- Selon les Évangiles synoptiques en revanche, le banquet rituel de la Pâque juive (prescrit actuellement le soir du 15e jour de nissan) a été célébré la veille de sa mort : c’est lors de ce repas pascal, plus précisément du rituel de bénédiction du pain et du vin que, selon le récit évangélique, le Christ aurait désigné ceux-ci comme son corps et son sang livrés, prophétisant ainsi sa mort.
- Cette contradiction apparente est souvent levée en alléguant le fait que Jésus aurait anticipé d’un ou deux jours le rituel du repas pascal, une tradition peut-être commune à certains courants du judaïsme du Second Temple, caractérisé par la profusion d’écoles et de doctrines, mais au sujet de laquelle les preuves positives manquent.
La recherche exégétique contemporaine s’accorde en tout cas aujourd’hui, pour ce qui concerne les données historiques de la vie de Jésus, à accorder une plus grande fiabilité aux évangiles synoptiques (très probablement inspirés d’une source écrite en araméen rédigée peu de temps après sa mort) qu’à l’évangile de Jean, qui témoigne déjà d’un discours théologiquement plus élaboré.
- Mais pour ce qui a trait aux récits de la Passion, cette appréciation est inversée : ce sont les indications de l’évangile de Jean qui sont considérés comme s’approchant davantage de la réalité que celle des synoptiques, enrichies et filtrées par la tradition.
- C’est ce qui amène par exemple Benoît XVI, dans le second tome de son livre Jésus de Nazareth, à considérer que c’est Jean qui donne la date réelle de la crucifixion 6.
La mort par crucifixion de Jésus par décision du préfet romain 7 Ponce Pilate, de même que son existence historique, font aujourd’hui l’objet du consensus des historiens, et la « thèse mythiste » qui voit en lui un personnage imaginaire, autrefois tenue 8, est rejetée comme non-scientifique.
- Il en va bien autrement, évidemment, de la résurrection de Jésus, point nodal entre ce que l’on a pris l’habitude d’appeler, à la suite de l’exégèse protestante libérale, le « Jésus de l’histoire » et le « Christ de la foi » 9 : selon une affirmation répandue, la crucifixion relèverait du premier, et la résurrection du second ; en réalité, cette division simpliste est complexifiée par le fait que dans la doctrine des principales Églises chrétiennes, il est de foi que la Résurrection est un fait historique, ce qui a des conséquences épistémologiques fortes, et pour l’histoire, et pour la foi, comme régimes de connaissance et d’accès à la vérité.
L’historien, en état de cause, ne peut que se borner à constater que l’affirmation de la Résurrection fait partie du noyau central de la prédication des Apôtres, le kérygme : on la trouve attestée dans le premier écrit chrétien de l’histoire, l’épître de Paul aux Thessaloniciens, datée du début des années 40, une grosse décennie après la mort de Jésus.
- Du fait des divergences entre le calendrier julien, toujours en usage dans une partie du monde orthodoxe, et le calendrier grégorien, la date de Pâques orthodoxe ne coïncide pas avec celle fêtée par catholiques et protestants.
Sources
- La tradition canonique rejettera Hippolyte de Rome comme antipape, tout en reconnaissant son martyre et sa sainteté.
- Actes du concile de Nicée : https://remacle.org/bloodwolf/eglise/anonyme/nicee.htm
- L’équinoxe peut cependant varier du 19 au 22 mars, alors que c’est bien le 21 mars qui est pris comme base du calcul de Pâques.
- Emmanuel Poulle, « Deux mille ans, environ », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, n° 4, 1999, p. 1225-1238.
- Selon le consensus historique actuel, Jésus serait né entre les ans -7 et -5 de notre ère (mais d’autres estimations varient de -9 à -2) ; le décalage entre l’année de naissance réelle et les années de l’ère chrétienne provient d’une erreur de calcul commise au VIe par le computiste Denys le Petit. La date de 33 pour sa mort est donc vraisemblablement trop tardive.
- Joseph Ratzinger-Benoît XVI, Jésus de Nazareth, t. II, De la montée à Jérusalem à la Résurrection, avril 2012.
- « Préfet de Judée » et non « procurateur », comme l’appellent le texte évangélique et Flavius Josèphe par anachronisme, ce que confirme une inscription découverte à Césarée en 1961. Voir Anne-Catherine Baudoin, Ponce Pilate, Paris, Institut d’études augustiniennes, 2023.
- Voir notamment, pour l’espace francophone, Paul-Louis Couchoud (1879-1959), Le mystère de Jésus (1924), et Prosper Alfaric (1876-1955), Jésus-a-t-il existé ? (1932) ; de nos jours, il n’y a guère que Michel Onfray pour croire encore à la thèse mythiste…
- Maurice Goguel, « Le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi » https://www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1929_num_9_2_2721