La guerre d’Espagne (1936-1939) a fait l’objet de nombreuses instrumentalisations et distorsions. Dans un nouvel ouvrage (La guerre d’Espagne (1936-1939). La démocratie assassinée, Paris, Tallandier, 2026), François Godicheau, Mercedes Yusta et Pierre Salmon renouvellent notre approche du conflit, qu’il est nécessaire de replacer dans le temps long et dans son contexte européen .

Loin de constituer un isolat de l’histoire contemporaine, le conflit espagnol s’inscrit dans le temps long des tensions politiques et géopolitiques du premier XXe siècle.

La guerre d’Espagne est devenue un des moments iconiques du XXe siècle. Ses images, du bombardement de Guernica aux miliciens figés par Capa, font partie de l’imaginaire collectif des Européens, et même au-delà.

Aujourd’hui, ces représentations du conflit sont parfois réduites à des images d’Épinal, presque exotiques : se souvenir de l’Espagne, c’est évoquer les rues bombardées de Madrid, scander « No Pasarán », observer avec fascination des miliciennes en armes, dénoncer la « non-intervention » franco-britannique, penser aux militaires franquistes défilant dans les rues de Barcelone ou, bien sûr, à l’exode de presque 500 000 civils en France, aussi connu sous le nom de la Retirada. La vision traditionnelle de la guerre d’Espagne, déclenchée à l’été 1936 par un coup d’État militaire contre la République espagnole et le gouvernement du Frente Popular, est toujours celle de l’affrontement entre deux Espagnes : l’Espagne républicaine et l’Espagne de Franco, le général en chef des rebelles, victorieux en 1939.

Ne pas voir au-delà de ces images c’est oublier ce que cette guerre a signifié aux yeux de ses contemporains : un conflit civil, certes, mais surtout un conflit politique, social, un conflit inscrit dans un cadre européen, voire mondial, qui annonçait des catastrophes à venir.

La guerre civile, entre deux pôles politiques opposés, est aussi un conflit international. Il oppose les partisans de Franco, appuyés par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, aux républicains, bientôt rejoints par des volontaires communistes, anarchistes ou tout simplement antifascistes du monde entier. Malgré la « non-intervention », le camp républicain compte aussi sur le soutien soviétique, certes tardif et discontinu, ce qui a conduit à penser — à tort — qu’on assistait à un simple acte précurseur de la Seconde Guerre mondiale.

Réduire la guerre d’Espagne à la guerre civile, c’est occulter ses dimensions internes et négliger son ancrage résolument transnational : l’Espagne, monde si proche et si lointain, était l’affaire de tous. Si la pratique historienne nous interdit toute comparaison abusive — les contextes sont différents — la guerre d’Espagne donne à voir plusieurs phénomènes qui parlent à notre présent.

Comment les putschistes ont gagné la bataille du récit

Les franquistes victorieux sont parvenus à imposer un récit selon lequel il faut chercher les causes de la guerre dans les faiblesses ou les échecs de la Seconde République espagnole, proclamée le 14 avril 1931. Ainsi, ils sont parvenus à inverser les rôles : loin d’être des déclencheurs du chaos, ceux qui avaient déclenché le coup d’État devenaient seuls garants du rétablissement de l’ordre. Plus tard, manipulant l’idéal de « réconciliation nationale », ils ont imposé une équivalence systématique des fautes et des crimes des deux camps, largement relayée au sein de la démocratie espagnole actuelle. Aujourd’hui, un néo-franquisme très présent outre-Pyrénées se sert de l’histoire des conflits sociaux et politiques entre 1931 et 1936 pour accréditer l’idée d’une guerre inévitable, chargeant la République ou plus précisément la gauche — et le parti socialiste, dont les descendants sont au gouvernement — de l’essentiel des fautes.

En réalité, posés de cette manière, les termes du débat sont erronés. S’il en va ainsi, c’est d’abord parce que ces termes sont ainsi définis à partir des mots et des catégories qui ont servi à faire la guerre.

Par ses objectifs et ses méthodes, la guerre d’extermination des franquistes a renforcé l’idée d’une opposition entre « deux Espagnes » irréconciliables.

François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta

Notre livre invite à un double changement de perspective. Le premier consiste à considérer la Seconde République espagnole non comme un régime installé dès le premier jour, comptable d’un bilan où viennent s’inscrire tous les événements de cinq années – entre avril 1931 et juillet 1936 – mais comme un projet qui cherche à se concrétiser, et qui se heurte à des obstacles majeurs et à un sabotage systématique.

Le deuxième changement consiste à montrer comment ce sabotage, exercé dès le printemps 1931, engage un processus de fascisation dont le coup d’État de juillet 1936 est l’un des aboutissements. Cette fascisation se consolide et s’intensifie dans ce qui devient une guerre civile, vue la résistance formidable au coup d’État, et se déploie ensuite pleinement, sur la base d’une victoire militaire, à partir de 1939. Il ne s’agit plus tant de scruter les « fautes » du camp républicain, dont les aléas ont passionné au premier chef les observateurs français, mais d’observer aussi le camp de ses adversaires, qui déploient foule d’initiatives pour en finir avec la République. Ainsi, les trois années de guerre civile sont replacées au sein d’une séquence plus large afin de mieux en ressaisir le sens.

Le sabotage de la république

Le projet républicain, que le coup d’État de 1936 veut anéantir, consistait à instituer un cadre politique légal et pacifique. Il s’agissait d’apporter une solution aux violents conflits sociaux qui agitaient l’Espagne depuis deux décennies, et de moderniser le pays, le tout sur le modèle d’une IIIe République française sans doute idéalisée. Ce cadre était la condition pour rendre réels, pour la grande majorité des hommes et des femmes d’Espagne, les droits politiques et sociaux théoriquement proclamés à partir de 1931 : citoyenneté et vote pour les femmes, droits sociaux pour les travailleurs, participation politique large et libre débarrassée des féodalités locales, institutions de négociations sociales paritaires, etc.

Les obstacles majeurs auxquels se heurtait ce programme peuvent se ramener à un fait : les structures politiques espagnoles faisaient que tout pouvoir central dépendait absolument de ses relais locaux, qui cherchaient quant à eux à perpétuer leur domination sociale. Ceci explique sans doute pourquoi le gouvernement républicain a connu les plus grandes difficultés pour faire appliquer les lois qui allaient dans le sens inverse du courant. C’est sur cette base que se déploient alors le sabotage et la dégradation de l’espace politique espagnol.

Fascisations européennes : répertoires et modèles

À bien des égards, ce processus s’inscrit dans une dynamique plus large : plutôt que de réduire le franquisme à un isolat de l’histoire européenne, l’historien catalan Ferran Gallego propose d’en faire un exemple de la fascisation qui touche à l’époque le continent 1. Pour ce faire, il importe de se dégager d’une lecture trop centrée sur les partis et leurs emblèmes, pour être plus attentif au cadre dans lequel ils se meuvent. L’historien s’intéresse ainsi aux reconfigurations politiques qui voient ces partis — représentant l’option la plus violente parmi les droites — devenir l’expression hégémonique d’une convergence politique plus large, autour de leur radicalité. Ces reconfigurations engagent à la fois des rapprochements idéologiques et fusions organisationnelles à droite et à l’extrême droite, des phénomènes de fascisation des espaces publics par des systèmes médiatiques, et des glissements des centres politiques. Ils informent également certains choix des gauches.

Analyser la fascisation comme un processus qui concerne l’espace politique dans son ensemble — et pas seulement le parti qui l’incarne — est également une approche féconde pour comprendre d’autres scènes nationales. L’histoire du début des années 1930 en Allemagne récemment proposée par Johann Chapoutot se prête assez bien à cette lecture 2.

Dans le cadre de notre travail, nous insistons également sur les emprunts et émulations respectives entre les organisations d’extrême-droite européennes. L’histoire des années 1931-1936 en Espagne en fournit une claire illustration : dès l’après-midi du 14 avril 1931, les forces antirépublicaines se mobilisent à la rédaction du journal monarchiste El Debate, qui va devenir le centre d’un système médiatique comparable à celui du patron de presse Alfred Hugenberg en Allemagne, son modèle à bien des égards, avec de nombreux journaux, une puissante agence de presse, et l’appui d’institutions religieuses. Les militants de diverses organisations voyagent, se forment, cherchent des soutiens financiers, humains et matériels. Agir depuis l’étranger — en Allemagne, en Italie, au Portugal, mais aussi en France — constitue un ressort essentiel pour renverser la République espagnole.

Renverser les termes : l’insurrection comme garant de l’ordre

Dès l’avènement de la République, les diverses conspirations pour un coup d’État antirépublicain se conjuguent avec la politique d’obstruction systématique et la stratégie de la tension des grands propriétaires et du patronat face aux mesures sociales du gouvernement. Elles se couplent également avec la mobilisation ecclésiastique, sur le fond d’un bouillon de culture idéologique où se mêlent le traditionalisme et les produits d’importation des fascismes.

La guerre d’Espagne est la matrice d’une vaste solidarité européenne, comme de pratiques de lutte antifasciste.

François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta

Un des axes principaux de cette mobilisation consiste à donner à croire que la révolution politique que représente l’avènement de la République annonce une révolution sociale anarchiste et communiste : en d’autres termes, le chaos. Aux protestations de la faim des paysans sans terre, répondent les fusils des gardes civils — équivalents des gendarmes — et milices privées. De 1931 à 1933, le gouvernement républicain de centre gauche entre alors dans une spirale où il tente de montrer que la République peut véritablement être un régime d’ordre : dans ce but, il combat le syndicalisme d’action directe — d’inspiration libertaire – rétif à l’encadrement étatique des conflits sociaux, s’aliénant du même mouvement une partie du peuple ouvrier.

La question de « l’ordre public » devenant le problème majeur, les conditions sont réunies pour que l’extrême droite et l’ensemble des forces conservatrices jettent de l’huile sur le feu, de plus en plus résolument, jusqu’à faire de l’exercice de la violence – et de la recherche du martyr – l’axe principal de l’opposition à la République, reléguant progressivement la voie légale et électorale qui avait été testée de 1933 à 1935.

L’escalade qui finit ainsi par faire émerger et rendre hégémonique la solution fasciste s’appuie pleinement, au printemps 1936, sur une lecture catastrophiste de la situation du pays, en termes de « chaos révolutionnaire ». Si, à ce moment, l’élection d’une coalition de Front populaire avait vaincu les résistances des partisans d’une voie légaliste, la puissance médiatique et « la dialectique des poings et des pistolets », pour reprendre une expression du fondateur de la Phalange — le principal parti fasciste espagnol — sont le carburant de la fascisation.

Au-delà des péripéties de ce processus, il faut souligner la continuité de cette stratégie avec la politique de terreur systématique engagée dès les premiers jours du soulèvement de juillet 1936, non seulement contre toute opposition effective ou attendue, mais contre toutes les personnes identifiées rapidement comme « l’anti-Espagne ». Cela explique sans doute que les bilans de la mortalité de la guerre d’Espagne à l’arrière des fronts soient très contrastés et que leurs modalités soient si distinctes.

Les chiffres de la répression interdisent toute symétrie : pendant la guerre, environ 50 000 civils sont assassinés par le camp républicain ; 120 000 le sont par le camp franquiste, puis 30 000 après la fin officielle du conflit. Le caractère centralisé, contrôlé, encouragé et systématique de la terreur franquiste en fait une dimension fondatrice et structurelle du régime. Le régime de guerre — de guerre permanente — ne s’arrête pas en avril 1939 quand les armées républicaines sont vaincues : il s’agit ensuite d’épurer l’ensemble de la société.

Ainsi, les violences de masse perpétrées par les franquistes s’inscrivent pleinement dans la lignée de celles qui sont commises par les autres puissances totalitaires contre leur population civile et en contexte de guerre. La différence avec les régimes frères est que la fascisation espagnole change de rythme avec la transformation du coup d’État raté de 1936 en guerre : elle se réalise immédiatement à travers la phase paroxystique de la mobilisation de guerre totale et l’entreprise d’extermination de l’ennemi. Ce n’est qu’après la disparition des derniers maquis résistants, entre la fin des années 1940 et l’aube des années 1950, et quand la guerre intérieure n’est plus si compatible avec l’incorporation au bloc de l’Ouest, que le régime change progressivement de visage — tout en gardant la même nature.

Lire sa guerre dans celle des autres : la presse européenne et l’Espagne

La guerre d’Espagne, véritablement européenne, nous a aussi présenté le reflet de nos propres divisions. Elle est un conflit médiatique par excellence, qui a été raconté, photographié et filmé à des niveaux jusqu’alors inédits.

Aussi bien la population espagnole que celle des pays étrangers — en premier lieu les démocraties — qui sont visées par cette production des récits, qu’on appelle à cette époque de la propagande : nul n’était spectateur, l’opinion était partie prenante de ce conflit. Le reportage de guerre, qui avait connu un bond significatif depuis quelques décennies, explose à cette occasion. Dans un camp comme dans l’autre, des reporters circulent, mènent des enquêtes, écrivent aux rédactions, qui font tourner les rouleaux d’imprimerie. Le coup d’État, la résistance du peuple espagnol, mais aussi les massacres, occupent les unes.

Si ce conflit provoque parfois le désintérêt ou démobilise, il est difficile d’y échapper : la presse écrite n’est pas le seul vecteur d’information, puisque les meetings, les films, les romans, les brochures ou les affiches participent immédiatement à la construction médiatique autour de la guerre d’Espagne. Les nouvelles circulent vite, alimentent l’imaginaire sur une guerre menée de l’autre côté de la frontière ou à l’autre bout du monde. L’Espagne est proche, elle divise, intéresse, lève des espoirs.

Distance oblige, la perception du conflit dépend beaucoup des préoccupations intérieures. Dans une contribution scientifique devenue majeure, l’historien Pierre Laborie soulignait que la guerre d’Espagne n’était pas — ou trop peu — remise dans son contexte, mais qu’elle était plutôt perçue au prisme des enjeux « franco-français 3 ». Les « Espagnes imaginées », disait Laborie, faisaient office de « miroir » afin de révéler, de prouver, de légitimer ou d’anticiper certaines craintes nationales.

Loin d’avoir été une « répétition » de la Seconde Guerre mondiale, la guerre civile s’inscrit dans la dynamique d’une « guerre civile européenne ».

François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta

En France, le climat politique délétère favorise cette tendance : le repli sur soi, l’anticommunisme, la montée du fascisme ont été alimentés par les manifestations du 6 février 1934, l’élection du Front populaire et la grande vague de grèves et d’occupations d’usines qui font suite. La multiplication des violences politiques témoigne d’une tension sans pareille. Dans une société extrêmement polarisée, évoquer l’Espagne soulevait ainsi d’autres enjeux : la peur du fascisme, du militarisme, du communisme, de l’URSS, de la guerre ou de la violence. Cette tendance, étudiée en France par Laborie, vaut pour d’autres pays et gagne même à être étendue à d’autres conflits : parler de la guerre des autres revient souvent — il faut même dire : avant tout — à projeter ses craintes ou ses aspirations, qu’il s’agisse de la guerre civile espagnole comme de conflits plus récents, de l’Ukraine au Proche-Orient.

La principale limite de l’analyse de Laborie est peut-être d’avoir laissé de côté la manière dont ces imaginaires font fi de la frontière : les Espagnols ont su jouer sur leur propre image pour influencer le cours de la guerre. Les plus préparés à cet égard sont sans aucun doute les conspirateurs qui, dans la préparation du coup d’État de juillet 1936, déstabilisent l’opinion.

Depuis l’Espagne, les journalistes et diplomates étrangers sont des cibles de choix, cela même avant le conflit. Quand la guerre civile éclate, le premier succès des insurgés est de faire croire que c’était bien la situation d’anarchie — et même le risque d’une révolution — qui a conduit au putsch. Franco défend lui-même cette idée dans un communiqué repris in extenso par Le Journal, le 24 juillet 1936.

Cette idée n’est pas neutre : elle est même le résultat d’un travail acharné de la part des partisans du coup d’État. La distance qui nous sépare désormais de ce conflit — distance physique et culturelle — n’aide pas à la neutralité, mais participe amplement à fausser notre perception de la guerre.  Il faut dès lors considérer que la guerre d’Espagne, telle qu’appréhendée par les Français, est une histoire de la peur, en particulier celle de la guerre, qui conditionne fortement la politique intérieure et extérieure française à partir de 1936.

Il existe aussi en France une autre peur, celle de la révolution, orchestrée par la propagande et renforcée par ceux qui craignent moins l’arrivée au pouvoir d’Hitler que du Front populaire. Cette peur inquiète également des dirigeants politiques, comme Léon Blum, chef du gouvernement quand la guerre civile espagnole éclate. Celle-ci, partagée par l’administration et une grande partie de la classe politique, a conduit à la « non-intervention » dans le conflit, dont le « relâchement » n’a été que très partiel, temporaire et intéressé 4.

C’est à partir d’une grande incertitude que l’aide à l’un des deux camps est dénoncée dans la presse ou dans d’autres médias. Chaque doute ou interrogation suscitée par la guerre d’Espagne finissait par s’expliquer par la figure facile du complot des Russes ou, plus généralement, des « rouges ». Dans ces conditions, les mobilisations et abstentions ont fait leur lit.

Nombre de propagandistes, de journalistes et de militants participent sciemment à ce travail de désinformation qui favorise surtout le camp franquiste : il s’agit par exemple de dédouaner des violences de guerre faisant le plus grand bruit à l’étranger. Un exemple illustre est celui du bombardement de Guernica par l’aviation allemande et italienne, le 26 avril 1937, qui ne tarde pas à être imputé à des communistes afin de sauver le régime franquiste du scandale. Le 3 mai 1937, Le Figaro explique par exemple que « la ville n’a pas été bombardée » mais simplement que « les maisons ont été arrosées d’essence par les gouvernementaux [c’est-à-dire, le gouvernement républicain] ».

Dès le début du conflit, une « propagande des atrocités 5 » est lancée afin de désolidariser la République de ses alliés. En voyageant en Espagne, en publiant des éléments de langage sinon des documents de propagande, des soutiens de Franco font croire à une guerre utile et sans dommage, imputant si nécessaire l’essentiel des massacres au gouvernement du Frente Popular. Nombre d’articles ou de brochures insistent sur les violences bien réelles commises par le camp républicain, mais en exagèrent la portée et le sens, souvent à l’aide de faux documents exhibant le caractère le plus cru de la violence.

Parler de la guerre des autres revient souvent — il faut même dire : avant tout — à projeter ses craintes ou ses aspirations.

François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta

Lire la presse expose à ce que la guerre a de plus sordide. Si cette initiative a globalement bien fonctionné — au point d’effacer les violences commises par les franquistes — c’est parce cette propagande a su révéler ce que le public voulait ou craignait voir.

Certes, la République n’est pas en reste et tente elle aussi de convaincre l’opinion, mais son répertoire n’est assurément pas le même. Les républicains ont tâché de conjurer la peur, en répondant preuves à l’appui à la propagande des atrocités pour en désactiver les effets, mais aussi en montrant l’image d’un ordre rétabli, d’une révolution sociale vaincue — en somme d’une République capable de tenir ses troupes et sa population. Des efforts ont également été menés pour jouer sur un répertoire pouvant convaincre l’opinion française, en réactivant par exemple de grandes thématiques développées pendant la Grande Guerre ou en agitant les menaces du temps présent. Les idées d’une lutte contre la barbarie ou d’une menace d’encerclement, pour la France, face à trois puissances fascistes ont ainsi largement été déployées. Même le slogan « No Pasarán » lancé pour la défense de Madrid, en 1936 et inspiré du « Ils ne passeront pas ! » formulé à Verdun face aux Allemands, résonne en France avec un écho familier.

Le rapport des Françaises et des Français à la guerre des autres dépend donc essentiellement de la manière dont cette guerre peuple leurs imaginaires. La propagande des différents protagonistes ou l’expérience personnelle de la guerre confrontent les attentes du public.

Pour cette raison, les divisions françaises entre gauche et droite ne suffisent pas à expliquer la polarisation de l’opinion. L’équilibre des forces politiques, le rapport à l’ordre ou les massacres favorisent des changements de posture. Le cas le plus connu est sans doute celui de l’écrivain conservateur et catholique Georges Bernanos qui, parti dans l’Espagne insurgée en ralliant le soulèvement militaire, finit par en dénoncer les violences et, plus largement, les massacres dans Les Grands Cimetières sous la lune (1938).

Le spectre de la « guerre civile européenne »

Dans l’Europe de 1936, défendre la démocratie dans un pays considéré alors comme périphérique n’avait rien d’une évidence. La démocratie parlementaire était perçue par beaucoup comme une forme politique en faillite, comme nous le rappelle l’historien Mark Mazower 6 — suscitant la peur de la révolution ou jugée incapable à résoudre les problèmes des Européens.

C’est dans ce contexte politique qu’est née en Espagne la Seconde République, aux prises avec les effets de la crise économique de 1929. Sa trajectoire est marquée par ce déclin général de l’idée même de démocratie : ainsi, quand le coup d’État de 1936 éclate, les solutions autoritaires ne sont pas regardées d’un si mauvais œil par les élites et même par certaines chancelleries européennes.

Des travaux récents, comme ceux de Nathan Rousselot, ont mis à jour le rôle des diplomates dans la méfiance avec laquelle est regardé le camp républicain. Il s’agit alors de rappeler que l’« affaire espagnole », comme on la qualifie dans les chancelleries, survient dans la continuité d’autres violations du droit international, à commencer par la conquête de la Mandchourie par le Japon, en 1931, sans oublier la guerre de l’Italie fasciste en Éthiopie, de 1935 à 1936.

D’autres crises suivront, si bien que le conflit espagnol s’arrime à d’autres épisodes, constituant une longue période de déstabilisation dont l’acmé se situe entre 1937 et 1945. Loin d’avoir été une « répétition » de la Seconde Guerre mondiale, la guerre civile s’inscrit donc incontestablement dans la dynamique d’une « guerre civile européenne » sinon mondiale 7.

La guerre civile au sud des Pyrénées fait en effet craindre une déstabilisation plus générale. Dans la France du Front populaire, l’expérience des grèves de mai-juin 1936 se superpose aux images des 60 000 paysans occupant les terres des grands propriétaires terriens en Estrémadure, en mars 1936, publiées par des journaux tels que L’Illustration. La révolution sociale qui éclate juste après le coup d’État dans les régions où celui-ci échoue fournit de quoi alimenter ces peurs. Certains se demandent si soutenir la République, ce n’est pas donner des ailes à la révolution, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des frontières. Comme évoqué plus haut, la politique de « non-intervention », qui se justifie par la peur d’un embrasement européen — lequel adviendra pourtant —, se double aussi de cette crainte, parfois moins avouable.

Attentisme national, solidarités locales

Ce point de vue n’est pourtant pas celui de milliers d’Européens, hommes et femmes, militants antifascistes ou simples citoyens et citoyennes qui, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en janvier 1933 et l’écrasement du mouvement ouvrier autrichien à Vienne en février 1934, voient dans la guerre d’Espagne l’assaut définitif du fascisme à la démocratie. Des citoyens du monde entier sont également scandalisés par les nouvelles des massacres et des bombardements sur la population civile. Ainsi, face à l’attentisme des gouvernements des démocraties européennes, une puissante vague de solidarité s’organise, en partie soutenue par des organisations militantes de classe — partis et syndicats, avec les partis communistes aux premières loges —, des comités et organisations antifascistes, comme le Comité international de coordination et d’information pour l’aide à l’Espagne républicaine, CICIAER, lié à la Ligue des Droits de l’Homme et au PCF, sur place dès août 1936.

Ce soutien ne se limite pas à cette alliance antifasciste. Des organisations humanitaires plus neutres interviennent en Espagne, comme le Friends Service (du mouvement religieux des Quakers), le Service civil suisse ou le Comité international de la Croix-Rouge. L’importance numérique et militaire des Brigades internationales (environ 35 000 combattants au total) a quelque peu laissé dans l’ombre l’ampleur et l’importance de cette solidarité internationale, militante et humanitaire — où par ailleurs les femmes ont une place prépondérante.

Cette aide est pourtant décisive pour la survie de centaines de milliers de réfugiés et déplacés qui, fuyant l’avancée des troupes franquistes et la violence extrême qu’elles déploient, trouvent refuge dans la zone républicaine : la marée humaine qui franchit la frontière pyrénéenne en janvier 1939 est très majoritairement constituée de ces réfugiés internes. Nous avons traditionnellement sous-estimé l’impact de cette solidarité dans les sociétés civiles européennes : en France, des centaines de comités voient le jour au niveau local, constitués par des militantes et militants mais aussi par de simples citoyens concernés par la situation des populations civiles.

Le succès des putschistes est d’avoir fait croire à un coup d’État inéluctable et nécessaire, afin de « rétablir l’ordre ».

François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta

Cette mobilisation n’est pas nouvelle ; elle s’appuie sur des réseaux internationalistes transnationaux qui s’étaient déjà activés dans la solidarité antifasciste pendant les années 1920 et 1930. Mais la mobilisation suscitée par la guerre d’Espagne n’a pas de pareil en termes numériques : beaucoup voient dans ce conflit la menace d’une guerre européenne à venir.

Le 6 septembre 1936, Léon Blum justifiait la neutralité française devant des militants socialistes lors d’un meeting à Luna Park.

Deux jours plus tard, un meeting de soutien à l’Espagne républicaine a lieu à Paris, au Vél’ d’Hiv, en présence de Dolores Ibárruri, La Pasionaria, devenue une icône antifasciste et responsable de la popularité du slogan « No pasarán ». Devant 40 000 spectateurs, elle prévient de la portée européenne du conflit : « Prenez garde ! Aujourd’hui c’est nous. Demain ce sera votre tour ! ». Face à l’attentisme des autorités, la mobilisation de la population témoigne d’une prise de conscience du danger.

La suite des événements est connue : les réseaux de solidarité mis en place lors de la guerre d’Espagne continueront à fonctionner après 1939 : pour soutenir la masse des réfugiés espagnols rassemblés et enfermés de façon honteuse dans des espaces que les autorités militaires françaises appellent « camps de concentration »,  mais aussi, plus tard, pour accueillir les réfugiés français déplacés par l’invasion allemande de juin 1940, ou pour cacher des enfants juifs pendant toute la guerre.

La guerre d’Espagne est ainsi la matrice d’une vaste solidarité européenne et de pratiques de lutte antifasciste qui vont se déployer dans toute l’Europe occupée de 1939 à 1945.

Dans pratiquement tous les mouvements de résistance antifasciste ou antinazie en Europe, de la France à l’Union soviétique en passant par la Pologne,  on retrouve des vétérans de la guerre d’Espagne, brigadistes ou combattants espagnols de l’Armée républicaine. Dans certains cas, ils en sont les figures de proue, forts de leur expérience espagnole. La solidarité avec la République espagnole fournira aussi, notamment en France, un vaste réseau issu de la société civile pour mettre en place des pratiques humanitaires. Celles-ci, pour certaines fortement professionnalisées, seront déterminantes pour sauver des populations vulnérables et notamment des enfants.

La guerre d’Espagne constitue ainsi un moment charnière dans l’histoire européenne et accouche de ce paradoxe : alors qu’en Espagne l’antifascisme est vaincu et presque anéanti, au prix d’une violente guerre d’extermination, la séquence 1936-1939 est la source d’un antifascisme qui irrigue toute l’Europe — antifascisme dont les pratiques, aussi bien d’un point de vue militaire que de celui de la solidarité et de l’action humanitaire, contribueront à la victoire de 1945.

L’histoire des violences est une bataille politique

La guerre d’Espagne fournit un exemple de la manière dont une République sociale peut être attaquée, sinon anéantie. Ce conflit, qui débouche sur une dictature de 40 ans, est le résultat d’un processus de fascisation et d’une ferme volonté d’une partie des élites d’en finir avec la démocratie.

Loin d’être un éclair dans un ciel serein, le processus de fascisation de l’espace politique espagnol s’inscrit dans une dynamique plus large. Pour les forces politiques antidémocratiques d’Espagne et d’ailleurs, le but est de mettre un frein aux mobilisations populaires et à la République sociale, qu’il s’agit de saboter, puis de renverser. À cette fin, les mouvements autoritaires de divers horizons agissent dans la même dynamique, voire de concert.

La guerre débouche sur la consolidation de la dictature franquiste pour plusieurs décennies, dictature mise en œuvre dès 1936 dans les zones occupées par les militaires ; elle se solde par la mort d’environ 500 000 personnes et par un nombre équivalent d’exilés. Par ses objectifs et ses méthodes, la guerre d’extermination des franquistes a renforcé l’idée d’une opposition entre « deux Espagnes » irréconciliables.

Cette idée de deux mondes devant irréparablement s’affronter est elle-même héritière d’un narratif construit en amont de la guerre civile. Le succès des putschistes est d’avoir fait croire à un coup d’État inéluctable et nécessaire, afin de « rétablir l’ordre ». Si cette idée a fait son chemin, c’est aussi car la situation en Espagne stimulait des imaginaires et faisait écho à des peurs politiques, en France en particulier.

Ainsi, la guerre d’Espagne illustre la manière dont nos interprétations d’un conflit servent avant tout à parler de politique interne. Il faut ainsi s’interroger sur la manière dont la guerre des autres est intégrée à nos propres mobilisations.

La bataille des récits, sans les empêcher, a fortement conditionné les mobilisations en faveur des républicains ou des franquistes, tout comme les obstacles à leur ralliement. 

Notre livre tâche d’apporter de la clarté à un conflit qui n’a cessé de faire couler de l’encre : il revient sur la première mobilisation antifasciste de grande envergure, suscitée par une question : que faire face au fascisme, au bombardement de civils, et la guerre à nos portes ?

Enzo Traverso a démontré comment l’histoire des violences constitue un champ de bataille politique permanent 8. Il en va ainsi de la guerre d’Espagne.

À l’heure où ce pays compte encore 6 000 fosses communes avec 100 000 corps à exhumer, beaucoup reste à dire sur le chemin qui a été parcouru pour renverser la démocratie et anéantir ses soutiens.

Aujourd’hui, plusieurs massacres du XXe siècle font l’objet d’une réécriture visant à justifier et blanchir leurs coupables pour rendre possibles les violences de demain. De manière conjointe, dans un processus de retournement, c’est l’ensemble de l’héritage antifasciste qui est attaqué.

Les chemins qui s’offrent à nous sont différents de ceux s’ouvrant en 1936 : nous avons fait l’expérience du fascisme, les outils ont changé, de même que les équilibres militaires. Mais l’histoire de la guerre d’Espagne reste sans aucun doute un exemple de la manière dont le fascisme arrive à nos portes, et de la façon dont certains ont cherché à lui barrer le chemin.

Sources
  1. Ferran Gallego, La contrarrevolución pendiente. Ensayos sobre el fascismo español, Madrid, Catarata, 2024.
  2. Johann Chapoutot, Les Irresponsables, Paris, Gallimard, 2025.
  3. Pierre Laborie, « Espagnes imaginaires et dérives pré-vichystes de l’opinion française, 1936-1939 », in Jean Sagnes et Sylvie Caucanas (dir.), Les Français et la guerre d’Espagne : actes du colloque tenu à Perpignan les 28, 29, et 30 septembre 1989, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 2004 (1990), p. 89‑99.
  4. Sur la crainte d’une contagion révolutionnaire : Nathan Rousselot, « Désarmer la révolution : le Quai d’Orsay et la non-intervention française dans la guerre civile espagnole (1936) », Histoire, économie & société, 254 (4), 2025, p. 76-91.
  5. Hugo García, « ‘Seis y media docena’ : la propaganda de atrocidades de la Guerra Civil y su impacto en Gran Bretaña », Hispania : Revista española de historia, vol. 67, n°226 , 2007 , p. 671-692.
  6. Mark Mazower, Le Continent des ténèbres. Une histoire de l’Europe au XXe siècle, Bruxelles, Complexe, 2005.
  7. Enzo Traverso, À feu et à sang : De la guerre civile européenne 1914-1945. Paris, Stock, 2007.
  8. Enzo Traverso, L’histoire comme champ de bataille, Interpréter les violences du XXe siècle, Paris, La Découverte, 2012.