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Vous avez été la directrice de thèse principale d’Alexander Karp et vous le connaissez depuis le milieu des années 1990, lorsqu’il rédigeait sa thèse à l’université Johann Wolfgang Goethe de Francfort-sur-le-Main. Quelle impression vous a laissée Alexander Karp pendant son séjour à Francfort ?

Dans son livre The Philosopher in the Valley 1, le biographe Michael Steinberger décrit Alexander Karp en des termes parfois virulents, comme quelqu’un d’excentrique et déconnecté du monde — cet aspect-là m’est étranger. Il est probable qu’un citoyen des États-Unis, comme l’est l’auteur, remarque des choses qui m’avaient échappé à l’époque. 

Pour moi, Alexander Karp n’était qu’un jeune doctorant qui cherchait à se faire une place dans le milieu universitaire allemand. 

Comment l’avez-vous rencontré ?

Habermas m’avait appelé pour me demander si je pouvais m’entretenir avec lui.

Il est venu à mon bureau avec un sac à dos si ma mémoire est bonne. Il s’est comporté de manière intelligente, m’a présenté un curriculum vitae impressionnant dans lequel je pouvais — et devais sans doute — constater ses diplômes, mais aussi ses origines juives. Par ailleurs, Alexander semblait venir de nulle part, sans contacts ni recommandation. Il n’y avait rien d’exalté ni de non-conformiste chez lui.

Au cours de notre entretien, j’ai eu l’occasion de lui proposer un poste de tuteur et de lui recommander de participer à un groupe de travail de l’Institut Freud, ce qu’il a effectivement fait.

À votre avis, qu’est-ce qui a attiré Karp à Francfort ?

Je ne peux que spéculer à ce sujet mais je suis presque certaine qu’il est venu après avoir pris conscience de ses origines juives. D’après ses récits, j’ai pu percevoir une grande sensibilité à certains aspects liés à cette question. Il a ensuite mis en pratique, affiné et développé cette sensibilité au cours de son séjour d’environ cinq ans en Allemagne — d’abord, d’ailleurs, sans parler l’allemand.

En lisant sa thèse sur l’agression dans le « monde de la vie » (Lebenswelt), on pourrait dire qu’elle reflète en quelque sorte son évolution au cours de ces cinq années. La phase finale de sa thèse et de son séjour à Francfort a coïncidé avec l’interprétation du discours de Walser de 1998 2. Tout ce qu’il avait élaboré auparavant y est alors réuni.

En 1994 et 1995, par exemple, nous avons participé à la conception d’un programme de recherche en sciences sociales à l’université de Francfort, dans mon département, et avons préparé un module sur l’autoritarisme. Il s’agissait d’une approche sociologique et psychanalytique du pouvoir et du traitement de l’agression.

Ce travail a été passionnant pour lui. Là encore, on ne peut que supposer les raisons de son intérêt. Cela devait avoir un rapport avec la question de savoir comment les Allemands avaient manifesté leur agressivité dans les nombreux actes de violence contre les Juifs pendant le national-socialisme, pendant la guerre ou plutôt les deux guerres qu’ils ont menées et perdues. Il était évident que la question des Allemands en tant qu’agresseurs ne pouvait être abordée uniquement sous l’angle psychologique, mais devait être traitée de manière plus globale.

Car l’agression est à la fois un phénomène psychique et comportemental. À travers le développement de compétences, elle exerce une influence à la fois constructive et destructrice sur le monde extérieur. Cependant, au sein de ce groupe de travail, l’influence des théoriciens de l’intégration, qui minimisent ou nient l’importance considérable de l’agression, prédominait. Alexander souhaitait s’opposer à cette tendance.

Pour moi, Alexander Karp n’était qu’un jeune doctorant qui cherchait à se faire une place dans le milieu universitaire allemand. 

Karola Brede

C’est donc le contexte allemand et le passé nazi qui faisaient pour lui l’intérêt de ce sujet de l’agression ?

Je dirais que oui. Cependant, je suppose qu’il avait déjà manifesté cet intérêt lorsqu’il était aux États-Unis.

Dans quel milieu intellectuel et social évoluait Alexander Karp à Francfort à cette époque ?

Assez rapidement, il a beaucoup discuté avec d’autres étudiants juifs sur le passé nazi et le fait d’être juif en Allemagne après la guerre. À ce sujet, il m’avait un jour signalé que je devais être prudente, car les choses pouvaient être beaucoup plus complexes que je ne pouvais l’imaginer. Avec le recul, je dirais qu’il a acquis dans ces discussions une certaine perspective qui a également été bénéfique pour sa thèse.

D’autre part, Alexander a directement collaboré avec moi. Après la publication du livre de Daniel Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler, en 1996 3, nous avons par exemple publié ensemble un article dans la revue Psyche 4. Dans ce texte , nous prenions position sur les critiques et les affirmations formulées par Goldhagen à l’égard des Allemands dans son ouvrage de presque 700 pages.

Nous avons été impressionnés par le fait que Goldhagen impliquait tous les Allemands dans la question des crimes et de la culpabilité. Son livre présente bien sûr aussi de grandes faiblesses et certains historiens se sont montrés très critiques à l’époque. Mais le fait que Goldhagen attribue à tous les Allemands une forme de prédisposition à exterminer les Juifs exerçait une certaine fascination. 

Cette thèse a profondément marqué les personnes d’origine juive et a également intéressé Alexander. Je dirais même qu’elle l’a attiré. 

Enfin, il entretenait d’autres relations au sein de l’Institut Freud grâce à des groupes de travail et de recherche. Sa relation avec le séminaire de philosophie et avec Habermas était importante pour lui. Je n’en sais pas beaucoup à ce sujet, mais ses contacts semblaient ouverts et stimulants.

Quels aspects de la philosophie de Jürgen Habermas ont particulièrement influencé le travail d’Alexander Karp ?

Dans la thèse d’Alexander, c’est surtout la théorie de l’action communicative de Habermas qu’il applique — en particulier la partie relevant de la théorie du langage, en faisant usage du concept de « monde de la vie ». Alexander a adopté cette idée, mais l’a ensuite adaptée aux besoins de sa thèse.

On peut souvent lire à tort qu’Alexander Karp aurait obtenu son doctorat auprès de Jürgen Habermas, ce qui n’est pas le cas. Comment avez-vous finalement été amenée à superviser son travail en tant que directrice de thèse ?

Il semble que ces discussions lui aient donné des idées sur le concept de Lebenswelt chez Habermas, qu’il a intégrées dans sa thèse. Ils ont abordé certains points, mais, d’après ce que j’ai compris, ils ne sont pas parvenus à s’entendre sur des questions importantes. Par la suite, Alexander a rendu visite à plusieurs reprises à Habermas à Starnberg.

Après ce que l’on pourrait appeler un conflit avec Habermas et après avoir examiné la thèse de Karp — ce qui était nécessaire pour rédiger mon rapport de thèse — je n’ai toujours pas compris pourquoi Habermas et Karp ne sont pas parvenus à un accord. À l’époque comme aujourd’hui, je suppose que les échanges qu’ils ont eus n’étaient pas adaptés pour introduire Habermas de manière approfondie à la question et aux problématiques soulevées par Karp. En tout cas, la relecture de mon rapport et le réexamen de l’ensemble du texte de la thèse dans le cadre la préparation de cet entretien ne m’ont pas amenée à arriver à une autre conclusion.

Il était donc logique qu’il rédige sa thèse sous ma direction. Après tout, celle-ci porte également sur ce que lui et moi avons élaboré ensemble à l’Institut Freud. Comme j’étais souvent en déplacement en tant que professeure invitée, Alexander a pu occuper mon poste de collaborateur à l’Institut Freud, où travaillaient presque exclusivement des psychanalystes. C’est pour cette raison qu’il m’a demandé si je pouvais superviser sa thèse, et je n’y voyais aucun inconvénient. Il a également réglé ce point avec Habermas, sans aucun problème.

Quels sont les auteurs qui comptaient pour lui à l’époque ?

Jusqu’à sa licence, Alexander a étudié au Haverford College, en Pennsylvanie. Je pense que beaucoup de ses connaissances en sciences sociales qu’il a mobilisées jusqu’à sa thèse remontent à cette époque.

Les connaissances de base d’Alexander n’étaient pas seulement philosophiques, mais aussi fortement sociologiques. Il a notamment été influencé par la théorie structuro-fonctionnaliste de Talcott Parsons — son approche théorique lui a certainement été transmise d’une manière différenciée par un élève de Parsons. Les noms de Georg Simmel, Merton et Freud me viennent également à l’esprit. En Allemagne, Hegel et Plessner, entre autres, s’y sont ajoutés.

Georg Simmel est beaucoup plus connu des États-Uniens que des Allemands : il a sans doute eu une grande influence sur Alexander. En Allemagne, c’est plutôt Adorno, proche de Simmel, qui a occupé le devant de la scène. Alexander a lu Habermas avec attention et il s’est approprié Adorno, notamment à partir de sa lecture de la Dialectique négative.

Nietzsche a-t-il également eu une certaine influence sur lui ?

Non, à ma connaissance, il n’a pas joué un rôle significatif pour lui. À l’époque, Nietzsche était encore plus tabou en Allemagne qu’aujourd’hui.

D’après ce que j’ai compris, Karp et Habermas ne sont pas parvenus à s’entendre sur des questions importantes.

Karola Brede

À cette époque, s’est-il intéressé de manière approfondie à Alexandre  Kojève ou Carl Schmitt ?

Il faudrait lui poser la question. Je n’en suis pas certaine, mais je pense que oui — notamment en raison de son intérêt pour la période nazie en Allemagne.

Cet intérêt peut être illustré par un exemple : à cette époque, Ludwig von Friedeburg était encore directeur de l’Institut de recherche sociale de Hambourg. Alexander a découvert que von Friedeburg était officier et que son père, Hans-Georg von Friedeburg, était cosignataire des actes de capitulation de la Wehrmacht. Il a été très troublé par l’existence d’une photo montrant Ludwig von Friedeburg en uniforme.

Alexander a pu également connaître l’exposition sur les crimes de guerre de la Wehrmacht, faite à Hambourg en 1995. Ainsi, il a pu établir le lien entre von Friedeburg, la Wehrmacht allemande et la Wehrmacht à l’époque nazie. 

Il a toujours été très sensible à ces questions.

La thèse rédigée en allemand par Alexander Karp s’intitule « L’agression dans le monde de la vie : l’élargissement du concept d’agression de Parsons à travers la description du lien entre jargon, agression et culture » (Aggression in der Lebenswelt : Die Erweiterung des Parsonsschen Konzepts der Aggression durch die Beschreibung des Zusammenhangs von Jargon, Aggression und Kultur). Pourriez-vous résumer brièvement ce travail et ses apports ?

Le mot clef était d’abord « agression », qui fait également partie du titre — mais l’agression n’apparaît en réalité dans le texte qu’à travers la notion adornienne de « jargon ».

Ce qui est déterminant, c’est qu’Alexander aborde un phénomène qui n’est pas du tout pris en compte en sociologie. Depuis Durkheim, la question clef est de savoir ce qui maintient la cohésion d’une grande société composée d’une multitude d’individus. C’était au centre des préoccupations des théoriciens de l’intégration, y compris Parsons. La sociologie ne s’est globalement pas intéressée à ce que signifie l’agression pour une société qui doit constamment instaurer et maintenir la cohésion sociale. En tant que comportement, motivation ou attitude, l’agression est en soi quelque chose qui sépare, divise, détruit et endommage ; elle constitue donc l’antipode de la cohésion.

Or toute l’idée de la thèse d’Alexander était de montrer que l’agression pouvait également être un puissant intégrateur social. Il démontre qu’il existe des formes d’agression qui ne sont pas perçues comme une déviance ou une anomalie, comme étant choquantes ou perturbantes, mais qui sont acceptées, considérées comme normales et justifiées par les fondements culturels sur lesquels nous basons tous notre communication et nos jugements.

L’agression est ainsi considérée comme un élément légitime de toute société et acceptée sur le plan normatif. Ce point essentiel du travail d’Alexander touchait d’ailleurs au problème de l’histoire allemande.

L’acceptation de l’agression fait encore aujourd’hui l’objet de débats, mais le problème n’est pas compris. 

Les extrémistes de droite qui se sentent intégrés à la société tiennent des propos et commettent des actes qui ne sont habituellement pas acceptables, mais qui ne sont pas passibles de poursuites judiciaires. Ils enfreignent toutefois gravement les normes sociales. Non seulement ce comportement n’est pas sanctionné, mais il est également accepté et, dans certains milieux, il bénéficie du soutien et de l’approbation nécessaires pour se poursuivre.

C’est la thèse principale qu’Alexander avance, avant d’aborder les phénomènes d’interaction et d’intersubjectivité. L’agression est bien sûr présente partout. Cependant, l’une de mes critiques à l’égard de son approche réside dans le fait qu’il a omis d’aborder la notion d’agression sous ses différentes significations, comme le laisse supposer le titre de la thèse ; il l’a traitée avec beaucoup de réserve. Le mot « détruire » n’est pas utilisé en rapport avec des actes, mais uniquement par rapport au discours. 

La thèse d’Alexander est que l’agression peut être un puissant intégrateur social.

Karola Brede

Comment avez-vous accompagné et vécu cette supervision de thèse ?

Je n’ai jamais eu de rôle de mentor ou de superviseur. 

Je dirais plutôt que lorsqu’il m’a exposé ses positions, j’ai certainement apporté mon point de vue. C’est tout. 

Je décrirais notre collaboration à l’époque comme un work in progress commun.

Y a-t-il eu des points de friction entre vous et Karp pendant l’élaboration de ses thèses ?

Pas vraiment. Mais cela est plutôt lié à la structure professionnelle du personnel de l’Institut Freud : j’étais sociologue dans un institut rempli de psychanalystes. Personne ne savait vraiment quoi faire de moi — cela nous a beaucoup rapprochés.

Vous avez déjà mentionné précédemment qu’Alexander Karp est arrivé en Allemagne sans connaître l’allemand.

Oui, au début, il ne parlait pas allemand, mais après six mois, le plus difficile était derrière lui. 

Il a même insisté pour rédiger sa thèse en allemand, alors qu’il aurait pu le faire en anglais. Cependant, si l’on pense à un certain nombre d’intraduisibles comme par exemple le concept de « Geborgenheit » (sécurité) de Heidegger, il était nécessaire de le faire en allemand. Chez Habermas également, il existe de nombreux concepts qui ne peuvent être véritablement transmis que dans la version originale.

Le concept de « monde de la vie » (Lebenswelt) de Habermas, mobilisé dans la thèse d’Alexander Karp, reste aussi assez intraduisible dans d’autres langues. Que signifie-t-il ?

Le concept de « Lebenswelt » (monde de la vie) est lié à la sociologie phénoménologique. Il présente l’avantage de permettre de comprendre à la fois le langage et la société à partir de la vitalité des êtres humains. Chez Habermas, il devient systématique dans la théorie de l’action communicative, mais il est « lié » à celui de « système ». Selon Alexander, le monde de la vie peut être conçu comme un étang dans lequel ne nageraient pas des poissons mais des phénomènes, des observations et des éléments linguistiques qui auraient tous une influence sur l’ensemble de la vie de l’étang et qui seraient tous accessibles dans ce cadre pour en comprendre le sens.

Pour Alexander, qui a toujours accordé une grande importance à la théorie de l’action de Parsons, ce dernier n’a vu dans cet « étang » que le lien avec la culture — et non ce qu’il appelle les pulsions. Il intègre également les pulsions dans la « Lebenswelt ». Tel un artisan, il fixe la culture d’un côté et les pulsions de l’autre dans l’étang.

Quelles étaient à votre avis les raisons profondes du désaccord entre Habermas et Karp ?

On peut lier l’hypothèse de Karp concernant les pulsions à ce désaccord — mais c’est purement spéculatif.

Habermas s’est opposé à cette hypothèse dès sa Théorie de l’agir communicationnel de 1981 5, lorsqu’il s’est également détourné de cet élément central de la psychanalyse freudienne. Pour Freud et Alexander Mitscherlich, ami de Habermas, la théorie des pulsions constituait en revanche un élément indispensable des Lumières. 

Karp — qui n’utilise guère l’argumentation psychanalytique dans sa thèse — intègre donc dans le concept de « Lebenswelt » une conception jugée sociologiquement controversée : la culture se nourrit de représentations sous-jacentes. C’est là qu’intervient une image utilisée par Parsons, celle des cônes de lumière dirigés vers l’obscurité. D’autres thèmes et complexes qui deviennent pertinents dans la culture entrent sans cesse dans le cône de lumière 6, où ils sont développés, approfondis, adoptés par les participants et deviennent des évidences qui façonnent la vie quotidienne. C’est ce qui est important du point de vue culturel.

Au-delà de cette simplification, la critique de Karp à l’égard de Parsons consiste à dire que Parsons n’aurait pris en compte que cette dimension culturelle. Karp a tourné le concept de pulsion de telle manière qu’il n’en reste que la finalité, qui prend alors la forme de besoins et de désirs.

Ainsi, la culture et les pulsions — sous forme de besoins et bien sûr aussi sous forme d’agression — s’opposent de manière complexe. Ces deux aspects influencent les membres de la société et chaque individu qui la compose, et les déchirent en quelque sorte. D’un côté, il y a ce monde culturel des normes, des valeurs, des évidences, sur fond de connaissances de base toujours éclairées différemment. De l’autre côté, s’ajoute à cette Lebenswelt quelque chose qui concerne les besoins ou les désirs que l’on peut avoir, mais qui ne doivent pas être exprimés. Ce qui reste alors, c’est le recours à l’auto-préservation sous la forme de l’auto-illusion.

Pour pouvoir relier ces deux aspects opposés, explique Karp, les membres de la société ont recours à ce qu’Adorno appelle le jargon. Pour Karp, le jargon est toujours inauthentique. C’est là le négativisme de la position de Karp : il n’y a que du mensonger, de l’inauthentique, du faux. En simplifiant, on peut dire qu’il s’agit d’une radicalisation de la position d’Adorno dans son essai sur le Jargon der Eigentlichkeit (« Le jargon de l’authenticité ») 7.

En quel sens Karp mobilise-t-il ce concept adornien ?

Le principal effet de l’utilisation du jargon est qu’il n’inclut que ceux qui en font partie. Mais le jargon a également une autre dimension.

Adorno en donne un exemple : lorsque quelqu’un téléphone et dit « au revoir », que signifie réellement cet « au revoir » ? Cela pourrait signifier « nous nous reverrons ». Cela signifie que la personne qui parle fait la promesse d’une rencontre future et sous-entend « nous avons une relation que nous voulons préserver ». Prononcé avec une intonation quelque peu sévère, « au revoir » peut également signifier que l’on est contrarié par son interlocuteur et que l’on est soulagé de pouvoir raccrocher.

Il existe donc une ambiguïté qui fait que ce que l’on veut réellement dire — dans cet exemple « je ne souhaite pas vous parler au téléphone » — devient un sous-entendu. Ce sous-entendu crée une ambiguïté dans ce qui est exprimé et qui peut également être perçu par l’interlocuteur à travers l’intonation.

En simplifiant, on peut dire que Karp radicalise le concept adornien de jargon.

Karola Brede

Cette ambiguïté est un élément essentiel et constitue le cœur du jargon.

Adorno illustre cela à l’aide du concept heideggérien de « mission ». « Mission » signifie tout d’abord simplement que quelqu’un dit « Fais ceci ». Mais « mission » peut également avoir une connotation religieuse. En même temps, une mission peut impliquer un pouvoir et une responsabilité — quelqu’un peut être chargé d’une tâche qu’il ne souhaite pas accomplir ou qui n’est pas autorisée. Le jargon comporte donc toujours cette opposition entre désir et interdiction.

L’étude de cas choisie par Karp pour sa thèse porte sur le discours controversé prononcé par Martin Walser lors de la remise du Prix de la paix des libraires allemands en 1998 à la Paulskirche de Francfort. Vous avez également étudié ce discours de manière approfondie et l’avez analysé dans un article 8. Pourriez-vous revenir sur son contexte et pourquoi Alexander Karp a considéré cette séquence historique comme particulièrement importante et adaptée à l’application de sa thèse ?

Dans son discours, Martin Walser exprime son mécontentement d’être constamment confronté au souvenir des crimes commis par les Allemands il y a plus de 50 ans à l’époque. Il fait de l’expression « Moralkeule » (le chantage moral) le mot clef de ce moment.

Alexander a utilisé ce discours car il est pour lui une application parfaite du concept de jargon mentionné précédemment — mais dans une radicalité particulièrement marquante.

Ce discours a suscité une standing ovation et de vifs applaudissements de la part du public composé d’intellectuels, de juristes et d’hommes politiques de haut rang. Une célèbre photo publiée à l’époque dans le magazine Der Spiegel l’a d’ailleurs clairement montré. Cette approbation était bien sûr une observation intéressante pour Karp, car elle montre que le jargon fonctionne : il incite les gens à applaudir Walser — même s’il leur reproche ouvertement de recourir à des services de mémoire et de se laisser exploiter par des intellectuels et des critiques.

Dans le livre d’Alexander The Technological Republic, j’ai remarqué qu’il mentionnait le discours de Walser mais sans aucun lien avec les explications fournies dans sa thèse. Dans son livre, il se contente de constater que les Allemands auraient omis, après 1945, de se forger une identité nationale, au détriment de toute l’Europe. Je considère cela exagéré et trop réducteur. Beaucoup, dont moi-même, ont eu du mal à s’identifier positivement à leur pays. Au premier plan se trouvaient et se trouvent — même à travers leur déni — les crimes atroces de l’époque nazie. Ce n’est qu’après l’intégration de la RDA qu’une conscience sociale de la « nation » s’est imposée au-delà des clivages politiques, et le terme « RFA » — lui-même relevant du jargon au sens adornien — a disparu.

Le fardeau auquel Alexander fait face trouve son origine inéluctable dans sa judaïté. Permettez-moi donc de revenir sur la question de l’agression, abordée dans la thèse, mais pas suffisamment approfondie chez Alexander. 

La menace qui pesait sur Israël pendant la guerre qui a suivi le 7 octobre 2023 a été vécue par de nombreux Juifs, en Israël comme dans la diaspora, comme un sentiment d’impuissance politique. L’agression militaire face à ce pogrom grave et prémédité a été justifiée publiquement à maintes reprises par la peur collective de l’extermination, profondément ancrée dans l’âme du peuple juif israélien. À mon sens, cette peur ne saurait justifier une guerre. Cependant, la peur et l’agression se substituent l’une à l’autre. Et, comme l’écrit son biographe Weinberger, Alexander Karp a expressément approuvé la conduite agressive de la guerre par Israël. 

Il se peut donc que l’auteur de la thèse, Karp, qui s’était déjà rangé du côté des bellicistes auparavant, se réserve inconsciemment une option pour sa propre action dans des situations qui menacent l’existence juive et exigent une attitude agressive de résistance active.

Le désir d’une société meilleure, que l’on perçoit dans son livre Technological Republic peut être considéré comme une rupture avec le négativisme des Lumières présent dans la thèse. Il me semble toutefois dissocié — comme une tentative d’apaiser la peur. Il s’inscrit dans les traits idéologiques d’un optimisme en faveur d’une technologie bienfaisante.

Peut-être que le thème fondamental d’Alexander Karp est celui-ci : interpréter les normes différemment des autres.

Karola Brede

Selon vous, qu’est-ce qui fait la particularité de la thèse de Karp ?

La singularité de Karp est d’abord méthodologique : c’est l’abandon de schémas de comportement scientifiques dans sa démarche. Il n’écrit pas dans un style poétique mais ne fournit souvent pas de sources en s’appuyant sur de simples affirmations — pourtant, son travail présente un fil conducteur logique.

Il y a également des passages que je jugerais aujourd’hui encore perfectibles, si l’ouvrage avait été rendu public à l’époque. Certains passages ne sont pas tout à fait clairs — l’allemand n’était pas la langue maternelle d’Alexander — mais dans l’ensemble, il y a un ton qui fonctionne du début à la fin, à travers la langue. Il écrit à partir de sa réflexion et de ce qui en découle, et non à partir d’un intellectualisme affecté.

Sa thèse se termine de manière quelque peu abrupte, sans longue conclusion ni analyse critique finale. Comment interprétez-vous cela ?

C’est ce que j’entends par forme et méthode : il n’est pas du genre à respecter les formes — pas au sens personnel, mais au sens scientifique.

Sans le vouloir, il repousse toujours les limites d’une manière ou d’une autre. 

Peut-être que le thème fondamental d’Alexander Karp est celui-ci : interpréter les normes différemment des autres. Cependant, je n’ai jamais considéré cela comme étrange ou bizarre — contrairement à la description qu’en fait Steinberger.

La thèse d’Alexander Karp est écrite avec beaucoup de distance, de manière presque froide et sans émotions. Les horreurs auxquelles il fait référence ont pourtant été commises contre le peuple juif, dont une partie de sa famille est issue. Comment l’expliquez-vous ?

Au cours d’une conversation avec lui, j’avais fait remarquer qu’il était possible de devenir plus lucide en vivant des expériences ambiguës, entre deux mondes. Il m’a répondu qu’il ne fallait pas dire cela. 

À l’époque, j’ai compris qu’il considérait cela comme inapproprié parce qu’il était culturellement américain. Je pense qu’au fond, nous étions d’accord. Cependant, il a dû percevoir le risque que l’on puisse considérer ma remarque à tort comme raciste. Sa thèse me montre que beaucoup de choses ont changé pour lui depuis.

Je pense sincèrement qu’Alexander est plus à sa place en Europe qu’aux États-Unis.

Pourquoi ?

Parce qu’il pouvait y occuper une position d’observateur. Il a écrit à un moment donné dans son travail que les membres juifs de la société sont de meilleurs observateurs que les autres parce qu’ils se sentent exclus. Ce statut d’observateur est également très bien mis en évidence par Georg Simmel. L’étranger n’est jamais aussi empêtré que le spécialiste au sein de son propre groupe.

À travers cette activité entrepreneuriale, Karp semble avoir eu l’idée qu’il pourrait concevoir un avenir où l’on aurait le pouvoir de changer la société.

Karola Brede

À votre avis, pourquoi Alexander Karp n’a-t-il pas poursuivi une carrière académique ?

Son évolution actuelle, ainsi que son livre Technological Republic, suggèrent une composante qui me semble illusoire. À l’université de Francfort, il y avait un certain nombre d’étudiants qui, de manière explicite ou implicite, avaient des difficultés à supporter ou à accepter le rôle du passé nazi et le poids que cela faisait peser. Certains ont quitté l’université pour cette raison. Alexander, cependant, a longtemps fait le contraire. Il en a longtemps cherché les traces. Cela l’attirait. 

Alexander était à la recherche de particularités allemandes, de pistes qui renvoyaient au passé national-socialiste. J’ai déjà mentionné l’exemple de von Friedeburg, né en 1924, ministre de l’Éducation du Land de Hesse et directeur de l’Institut de recherche sociale fermé par les nazis en 1933, qui portait un uniforme d’officier de la Wehrmacht. 

Je me souviens également de son étonnement de voir la synagogue de Francfort protégée par des bornes. Après le départ d’Alexander, la ville y a installé un poste de police permanent. Dans une rue de Berlin, il avait observé un policier en faction devant un mémorial où, après 1939, les Juifs étaient rassemblés pour être déportés. Ce qui lui a paru frappant et déconcertant, c’est que les menaces antisémites contre lesquelles cette mesure policière était dirigée semblaient n’exister nulle part.

Après sa thèse, il semble toutefois avoir pris un véritable tournant. 

Il l’a terminée et a rapidement quitté l’Allemagne. Il s’est d’abord rendu dans les pays scandinaves, puis à San Francisco, où il a rencontré Peter Thiel.

Cependant, ce changement radical — notamment le passage de la science à l’activité entrepreneuriale — est remarquable. Il s’agit donc d’une question à laquelle probablement lui seul peut répondre. 

Je pense qu’il devait trouver un moyen de sortir de cette négativité extrême — y compris en ce qui concerne son attitude personnelle vis-à-vis de sa réflexion dans sa thèse. Chez Alexander, le jargon ne règne pas seulement dans certains groupes, mais dans l’ensemble de la société. On peut donc se demander à quelle société il pensait vraiment dans sa thèse. Fait-il référence à la société allemande ou à la société américaine — qui fait également l’objet de nombreuses critiques, mais qui ne semblent pas être au centre des préoccupations?À travers cette activité entrepreneuriale radicalement différente, il semble avoir eu l’idée qu’il pourrait concevoir un avenir où l’on aurait le pouvoir de changer la société et de mettre en œuvre l’idée d’une société républicaine grâce à la technologie. Le titre de son nouveau livre, The Technological Republic, est d’ailleurs complètement révélateur.

Sources
  1. Michael Steinberger, The Philosopher in the Valley. Alex Karp, Palantir and the Rise of the Surveillance State, New York, Simon & Schuster, 2025.
  2. Discours prononcé par l’écrivain Martin Walser le 10 octobre 1998, jour où lui a été décerné le Prix de la Paix des libraires allemands. Le discours fit polémique pour son traitement de la mémoire du nazisme : Walser y soutenait qu’« une routine de l’incrimination » s’était installée dans les médias allemands, reprochant aux citoyens du pays le passé du nazisme. L’« instrumentalisation d’Auschwitz à des fins actuelles » aurait ainsi agi comme une forme de « gourdin moral ».
  3. Daniel Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, Paris, Seuil, 1997.
  4. Karola Brede et Alexander C. Karp, « Eliminatorischer Antisemitismus : Wie ist die These zu halten ? », Psyche, 1997, 51(6), pp.606-628.
  5. Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel [deux tomes], Paris, Fayard, 1987.
  6. Talcott Parsons, The Structure of Social Action, Glencoe, Free Press, 1937.
  7. Theodor W. Adorno, Le Jargon de l’authenticité, trad. Éliane Escoubas, Payot, 1989.
  8. Karola Brede, « Die Walser-Bubis-Debatte. Aggression als Element Öffentlicher Auseinandersetzung », Psyche, 54 (3), 2000, pp. 203-33.