« Après cette nuit de ténèbres, l’Iran redeviendra une terre de prospérité, de liberté et de joie. » C’est par ces mots que s’achève le récit que la championne iranienne Mitra Hejazipour publie chez Albin Michel, La joueuse d’échecs

Grand Maître féminin, Mitra Hejazipour est aujourd’hui exilée en France et citoyenne française après avoir décidé de retirer son hijab en pleine partie lors du championnat du monde de 2019 à Moscou. 

Pourquoi ? 

« Je voulais marquer mon opposition à la République islamique. Parce que, depuis quarante-cinq ans, elle vole la vie et la jeunesse de tout un peuple. Parce que tant de familles vivent encore dans la peur et dans le silence. Et parce que j’étais consciente de porter la voix de celles qu’on n’entend pas, il fallait que j’exprime ma colère. » 

En persan ancien, « échec et mat » se dit Shāh māt (شاه مات) — « le roi est mort ». Face aux frappes américano-israéliennes, Mitra Hejazipour ne cache pas son espoir. Le coup d’après appartiendra-t-il à des sociétés libérées de leur tutelle ?

Dans votre livre, La joueuse d’échecs, vous racontez votre lutte contre la République islamique, les gestes de votre résistance et la construction d’une mobilisation — à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran. Comment avez-vous vécu les frappes américano-israéliennes le week-end dernier ?  

Cela faisait des décennies qu’on attendait un soutien international pour mener à bien une intervention et pour aider les Iraniens face à ce régime criminel.

Nous avons finalement reçu cette aide et nous avons, enfin, le soutien de la communauté internationale. Nous avons là une vraie chance pour renverser le régime. Nous pouvons aussi compter sur le soutien populaire ; nous l’avons vu dans les différentes manifestations, notamment en janvier lorsque des millions d’Iraniens sont descendus dans la rue en réponse à l’appel de Reza Pahlavi. 

Et la riposte du régime a été sanglante… 

Le régime a utilisé des armes de guerre et a massacré les gens. On parle de dizaines de milliers de gens qui sont tués par ce régime. 

Les Iraniens ont jusqu’ici tout fait pour renverser la République islamique. Mais il n’était pas possible de réussir les mains nues face à un régime criminel qui est lourdement armé et qui n’hésite pas à tuer les gens.

Le régime ne peut-il donc tomber que par une action extérieure ?

Ces frappes étaient nécessaires. Je suis contente qu’elles aient finalement lieu : cela montre que nous ne sommes pas seuls —  nous ne sommes pas seuls face au régime. 

Alors, en même temps, nous nous retrouvons maintenant dans une guerre — et personne n’aime la guerre. Mais pour nous, c’est un acte de libération. Nous avons compris qu’il faut passer par là pour se débarrasser de ce régime. 

Vous avez participé à Paris à des manifestations aux cris de « Mort à la République islamique », « Mort à Khamenei » (p. 238-239). Quelle a été votre réaction à la mort du Guide ? Pensez-vous qu’elle est susceptible de transformer l’Iran ?  

C’était une très bonne nouvelle que les frappes aient réussi à tuer dès le premier jour Ali Khamenei. Tout le monde est gagnant — à l’intérieur comme à l’extérieur. 

On a pu voir la joie du peuple iranien : on fêtait vraiment la mort prochaine d’une dictature bâtie sur le sang des Iraniens. Ce n’est pas encore fini car le système est encore là mais on a beaucoup d’espoir.

Pourquoi ? 

Nous sentons que nous sommes vraiment proches de la fin de ce régime. La plupart des dirigeants ont été écartés. 

Les Iraniens sont en train de se réunir et de s’organiser pour retourner dans les rues dès que les bombardements seront finalisés et auront atteint les objectifs. 

Quelles sont, à votre avis, les cibles restantes ?

Des bases militaires iraniennes doivent encore être détruites et les gardiens de la révolution doivent être éliminés. 

Une fois que tout cela sera fait, les Iraniens seront prêts pour répondre à l’appel de Reza Pahlavie en retournant dans la rue pour reprendre le pays.

Que peut représenter, pour les Iraniens, la mort d’Ali Khamenei ? Quelle était la place qu’il jouait jusqu’ici dans la vie personnelle de tous les Iraniens — à l’intérieur du pays comme à l’étranger — mais aussi dans leur imaginaire ? 

Il faut d’abord dire et répéter que la mort d’Ali Khamenei a été une très bonne nouvelle pour les Iraniens.  

Pour nous, elle a vraiment signifié le début de la chute du régime. 

Rappelons qu’il est notamment responsable de la mort de 40 000 Iraniens en seulement deux jours. Il a été coupable d’un massacre. C’est un crime sans précédent mais, au fond, peu surprenant car, après la révolution islamique, le régime a toujours été criminel. Ils ont toujours tué des gens.

Qu’est-ce qui a changé ces dernières années ? 

Du début de la Révolution jusqu’à ces dernières années, la technologie n’était pas aussi avancée et ne nous permettait pas de partager les informations comme nous pouvons le faire — dans une certaine mesure — maintenant. 

Aujourd’hui, le monde entier voit le vrai visage du régime. 

Mais, nous, cela fait 47 ans que nous vivons sous son joug. Il est donc difficile de ne pas dire que, pour nous, Iraniennes et Iraniens, le 28 février 2026 est sans doute le plus beau jour de notre histoire contemporaine. 

À l’annonce de la mort du guide, des cris de joie se sont élevés dans toutes les villes en Iran. Les gens étaient contents et dansaient dans la rue. Et face à eux, des milices Bassij qui les attaquaient. 

Il ne reste donc plus qu’à attendre la chute complète du régime.

Maintenant que l’aide internationale que vous appeliez de vos vœux est arrivée, que manque-t-il pour que le régime tombe ? 

Je pense que les États-Unis et Israël vont continuer à bombarder les bases militaires tout en démantelant et décapitant complètement le régime. 

Une fois que la mission sera accomplie, Reza Pahlavi donnera au bon moment le signal pour que les Iraniens retournent dans les rues et pour qu’ils mènent cette révolution — pour définir leur propre destin.

Nous attendons ce moment avec impatience. Pour l’instant, les gens restent chez eux et sont à l’écoute. Car ce n’est pas encore terminé : les Américains et les Israéliens sont encore en train de bombarder les bases importantes du régime. Ce n’est pas simple car les membres du régime se cachent dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les cinémas, dans les centres culturels, etc.

Vous évoquez ces bombardements, alors que la guerre prend une ampleur considérable. Les bombardements sur les villes iraniennes ne risquent-ils pas de renforcer un sentiment anti-américain qui existe au sein de la société iranienne ?

Je pense que les Iraniens opposés à ces frappes étaient minoritaires et cherchaient avant tout à maintenir ce régime. 

La guerre était inévitable avec ce régime belliciste, dont la stratégie est fondée sur la menace, le chantage et la brutalité vis-à-vis de sa population. 

Dès le premier jour de guerre, ils ont attaqué dix autres pays, en ciblant notamment des infrastructures civiles, des immeubles. Ils espèrent qu’en créant le chaos, le chaos les protégera. Ce raisonnement montre le danger que ce régime représente pour le monde entier. 

Les personnes qui étaient contre l’intervention n’avaient d’ailleurs pas de solution alternative à proposer. Que disaient-elles lorsque plusieurs dizaines de milliers de mes compatriotes ont été tués en deux jours ? Souhaite-t-on assister à de tels massacres pendant encore cinquante ans ? Les Iraniens souhaitent donc imaginer un Iran sans les mollahs.

Dans le cadre de ces transformations auxquelles vous aspirez, quels sont les espoirs qui reposent sur la nouvelle génération, notamment de jeunes femmes nées après la révolution, dont il est beaucoup question dans votre livre ? 

La nouvelle génération iranienne est d’une audace et d’un courage qui m’impressionnent. 

Ils descendent dans la rue et mettent leur vie en danger. Même après un massacre, qui a fait des milliers de morts en deux jours, ils ont le courage de descendre à nouveau dans la rue ! 

Nous comptons sur eux pour transformer le pays. 

Quel pourrait être le rôle des  Iraniens de la diaspora, qui sont aussi très attachés encore au pays qu’ils ont parfois quitté très récemment, comme vous-même — pour contribuer au rayonnement des échecs en France avec votre compatriote Alireza Firouzja ! 

Comme vous le savez, les Iraniens éprouvent une immense fierté nationale, un patriotisme d’une profondeur que je n’ai vu dans aucun autre pays. On adore l’Iran. 

Les diasporas ont une grande responsabilité aujourd’hui, car internet est coupé en Iran, et nous devons donc servir de relais des voix iraniennes qui sont réduites au silence, alors que le discours officiel de la République islamique est toujours diffusé à l’international. 

En tant que diaspora, nous devons nous assurer que les informations qui sortent d’Iran ne soient pas manipulées par le régime, au détriment de la société iranienne et de ses aspirations réelles. 

Quand les Iraniens disent « vive le roi » ou « vive le Shah », ce n’est pas pour dire que l’on souhaite une monarchie ou une forme spécifique de régime politique, mais pour manifester notre patriotisme contre le régime islamique, et notre désir de retrouver la liberté et la possibilité de définir notre propre système politique. 

Vous avez évoqué à de nombreuses reprises Reza Pahlavi. Dans le scénario où la République islamique s’effondrerait, serait-il au cœur de la solution que vous préconisez pour l’Iran ? 

Tout à fait mais pour une période de transition, comme tous les Iraniens le demandent, avec le programme qu’il a déjà partagé, et qui repose sur la défense de l’intégrité du pays, la tenue d’élections démocratiques, et le respect des droits civiques ainsi que de l’égalité entre les hommes et les femmes. 

Cela permettrait la tenue d’élections, au cours desquelles les Iraniens pourraient choisir par exemple une monarchie constitutionnelle, ou une République comme la France. 

À partir de ce moment-là, l’Iran deviendrait un allié pour les pays occidentaux. 

On a vu que Donald Trump ne considérait plus vraiment Reza Pahlavi comme la première solution. Est-ce qu’il y a un risque à dépendre du soutien américain pour faciliter la transition démocratique en Iran ?  

Cela ne m’inquiète pas car il appartient au peuple iranien de choisir son destin. 

Les bombardements et frappes peuvent certes affaiblir la République islamique, en éliminant les forces de l’ordre qui répriment et tuent la population civile, mais la suite doit être définie par le peuple iranien. 

La question de la manipulation de l’information est au cœur de l’histoire de l’Iran – dont la population a souvent eu l’impression que leur histoire leur a été volée par des tyrans, par des puissances étrangères. Comment les sociétés peuvent-elles reprendre leur destin en main ? 

Le Moyen-Orient n’est pas un échiquier : les Iraniens ne sont pas les pions d’une histoire qui les dépasse. En revanche, les dirigeants occidentaux sont parfois manipulés par une mauvaise interprétation des faits, par la désinformation de la République islamique. 

Par exemple, avant l’intervention militaire, il fallait démontrer aux dirigeants occidentaux que les Iraniens souhaitaient une intervention extérieure contre leurs oppresseurs. 

La volonté de changement de l’Iran ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur, de la société iranienne. 

C’est pourquoi, en tant que membre de la diaspora, mon rôle n’est pas de donner mon opinion, mais de diffuser les aspirations et les discours des Iraniens qui se trouvent en Iran. 


Je ne parle pas au nom de ma personne, mais en tant que reflet d’une société que je vois, que j’entends. 

Les Iraniens ne sont pas des pions, mais au contraire, des acteurs déterminés à renouer avec leur identité nationale contre ce régime islamique.

Vous racontez au début de votre livre comment vous vous êtes opposée au port du voile lors d’un tournoi d’échecs à Moscou en 2019. C’est le début de votre engagement qui a mené à votre exil. Quelle est la place des gestes individuels dans la formation d’une lutte collective ? 

Des mouvements d’opposition existent depuis 1979, que le régime a réussi à étouffer. Par conséquent, les Iraniens ont utilisé tout ce qui était possible pour chaque époque. 

Mais pour exemple, moi j’ai utilisé le hijab qui est un symbole de régime pour manifester contre le régime, contre ce qui me semblait un monstre. 

Vous avez grandi dans une ville très religieuse, à Mashhad, où se trouve le mausolée de l’Imam Reza, dans un environnement très fidèle aussi au régime islamique. À votre avis, quelle partie de la population est fidèle au régime ? Comment imaginez-vous les interactions avec cette partie-là de la population en cas de révolution ? 

Je suppose qu’il y a une minorité de personnes encore fidèles au régime après les massacres de janvier. Les personnes qui pensent que massacrer la population est une bonne marche à suivre ne peuvent pas être nombreuses. 

Certains sont prêts à tirer dans la foule de leurs concitoyens pour sauver un système politique : pour ceux-là, on ne peut rien. 

Par ailleurs, le régime a perdu sa légitimité religieuse, même parmi les religieux parce que la religion leur sert d’outil de justification de la répression, pour contrôler les gens, pour propager leur idéologie. 

C’est pourquoi les Iraniens sont considérés aujourd’hui comme le peuple le plus laïc dans tout le Moyen-Orient. Une partie importante de la population recherche certes la liberté, mais également la laïcité, c’est-à-dire la séparation de la religion et de la politique.  

Est-ce que vous auriez envie de pouvoir retourner en Iran un jour et dans quelles conditions cela vous semble envisageable ? 

J’ai très envie de retourner en Iran, mais je vous avoue ne pas y avoir pensé concrètement. 

Mon espoir intime serait que le régime soit renversé pour Nowrouz — le nouvel an iranien, le 21 mars, mais bien sûr, cela pose des questions sécuritaires. 

En tout cas, je sais que j’y retournerai un jour !