Dimanche 1er mars, au lendemain des premières frappes américano-israéliennes, lors de son message de l’Angélus, Léon XIV a adressé un « appel pressant » aux belligérants à « assumer leur responsabilité morale » et à « mettre fin à la spirale de la violence » au moyen d’un « dialogue raisonnable » pour combler ce qui risque de devenir un « gouffre irréparable » 1.
- S’il a également évoqué le conflit entre le Pakistan et l’Afghanistan, c’est bien la guerre iranienne qui figurait au centre de son message.
Le 4 mars, dans un entretien pour Vatican News avec le laïc italien Andrea Tornielli – qui fut très proche du pape François –, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, a fermement condamné les stratégies de « guerres préventives », en rappelant les principes de la charte des Nations unies 2, qui note que la force ne peut être envisagée qu’en ultime recours, après l’échec manifeste de tout dialogue, et toujours dans le cadre d’une gouvernance multilatérale, telle qu’une coalition internationale. De plus, cet usage de la force doit toujours répondre à des critères de nécessité et de proportionnalité.
- Pour le Saint-Siège, la décision de frapper l’Iran, alors que les négociations à propos de son désarmement nucléaire étaient toujours en cours via la médiation omanaise, s’affranchit totalement de ces conditions.
- Si elle est exprimée en termes diplomatiques, il ne s’agit pas moins d’une condamnation de la stratégie préventive israélo-américaine.
Pour justifier son refus de toute frappe préventive, le cardinal Parolin utilise de manière classique l’argument de la réciprocité : reconnaître le droit à une guerre préventive, c’est nier la possibilité même de tout ordre international.
- Pour le numéro deux du Saint-Siège, qui adopte ici des accents pascaliens, « la justice a été remplacée par la force, la force du droit par la loi du plus fort, avec la conviction que la paix ne peut être atteinte que par l’anéantissement de l’ennemi ». D’où son long plaidoyer pour le multilatéralisme et le respect des cadres fixés par le droit international et les organisations telles que l’Union européenne, érigée en modèle de réussite.
- Mais le cardinal le cardinal Parolin note aussi l’affaiblissement, voire la « crise profonde », des cadres d’action qu’il préconise, crise qu’il relie à une perte du sens du bien commun. Il déplore l’émergence d’un « monde multipolaire » caractérisé par la « primauté du pouvoir » et « l’autoréférentialité », un terme que le pape François affectionnait pour désigner un péché très grave à ses yeux, mais dont les contours sont flous.
- Par sa prise de parole qui a valeur d’avertissement, le cardinal Parolin semble achever la « conversion » de l’Église catholique, entamée depuis les années 1960, au vocabulaire du droit international et des principes démocratiques : le cardinal invoque au cours de son entretien « l’autodétermination des peuples, la souveraineté territoriale », le « droit international humanitaire » le « désarmement » et la « coopération au développement », que Parolin a appris à connaître au cours de sa longue carrière diplomatique.
- Mais il se réfère aussi aux outils plus classiques du droit des gens, des lois de la guerre « jus in bello », sans aller ici jusqu’à mentionner nommément le concept augustino-thomiste de « guerre juste », souvent érigé en opposition à la guerre préventive.
- On peut formuler l’hypothèse que l’abandon par le pape François de défense d’une « guerre juste » au profit d’un pacifisme intégral a paradoxalement affaibli la portée de la condamnation des guerres préventives comme guerres d’agression : le Saint-Siège sera dès lors immanquablement taxé d’irénisme, ou d’idéalisme — et il est vrai que dans son entretien, le cardinal Parolin se réfère au projet de paix perpétuelle d’Emmanuel Kant. Il en va de même, d’ailleurs, de ses positions en faveur du désarmement nucléaire.
Quelles peuvent être les raisons d’une telle attitude du Saint-Siège quant à la crise au Moyen-Orient ?
- Tout d’abord, sa propre tradition diplomatique, qui l’amène depuis longtemps à se poser en puissance morale et instance médiatrice, prête à proposer ses bons offices pour régler les crises internationales. Dans le dossier iranien, de tels efforts ont été minces et non couronnés de succès, mais ils n’ont pas été inexistants.
- Ensuite, il y a la volonté de maintenir un canal de discussion, aussi ténu soit-il, avec le régime de Téhéran, qui puisse donner du même coup un point d’accès à la société iranienne. Dans ce domaine, comme en d’autres, le Vatican a la mémoire longue : comme le rappelle Mickaël Corre, les relations diplomatiques entre le Saint-Siège et l’Iran remontent à 1954 ; elles sont donc bien antérieures à la normalisation diplomatique totale entre le Saint-Siège et les États-Unis (1984) ou Israël (1994) ; elles ont survécu à la révolution islamique de 1979.
- Si, en raison de la faible population catholique d’Iran, l’obtention de la nonciature apostolique à Téhéran n’était certes pas une promotion dans la carrière ecclésiastique – et le fait qu’elle ait échu en 1976 à Mgr. Annibale Bugnini (1912-1982), le principal architecte de la réforme liturgique post-Vatican II 3, a été correctement interprété comme une éclatante disgrâce —, l’on a oublié la médiation importante du même Mgr. Bugnini dans la crise des otages de l’ambassade américaine à Téhéran (1979-1981).
Le Saint-Siège a donc maintenu des contacts, ténus mais réels, avec la République islamique pendant toute son existence, y compris au niveau du dialogue interreligieux organisé avec des clercs chiites, qui s’est traduit sur le plan culturel par de fréquentes rencontres bilatérales à Rome et dans différentes universités catholiques européennes.
- C’est ce qui a amené le pape François à recevoir au Vatican en 2022 l’ayatollah Alireza Arafi, responsable des séminaires chiites d’Iran, hiérarque du Conseil des gardiens de la Constitution, et désormais membre du triumvirat chargé d’assurer l’intérim après la mort du Guide suprême Khamenei.
- La photo de cette rencontre, récemment exhumée, fait désormais polémique sur les réseaux sociaux anglophones, certains l’instrumentalisant pour en faire la preuve d’une collusion de François avec les régimes dictatoriaux du Sud global.
Surtout, la condamnation de la guerre de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou contre l’Iran s’éclaire par le souci de protéger les communautés chrétiennes iraniennes, extrêmement minoritaires (moins de 0,5 % de la population totale), dispersées et diasporiques. L’Iran ne compte que 22 000 fidèles catholiques, essentiellement des chrétiens orientaux des communautés chaldéenne et arménienne, et moins de 2 000 de rite latin, presque tous d’origine étrangère.
- Si la Constitution de la République islamique d’Iran reconnaît les chrétiens comme minorité religieuse, à qui sont réservés trois sièges de députés (deux autres le sont pour les minorités juive et zoroastrienne), les convertis, sans existence légale, font l’objet de très dures persécutions : officiellement, l’apostasie de l’islam est punie de mort.
- Avec le raidissement du régime iranien ces dernières années, les brimades en tout genre (refus de visas, descentes de police, emprisonnements, voire condamnations à mort) ont entravé à peu près totalement l’action pastorale du clergé, et les églises se sont vidées.
- Pourtant, à la fin de son pontificat, le pape François avait voulu attirer l’attention sur les catholiques d’Iran en créant cardinal l’archevêque de Téhéran pour le rite latin, Dominique Mathieu, religieux franciscain de nationalité belge. Mais les marges de manœuvre de ce dernier sont plus que réduites : il apparaît comme un cardinal garrotté, réduit à l’impuissance, sans possibilité d’expression publique.
- Pour autant, à la suite d’une question d’Andrea Tornielli évoquant les massacres d’ampleur récemment commis par la République islamique à la suite des manifestations, le cardinal Parolin a également invoqué le « droit à la liberté d’expression publique » du peuple iranien, source de « profonde préoccupation » ; par prudence, cependant, il peut difficilement se permettre d’aller plus loin dans le soutien à la contestation du pouvoir de Téhéran.
Mais il est un autre cardinal dont la voix porte au Moyen Orient : Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Terre Sainte.
- Sa sollicitude envers la société israélienne après le 7 octobre, puis l’action humanitaire au chevet des habitants de Gaza, ses efforts de médiation, en même temps que ses condamnations fermes des violations des droits des habitants de Cisjordanie par des colons proches de l’idéologie messianique… Tout cela le signale déjà comme une conscience morale au milieu de sociétés brutalisées par la guerre.
- Ses prises de parole sur le conflit en cours devront être scrutées de près.
En somme, derrière cette condamnation du Saint-Siège d’une action guerrière unilatérale, non conforme au droit international, se retrouve le vieux dilemme wébérien entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, qui a tant de fois paralysé la diplomatie pontificale : se taire pour protéger les populations, au risque de servir de caution au régime iranien, ou dénoncer clairement ce dernier, au risque d’enclencher leur persécution.
- De manière saisissante, c’est peu ou prou le même dilemme qui se pose en miroir pour le Vatican à propos des belligérants adverses, l’Amérique trumpiste, et surtout l’État hébreu de Netanyahou.
- De sorte que l’appel du Saint-Siège risque fort de ressembler à une voix qui crie dans le désert, rendue toujours plus inaudible par le fracas des missiles qui y tombent.
Sources
- Pape Léon XIV Angélus, Place Saint-Pierre IIe dimanche de Carême, 1er mars 2026.
- Andrea Tornielli, Cardinal Parolin : Les guerres préventives risquent d’embrasser le monde, Vatican News, 4 mars 2026.
- Yves Chiron, Mgr Annibale Bugnini (1912-1982), réformateur de la liturgie, Paris, 2016.