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Alexis de Tocqueville écrivait que « les révolutions qui ont pour objet la religion sont celles qui soulèvent les passions les plus profondes et les plus durables » 1, car elles touchent à l’identité et à la morale, rendant la violence plus intense et persistante.

Le parcours postrévolutionnaire de l’Iran confirme pleinement cette analyse : dès sa mise en place en 1980, la République islamique s’est appuyée sur une violence politique systématique. La force et l’unité du régime en place ne doivent cependant pas être surestimées. Si la Révolution islamique a consolidé son pouvoir en confiant au clergé les postes clefs, la réalité du pouvoir oppose plusieurs factions politiques, tirant chacune leur puissance d’une économie de rente. 

Face aux fragilités du régime, l’opposition peine cependant à exploiter ses failles. Étouffée par le régime, désunie et divisée, elle refuse aujourd’hui de reconnaître les échecs de ses stratégies passées — se condamnant ainsi à les répéter.

À l’heure où l’Iran se prépare à une frappe des États-Unis qui ont massé des moyens militaires considérables autour du golfe persique — et tandis que se poursuivent tant les manifestations que leur répression — l’impasse structurelle du régime est complète. Fragilisé par le clientélisme, le pouvoir qu’il tire des rentes du pétrole est également ce qui le sape.

Mais pour comprendre ce qui mine aujourd’hui ce pouvoir, il faut revenir sur la construction de la République islamique.

La mort et le verrou : une limite structurelle du pouvoir politique en Iran

Depuis la Révolution de 1979, le régime utilise la terreur comme instrument de gouvernance, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Si la violence qu’il exerce a rapidement dépassé les frontières iraniennes 2, elle a pris, sur le territoire iranien, la forme d’une purge radicale.

À l’avènement de la République islamique, le régime a inauguré son pouvoir par l’exécution de hauts responsables de l’ancien État, dont l’ancien Premier ministre Abbas Hoveyda, ainsi que de nombreux cadres supérieurs des forces de sécurité et de l’appareil administratif du régime précédent. La répression s’est ensuite étendue à la quasi-totalité des mouvements d’opposition, quelle que soit leur orientation idéologique.

Comme l’avait formulé Georges Danton, « la Révolution dévore ses enfants » : au terme de ces éliminations, le processus révolutionnaire s’est ainsi progressivement retourné contre certains de ses propres acteurs. La mort de l’ayatollah Mahmoud Taleghani, figure révolutionnaire de premier plan, le 10 septembre 1979, a par exemple alimenté de nombreuses interrogations, dans un contexte de concentration rapide du pouvoir autour du Guide révolutionnaire Ruhollah Khomeiny. Sans qu’aucune preuve formelle n’ait jamais été établie, cette disparition a nourri des soupçons persistants d’élimination politique.

D’autres décès ultérieurs, survenus dans des conditions tout aussi troublantes — notamment celui d’Ahmad Khomeiny, héritier politique, le 14 mars 1995, ou encore celui du très influent Hojjat-ol-Eslam Akbar Hashemi Rafsanjani, ancien président, le 8 janvier 2017 — ont renforcé une certaine image du système politique iranien : celui d’un régime où les luttes de pouvoir internes pouvaient se régler de manière opaque.

Un pluralisme de façade

Sur le plan politique, le régime iranien a consolidé son autorité par une manipulation systématique des élections — et ce dès l’instauration de la République islamique.

Après le renversement de la dynastie Pahlavi en 1979, un scrutin a scellé la naissance du nouveau régime. Fin mars de cette même année, un référendum propose aux Iraniens la création de la République islamique, sans formuler d’autres choix possibles : ceux-ci ont été écartés par l’ayatollah Ruhollah Khomeiny au motif que la révolution avait déjà tranché.

À la naissance même de la République islamique, le référendum établissant le nouveau régime est entaché de fraude électorale : il présente de graves incohérences chiffrées et des irrégularités largement documentées ; notamment des anomalies entre les chiffres officiels et les données démographiques. Ces écarts suggèrent que le nombre de votants a pu dépasser la population réellement éligible ; les 99 % de « Oui » sont donc très probablement un chiffre falsifié.

Aujourd’hui, la polarisation extrême de l’opposition n’a qu’un seul résultat : celle-ci est incapable d’exploiter la faiblesse structurelle du pouvoir en place.

David Izadifar

Paradoxalement, et bien que le référendum aurait très probablement pu être remporté sans fraude, Khomeiny et son entourage ont choisi de manipuler le scrutin. Pour reprendre l’analyse de Hannah Arendt, dans les régimes idéologiques, la manipulation n’est pas toujours dictée par la nécessité, mais constitue un mode de gouvernement en soi, où le mensonge devient un instrument permanent de domination.

Un tel schéma de falsification s’est ensuite institutionnalisé à travers des mécanismes constitutionnels et électoraux strictement contrôlés. Au sein du régime porté au pouvoir par la révolution, tous les candidats aux élections présidentielles, législatives (Majles) et à l’Assemblée des experts doivent être approuvés par le Conseil des gardiens. Les six membres religieux de ce Conseil sont directement nommés par le Guide suprême, tandis que les six juristes sont désignés par un processus institutionnel placé sous son contrôle — lui conférant une influence décisive sur l’ensemble du processus électoral. Dès lors, même les candidats initialement autorisés peuvent être écartés ou neutralisés si leur victoire potentielle entre en contradiction avec les préférences du Guide suprême. Cette pratique a été observée à de multiples reprises depuis la fin des années 1980.

En substance, la République islamique fonctionne comme un système de répression hautement centralisé, dans lequel les décisions stratégiques sont concentrées entre les mains d’un seul homme. Bien que le régime reconnaisse formellement l’existence de factions politiques — souvent qualifiées de « réformistes » et de « conservateurs » — ces distinctions sont largement instrumentales : les réformistes sont pour la plupart d’anciens partisans de l’ayatollah Khomeiny, tandis que les conservateurs sont davantage alignés sur Khamenei.

Ce verrouillage est à l’avantage du Guide suprême : il navigue tactiquement entre ces camps en fonction des relations de l’Iran avec l’Occident — en particulier lors des périodes de pression internationale.

En Iran, des hommes assistent à la veillée funéraire religieuse pour l’anniversaire de la mort de Fatima, la fille du Prophète, le 21 novembre 2025. © Bureau du Guide suprême

Le rôle des Gardiens de la révolution

Sous Ali Khamenei, la structure du pouvoir iranien s’est profondément militarisée. Avant la guerre de douze jours avec Israël, 18 des 27 postes stratégiques clefs étaient occupés par des figures issues du Corps des gardiens de la révolution islamique, illustrant l’érosion progressive du pouvoir civil.

Alors que les domaines cruciaux — sécurité intérieure, renseignement, politique étrangère, économie stratégique et contrôle social — ont largement échappé aux institutions élues, la présidence elle-même est devenue une fonction hybride, privée de toute autonomie réelle : le clergé conserve les leviers constitutionnels — justice, organes de supervision, bureau du Guide suprême —, fournissant une légitimité religieuse à un système de plus en plus coercitif.

Cette militarisation s’est également projetée à l’extérieur. À travers la Force Qods, le Corps des Gardiens de la Révolution a structuré et consolidé un réseau de forces supplétives régionales — Hezbollah au Liban, Houthis au Yémen, milices du Hachd al-Chaabi en Irak — intégrées à la doctrine de dissuasion asymétrique iranienne. Ces proxies bénéficient de financements hors budget, de livraisons d’armes, de formation et de renseignement, absorbant une part croissante des ressources nationales au détriment des besoins économiques et sociaux internes 3.

Clientélisme : la construction d’une économie de rente

Dans l’un de ses discours les plus importants, Khomeiny affirmait que les « économistes sont des ânes ».

Cette formule résume la vision idéologique qui a présidé à la construction du modèle économique iranien, fondé non sur le développement, mais sur le contrôle politique. Depuis 1979, l’économie iranienne repose en effet sur un système de rente politico-militaire, centré sur les hydrocarbures et dominé par l’État et les Gardiens de la Révolution. Au fil des décennies, des réseaux idéologiques et sécuritaires ont progressivement capturé l’appareil économique, marginalisant le secteur privé, affaiblissant la classe moyenne et transformant l’économie en instrument de domination et de survie du régime.

Les sanctions internationales n’ont pas corrigé ces dérives : elles les ont au contraire renforcées, en consolidant une économie grise et opaque dont les principaux bénéficiaires sont les cercles du pouvoir.

Au cœur de ce dispositif figurent les bonyads, fondations révolutionnaires créées après 1979. Officiellement caritatives, elles constituent en réalité l’un des piliers de l’économie politique du régime. Hors budget de l’État, exemptées d’impôts et échappant à tout contrôle parlementaire, elles contrôleraient, selon les estimations, entre 20 % et 40 % de l’économie iranienne, avec des actifs évalués en dizaines, voire en centaines de milliards de dollars. Des entités comme Bonyad Mostazafan ou Astan Quds Razavi dominent des secteurs clefs — immobilier, industrie, agriculture, commerce — et sont placées sous l’autorité directe du Guide suprême, en étroite connexion avec le Corps des Gardiens de la Révolution.

Les conséquences de ce modèle sont profondes et durables : désindustrialisation progressive, fuite massive des capitaux et des talents, effondrement de la confiance économique et appauvrissement généralisé. À long terme, cette dynamique a produit une société dépendante de l’État et de la répression, incapable de générer une croissance stable, inclusive et orientée vers le développement.

Le système de rente iranien a également institutionnalisé une corruption massive. Selon l’Indice de perception de la corruption 2024 de Transparency International, l’Iran se classe parmi les pays les plus corrompus au monde — 151e sur 180 4. Des scandales récurrents — comme le détournement de plus de trois milliards de dollars lors de l’affaire bancaire de 2011 ou les malversations liées aux entreprises contrôlées par les Pasdaran — illustrent l’ampleur du pillage. La captation des ressources par les élites politico-militaires a fait de la corruption non plus juste une dérive mais bien un mode de gouvernance à part entière.

Un tel fonctionnement clientéliste, au fondement du régime iranien, en est aussi la faille essentielle : divisant le personnel politique en réseaux d’intérêts, il sape l’unité de commandement — préparant le morcèlement de l’État.

La crise actuelle marque la fin d’un cycle : celui d’un régime qui ne parvient plus ni à gouverner, ni à se réformer, ni à se protéger durablement.

David Izadifar

La guerre des factions en Iran

Derrière une unité de façade se cache aujourd’hui en Iran une réalité politique fragmentée. À Téhéran, le système politique ressemble davantage à un réseau de blocs de pouvoir concurrents fonctionnant moins comme des partis politiques que comme des structures mafieuses.

Fuites et espionnage : un pouvoir politique fragmenté

Dans le système de factions iranien, le pouvoir ne repose ni sur l’idéologie ni sur le suffrage, mais sur la maîtrise des ressources — qu’il s’agisse des revenus pétroliers, du secteur de la construction ou de l’exploitation environnementale — qui constituent le véritable levier de domination politique.

Comme l’avait souligné Max Weber 5, là où existe une activité économique, la concurrence est inévitable : au cours de la dernière décennie, les rivalités entre factions se sont intensifiées au point que les élites s’accusent désormais mutuellement par fuites organisées sur les réseaux sociaux, révélant de profondes fractures internes au régime.

Avant la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran en juin 2025, plusieurs factions pouvaient être distinguées au sein du régime. Outre des cercles contrôlant des segments économiques spécifiques, on pouvait distinguer un réseau issu du Corps des Gardiens, originaire d’Ispahan, dont la figure la plus influente — le commandant en chef, le général Salami — a été éliminée par Israël et, d’autre part, un groupe à dominante khuzestanaise (sud-ouest), associé à Ali Shamkhani. À ces deux groupes s’opposait un troisième, composé de factions liées à la ville de Mecched, pour la plupart liées au conservateur Saïd Jalili qui se présentait comme le chef d’un gouvernement parallèle.

La centralité accrue du Corps des Gardiens de la révolution depuis l’avènement de Khamenei s’accompagne aussi de fragilités internes croissantes. Un document interne piraté, rendu public par Iran International et présenté comme le compte rendu d’une réunion tenue le 13 décembre 2022 entre Ali Khamenei et de hauts commandants du Corps, évoque un affaiblissement interne préoccupant de l’organisation. Le document mentionne explicitement le démantèlement d’un projet de coup d’État, impliquant une unité d’artillerie des Gardiens, qui aurait visé le bureau du Guide suprême, sans que la date précise de cette tentative ne soit indiquée 6.

Ces fractures ont eu des conséquences opérationnelles directes.

L’érosion de la discipline, la multiplication des fuites et la perte de cohésion au sein du Corps des Gardiens ont considérablement facilité les capacités de pénétration et de ciblage d’Israël. Depuis 2020, et de manière plus marquée après 2022, les services israéliens ont démontré une capacité répétée à éliminer des personnalités clefs de l’appareil sécuritaire iranien ainsi que plusieurs scientifiques liés aux programmes balistiques et nucléaires, souvent au cœur même du territoire iranien. Ces opérations traduisent certes une supériorité technologique mais aussi un affaiblissement structurel du contre-espionnage iranien, en particulier au sein des Pasdaran et de la Force Qods.

Le même document fait état d’une érosion préoccupante de la loyauté au sein de la Force Qods, branche d’élite chargée des opérations extérieures. L’épuisement, l’effondrement du moral et le mécontentement interne auraient conduit certains membres à transmettre des informations sensibles aux services israéliens. Les commandants reconnaissent ainsi, dans le texte cité, une perte significative d’efficacité des services de renseignement en raison de la multiplication des fuites — révélant un niveau d’infiltration inédit au cœur même de l’appareil sécuritaire du régime.

Un autre élément révélateur réside dans la dimension sélective des accusations d’espionnage portées par les autorités iraniennes. Comme le soulignait le sociologue iranien Hatam Ghaderi, ces dernières années, de nombreuses arrestations ont été annoncées pour collaboration avec la CIA, le Mossad ou le MI6. En revanche, aucun cas significatif d’espionnage au profit des services russes (FSB) n’a été publiquement évoqué, malgré l’implication croissante de Moscou dans les affaires sécuritaires, militaires et stratégiques iraniennes. Cette asymétrie suggère une influence russe profondément enracinée au sein des cercles décisionnels du pouvoir, y compris à proximité du Guide suprême ; elle révèle une hiérarchisation politique des menaces sécuritaires qui affaiblit davantage la souveraineté stratégique de l’État iranien.

La militarisation extrême du régime n’a donc pas renforcé sa résilience ; elle a au contraire produit un appareil sécuritaire à la fois hyper-répressif envers la société et structurellement vulnérable face aux pénétrations extérieures, accélérant la crise de légitimité et d’efficacité du pouvoir.

Dans le système de factions iranien, le pouvoir ne repose ni sur l’idéologie ni sur le suffrage, mais sur la maîtrise des ressources.

David Izadifar

Le sabotage de l’opposition

Dans un système marqué par les assassinats, l’emprisonnement de masse et une surveillance omniprésente, la société est structurée par la peur et la méfiance mutuelle. Dans un tel contexte, construire une opposition unifiée ne peut que relever de l’exploit.

Au sein de l’opposition, en dehors des monarchistes et des partisans d’une monarchie constitutionnelle, plusieurs courants de centre gauche et de gauche — y compris les moudjahidines du peuple — portent une responsabilité historique dans le tournant qu’a pris le régime — sur les plans structurel, institutionnel et stratégique. Ces courants ont tous été, à des degrés divers, impliqués dans la mise en place  de la République islamique en 1979.

La sous-estimation répétée des alliés idéologiques radicaux constitue l’un des fils rouges des échecs du libéralisme politique iranien au XXe siècle. Du parti du Front national de l’ère Mohammad Mossadegh au tournant révolutionnaire de 1979, les libéraux nationalistes ont commis à répétition une même erreur stratégique.

Au début des années 1950, alors que Mohammad Mossadegh devient Premier ministre, la tolérance de certains ministres envers le Parti Tudeh, formation communiste pro-soviétique 7 sert d’outil de justification de sa chute pour  Washington.

Vingt-sept ans plus tard, les héritiers politiques de Mossadegh — notamment Mehdi Bazargan, nommé Premier ministre du gouvernement provisoire après la chute du Shah, et Karim Sanjabi, alors ministre des Affaires étrangères — ont commis une erreur tactique comparable en s’alliant au clergé comme force transitoire contre l’ancien régime. En 1979, cette union offre au clergé une légitimité décisive, avant que les libéraux nationalistes ne soient rapidement marginalisés.

Des erreurs semblables sont aujourd’hui commises : comme l’a souligné Hannah Arendt, le refus de reconnaître publiquement les erreurs du passé nourrit des cycles persistants de ressentiment et de violence. Aujourd’hui, un héritage politique non assumé continue de fracturer l’opposition ; c’est ainsi que celle-ci, souvent, se sabote elle-même.

Au début de décembre 2025, à Macchad, la lauréate iranienne du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi prend part à un rassemblement funéraire ; perçue par une partie des manifestants comme issue de la gauche historique, elle est huée, visée par des jets de pierres et contrainte de se retirer, tandis que des slogans hostiles à la gauche et au clergé sont scandés. Le même jour, Mohammadi est arrêtée et placée en détention.

La génération Z — très visible lors du mouvement « Femmes, Vie, Liberté », mais également au cœur des mobilisations actuelles — subit pleinement les conséquences politiques, économiques et sociales de la révolution, sans l’avoir vécue ; ces revers peuvent expliquer la résurgence d’une nostalgie du régime des shahs.

Reza Pahlavi lui-même, fils du dernier shah, plaide quant à lui pour un changement de régime suivi d’une période de transition et d’élections libres afin de déterminer le futur système politique de l’Iran. De nombreux groupes centristes et de gauche le présentent cependant comme cherchant à restaurer la monarchie, lui imputant par association les crimes attribués à son père, alors même qu’il n’a exercé aucun pouvoir et n’a pris part à aucune décision sous l’ancien régime 8. En projetant sur Reza Pahlavi leurs propres schémas historiques, ces groupes reproduisent ainsi des mécanismes de méfiance et de désinformation observés en 1979, oubliant que « les révolutions ne se terminent jamais là où ceux qui les ont commencées l’avaient prévu » 9.

Si Pahlavi lui-même a cherché à se démarquer officiellement des positions les plus radicales, une partie du camp monarchiste a pourtant instauré un climat délétère au sein de l’opposition. Pour une part des soutiens du fils du shah, toute divergence est rapidement assimilée à une forme de collaboration avec le régime, tandis que le passé politique de certains opposants est instrumentalisé pour les associer à la gauche ou aux courants islamo-marxistes — notamment les moudjahidines du peuple tenus pour responsables de la révolution de 1979 10

Aujourd’hui, la polarisation extrême de l’opposition n’a qu’un seul résultat : celle-ci est incapable d’exploiter la faiblesse structurelle du pouvoir en place ; faute d’un mouvement politique fédérateur, l’élan des manifestations que connaît aujourd’hui le pays ne peut que retomber.

Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, le président iranien, Masoud Pezeshkian et le président de la Cour suprême iranienne, Gholam Hossein Mohseni Ejei assistent à la première nuit des cérémonies de deuil à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Fatima, la fille du prophète islamique Mahomet à Téhéran le 21 novembre 2025. © Bureau du Guide suprême iranien

L’effondrement de l’armée iranienne

L’Iran traverse aujourd’hui une crise économique.

Depuis 1979, le rial — la monnaie nationale — a perdu plus de 99,99 % de sa valeur face au dollar, celle-ci étant divisée par près de 20 000 ; lors de la seule année 2025 , la monnaie s’est encore dépréciée de 40 à 70 %. Une telle chute illustre l’effondrement structurel de l’économie iranienne, désormais aggravé par des pénuries d’électricité et d’eau qui touchent les grandes villes et placent le pays au bord du point de rupture.

C’est dans un tel contexte qu’ont éclaté, le 30 décembre 2025, des manifestations nationales initiées par les bazaris, longtemps considérés comme un pilier économique et social du système. Leur mobilisation a été déclenchée par l’effondrement du rial, l’explosion des prix, les pénuries d’électricité et d’eau, la paralysie du commerce intérieur et la perte totale de visibilité économique.

Le mouvement, né d’un désespoir matériel, s’est rapidement étendu à la majorité des trente-et-une provinces, révélant une rupture profonde entre l’État et des segments historiquement intégrés au régime. Les bilans humains restent incertains et très variables selon les sources : plusieurs ONG et réseaux de surveillance évoquent des milliers de morts, avec des estimations allant de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers, illustrant à la fois l’ampleur de la répression et l’opacité totale imposée par les autorités.

Face à cette contestation, le régime ne dispose plus que d’un levier coercitif, désormais mobilisé jusqu’à saturation. Cette réponse sécuritaire, si elle a permis de contenir provisoirement la rue, n’a ni rétabli l’autorité politique ni restauré la confiance économique ; elle a au contraire accentué les fractures internes, approfondi la rupture entre pouvoir et société et exposé les limites d’un système fondé sur la contrainte plutôt que sur la légitimité.

Le système politique iranien ressemble à un réseau de blocs de pouvoir concurrents, fonctionnant moins comme des partis politiques que comme des structures mafieuses.

David Izadifar

Au Moyen-Orient, une puissance de plus en plus marginalisée

Outre cette situation intérieure catastrophique, ces dernières années, la République islamique a essuyé dans la région des revers stratégiques majeurs.

À la suite des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas contre Israël, l’État hébreu a engagé une riposte militaire et stratégique dépassant largement le seul théâtre de Gaza. Considérant ces attaques comme l’aboutissement d’une stratégie iranienne de guerre par procuration, Israël a entrepris d’affaiblir systématiquement les réseaux régionaux de la République islamique — notamment le Hezbollah au Liban, les milices pro-iraniennes en Syrie, le Hachd al-Chaabi en Irak, ainsi que les Houthis au Yémen — afin de rétablir sa dissuasion et de prévenir une escalade régionale coordonnée.

Cette dynamique a exposé Téhéran à une série de chocs stratégiques. 

La chute du régime de Bachar al-Assad en 2025, pilier central de l’axe régional iranien, a considérablement réduit sa profondeur stratégique au Levant ; la même année, la confrontation militaire directe de douze jours avec Israël a confirmé l’érosion des capacités opérationnelles iraniennes et de son réseau de milices, alors qu’ont été éliminés plusieurs dizaines de cadres supérieurs du Corps des Gardiens et des forces armées, ainsi qu’un nombre limité mais significatif de scientifiques et ingénieurs clefs des programmes balistique et nucléaire. 

L’Iran ressort marginalisé de ces événements. Sa stature désormais plus faible dans la région met en lumière les limites d’un modèle fondé sur les proxys armés plutôt que sur une puissance étatique stabilisée.

Une défense militaire en contretemps

À la crise interne et l’affaiblissement des relais régionaux s’ajoute une incertitude stratégique majeure : une possible — et maintenant probable — intervention militaire des États-Unis ou d’Israël, que motiverait le programme nucléaire iranien ou les activités de l’Iran dans la région.

À partir de 2024 et tout au long de 2025, le recul stratégique régional de l’Iran s’est accompagné d’un durcissement marqué du front international. De nouvelles sanctions ont été imposées au pays en réaction à l’accélération de son programme nucléaire, marquée par l’enrichissement de l’uranium à des niveaux proches du seuil militaire, le refus persistant de coopérer pleinement avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, ainsi que l’extension des capacités balistiques. Ces mesures ont également été renforcées par le rôle régional de l’Iran et son soutien militaire continu à des acteurs non étatiques.

En 2025, le président des États-Unis Donald Trump a proposé l’ouverture de négociations, mais les conditions avancées — incluant des restrictions sévères et durables sur les capacités nucléaires et balistiques — s’apparentaient davantage à une capitulation qu’à un compromis. Le refus d’Ali Khamenei a alors conduit à un durcissement supplémentaire des sanctions, ciblant les secteurs énergétique, financier et logistique, et accentuant l’isolement international du régime.

Aujourd’hui, la menace continue d’une intervention militaire enferme les autorités dans une posture défensive, réduit leurs marges de manœuvre politiques et alimente une logique de réaction sécuritaire permanente ; la conduite de Téhéran le 14 janvier 2026, alors qu’une frappe américaine paraissait imminente, en est un bon témoignage.

Alors que les autorités iraniennes avaient activé de nouveaux protocoles d’urgence après avoir interprété plusieurs indicateurs militaires — notamment le mouvement de ravitailleurs américains depuis le nord de l’Irak — comme les signes d’une frappe imminente, Téhéran a fermé son espace aérien civil et déclenché une mobilisation sécuritaire à grande échelle. Bien que la frappe ait fini, semble-t-il, par être annulée au dernier moment, cette mobilisation a exposé les chaînes de commandement, les sites de repli et certaines failles défensives. Si cette séquence relevait d’une opération de renseignement indirecte, elle aura permis aux services américains et israéliens de modifier l’équilibre stratégique sans recours immédiat à la force, en contraignant l’Iran à révéler des schémas opérationnels difficilement adaptables à court terme.

De tels renseignements ne pourront qu’être exploités alors que les États-Unis se préparent, de nouveau, à conduire des frappes sur le territoire iranien.

La captation des ressources par les élites politico-militaires a fait de la corruption non une dérive, mais un mode de gouvernance à part entière.

David Izadifar

Le sort du régime et celui des Gardiens

L’Iran se trouve aujourd’hui dans une impasse structurelle profonde. Le régime apparaît incapable de stabiliser durablement le pays tandis que l’opposition ne parvient pas encore à transformer la crise en basculement politique.

Dans l’hypothèse d’un effondrement ou d’un affaiblissement décisif du pouvoir central, l’appareil sécuritaire — et en particulier le Corps des Gardiens de la Révolution islamique — se trouverait à un tournant stratégique ; son positionnement sera déterminant pour la nature de la transition. Si une telle issue était empruntée, celle-ci offrirait encore le choix entre plusieurs scénarios : fragmentation interne, tentative de reconversion institutionnelle ou préservation partielle de ses intérêts économiques et sécuritaires dans un nouvel ordre politique.

Aujourd’hui, l’incertitude ne porte plus sur la possibilité d’un changement politique, mais sur la forme que celui-ci prendra, qu’il s’agisse d’une transition négociée sous pression interne et internationale, d’une rupture violente accélérée par une confrontation militaire — ou d’une instabilité prolongée dans un contexte de sanctions, de vulnérabilités sécuritaires accrues et de menaces extérieures persistantes.

Dans tous les cas, la crise actuelle marque la fin d’un cycle : celui d’un régime qui ne parvient ni à gouverner, ni à se réformer, ni à se protéger durablement.

Sources
  1. Alexandre de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Paris, Gallimard, coll. Folio histoire, 1985.
  2. Shapour Bakhtiar, dernier Premier ministre du Shah, en exil à Saint-Cloud en France, a ainsi été assassiné en 1991 dans le même pays.
  3. Une telle projection externe renforce mécaniquement le poids politique et institutionnel du Corps des Gardiens de la Révolution islamique ; si le régime devait survivre, la question de la succession de Khamenei pourrait accentuer cette dynamique, poussant l’Iran vers une dictature militaro-cléricale dominée par le Corps.
  4. L’Indice de perception de la corruption est calculé sur la base d’enquêtes d’opinion ; il est d’autant plus bas pour un pays que sa population y juge le phénomène répandu. Voir « IPC 2024 : La corruption joue un rôle dévastateur dans la crise climatique », Transparency International France, 11 février 2025.
  5. Max Weber, Économie et société, vol. 1, trad. Julien Freund, Paris, Plon, 1971.
  6. Mariam Sinaiee, « Leaked Document Reveals Loss Of Loyalty, Insubordination In IRGC », Iran International, 20 mars 2023.
  7. Notamment lors des manifestations du 1er mai 1952 à Téhéran.
  8. En vérité, depuis le mouvement « Femmes, Vie, Liberté », Reza Pahlavi s’est progressivement entouré de conseillers plus jeunes, dont certains étaient auparavant proches des milieux réformistes, notamment de figures comme Mehdi Karroubi ou Mir Hossein Moussavi.
  9. Alexandre de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, op cit.
  10. Cette radicalisation s’exprime aussi symboliquement, à travers le slogan « mort aux gauchistes, aux moudjahidine du peuple et aux mollahs » lancé en juin 2025 par l’épouse de Reza Pahlavi.