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Il y a quatre-vingt-cinq ans, la France inaugurait à Paris l’Exposition coloniale internationale. Présentant au bois de Vincennes les produits et réalisations de l’empire français en une série de pavillons, l’exposition ménageait aussi une place aux autres grandes puissances coloniales. Au milieu des architectures exposées par toutes les puissances, la pièce maîtresse du pavillon étatsunien était une reproduction du « cottage » de George Washington, dite maison de Mount Vernon, en Virginie.
À chacun ses symboles coloniaux. La question indienne réglée, le pays unifié et fort de sa victoire lors de la Première Guerre mondiale pouvait désormais afficher la blancheur, le confort et l’élégance d’une bâtisse néo-classique, évoquant aux yeux de tous la jeune république étatsunienne du XVIIIe siècle — image idéale que les États-Unis se faisaient d’eux-mêmes.
Le 11 janvier dernier, à la télévision française 1, l’historien du colonialisme Pierre Singaravélou tente de convaincre les autres invités d’une mutation dans la stratégie étasunienne : « Regardons ce qui se déroule sous nos yeux comme le retour et la poursuite du colonialisme, comme la nouvelle vague d’un impérialisme américain. » Les autres participants, eux, détournent son angle d’analyse, parlent d’une nouvelle forme de capitalisme, ou bien d’une stratégie spécifique au XXIe siècle.
Au cours de cette conversation, l’hypothèse que Trump envisage l’histoire étatsunienne comme une ligne continue est écartée. Pourtant, en poursuivant à travers la guerre la construction de la « grandeur de l’Amérique », le président des États-Unis se place bien dans le sillage d’une histoire coloniale globale.
Les arguments et la sémantique de Trump appellent à une lecture de long cours, dégagée des enjeux stratégiques les plus immédiats : il s’agit de prendre au sérieux, à titre d’hypothèse, la filiation dont il se revendique.
Loin de rejeter les pratiques impériales étasunienne — en Amérique comme dans le Pacifique — au titre d’un fait historique sans incidence sur le présent, celles-ci doivent être, au contraire, envisagées comme le nœud d’une identité, s’exprimant à nouveau aujourd’hui d’une façon éclatante — en déstabilisant le monde et en sidérant les Européens.
Un imaginaire colonial
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump gouverne désormais en dépit des règles. Hors des frontières comme au cœur du territoire des États-Unis — alors que la Garde nationale est envoyée dans plusieurs villes étatsuniennes dirigées par des démocrates — la force prime sur le droit, les ennemis sont contraints et muselés.
Le changement de nom du département de la Défense, rebaptisé « département de la Guerre » par Trump en septembre 2025, est un des signes annonciateurs de la détermination de la Maison-Blanche : il renoue ainsi avec une ancienne appellation de cette administration, utilisée de 1789 à 1949.
Désormais, il est possible à des proches de Trump de hisser les couleurs de la bannière étoilée sur une terre d’élection. Le 3 janvier 2026, Katie Miller, épouse de Stephen Miller, directeur de cabinet adjoint de Donald Trump, publie sur X une carte du Groenland recouverte par le drapeau des États-Unis, accompagnée d’un mot de légende : soon (« bientôt ») 2.
Dans un discours aux armées 3 comme dans son allocution aux ambassadeurs 4, le président français Emmanuel Macron a qualifié cette stratégie impériale étatsunienne : « un nouveau colonialisme est à l’œuvre. » Dans un article du Monde, Marine Duc précise également qu’« avant d’être la cible de l’administration Trump, [le Groenland] est d’abord une conquête coloniale européenne » 5. Si le président français désigne par le mot de colonialisme la volonté de Donald Trump de prendre le contrôle du Groenland, ses propos font aussi référence à celle de Xi Jinping d’envahir l’île de Taïwan — et, bien sûr, à la guerre en Ukraine menée par Vladimir Poutine depuis 2022.
La Russie, prise dans d’autres paradigmes nationaux et culturels que les États-Unis, écrit depuis plus d’un siècle son histoire et celle de ses frontières par des guerres successives, menées grâce à l’appui d’une société militarisée. Pour justifier le conflit, le Kremlin double ses intérêts les plus immédiats d’une lecture historique, faisant du territoire ukrainien une part de la Russie éternelle, dont l’indépendance acquise après l’éclatement de l’Union soviétique n’aurait été qu’un accident — ou un malentendu.
Projetant l’invasion de Taïwan, la Chine exploite de telles continuités ; pour les dirigeants du Parti communiste, celle-ci a toujours fait partie du pays — une opération militaire n’y constituerait pas une invasion, mais accomplirait la « réunification ».
Trump impulse quant à lui une nouvelle forme de conquête, nourrie par un imaginaire colonial — que ce soit au Canada, au Groenland ou au Venezuela. L’enlèvement du dictateur Nicolas Maduro, par exemple, évoque les opérations par lesquelles des monarques coloniaux et des rebelles d’empires ont été enlevés, jugés ou mis à l’écart — le plus souvent après une « révolte » ou « insurrection sauvage ».
Dans la longue histoire des ingérences étatsuniennes, le Venezuela n’est que le dernier exemple d’une « reprise en main » assortie de pressions et menaces contre la population 6. Pour comprendre le retour en force des puissances et les pratiques impériales en marche en ce début de XXIe siècle, il importe donc de revenir, à l’aune des fractures actuelles, sur l’histoire déterminante et constitutive du pays.
Pour Donald Trump, les efforts de défense du Danemark ne représentent rien ; ils se borneraient tout au plus à « deux chiens de traîneau » face au dragon chinois et à l’ours russe.
Farid Abdelouahab, Pascal Blanchard et Pierre Haski
Les idoles du président
La lecture du monde par Donald Trump est simple : les grands présidents étatsuniens sont ceux qui — tels Theodore Roosevelt ou Franklin Delano Roosevelt — ont gagné des guerres ou conquis des terres.
S’approprier de nouvelles terres est aujourd’hui plus complexe, au regard des règles du droit international et de l’organisation d’un ordre mondial gouverné tant bien que mal par les Nations Unies depuis 1945. Pour y parvenir, il faut renverser la table des principes structurants et revenir à ceux qui gouvernaient la logique des puissances coloniales : abolir la diplomatie, marchandiser les relations, mépriser les droits des peuples en les criminalisant, projeter des hiérarchies raciales, diaboliser les minorités, recourir à la loi martiale, s’arroger les richesses et contrôler les flux des populations — en somme, rétablir le droit aveugle du plus fort.
Le succès des opérations étatsuniennes constituerait un blanc-seing pour les grandes dictatures impériales d’aujourd’hui et de demain, notamment pour la Chine et la Russie qui méprisent les valeurs de l’Europe, les droits de l’Homme, le dialogue diplomatique et les frontières établies. Washington partage avec Pékin et Moscou des velléités impériales, envisageant les territoires comme des « aires géographiques » que l’on peut voler si leurs ressources sont prometteuses.
Si Trump méprise les règles du droit international, son approche doit cependant pouvoir convaincre les électeurs de MAGA ; afin de la justifier, et dans une conception raciste de la société, il martèle à longueur de temps que l’Amérique, qu’il serait le seul à pouvoir redresser, est au bord du gouffre — prise dans le déclin que précipite l’invasion de criminels étrangers.
Les signes de ce racisme sont innombrables, chez le président comme au sein du mouvement MAGA. Parmi tant d’exemples, citons lors d’un meeting de fin de campagne en 2024, un chauffeur de salle qui qualifie Porto Rico d’« île d’ordures au milieu de l’océan ». Plus récemment le président Trump n’a pas hésité à traiter « d’ordures » les Somaliens vivant aux États-Unis.
Pour Trump, il n’y a pas d’équivoque : « l’Amérique blanche » serait en danger. Dans ce contexte, la doctrine Monroe est un levier naturel, un instrument idoine et débridé pour repenser un nouvel ordre mondial.
Du non-interventionnisme à l’expansion
Dans notre documentaire L’Amérique en Guerre sur Arte 7 nous étions revenus sur le discours d’investiture de Donald Trump ouvrant son deuxième mandat, et sur la référence surprenante qu’il a faite à l’un des présidents étatsuniens les moins connus en Europe : William McKinley.
Une telle référence n’est pas fortuite : McKinley est à l’initiative de la construction d’un empire colonial étatsunien. À l’issue de la guerre hispano-américaine de 1898, se soldant par une victoire écrasante des États-Unis, ces derniers obtiennent le contrôle des Philippines et de Porto Rico ; en 1901, un amendement au traité de paix établit de même un protectorat sur Cuba.
Alors que McKinley est assassiné en septembre 1901, son successeur et disciple, Theodore Roosevelt, poursuit la politique de son prédécesseur. S’étant illustré dans la guerre hispano-américaine lors des opérations à Cuba, le président Roosevelt était déjà, à quarante ans, un héros militaire — après avoir été cow-boy et chasseur. Reprenant le flambeau des conquêtes, il formule ce nouvel expansionnisme à l’aune d’une position essentielle de la politique étrangère des États-Unis : la doctrine Monroe.
Pour Trump, les grands présidents étatsuniens sont ceux qui — tel Theodore Roosevelt ou Franklin Delano Roosevelt — ont gagné des guerres ou conquis des terres.
Farid Abdelouahab, Pascal Blanchard et Pierre Haski
Président de 1817 à 1825, James Monroe, lors de son discours annuel devant le Congrès de 1823, élève en principe la non-ingérence sur le continent américain : désormais, il importait que celui-ci soit hors de portée des menées européennes ; les États-Unis n’y toléreraient « aucune colonisation future par une puissance européenne » et toute intervention serait considérée comme « dangereuse pour [leur] paix et [leur] sécurité » ; en retour, Washington ne s’immiscerait pas dans les « affaires internes » européennes et resterait neutre en cas de conflit sur le Vieux Continent.
Infléchie et reformulée — au point de perdre son sens premier — cette doctrine n’a jamais cessé d’être mise à l’épreuve depuis.
En 1904, dans un discours prononcé devant le Congrès, Theodore Roosevelt légitime l’interventionnisme des États-Unis en s’écartant de la neutralité inhérente au principe de non-ingérence : « dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine Monroe peut contraindre ce pays […] à exercer un pouvoir de police international. » Au début du XXe siècle, sous son mandat, les États-Unis contrôlent le canal de Panama par le traité de Hay-Bunau-Varilla (1903) — faisant de celui-ci un protectorat dirigé par un gouverneur, une police locale et un système judiciaire tenus par Washington.
Un siècle plus tard, le président Trump développe à nouveaux frais la doctrine Monroe, lui apportant son propre « corollaire ». La Stratégie de sécurité nationale des États-Unis publiée en décembre 2025, avalisant le repli des États-Unis hors du théâtre européen, limitant leur intervention en Asie du Sud-Est, fait plus que jamais de l’Amérique leur pré carré.
L’héritage de Theodore Roosevelt
Aujourd’hui, Donald Trump rêve d’égaler Obama, Wilson, McKinley et Theodore Roosevelt tout à la fois. En renouant avec la politique étrangère des uns, il jalouse le prix Nobel des autres 8 — le prix sur mesure qui lui a été décerné par la FIFA ne semblant pas le rassasier.
Le président des États-Unis poursuit un double objectif pour l’année 2026 : voir renaître l’empire et obtenir le Prix Nobel.
Alors que 40 % du territoire des États-Unis a été « acheté » à des puissances étrangères 9, en 2019, le locataire de la Maison-Blanche annonçait déjà sa volonté d’en faire de même avec le Groenland. Son désir de conquête de territoire, d’extension de la sphère d’influence des États-Unis et de potentielles opérations militaires rappelle ainsi ceux de Ronald Reagan durant la Guerre froide, de Dwight David Eisenhower pendant la guerre de Corée, de James Knox Polk avec le Mexique, de Woodrow Wilson pendant la Grande Guerre, ou bien de Franklin Delano Roosevelt qui maîtrisa le Pacifique.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, il pose en effet en « président de la paix ». Ses tentatives et bluffs pour instaurer la paix à Gaza, en Ukraine, en RDC et de faire taire les armes entre le Pakistan et l’Inde — sans véritable calendrier ni perspective — confirment des fantasmes géopolitiques polyvalents.
Dans l’ère prétendue pacificatrice qu’il ouvre, Trump revendique sa filiation avec Theodore Roosevelt. Qu’il s’agisse du kidnapping du président Maduro au Venezuela, de l’appropriation d’installations pétrolières, de bombardements meurtriers dans des eaux souveraines ou de menaces sur Cuba, le Panama et la Colombie, le président entend donner au continent étatsunien la direction qu’il entend.
À l’ingérence dans un pays souverain s’ajoute la conquête de nouvelles terres. La plus ambitieuse projetée par les États-Unis est celle du Groenland dont la surface représente quatre fois celle de la France métropolitaine. Celle-ci lui permettrait notamment de mieux cerner le Canada — autre espace nordique appelé, selon les vœux de Trump, à rejoindre l’empire.
Le président des États-Unis poursuit un double objectif pour l’année 2026 : voir renaître l’empire et obtenir le Prix Nobel.
Farid Abdelouahab, Pascal Blanchard et Pierre Haski
Deux siècles d’ingérence au Canada
Si l’intégration du Groenland au territoire des États-Unis est envisagée depuis plus d’un siècle, celle du Canada est projetée depuis l’indépendance de son voisin.
Lors de la révolution américaine en 1775, George Washington dépêche deux armées afin d’occuper la ville de Québec et de conquérir le pays, pour repousser les Anglais du continent. À la fin de l’année, les généraux Richard Montgomery et Benedict Arnold lancent un assaut face aux réguliers britanniques et aux miliciens de langue française et anglaise, qui se solde par un échec ; le premier sera tué, le second blessé.
En 1812, la guerre qui oppose les États-Unis à la Grande-Bretagne se déroule principalement sur le territoire canadien ; elle est alors l’occasion pour plusieurs généraux étatsuniens d’affirmer leur volonté d’« émanciper » le Canada de la colonie britannique. L’accession du Canada au statut de dominion en 1867 est à ce titre un moyen pour le Royaume-Uni de répondre stratégiquement aux menaces externes pesant sur ce territoire : le discours des États-Unis perd de sa force face à un Canada désormais autonome.
Aux lendemains de sa victoire à l’élection présidentielle de 2024, Donald Trump déclare publiquement sa volonté de voir le Canada devenir le 51e État des États-Unis. Il diffuse alors une image générée par intelligence artificielle le représentant trônant sur une chaîne de montagnes à côté du drapeau canadien, accompagnée de la légende « Oh Canada ».
Peu avant son investiture en janvier 2025, il réitère ses menaces : afin d’incorporer le Canada, Trump utilisera la « force économique » si nécessaire.
Lors des semaines qui suivent — et avant que Mark Carney ne succède à Justin Trudeau comme Premier ministre du Canada en mars 2025, Trump prend l’habitude de qualifier le premier de « gouverneur du 51e État ».
En mai 2025, la retenue diplomatique a disparu : recevant Mark Carney à la Maison-Blanche, le président étatsunien lui fait de nouveau part de son désir d’annexer le Canada.
Le Groenland comme nouvel Eldorado
Au Venezuela comme au Groenland, l’objectif de l’administration Trump est de posséder et de gérer des ressources minières et énergétiques pour transformer un territoire étranger en un bastion économique, stratégique et militaire.
En cherchant à s’accaparer l’île danoise, il table sur un nouvel Eldorado, comme l’avaient été l’Alaska, Hawaï ou Porto Rico 10. Par la force, la négociation, l’achat ou la ruse, et au nom de la « sécurité de l’Amérique », le président étatsunien fera tout pour faire du Groenland un nouveau fief stratégique et s’octroyer ses réserves d’hydrocarbures et autres ressources minières.
Les États-Unis entrent ainsi avec fracas dans un troisième temps impérial. Cette séquence historique est marquée par une combinaison agressive, mêlant la reconquête intérieure avec la mise en œuvre du programme d’expulsion massive des immigrés clandestins, la marginalisation et l’affaiblissement de l’Europe et toutes les tentatives d’annexions territoriales auxquelles nous assistons depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Au sujet du Groenland, Trump a une conviction : « Si nous ne le prenons pas, la Russie ou la Chine le feront. » Il importerait ainsi aux États-Unis de tout mettre en œuvre pour rivaliser avec la Chine et ses importantes avancées en termes d’extraction et de raffinage des terres rares — tout en surveillant ou mettant à distance la Russie.
Des tractations de long cours
L’impérialisme tel que le formule Trump n’est pas une idée nouvelle. Il s’inscrit dans une longue tradition et une chronologie sans ellipses. Comme le rappelle Henry William Brands « l’idée d’acquérir le Groenland remonte au XIXe siècle. » Une telle idée est donc bien ancrée dans l’imaginaire des élites étatsuniennes.
Après la négociation de l’Alaska en 1867 et son rachat à la Russie — dans la continuité de l’acquisition de la Louisiane en 1803 et de la Floride en 1819 —, les États-Unis initient une expansion à l’Ouest. L’objectif est aussi de faire entrer le Canada dans l’Union — par la négociation, la pression économique ou la force.
À la veille de la Grande Guerre, les États-Unis proposent un troc entre les Philippines et le Groenland. Si celui-ci n’aboutit pas, le Danemark procède à un autre échange : en 1916, le traité des Antilles danoises finalise l’achat des îles Vierges à Copenhague.
En 1941, les États-Unis deviennent la nation protectrice du Groenland alors que le Danemark est occupé par l’Allemagne nazie : l’ambassadeur du Danemark aux États-Unis, Henrik Kauffmann, signe contre l’avis du gouvernement danois en exil un accord donnant aux États-unis le droit de construire sur l’île des bases militaires. Dans le contexte de la guerre froide, cet accord sera renouvelé dix ans plus tard, en 1951 11 ; deux ans après, le Groenland cesse d’être une colonie du Danemark et acquiert le statut de comté d’outre-mer, envoyant ses propres députés au Parlement.
Au cours de la guerre froide, la base de Thulé, agrandie, devient la plus grande base de Washington en Arctique et la première barrière de détection et de défense antimissiles balistiques intercontinentaux. Des milliers de G.I. sont alors postés au Groenland, de même que des missiles nucléaires et une base secrète 12.
« Tout peut s’arrêter »
Aujourd’hui, pour le Pentagone comme pour Donald Trump, le Groenland est devenu une question nationale. Une course coloniale est lancée.
Dans le cadre de l’accord signé avec le Danemark en 1951, les États-Unis possèdent actuellement sur l’île la base de Pituffik 13. En juin 2025, le département de la Défense des États-Unis a déplacé le commandement du Groenland de l’EUCOM (Europe et Afrique) au NORTHCOM (Amérique du Nord).
Les pays européens, quant à eux, sont opérationnels à travers la mission « Baltic Sentry », une opération de surveillance de l’OTAN lancée début 2025,pour contrer les « sabotages russes » en mer Baltique. Fin 2025, Copenhague a annoncé 5,5 milliards d’euros d’investissements dans la défense de la zone et en matériel « certifié US » 14.
Pour Donald Trump, les efforts du Danemark ne représentent pourtant rien. Ils se borneraient tout au plus à « deux chiens de traîneau » face au dragon chinois et à l’ours russe.
Comme au siècle des empires, un « territoire-place forte » se retrouve au cœur de rivalités coloniales : Washington place le Groenland à l’intérieur de sa stratégie alors qu’une nouvelle guerre froide l’oppose à la Russie et à la Chine — et malgré le peu de présence de celle-ci dans cette région 15. Évoquant la fin du XIXe siècle — où la compétition entre les nations européennes autour de l’Afrique aboutit au partage du continent — plusieurs nations avancent aujourd’hui leurs pions en Arctique ; bien avant que Trump envisage l’annexion du Groenland, la Russie a planté en août 2007 son drapeau au fond de l’océan Arctique, à la verticale du pôle Nord.
Alors que le secrétaire d’État Marco Rubio et le vice-président J. D. Vance font aujourd’hui pression sur le ministre des Affaires étrangères danois Lars Lokke Rasmussen, ce dernier affirme au sortir de leur « réunion » qu’il demeure « toujours un désaccord fondamental », et que les discussions doivent se poursuivre « pour répondre aux préoccupations sécuritaires américaines ».
Donald Trump de son côté, tient des propos autrement plus clairs : il veut la grande île de l’Arctique et, « d’une manière ou d’une autre », cette terre « doit être américaine ». Elle serait un pivot essentiel pour la destinée de son empire.
Pour réaffirmer cette stratégie et sa volonté à l’encontre des pays qui ont osé envoyer des troupes au Groenland, le président annonce une nouvelle guerre commerciale via les droits de douane, relançant une forme de chantage.
Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, annonce l’avènement d’un monde en bascule : « Ce qui est en jeu dépasse ce qui est visible à l’œil nu » car « tout peut s’arrêter ». Face aux menées étatsuniennes, les pays européens lui apportent leur soutien, notamment l’Allemagne, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et la Pologne.
Le moment est en effet critique. Alors que sept pays de l’Alliance sont limitrophes du cercle arctique, l’invasion du Danemark pourrait signer, quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la fin de l’OTAN.
Certes, à Davos, le président étatsunien a semblé reculer, mais il ne faut pas s’y tromper : la possession de l’île reste un objectif officiel de Washington.
Le plan de Trump pour la gestion du Groenland une fois l’invasion conduite est déjà tracé ; pour donner à cette prise de terre une apparence de légitimité, le président saura puiser dans le registre impérial.
Avec le Groenland, comme au siècle des empires, un « territoire-place forte » se retrouve au cœur de rivalités coloniales.
Farid Abdelouahab, Pascal Blanchard et Pierre Haski
Le parallèle sino-japonais
L’exemple de la Mandchourie occupée par le Japon dans les années 1930 est sans doute ce qui ressemble le plus, dans un parallèle géographique et stratégique, à la tentative expansionniste de Donald Trump au Groenland.
Au début des années 1930, la conquête de la Mandchourie a été l’un des jalons de la réalisation, par l’empire japonais, d’une « Sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » — un bloc autonome, sur le plan économique, de nations occupées par le Japon. Cette invasion constitue le premier conflit d’une longue série conduisant à la Seconde Guerre mondiale, jalonnée des guerres d’Éthiopie, d’Albanie, d’Espagne et de la guerre sino-japonaise.
Une fois la Mandchourie conquise, le Japon y met en place le Mandchoukouo, un État indépendant de jure dirigé par le dernier empereur de la dynastie Qing Pu Yi mais gouverné de facto depuis Tokyo 16. Le rattachement du territoire au Japon, qui entend asseoir sa suprématie face aux prétentions russes, provoque l’hostilité des Occidentaux, à l’exception du Vatican et des États alliés à Hitler comme l’Espagne et l’Italie.
De même que les Étatsuniens au Groenland, les Japonais étaient présents dans la région depuis des décennies, sur la partie méridionale de la province du Liaoning et sur le tracé des chemins de fer dans le sud ; en 1915, le Japon obtient une prolongation de son bail à 99 ans et le droit pour ses ressortissants de s’installer et de commercer. Pour faire barrage aux Soviétiques, le pays y installe également des troupes : en 1919, 60 000 hommes y sont stationnés.
Comme au Groenland, les intérêts économiques président également aux menées japonaises ; les ressources agricoles et minières de la Mandchourie sont d’un intérêt stratégique. En 1924, la production japonaise de fer ne représente que 324 000 tonnes alors que les besoins de l’industrie avoisinent 1 300 000 tonnes ; la Mandchourie couvre un tiers des besoins nippons 17.
Le Japon des années 1930 partage avec les États-Unis des années 2020 une stratégie militaire et un regard porté sur deux autres empires — l’URSS et la Chine alors, la Russie et la Chine aujourd’hui ; leurs dirigeants nourrissent un même désir d’expansion gouverné par un ultra-nationalisme, le même sentiment d’une supériorité raciale 18 et le même refus des règles internationales et du droit. Alors que le Japon a quitté la SDN après l’occupation de la Mandchourie, Donald Trump veut aujourd’hui casser les alliances de l’OTAN et faire cesser le soutien des États-Unis à l’Europe.
Pour Trump et son clan, le Groenland pourrait devenir un jour un immense bagne à ciel ouvert pour migrants expulsés — et même une terre « vierge » consacrée à de futurs essais nucléaires, dont il a laissé entendre de manière ambiguë qu’il pourrait vouloir les relancer. Les populations ne seront pas plus consultées que l’ont été les habitants de la Mandchourie, d’Hawaï, du Nord du Mexique, de l’Alaska, des Philippines ou des autres îles du Pacifique.
Tout au long de l’Histoire, les 56 000 habitants du Groenland ont été oubliés. Désormais, leur destin semble se marchander à coups de milliards. Pour que des mécanismes similaires entre puissances ne se reproduisent plus, il importe que le Groenland ne soit pas le cimetière du droit international — et que le monde puisse dire non au colonialisme étatsunien.
Sources
- Dans l’émission de Thomas Snégaroff, C Politique.
- Parmi les autres exemples de campagne de presse pour défendre l’occupation d’un territoire étranger, on peut songer au rôle de la presse française lors de la conférence d’Algésiras en 1906, plaçant le Maroc sous observations des puissances européennes, ou bien à l’Italie de Mussolini envahissant l’Éthiopie, pourtant membre de la SDN, en 1935.
- « Vœux du Président Macron aux armées : ce qu’il faut en retenir », Ministère des Armées et des Anciens combattants, 16 janvier 2026.
- « ‘Impérialisme’, ‘néocolonialisme’, ‘défaitisme’ : ce qu’a dit Macron devant les ambassadeurs », France 24, 8 janvier 2026.
- Claire Legros, « Marine Duc, géographe : ‘Au Groenland, la mémoire des violences coloniales reste vive et pèse dans les recompositions géopolitiques’ », Le Monde, 21 janvier 2026.
- Si Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson ont mené au début du XXe siècle une politique d’intervention en Amérique centrale — par exemple au Honduras, au Nicaragua et à Haïti — de nombreuses autres opérations ont été conduites lors de la guerre froide, comme le renversement du président du Guatemala en 1954, ou la tentative de débarquement à Cuba en 1961.
- Pierre Haski, L’Amérique en guerre, documentaire diffusé sur Arte le 11 mars 2025.
- Theodore Roosevelt a reçu le prix Nobel de la paix en 1906 grâce à son rôle de médiateur dans la guerre russo-japonaise ; Woodrow Wilson l’a obtenu en 1919 pour son rôle dans la fondation de la Société des nations ; Barack Obama l’a reçu en 2009 pour ses « efforts extraordinaires qui ont renforcé la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ».
- Les plus grandes acquisitions territoriales sont la Louisiane (22 % de la superficie actuelle des États-Unis), cédé par la France en 1803, et l’Alaska (18,7 % du territoire des États-Unis), acheté à la Russie en 1867.
- En vérité, le potentiel stratégique ou économique de la plupart des territoires acquis n’a été compris que tardivement, bien après leur intégration au territoire des États-Unis.
- Le même accord a été renouvelé en 2004.
- Peter Bardehle, Une base secrète sous la glace. Camp Century, la guerre froide au Groenland, documentaire diffusé le 8 avril 2019 sur Arte ; voir aussi Sune Engel Rasmussen, Marina Vitaglione, « The U.S. Nuclear Base Hidden Under Greenland’s Ice for Decades », The Wall Street Journal, 13 mai 2025.
- Dite base aérienne de Thulé jusqu’en 2023.
- Comprenant notamment des F-35 A et des Boeing P-8 Poseidon — un avion de patrouille maritime et de lutte anti-sous-marine.
- Pour le moment, la Chine ne s’est cependant pas signalée aux abords du Groenland.
- Le Mandchoukouo inspira Hergé pour son album des aventures de Tintin Le Lotus Bleu (paru dans Le Petit Vingtième de 1934 à 1935). Dans cet album, Tintin affronte une conjuration japonaise dont l’objectif est l’annexion d’une partie de la Chine.
- La région se place aussi au premier rang mondial des producteurs de soja.
- Au sein de l’unité 731, unité militaire de recherche bactériologique créée par l’Armée impériale japonaise à Pingfang, en Mandchourie, des expériences ont été conduites sur des humains. Plus généralement, il est estimé que les expérimentations bactériologiques conduites par le Japon au Mandchoukouo ont fait entre 300 000 et 480 000 victimes.