Le patriarche Kirill appelle les Russes au sacrifice contre la « dégradation morale » de l’Occident

« Celui qui s’écarte du consensus est un traître à la Patrie. »

Dans un long entretien pour le Noël orthodoxe, le Patriarche de Moscou et de toutes les Russies, ancien espion du KGB et pièce clef du dispositif de Poutine, a utilisé son autorité pour mettre en garde les Russes qui s’opposent à la guerre d’Ukraine et attaqué une Europe « qui justifie le péché ».

Nous le traduisons et le commentons intégralement.

Auteur
Guillaume Lancereau
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© Valery Sharifulin

Conformément au calendrier julien, l’Église orthodoxe russe fêtait Noël ce 7 janvier 2026. Cet écart traditionnel de 13 jours avec le calendrier grégorien en usage chez les catholiques, les protestants et plusieurs Églises orthodoxes est devenu politique dans le cadre de la guerre en Ukraine, lorsque, en 2022, l’Église orthodoxe autocéphale ukrainienne a autorisé les croyants à célébrer la naissance du Christ le 25 décembre pour mieux se distinguer de l’Église de Moscou

En cette occasion, le patriarche Kirill s’est livré sur la chaîne Rossija 1 à un long entretien avec Andreï Kondrachov, directeur général de l’agence TASS.

L’échange s’est rapidement écarté des célébrations pour se transformer en diatribe contre la dissidence politique. En substance, le bras armé de la « guerre sainte » de Poutine soutient que la sécurité de la Russie dépend d’un consensus général autour d’une série de conceptions morales fondamentales et que toute personne qui déciderait de s’en écarter mériterait le titre de « traître à la patrie », avec les « conséquences juridiques » associées, précise-t-il. 

Kirill s’est toujours illustré par sa loyauté sans faille à l’État russe, dont l’Église orthodoxe doit désormais être considérée comme une composante à part entière plus encore qu’une alliée.

Après avoir exhorté les fidèles à prier pour Vladimir Poutine, promis l’expiation des péchés aux combattants de « l’opération militaire spéciale », appelé les prêtres à soutenir les militaires et qualifié cette lutte de « guerre sacrée », le patriarche vient à présent apporter une caution de poids à l’usage juridique de la notion de « trahison de la patrie » dans la campagne de répression des autorités russes.

Marqué de la même servilité vis-à-vis du Kremlin, le reste de son propos développe une inversion typique de la propagande poutinienne : la Russie, victime d’une agression de l’Occident contre les valeurs traditionnelles dont elle serait la forteresse, ne ferait que se défendre, selon la loi de Dieu, contre une forme de corruption morale.

Au cours de son argumentation, le patriarche consacre de longues minutes à développer le concept d’« exploit », entendu comme un dépassement de soi à caractère sacrificiel, qu’il oppose à l’égocentrisme, au consumérisme et au relativisme moral de l’Occident.

Dans le spectacle qu’offre la Russie en guerre, peu de choses semblent pourtant relever de l’exploit — ou du « sur-exploit » pour reprendre le mot de Kirill — et encore moins des idéaux moraux élevés. Les représentants de l’État russe qui voudraient revivre l’élan « patriotique » de la Seconde Guerre mondiale se retrouvent face à une mobilisation avortée et des soldats sous contrat pratiquant la torture des prisonniers et la mutilation de cadavres.

Andreï Kondrachov Votre Sainteté, tous mes remerciements pour cette possibilité que vous m’offrez une fois encore de réaliser cette interview de Noël. Permettez-moi de commencer comme d’habitude par une question assez éloignée des festivités. Voilà près de quatre ans que nous vivons dans un contexte d’opérations militaires et la guerre se poursuit toujours. Nous sommes témoins à la fois de tentatives sincères de rétablir la paix, mais aussi des puissants obstacles posés par ceux qui restent, encore et toujours, des partisans de la guerre. Or, l’Église enseigne pour sa part que la guerre ne découle pas seulement du jeu des grandes puissances, mais du péché. D’où ma question  : comment nous avancer vers la paix  ? Peut-être ne nous y prenons-nous pas comme nous le devrions  ? Toute tentative politique ne doit-elle pas être précédée d’une transformation de l’être humain lui-même  ? 

Kirill de Moscou Cette dernière approche est, à l’évidence, la plus juste, mais aussi la moins réaliste, surtout dans les conditions actuelles, mais aussi, et plus largement, tout au long de l’histoire. Les relations internationales doivent être gouvernées par un principe éthique, c’est bien ce vers quoi il faut tendre, mais, dans les faits, c’est le pragmatisme qui prend le dessus. Si ce pragmatisme se met à employer les moyens les plus périlleux pour parvenir à ses fins, les conséquences ne se font pas attendre  : la déstabilisation de la vie, les agressions, l’expansion du malheur.

Si nous nous concentrons sur les conditions de la politique contemporaine, alors une question survient immédiatement  : quelle est l’origine de la tension entre la Russie et l’Occident  ? À quoi tient-elle  ? Au temps de l’Union soviétique, il était évident que nous avions notre propre constitution politique et que le conflit avec l’Occident était surdéterminé par des facteurs idéologiques. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui  : nous vivons tous selon les principes de l’économie de marché, de la libre circulation des personnes et des droits de l’Homme. Tout ce que l’Occident opposait jadis à l’Union soviétique n’a plus lieu désormais d’alimenter ses attaques. Non pas parce que des décideurs auraient résolu de se plier aux volontés de l’Occident, mais parce que notre peuple, notre gouvernement, nos responsables politiques et notre société tout entière ont compris qu’il fallait réellement respecter les droits de l’Homme, réellement respecter la liberté religieuse. 

Aussi n’existe-t-il plus de contradiction fondamentale avec ces pays dont nous parlons dans la prière  : « Que de gens soulevés contre nous ». 

La formule exacte qu’emploie ici le patriarche Kirill ne figure pas telle quelle dans les Écritures Saintes. Elle ressemble toutefois à une variation sur le Psaume 3 de David : « Que de gens, ô grand Dieu, soulevés en tout lieu, conspirent pour me nuire  ! Que d’ennemis jurés, contre moi déclarés, s’arment pour me détruire  ! ».

À quoi tiennent donc ces tensions, si ce n’est pas à des contradictions de fond ni dans l’ordre étatique, ni dans les bases idéologiques de la politique  ? Pourquoi ont-ils été si nombreux à « se soulever contre nous »  ? Je n’ai pas manqué de me poser moi-même la question et en suis venu à la conclusion que cela ne devait rien au hasard. 

Nous incarnons une alternative particulièrement séduisante de développement civilisationnel. Nous proposons des valeurs auxquelles l’Occident a renoncé et dont il persiste à s’éloigner. Nous ne voulons pas imiter les Occidentaux lorsqu’ils s’appliquent à éradiquer la foi chrétienne. 

S’ils ne renouent pas eux-mêmes avec les pratiques soviétiques et s’abstiennent de jeter les croyants derrière les barreaux, ils ont bel et bien relégué la foi hors de l’espace de la vie publique, au nom de l’idée fallacieuse que la religion serait « l’affaire personnelle » de chacun. 

À ce compte-là, ne pourrions-nous pas ramener à cette sphère strictement personnelle un grand nombre de ces phénomènes de la vie sociale qui figurent au cœur du modèle libéral  ? Je pourrais dès à présent vous en dresser une liste complète. 

Andreï Kondrachov À commencer, bien sûr, par le sécularisme militant. 

Kirill de Moscou Tout à fait, c’est une appellation juste  : le sécularisme militant. Voilà bien la raison pour laquelle ils se sont « soulevés contre nous ». C’est assurément un fait étonnant, mais notre pays est aujourd’hui l’un des boucliers des valeurs traditionnelles, celles qui concernent la personne humaine. Nous n’admettons pas ce que l’Occident a en vue derrière le slogan de « droits de l’Homme », et qui ne vise en réalité à rien d’autre qu’à la destruction de la morale humaine. 

En effet, qu’est-ce que la morale  ? Rien d’autre que la loi de Dieu inscrite dans la nature humaine pour que l’être humain puisse vivre. La morale est une manière de parcourir le chemin de sa vie sans sombrer dans l’échec. Si d’aventure l’humain outrepasse la morale, disons, en s’adonnant au vol, qu’advient-il alors  ? Aucun voleur ne peut être un homme heureux. Un voleur peut être un homme riche, mais il ne sera jamais heureux.

À lire ces lignes, on imagine l’état de détresse spirituelle dans lequel doit évoluer le patriarche Kirill, qui affectionne les montres de luxe, possède un palais près de Saint-Pétersbourg, un autre sur la côte de la mer Noire, avec vignobles et multiples dépendances, tout en jouissant des services de la garde fédérale et d’un jet gouvernemental.

La morale, telle que Dieu l’a inscrite dans la nature de l’Homme, est la condition et le moyen d’accéder au bonheur humain. Et nous voyons bien les effets qui surgissent lorsque la morale personnelle et familiale est sacrifiée sur l’autel d’une prétendue liberté. Pourquoi ne met-on pas un terme à tout cela, au lieu d’invoquer la liberté individuelle en tant que composante inaliénable de la personne humaine  ? Ces dynamiques ne sont pourtant pas sans effet sur la jeunesse. Nous ne pouvons pas ignorer la profonde dégradation morale des jeunes générations, surtout dans les pays d’Occident. « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis ». Dès lors, l’affaire ne se limite pas à l’effondrement moral des relations interpersonnelles, elle s’étend aussi à des phénomènes aussi dangereux socialement que la toxicomanie.

J’insiste donc une fois de plus  : la morale est la condition de survie de la civilisation humaine. Si nous foulons aux pieds les lois morales, nous nous engageons sur une voie terrible de destruction systématique de la vie, de la vie sociale comme personnelle.

Andreï Kondrachov La morale se trouve également au fondement de la souveraineté spirituelle, ce qui a le don d’irriter nos « partenaires » (entre guillemets) occidentaux, car la souveraineté spirituelle est elle-même le pilier de la souveraineté étatique. Cela leur déplaît fortement, parce que notre État est une civilisation.

Kirill de Moscou C’est effectivement là que réside actuellement tout le problème  : alors même qu’elle reconnaît l’ensemble des droits et des libertés, qu’elle mène sa politique dans le respect le plus strict des exigences de l’Organisation des Nations Unies et des organisations de défense des droits de l’Homme, sans s’écarter d’un millimètre de cette ligne (contrairement à l’Union soviétique, qui fut violemment critiquée pour cela), la Russie devient un adversaire, disons spirituel, pour ne pas dire idéologique, de la civilisation occidentale. 

Le terme qui vient à l’esprit en lisant ces lignes est celui de naglost’  : l’effronterie, le toupet ou l’insolence. 

De nombreuses organisations internationales ont fait état de l’existence de tortures en détention, notamment à l’encontre de prisonniers de guerre ukrainiens et de personnes poursuivies pour des motifs politiques. Des rapports concordants évoquent également des assassinats d’opposants et des violences visant des minorités sexuelles ou des migrants, dans un contexte d’impunité fréquente.

Parallèlement, plusieurs organisations de défense des droits humains ont été interdites ou contraintes de cesser leurs activités sur le territoire russe, et leurs membres poursuivis ou poussés à l’exil. La réduction des « critiques » dont se vante ici Kirill — par comparaison avec l’Union soviétique — tient moins à une amélioration de la situation qu’à la restriction systématique de leur capacité à documenter et à rendre publiques les persécutions constatées.

Pourquoi  ? Parce que cette même civilisation justifie le péché et considère que le péché n’en est pas un, qu’il ne constitue pas une violation de quelque commandement ou principe de vie, mais une logique alternative de développement humain  : « Voilà comment nous entendons nous développer ». La violation des lois morales divines génère nécessairement des conditions qui mettent en péril la survie même de la société et de l’État.

Andreï Kondrachov Les tentatives de saper la morale et les valeurs traditionnelles de notre pays sont quotidiennes et ne sont pas près de faiblir. Fin 2025, lors d’une rencontre avec des journalistes spécialisés dans les questions religieuses, vous avez évoqué la nécessité d’une mission chrétienne dans la sphère médiatique. À voir les réseaux sociaux et les blogs les plus populaires, on a le sentiment d’assister au triomphe de l’abondance matérielle. On y enseigne à tous qu’une vie de paillettes, de luxe et de confort serait presque le sens profond et l’objectif de l’existence. À l’inverse, il n’est que trop rare d’y rencontrer des contenus faisant l’apologie la justice et de l’amour du prochain. Nos valeurs traditionnelles sont-elles susceptibles de remporter cette lutte à l’échelle de la culture de masse ou l’Occident peut-il cultiver l’espoir de répandre ses propres principes spirituels  ? 

Kirill de Moscou La tendance que vous décrivez est activement cultivée dans les médias de masse d’Occident et dans la culture occidentale au sens large, dans la philosophie de vie occidentale. C’est l’absence de la notion d’exploit. 

L’exploit, c’est la rupture avec le confort. Il s’accomplit au nom de quelque chose d’autre que soi. Cette obsession pour sa propre personne est bien le signe de l’égoïsme maximal qui se manifeste de nos jours dans la vie quotidienne des populations occidentales, et moins, d’ailleurs, à l’échelle de la vie des individus, qui reste tout de même régulée par les vestiges de leur sentiment moral, qu’au niveau du système des valeurs sociales. 

Ainsi, l’exploit est à la fois un mouvement en avant et un mouvement vers le haut. Pourquoi en avant  ? Parce que le développement horizontal relève de la seule vie publique, politique, économique. Tout cela ne saurait exister sans exploit. Pourrait-on se lancer à la défense de sa Patrie sans cette idée d’exploit  ? Aurait-on pu, sans un exploit dans la sphère du travail, bâtir un pays aussi puissant que le nôtre  ? L’exploit est donc un mouvement vers l’avant, nécessaire au développement de l’être humain sur le plan horizontal, mais aussi un mouvement vers le haut, vers les idéaux les plus élevés. Sans exploit, nous ne saurions prétendre réellement au bonheur terrestre, et encore moins à la bienveillance divine. Sans exploit, il ne saurait y avoir de développement civilisationnel sain, car l’ensemble de ce développement se trouverait orienté vers la direction opposée  : celle de l’accomplissement du bien-être personnel, comme on le constate à l’heure actuelle en de nombreux points du globe. Que Dieu préserve cette abnégation, qu’elle reste une dimension essentielle de la vie humaine et de la vie sociale, où elle fonctionne comme un symptôme de la bonne santé d’une société.

Andreï Kondrachov Votre Sainteté, ces derniers temps, au cours de mes nombreuses conversations avec nos contemporains, je ne peux manquer de remarquer qu’ils éprouvent une certaine peur. Si la peur est un phénomène inhérent à la nature humaine, il semble néanmoins que les gens aient de plus en plus peur du lendemain, peur pour leurs enfants, peur pour leur statut social dans la société de demain. Cette angoisse les empêche de se développer, d’aller de l’avant comme vous dites, de l’avant et vers le haut. Qu’est-ce qui doit prendre la place de cette peur et comment en venir à bout  ? 

Kirill de Moscou Si je vous réponds d’après les Écritures, je prends le risque de ne pas être compris par tous. La Parole est la suivante  : « L’amour bannit la crainte ».

La première épître de Jean lit  : « La crainte n’est pas dans l’amour, mais l’amour parfait bannit la crainte » (soveršennaja ljubov’ et non pas ljubov’ tout court). On peine à croire que la notion d’« amour » recouvre exactement celle d’« amour parfait » ou que l’idée de perfection soit anodine ou dispensable dans la théologie chrétienne. Là encore, une citation tronquée des Écritures sert de base à la torsion d’une notion biblique pour justifier la politique de Vladimir Poutine et le sens du « sacrifice » — utilisé comme arme de guerre.

Beaucoup de nos contemporains entendent dans l’idée d’amour à peu près n’importe quoi, sauf l’exploit et le sacrifice de soi. Or, il ne peut y avoir d’amour sans cet esprit de sacrifice, tout comme il ne peut y avoir de mariage heureux si chacun des époux ne vit que pour soi-même. À l’inverse, s’ils vivent chacun l’un pour l’autre, ils auront le mariage le plus solide. 

L’amour est indissolublement lié à l’esprit de sacrifice. Comme l’amour de la Patrie, surtout lorsque le pays fait face à des menaces extérieures. Nous savons bien que l’amour de la Patrie a fait réaliser des exploits invraisemblables, sans que personne n’ait eu besoin de les commander. Des sur-exploits. Bloquer une embrasure avec sa poitrine, c’est un sur-exploit. 

Le patriarche Kirill fait ici référence à un épisode de la Seconde Guerre mondiale au cours duquel le jeune Alekdandr Matrosov, en 1943, s’est sacrifié en se jetant sur la meurtrière d’un bunker allemand.

Le soldat aurait pu attendre  ; quelqu’un serait venu avec des grenades et aurait tout fait exploser, mais non. Il se trouvait dans un état nouveau, où la vérité lui apparaissait clairement  : pour lui, il n’y avait pas d’autre choix que celui de se sacrifier.

Aussi l’exploit et l’esprit de sacrifice sont-ils les manifestations les plus élevées de l’âme humaine, des forces intérieures de l’être humain. Si cette faculté disparaît de nos vies, si nous renonçons à cette abnégation, nous en ressortirons infiniment affaiblis — et notre État avec nous. Je crois et j’espère que cela ne se produira pas, malgré l’ensemble des éléments pseudo-culturels qui nous viennent du dehors et influent assurément sur la vie de notre société. Ces éléments poussent dans la direction contraire, comme s’ils répliquaient  : « De quel exploit parlez-vous  ? On ne vit qu’une fois  ! Vis donc, gagne de l’argent, dépense-le, délecte-t’en  ! Il y a tant de choses dont tu peux retirer de la joie, pourquoi aurais-tu besoin de chercher ailleurs  ? ».

Sans exploit, pas de développement. Les scientifiques qui font des découvertes importantes sont toujours des gens qui vivent dans l’ascèse et l’abnégation, des gens prêts aux plus grands renoncements pour atteindre le niveau de connaissance nécessaire aux grandes inventions — et cela, c’est encore un exploit. Les combattants qui volent au secours de leur Patrie réalisent eux aussi un exploit, car, sans eux, la Patrie périra. En somme, l’exploit est ce mouvement intérieur de l’être humain qui le tire vers le haut, vers les valeurs et les fins supérieures, tout en réalisant le bien pour les autres.

Andreï KondrachovEt fonder une famille, c’est aussi un exploit  ? 

Kirill de Moscou Je ne suis pas le mieux placé pour en parler, mais j’ai grandi dans une famille très unie  : une mère, un père, trois enfants. Mon père était prêtre, il a connu la prison et les camps uniquement en raison de sa foi. Ma mère venait d’une famille de l’intelligentsia de Saint-Pétersbourg, elle enseignait l’allemand dans le secondaire. Nous vivions très pauvrement, car à cette époque, dans les années 1950, l’État, dans sa lutte acharnée contre l’Église, imposait aux prêtres des impôts démesurés. Le pari était le suivant  : si les prêtres n’avaient pas de quoi survivre, l’Église s’effondrerait d’elle-même. À un moment, on a exigé de mon père qu’il règle un impôt de 120 000 roubles  ! Pour que vous vous rendiez compte, une voiture Pobeda de classe moyenne coûtait alors 16 000 roubles. Autrement dit, on lui demandait l’équivalent d’un garage entier  ! Et s’il ne payait pas, on l’envoyait directement en prison. Il était loin de posséder une somme pareille, mais il avait un certain nombre de connaissances dans l’intelligentsia, des scientifiques, des médecins, dont des gens assez fortunés, des lauréats de je ne sais quels prix. Il leur a demandé de lui venir en aide et il est parvenu, contre toute attente, à réunir les fonds. 

Andreï Kondrachov À crédit, donc, pour payer l’impôt  ? 

Kirill de Moscou Tout à fait  : de riches membres de l’intelligentsia soviétique ont rassemblé la somme nécessaire, permettant ainsi à mon père de payer et d’éviter la prison. Une autre conséquence  : c’est donc moi qui ai dû rembourser cet argent, que mon père n’a jamais pu réunir de son vivant. Et je n’y suis parvenu qu’à l’époque où on m’a envoyé à Genève en tant que représentant de l’Église orthodoxe russe auprès des organisations internationales. Le salaire était en devises étrangères que je changeais pour des roubles, et j’ai rapidement pu combler ces dettes. Toute mon enfance ne s’en est pas moins déroulée dans la pauvreté, et j’en remercie Dieu, car traverser l’épreuve du dénuement est aussi une leçon importante, l’une de celles qui forment les aspects positifs de la personne humaine. 

Andreï Kondrachov Si je vous ai posé cette question sur la famille, c’est que la peur est précisément ce qui empêche les jeunes de se mettre en couple et, à plus forte raison encore, de faire des enfants. Comme vous le savez, les sondages menés dans un grand nombre de pays occidentaux montrent que près de la moitié des jeunes ne prévoient aucunement d’avoir des enfants, de laisser une descendance après eux. On a le sentiment de voir le monde, et en l’occurrence sa partie la plus prospère, rouler vers une sorte d’euthanasie sociale, voire de suicide collectif. Est-ce que l’Église a les moyens d’arrêter cette tendance  ? 

Kirill de Moscou L’Église est là pour constater et diagnostiquer les maladies, comme cette forme aiguë d’égoïsme. Qu’autant de gens se mettent à vivre uniquement pour eux-mêmes, c’est un phénomène alarmant, et ce n’est pas par hasard si la Parole divine le condamne. Même à l’époque soviétique, la morale publique condamnait fermement tout cela, et j’imagine que c’est encore le cas dans certains pays. Si chacun envisage son existence ainsi, la société se condamne à une fragilité croissante. Le « chacun pour soi », c’est la fin de la solidarité. Il n’y a plus de raisons alors de se préoccuper d’autrui, de s’inquiéter pour autrui, qu’il se débrouille avec ses affaires.

Il me semble que notre pays reste, jusqu’à un certain point, préservé de ces effets. Toute notre expérience historique est liée à des agressions extérieures, des deux guerres mondiales aux bouleversements de tous types. S’il n’avait pas existé de solidarité en notre sein, d’entraide, de soutien mutuel, alors la Russie n’existerait sans doute déjà plus.

L’exploit du peuple russe dans la Grande Guerre Patriotique est véritablement fondé sur l’esprit de sacrifice. Un homme appelé sous les drapeaux et envoyé au front avait effectivement peu de chances de survie, surtout au début de la guerre. J’évoquerai une fois de plus l’expérience de mes parents. Mon père était ingénieur et travaillait dans une usine militaire de Leningrad. Quand les Allemands ont lancé l’offensive dans la région de Louga, sur les confins occidentaux de l’oblast de Leningrad, il a fallu installer des fortifications pour arrêter l’avancée des troupes ennemies. Mon père a été envoyé sur place pour diriger la construction d’un secteur important dans la direction de Louga. Ce n’est qu’après la guerre qu’il nous a raconté les conditions auxquelles ils avaient dû faire face. Tout le monde est à l’œuvre, se dépense sans compter, on construit, on creuse (et, d’ailleurs, ce sont souvent des femmes qui le font), et on voit soudain arriver six soldats qui courent à perte d’haleine, les traits figés dans la peur. Aussitôt, on les interroge  : « Que faites-vous  ? Vous abandonnez vos positions  ? ». « Oui, nous fuyons », répondent-ils. Stupeur générale  : « Mais, comment pouvez-vous faire une chose pareille  ? ». Ils répliquent  : « Nous avons un seul fusil et six cartouches. Les ‘tigres’ progressent vers nos positions. Qu’est-ce que nous sommes censés faire  ? ».

En ce sens, un acte héroïque doit aussi avoir des motifs rationnels. Si son seul résultat est une mort absurde, alors l’héroïsme n’a pas lieu d’être. Malgré ces conditions, malgré ces six cartouches pour autant de soldats, si on jette un regard d’ensemble sur l’histoire de la Grande Guerre Patriotique, le fait demeure  : notre pays a arrêté l’agression à son stade initial, le plus dangereux de tous, puis accompli tout ce que l’on sait, jusqu’à la prise de Berlin. 

Andreï Kondrachov Je n’ignore pas, Votre Sainteté, l’attention toute particulière que vous prêtez à la formation des cadres ecclésiastiques, des prêtres, et que vous vous intéressez même aux cours donnés dans les établissements d’enseignement spirituel. Quel type d’homme doit être le prêtre pour que ses paroissiens soient attirés vers lui, lui accordent leur amour et, ce qui est sans doute l’aspect central, leur confiance  ? 

Kirill de Moscou C’est là une question extrêmement délicate. Tout d’abord, les prêtres d’aujourd’hui doivent disposer d’une certaine éducation, d’un certain développement intellectuel et culturel. Non que cela lui garantisse un surplus de forces spirituelles, mais c’est une qualité qui peut amener des gens non pratiquants, mais suffisamment éduqués, à écouter sa parole. Si le père est un homme ignorant, terne, sans éclat, on le traitera peut-être avec quelque déférence, mais cela ne lui vaudra aucun respect véritable.

Au-delà de l’éducation, la force profonde du prêtre réside dans son état spirituel propre, dans son expérience spirituelle personnelle. Sans cette expérience de la continence et de la lutte contre ses propres passions, ses propres péchés, comment voudrait-il emporter la conviction de ses ouailles  ? Tout prêtre se condamne à l’échec s’il ne fait pas l’expérience du travail spirituel sur sa propre personne. 

Nous avons aujourd’hui un grand nombre de serviteurs de Dieu parfaitement éduqués, qui font aussi d’excellents administrateurs. Il suffit de voir comment se construisent les églises de la capitale  : le plus souvent, le père fait office à la fois de chef de chantier, d’ingénieur et de maître d’œuvre, et rendons grâce à Dieu qu’il en soit ainsi. Mais il est aussi fondamental que le prêtre soit une personne de confiance, un père spirituel vers lequel on peut se tourner, auquel on peut ouvrir son âme sans ressentir de gêne ni de crainte. Il faut enfin que le prêtre dispose toujours des arguments suffisants, notamment tirés de son expérience personnelle, pour convaincre les fidèles du caractère juste ou injuste de leurs actes. 

Andreï Kondrachov Votre Sainteté, vous conviendrez sans doute que notre société civile a fait ces derniers temps un bond de géant en termes de développement, en grande partie grâce à l’opération militaire spéciale. Combien n’avons-nous pas de volontaires prêts à partir au front, d’initiatives inédites, sur le plan humanitaire ou créatif  ! Mais il y a aussi toute une partie de la société pour laquelle la guerre ne semble pas exister. Et même la population qui a bien conscience de l’existence de la guerre commence à se poser des questions  : à quelles conditions devons-nous accepter la paix, peut-on pardonner aux Ukrainiens, coexister avec eux, vivre ensemble ou dans leur voisinage  ? La question qui me préoccupe le plus est la suivante  : comment, selon vous, préserver une forme de consensus social en termes de vision du monde  ? 

Kirill de Moscou Vous me posez de nouveau une question très difficile, car, comme on le dit, « autant de têtes, autant d’esprits ». Les gens sont très différents les uns des autres et l’idée de consensus suppose de les rassembler autour d’une certaine idée, d’une notion  ; elle suppose, autrement dit la capacité de penser tous plus ou moins de la même manière et d’interagir les uns avec les autres.

Une fois encore, c’est un sujet très complexe. Regardez la vie concrète  : qu’est-ce qui unit les gens  ? On nous répondra par exemple  : une communauté de fins liée à l’activité professionnelle. Mais ce n’est pas exactement le type de consensus que vous avez à l’esprit. Les gens peuvent tout à fait travailler ensemble au nom des obligations, de la discipline, tout en ressentant de l’antipathie mutuelle, comme on le voit chaque jour dans les collectifs de travail. Si nous parlons d’un consensus à l’échelle nationale, la question est incroyablement complexe  : chaque personne étant différente des autres, comment atteindre un accord général à l’échelle de l’ensemble du pays  ?

Et pourtant, il existe un certain nombre de notions dont dépend l’existence même de l’État, sa capacité à subsister, perdurer. C’est précisément autour de ces notions qu’il doit exister un consensus général. Et si quelqu’un s’en écarte, cela a un nom  : celui de traître à la Patrie. Avec toutes les conséquences juridiques qui en découlent. 

Il doit donc exister un consensus autour des enjeux les plus fondamentaux pour notre sécurité  : notre sécurité en cas de possible agression militaire, mais aussi notre sécurité spirituelle et morale, tout ce qui touche à la préservation de nos valeurs, en grande partie forgées par les religions traditionnelles de la Russie. S’il règne un tel consensus au niveau du paradigme moral, alors nous saurons dépasser toutes nos différences, quelle que soit notre religion, nous serons tous des êtres plus ou moins semblables.

Ce passage est véritablement le nœud de toute l’argumentation de Kirill, celui où l’on perçoit à quel point l’administration et le châtiment des opinions sont érigés en instrument de gouvernement. 

À raisonner ainsi, il est loisible à l’État de remodeler à chaque instant la liste des notions ou conceptions dont dépend sa propre « sécurité », pour ensuite traquer les déviations, les manquements ou l’irrespect dans tous les domaines, jusque dans les dernières couches de la conscience individuelle. 

Le pouvoir russe a ainsi démontré que la seule recherche d’informations en ligne sur les VPN constituait un grave délit, tout comme l’édition de romans mettant en scène des héros homosexuels ou la publication d’écrits sur les viols commis par les soldats soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. L’État peut donc virtuellement interdire toute manifestation d’une conviction ou d’une opinion contraire à ses fins. Dans ces conditions, il est évident que l’affirmation de Kirill voulant que la Russie respecte à la lettre les droits fondamentaux de l’être humain s’effondre sur elle-même. 

Ce consensus est bien sûr nécessaire. En même temps, il faut rester lucide et prudent. Sur la majorité des questions, nous ne pouvons pas aspirer à une unanimité complète des opinions. Nous devons à tout prix nous garder de répéter l’expérience malheureuse de l’Union soviétique, qui a tâché d’atteindre ce consensus autour du marxisme-léninisme. Comme une partie de la société résistait à cette tentative, il n’y avait pas réellement de consensus. S’il avait existé, l’Union soviétique ne se serait pas effondrée.

C’est pourquoi il faut procéder ici avec la plus grande circonspection et ne rechercher le consensus qu’autour des valeurs inscrites au plus profond de la nature humaine. Et qu’est-ce qui le rend possible  ? Mais c’est que telle est la volonté de Dieu  ! La nature morale de l’être humain est le résultat de la sagesse divine et si les gens se rassemblent autour de ces idéaux moraux, alors ils forment un tout extrêmement solide. Je reviens sur l’amour de la Patrie  : c’est l’un de ces idéaux qui a aidé notre pays à vaincre l’ennemi le plus terrible à une époque où, pourtant, l’idéologie de l’athéisme semblait avoir le dessus. 

Ce passage est une illustration parfaite de la logique commentée plus haut  : 1° le respect des idéaux moraux inscrits par Dieu dans la nature humaine est nécessaire à la survie de l’État  ; 2° l’État (car il faut bien considérer Kirill comme un personnage de l’État) décrète que l’amour de la patrie fait partie de ces idéaux moraux  ; 3° l’État se réserve donc le droit de punir les entorses à ces idéaux et d’en définir la nature selon ses besoins propres. L’arbitraire ne connaît plus aucune limite. 

Andreï Kondrachov Votre Sainteté, permettez-moi, en conclusion, de revenir tout de même à la fête, car nous réalisons tout de même une interview de Noël. Si nous jetons un regard par la fenêtre, nous verrons une capitale resplendissante, une agitation festive. À ce moment même, des gens dressent la table de Noël, une fête qui apporte de la joie même chez les gens assez peu portés sur les choses d’Église. Comment faire de cette fête une base morale  ? Comment faire en sorte, au-delà des cadeaux et des dîners, que la nouvelle de la venue du Christ réchauffe les cœurs  ? 

Kirill de Moscou Tout dépend des cœurs en question. « Non, la sagesse n’entre pas dans une âme qui médite le mal et n’habite pas un corps esclave du péché » (Sagesse 1, 4), voilà ce qu’en disent les Saintes Écritures. C’est pourquoi la question est si délicate. Chacun reçoit la Parole sur Noël, et plus largement toute discussion sur les valeurs, dans la stricte mesure de sa capacité à accepter ce qu’il entend. Pour que l’être humain soit capable d’accepter ce qu’il entend, je considère pour ma part, en tant que pasteur, que la chose la plus importante reste la foi en Dieu. Si l’homme porte en son âme cette foi, il doit accepter également la loi morale de Dieu.

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