Pour préparer votre rentrée, testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Devant nous, la scène est étrange. Un cortège motorisé défile dans les rues de Kaboul. Les blindés sont modernes. Des Humvee et des MRAP au blindage anti-mines, ceux-là mêmes que les Américains ont abandonnés lors de l’évacuation chaotique d’août 2021. À bord, des dizaines de soldats talibans lèvent leurs armes vers le ciel. La liesse est évidente. Le bâtiment massif qui sert de décor était l’ambassade américaine. Une forteresse inaugurée en 2006, l’une des plus grandes représentations diplomatiques des États-Unis au monde, conçue pour tenir de longs sièges. 

Sur le mur de chaux qui l’entoure, des inscriptions de propagande. L’une n’est pas un slogan mais un panneau : « TAYBA », la « pure ». C’est le nom de la madrasa que le régime a ouverte dans l’enceinte, où enfants et adolescents mémorisent le Coran et la jurisprudence dans la tradition la plus rigoriste des matières religieuses. Nous sommes le 15 août et, depuis cinq ans, le régime célèbre ce jour-là le Jour de la Victoire : le retrait de l’Occident d’Afghanistan.

Le régime de la reconversion

C’est une scène étrange, mais commune. Vingt-cinq ans après le 11 septembre, le refus des talibans de livrer Oussama ben Laden et Al-Qaïda, puis leur retraite de Kaboul face à la coalition internationale menée par les États-Unis, la célébration du Jour de la Victoire permet au régime de présenter cette parenthèse démocratique comme une illusion. 

Aujourd’hui l’Afghanistan est devenu un État-forteresse. Le régime projette un imaginaire évidemment réactionnaire et ancestral, mais qui vit de la dépouille de l’ennemi. Depuis 2021, les talibans ont occupé les institutions abandonnées par les Occidentaux, ils ont revêtu leurs uniformes, en retirant à peine les écussons à étoiles et rayures. À les voir dans les rues, aux check-points, on croit d’abord à un cosplay, déconcertant. C’est en réalité la marque d’un régime qui ne s’est pas construit contre l’héritage de l’occupation, mais dedans.

Tout ce que les Américains ont laissé derrière eux a été pillé, puis recyclé, y compris des équipements, des véhicules militaires et, bien sûr, des centaines de milliers d’armes, pour une valeur totale estimée à 7 milliards de dollars selon les États-Unis 1.

Le Parlement de Darulaman, offert par l’Inde et inauguré en 2015 par Narendra Modi. Depuis la dissolution des deux chambres en 2022, l’hémicycle ne sert plus qu’à des réunions cléricales occasionnelles. © Nicolò Sancassiani.

Le cas le plus éloquent est celui du Parlement afghan. Construit par l’Inde pour 90 millions de dollars et inauguré en 2015 par Narendra Modi en présence du président de l’époque, Ashraf Ghani, le bâtiment a abrité la représentation nationale moins de six ans. Les premières images mises en ligne après la chute de Kaboul montraient déjà des miliciens affalés sur les fauteuils de l’hémicycle. Depuis la dissolution officielle des deux chambres en 2022, le complexe repose en silence au pied des montagnes qui entourent la ville. On y tient parfois des réunions cléricales et des rencontres avec des délégations régionales. Le centre de la souveraineté s’est déplacé vers Kandahar où réside le chef suprême Hibatullah Akhundzada.

C’est une doctrine qui dépasse largement l’urbanisme. Depuis 2021, le nombre d’écoles coraniques enregistrées est passé d’environ 5 000 à plus de 23 000, et cette multiplication doit très peu aux chantiers 2. Ce sont, pour l’essentiel, des écoles et des centres de formation existants qui ont changé de vocation. L’Émirat ne bâtit pas, il reconvertit.

Un pays mutilé

Des files de personnes, souvent amputées, campent jour et nuit sur le trottoir, où elles ont étendu les tapis afghans colorés qu’elles ont apportés de chez elles. Elles attendent patiemment une intervention chirurgicale, une prothèse ou un lit qui n’existe pas. C’est le portrait d’un pays littéralement mutilé. 

On dénombre environ 100 000 civils amputés à cause des plus de 15 millions de mines enfouies dans le sol depuis 1979 3. La plupart des victimes sont des enfants, touchés alors qu’ils jouaient ou faisaient paître le bétail. 

À Kaboul, l’OMAR, la principale organisation de déminage du pays, gère un petit musée qui répertorie plus de 50 types de mines, une archive macabre du sous-sol afghan. « Celles-ci, on les appelait les « papillons » : très colorées et conçues pour attirer les plus petits… », explique d’un ton désormais cynique un bénévole qui improvise une brève visite guidée.

On estime que plus de 3,3 millions d’Afghans vivent à moins d’un kilomètre d’une zone à risque de mines 4. Soviétiques, moudjahidines, talibans, Américains : quatre guerres se superposent dans le même sol, et chacune y a laissé sa strate.

Non loin de là, les centres orthopédiques de la Croix-Rouge et d’Emergency fonctionnent depuis des décennies au-delà de leurs capacités pour assurer les premiers secours et fournir des prothèses en plastique recyclé.

Ceux qui survivent ne reçoivent presque rien en retour. Les pensions d’invalidité que la République versait aux blessés de guerre sont devenues politisées et peu fiables sous l’Émirat islamique d’Afghanistan, quand elles n’ont pas été purement et simplement suspendues.

Un ancien combattant taliban touche une allocation fixe de 10 000 afghanis par mois (environ 120 euros). Un civil handicapé par cette même guerre n’en perçoit qu’une fraction, s’il a de la chance ou des protecteurs 5.

L’État sans l’opium

Pendant des décennies, la culture et l’exportation d’opiacés ont constitué la source de revenus la plus lucrative et la plus stable des talibans. Le pays fournissait jusqu’à 80 % de la production mondiale 6

La drogue finançait les armes et la guérilla, enrichissait les seigneurs de guerre et faisait vivre les paysans là où l’État central n’avait jamais pris pied.

Entre l’impôt prélevé sur les cultivateurs (ushr) et celui prélevé sur les trafiquants et les ouvriers (zakat), les talibans ont encaissé jusqu’à 400 millions de dollars par an au cours de la décennie qui a précédé leur retour au pouvoir 7. Présentées comme un devoir religieux, ces taxes fonctionnaient comme un contrat de protection contre les raids de la police ou les opérations d’éradication menées par le gouvernement. Elles ont été remises en question à deux reprises au cours des six dernières années. En juillet 2000, le mollah Omar avait interdit les plantations, jugées contraires à la charia, avant de se raviser un an plus tard pour conserver le soutien des agriculteurs. En avril 2022, le chef suprême Hibatullah Akhundzada a interdit par décret la culture du pavot.

Coquelicots sauvages sur un versant du centre du pays. Depuis le décret d’avril 2022, la surface cultivée en pavot à opium est passée de 232 000 à un peu plus de 10 000 hectares. © Nicolò Sancassiani

Sous le coup de cette seconde prohibition, la superficie cultivée a chuté de plus de 90 %, passant de 232 000 hectares en 2022 à un peu plus de 10 000 en 2025 8. Les revenus des agriculteurs ont été divisés par deux de 260 à 134 millions de dollars en une seule année 9, sans compter les millions d’ouvriers agricoles saisonniers qui se sont retrouvés sans emploi. Le décret a d’abord touché les provinces de Helmand et de Kandahar, berceau du mouvement pachtoune, en revanche, la culture de cette plante a repris dans le nord-est, à Badakhshan, en dehors de la zone de contrôle du régime. La méthamphétamine extraite de l’ephedra, une plante sauvage des montagnes du centre du pays, prend la place de celle-ci dans les saisies.

Le manque à gagner a été partiellement comblé par une fiscalité qui reste lourde, mais qui bénéficie des outils hérités par les systèmes douaniers informatisés installés par les donateurs occidentaux pour la République. Renforcement des droits de douane, durcissement de la lutte contre la fraude, ushr (10 % sur la récolte) et zakat (2,5 % sur le patrimoine) 10 imposés systématiquement au reste de l’agriculture, principal secteur productif du pays. 

Le résultat est sans appel. Les recettes douanières ont augmenté de 11,7 % en 2025, et le produit fiscal global (près de 3 milliards de dollars pour l’exercice 2023) 11 dépasse ce que la République parvenait à collecter, avec une économie nettement plus faible et sans l’aide étrangère qui couvrait alors les trois quarts de la dépense publique.

Le peu de protection sociale qui subsistait a été supprimé. Faute d’investissements structurels, l’État taliban ne produit rien et ne fournit aucun service. Il se contente de percevoir des impôts avec efficacité et partout. Y compris auprès des enfants vendeurs ambulants qui proposent des bonbons pour quelques centimes au bord de la route.

L’argent fantôme

Coupé du système SWIFT, l’infrastructure interbancaire par laquelle transitent la quasi-totalité des paiements internationaux, l’Afghanistan survit financièrement grâce à un dispositif plus ancien que les banques elles-mêmes. Le hawala est un réseau de courtiers informels qui s’échangent des promesses de paiement sans que l’argent ne franchisse jamais physiquement une frontière.

À Kaboul, lorsqu’on interroge les passants, tous indiquent sans hésiter le bazar de Sarai Shahzada, qui, avec ses centaines de guichets et ses dizaines de devises traitées, est le cœur du dispositif. Jusqu’à 90 % des transactions du pays passent par ce canal, y compris celles de plus de 70 ONG internationales qui, sans le hawala, ne pourraient pas acheminer d’aide humanitaire dans le pays.

Attesté dans le droit musulman dès le VIIIe siècle et pratiqué sous les Abbassides, trois cents ans avant les premières banques italiennes, ce système s’est répandu le long de la Route de la Soie pour soustraire les biens des caravanes au brigandage. Il repose encore aujourd’hui sur un principe simple : au lieu d’être transféré, l’argent est confié à un intermédiaire dont le réseau — appartenant généralement à la même tribu — l’achemine vers sa destination, en échange d’un paiement différé ou d’un crédit inversé. 

Formules secrètes, lettres découpées à assembler à l’arrivée, cachets, des moules en cire à la cryptographie, le hawala reste un système occulte, capable de transférer des capitaux sans laisser de traces, un moyen idéal pour blanchir de l’argent.

Le système remplit aussi une fonction rudimentaire mais efficace de politique monétaire. Chaque semaine, la Banque centrale vend aux enchères des dollars aux hawaladars, qui règlent en afghanis, et retire ces afghanis du marché. La devise se raréfie, le change tient. Dans un pays où plus de la moitié de la population dépend de l’aide, l’afghani figurait en 2023 selon Bloomberg parmi les monnaies les plus performantes du monde 12.

De plus, les dollars générés par ces enchères proviennent souvent de sources qui n’ont pas été choisies par le gouvernement. Les organisations internationales, qui ne peuvent pas recourir au hawala en raison de sa traçabilité, n’ont d’autre choix que d’utiliser des espèces. Plus de 2 milliards de dollars ont été acheminés par avion-cargo à Kaboul entre 2022 et 2024. Versé par les pays donateurs aux Nations unies, cet argent a ensuite été acheminé par l’intermédiaire de banques privées vers des organisations humanitaires afin d’échapper aux sanctions. Une enquête menée par le Congrès américain en a pointé la limite structurelle 13. Les agences paient leurs salaires, leurs fournisseurs et leurs factures en afghanis, et non en dollars. Par conséquent, les banques privées sont contraintes de changer les dollars en afghanis, et seule la banque centrale, contrôlée par les talibans, est en mesure d’absorber de telles quantités. Elle achète les dollars destinés à des fins humanitaires, puis les réinjecte sur le marché lors de ses enchères hebdomadaires. Ce circuit, censé soustraire l’argent au régime, lui fournit en réalité les devises étrangères dont il a besoin pour soutenir sa monnaie.

Le drapeau de l’Émirat islamique d’Afghanistan, où la profession de foi musulmane a remplacé le tricolore de la République. Sous la chahada, en petit, le nom du nouvel État. © Nicolò Sancassiani

La Chine n’est pas loin

Sans accès à SWIFT, aux marchés ou aux 9,5 milliards de dollars de la République afghane qui restent gelés, l’aide humanitaire acheminée sous l’égide de l’ONU reste la seule source de financement extérieure des talibans. C’est pourquoi le rapprochement avec la Chine est un objectif essentiel pour le développement du régime.

La relation entre les deux pays est profondément asymétrique. En 2024, la Chine a exporté pour 1,5 milliard de dollars de véhicules et de textiles qui inondent les marchés de Kaboul à Herat, et n’a importé que pour 42 millions de dollars au total 14. Le corridor du Wakhan, cette étroite bande de 76 kilomètres de long enserrée dans les hautes montagnes du Pamir qui constitue leur seule frontière commune. Malgré des années de promesses d’ouverture, on n’y trouve que des chemins de terre et des sentiers de randonnée qui s’arrêtent brusquement avant la frontière.

L’Afghanistan ne manque cependant pas de ressources naturelles. Ses gisements de cuivre, de lithium et d’autres minéraux sont estimés à 3 000 milliards de dollars. Mais Mes Aynak, l’un des plus grands gisements de cuivre inexploités au monde, cédé à Pékin en 2008 en vue d’une production annoncée pour 2013, n’a pas produit le moindre kilogramme. En juin 2025, les talibans ont annulé l’accord pétrolier d’Amo-Daria signé avec la CNPC, la compagnie pétrolière d’État chinoise et le plus grand producteur du pays, en invoquant le non-respect des investissements promis. 

À défaut de ressources, la seule véritable monnaie d’échange des talibans reste la sécurité. En octobre 2023, à la demande de Pékin, Kaboul a déplacé des centaines de combattants ouïghours hors du Badakhshan, la province frontalière du Xinjiang. En contrepartie, l’Émirat a obtenu ce que personne d’autre ne peut lui offrir : l’accès à un marché immense et une forme de légitimité diplomatique. La Chine a ainsi été le premier pays à nommer un ambassadeur à Kaboul sous le nouveau gouvernement, sans aller jusqu’à la reconnaissance du gouvernement, que Moscou a accordée en juillet 2025. 

Pékin garde cette carte et ne l’abattra qu’en fonction de la manière dont Kandahar répondra à ses exigences en matière de réformes, de sécurité et de bon voisinage, avec le Pakistan en premier lieu.

« Ma génération est la première à pouvoir vivre sans kalachnikov »

« Ma famille est originaire du Panchir », raconte Farid 15, un artisan d’une vingtaine d’années. « Mon grand-père a vécu la révolution et a combattu dans la longue guerre qui a suivi. C’était un moudjahid… Mon père, lui, était en première ligne au sein de l’Alliance du Nord, aux côtés des Américains… » Il marque une pause, se mordillant la lèvre, puis ajoute : « Je déteste les talibans, mais ma génération est la première à pouvoir vivre sans brandir une kalachnikov. »

Il pourrait sembler paradoxal qu’une famille de combattants, de « lions », comme on surnommait Ahmad Shah Massoud, figure de la guérilla anti-talibane dans la vallée du Panchir dans les années 1990, confie à un étranger son épuisement. Dans l’Afghanistan d’aujourd’hui, ce sentiment est pourtant répandu. Quarante ans de guerre ininterrompue ont brisé des générations entières de jeunes Afghans qui n’ont jamais connu la paix ou qui l’ont oubliée.

À l’intérieur des frontières de l’Afghanistan, pour la première fois depuis des décennies, un seul groupe détient le monopole de la force, sans pour autant parvenir à faire taire les armes. L’État islamique au Khorassan, la branche locale de Daech, frappe les mosquées chiites et les intérêts étrangers. Dans le nord du pays, les restes de la résistance du Panchir, menée par Ahmad Massoud, le fils du commandant, mènent une guérilla à basse intensité. L’Indice mondial de la paix classe l’Afghanistan à la cinquième place des États les moins pacifiques du monde. Concernant la sécurité, l’Émirat occupe la toute dernière place, 163e sur 163.

Mais c’est surtout le conflit ouvert avec le Pakistan qui trahit la rhétorique de la paix, l’un des piliers sur lesquels l’émirat a bâti sa propagande depuis sa création. Islamabad, protectrice historique du mouvement, accuse Kaboul d’accueillir le Taliban du Pakistan (TTP), qui commet fréquemment des attentats sur son territoire. En octobre 2025, l’armée de l’air pakistanaise a même bombardé la capitale afghane, avant qu’un accord de cessez-le-feu ne soit conclu sous la médiation du Qatar et de la Turquie.

Un hélicoptère survole la capitale à l’aube. Les appareils abandonnés par les Américains en août 2021 volent aujourd’hui aux couleurs de l’Émirat, pour une valeur totale de matériel estimée à 7 milliards de dollars. © Nicolò Sancassiani

La lutte contre la corruption

Aux côtés de la paix, l’autre pilier rhétorique du régime est la lutte contre la corruption, ce qui est loin d’être anodin. Pendant les vingt ans de la République, les tribunaux itinérants des Talibans tranchaient les litiges fonciers rapidement, gratuitement et sans pots-de-vin, là où les juges de Kaboul étaient lents, coûteux et corrompus. Adam Baczko a ainsi montré comment cette justice parallèle a bâti, village après village, une légitimité que les armes seules n’auraient pas procurée 16, Ashley Jackson et Florian Weigand ont décrit des populations préférant les juges talibans à ceux de l’État, moins par adhésion que parce que leurs décisions étaient appliquées 17

Là encore, la réalité est plus mitigée. Au cours des premiers mois, les pots-de-vin aux postes de contrôle, fléau quotidien de l’ère républicaine, semblent effectivement avoir diminué. Mais la trêve dans la petite corruption n’a pas affecté la grande.

L’Anti-Corruption Justice Centre, le tribunal spécial créé en 2016 pour poursuivre les affaires de haut niveau, a été fermé par les talibans eux-mêmes, tandis que l’indice de Transparency International classe aujourd’hui l’Afghanistan à la 169e place sur 180 pays, en baisse par rapport aux années précédentes.

Le drapeau de l’Émirat devant les montagnes de l’Hindou Kouch. © Nicolò Sancassiani

L’affaire du maire de Kaboul illustre bien cet usage rhétorique. En juin dernier, selon plusieurs médias afghans en exil, Mawlawi Abdul Rashid aurait été détenu pendant trois semaines à Kandahar par les services de renseignement des talibans, dans le cadre d’une enquête sur des malversations financières liées à de grands projets de construction de la municipalité. Une vingtaine de hauts responsables auraient été arrêtés, une quarantaine de fonctionnaires licenciés, et le neveu du maire figurait parmi ses adjoints interrogés. La mairie nie toutes ces accusations. Cette affaire en dit moins long sur l’intensité de la lutte contre la corruption que sur la manière dont elle est menée : sans tribunal ni procédure publique, à la suite d’une convocation du maire à Kandahar, la ville du chef suprême.

Les tali-bros

Il y a encore quelques décennies, l’Afghanistan était une étape incontournable du mythique Hippie Trail. Des jeunes désabusés partaient d’Europe par la route, en minibus ou en auto-stop, d’Istanbul jusqu’en Inde, en quête d’aventure et d’exotisme. Pour atteindre leur destination, le chemin le plus rapide traversait l’Hindu Kush, plaçant ainsi le pays sur la carte.

Aujourd’hui, les motivations sont différentes, mais le sentiment d’aventure reste le même. Depuis la fin de la guerre, une petite armée de vlogueurs de voyage – presque tous des hommes occidentaux appartenant à la génération Z, a fait de l’Afghanistan la nouvelle frontière du tourisme extrême sur les réseaux sociaux.

Internet les a déjà surnommés les « tali-bros », contraction de « talibans » et de « bros », sur le modèle des tech bros de la Silicon Valley.

Les visiteurs étrangers sont passés de 691 en 2021 à environ 10 000 en 2025, des chiffres qui suffisent au gouvernement taliban pour revendiquer un succès, au point d’introduire cette année le visa électronique, qui a remplacé les fastidieuses démarches administratives par une simple demande en ligne.

Les dirigeants talibans ont décidé de miser sur ce secteur, allant jusqu’à sponsoriser des influenceurs. Il s’agit en effet d’une relation particulièrement bénéfique, car plus il y a de touristes, plus il y a d’images de normalité et de preuves – réelles, mais minimes – à présenter, tant sur le plan interne pour renforcer l’idée de paix, de stabilité et de sécurité, qu’au niveau international où une campagne d’image visant à montrer le visage méconnu de l’Émirat se met en place via ces comptes. 

La propagande d’État peut ainsi simplement recycler le contenu gratuit que les vlogueurs publient en ligne 18. Le gouvernement a même commencé à leur délivrer des licences de diffusion comparables à celles d’une chaîne de télévision. Au moins dix créateurs ayant publié des contenus critiques ont vu leurs vidéos supprimées de YouTube.

La stratégie semble fonctionner, ces vidéos finissent par attirer des centaines de milliers, voire des millions de vues 19

Le monde que dépeignent les vlogueurs est orientaliste et idyllique : des marchés, des lacs, du thé chaud avec des miliciens souriants, des fusils brandis pour les photos souvenirs… Pour un régime sans reconnaissance diplomatique ni service de presse, un jeune de vingt ans muni d’une GoPro vaut mieux que bien des communiqués.

Les hors champ

Aucune des vidéos des « tali-bros » ne montre la stricte réglementation des loisirs que les talibans ont mis en place. 

La musique est interdite, sauf si elle est de nature religieuse. Seule la voix humaine serait digne de louer Dieu – pas les instruments, considérés comme haram. En 2023, les talibans ont brûlé publiquement des guitares, des harmoniums et des tambours, en publiant des vidéos en ligne. C’est également cette même année qu’a été instaurée l’interdiction concomitante de diffuser de la musique lors des mariages. Les échecs sont également interdits : « Le gouvernement les a classés comme un jeu de hasard… », m’a révélé Jawid 20, ancien champion national, dans un rire amer : « Peut-être que le véritable jeu de hasard dans ce pays, c’est de penser », ajoute-t-il. Il arrondissait bien ses fins de mois grâce aux prix mis en jeu par la Fédération afghane ; aujourd’hui, il doit vendre des jus de fruits pour joindre les deux bouts.

La reconversion professionnelle qui a suivi le changement de régime a touché beaucoup d’autres personnes. Ehsan 21, ancien employé du service de blanchisserie de la base de Bagram : « Je lavais les uniformes, le linge des marines. Parfois même les parachutes… ». 

Aujourd’hui, Ehsan gagne sa vie en donnant des cours particuliers d’anglais qu’il a appris à l’oreille dans les couloirs de la base militaire. Un travail risqué, car le régime y voit l’un des héritages de l’occupation les plus difficiles à effacer. Déjà disparu des programmes scolaires publics, et fortement entravé dans les écoles privées, l’anglais reste l’apanage de TikTok et des plateformes sur lesquelles les très jeunes naviguent, contournant les blocages imposés à Internet. 

Les cerfs-volants sont, depuis longtemps, mal vus, malgré des siècles de tradition dans le pays, accusés de détourner les jeunes de la prière.

Cet ensemble de règles et de préceptes jure avec l’hypocrisie de pratiques encore profondément enracinées. Un exemple de double morale est le bacha bazi, littéralement « jouer avec les enfants », une pratique sociale qui consiste en l’asservissement de mineurs de sexe masculin et en leur exploitation sexuelle par des hommes fortunés.

Ces garçons – souvent vulnérables, orphelins ou issus de familles très pauvres – sont recrutés avec la promesse de nourriture, de protection et de salaires versés à leurs familles. Dès lors, ils sont considérés comme la propriété privée de leurs maîtres. 

Les femmes ont disparu

Un point saute aux yeux, et son évidence ne le rend pas moins essentiel : les femmes ont disparu. Des images de propagande comme des vidéos de voyage, inévitablement, puisqu’il est illégal de les filmer en public. Elles n’existent pas à l’écran, pas plus que dans la société civile afghane. Reléguées à la sphère domestique, interdites d’école après la puberté, elles sont privées des espaces publics, à l’exception des marchés, où elles peuvent circuler accompagnées d’un parent masculin.

Elles sont même exclues des parcs, comme les somptueux jardins de Babur, aménagés dans la capitale par le fondateur de la dynastie moghole qui leur a laissé son nom. « Ici, avant 2021, 80 % des visiteurs étaient des femmes, des adolescentes et des fillettes », commente un responsable de la préservation du site, qui demande de rester anonyme.

Eden sans Ève : les jardins de Babur, aménagés au XVIe siècle par le fondateur de la dynastie moghole, restaurés par l’Aga Khan Trust for Culture après 2002. Avant 2021, 80 % des visiteurs étaient des femmes et des filles. Elles n’ont plus le droit d’y entrer. © Nicolò Sancassiani

C’est le visage de l’Émirat islamique que les influenceurs omettent de montrer. La liberté de mouvement dont ils jouissent est précisément celle que l’on refuse aux Afghanes.

En rebaptisant le ministère des Affaires féminines de la République en ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, les talibans ont institutionnalisé une police des mœurs qui fait de chaque père et de chaque mari un surveillant de l’État entre les murs de sa maison. C’est un contrôle social externalisé, sous la forme d’un panoptique domestique. Une biopolitique qui fait de la discrimination de genre la clef de voûte de la surveillance, et par laquelle le régime cherche à tenir la moitié de la population en tenant l’autre moitié.

L’éviction forcée des femmes de l’école et du travail a déjà coûté au pays près de 5 % de PIB entre 2024 et 2026, selon le PNUD, et menace de creuser à très court terme des pénuries structurelles. Le régime a dû créer des exceptions. Dans les hôpitaux et les cliniques, où les femmes sont autorisées à travailler par court-circuit idéologique — puisqu’il est interdit aux hommes de toucher celles qui ne sont pas de leur famille —, seules des femmes peuvent examiner et soigner des femmes. Mais lorsque le manque de médecins, d’infirmières et de chirurgiennes causé par le vide scolaire aura atteint son paroxysme, on ignore quel sort attend les patientes.

L’état de siège

Ces derniers mois, l’ordre intérieur de l’émirat a connu plusieurs tensions.

La première oppose Kandahar à Kaboul, les deux pôles de la direction talibane. D’un côté, le siège informel de la théocratie qui gouverne par décret religieux, de l’autre, la capitale où les ministères et l’état-major doivent traduire ces décrets en administration concrète. C’est une cohabitation qui ne va pas sans frictions : Kaboul supporte mal les nombreux vétos de Kandahar et, comme elle détient les leviers opérationnels du pouvoir, parvient souvent à avoir le dernier mot.

À ces dissensions au sein de la famille royale s’ajoute le mécontentement populaire. À Herat, en juin dernier, la tension civile a atteint son plus haut niveau depuis 2021, des dizaines de femmes ont été arrêtées pour des infractions présumées au code vestimentaire. Pour la première fois, des hommes sont descendus dans la rue à leurs côtés. La manifestation a été violemment réprimée, faisant plusieurs morts. À la même période, dans le Badakhshan, des milices rebelles se sont emparées de postes talibans qu’elles ont tenus plusieurs jours. Des perturbations de l’ordre taliban de cette envergure ne s’était pas produit en cinq ans d’Émirat, et le cas n’est pas resté isolé : dans la seule première semaine d’août, trois fronts armés distincts — l’Afghanistan Freedom Front, le National Resistance Front et l’Afghanistan United Front — ont revendiqué quinze attaques dans neuf provinces, faisant des dizaines de morts parmi les talibans 22.

« Il n’y a de dieu que Dieu, et Mahomet est son messager. » La chahada, en caractères coufiques, couronne une mosquée au crépuscule, sous le drapeau blanc de l’Émirat — qui porte la même formule. © Nicolò Sancassiani.

Le régime a répondu avec dureté. Des renforts massifs ont été envoyés dans le Nord, les armes des civils ont été confisquées et des commandants fidèles ont été transférés d’autres provinces. Mais les moyens ne suivent pas. La flotte aérienne héritée de la République nécessite des révisions que l’Émirat ne peut plus financer.

Prises ensemble, ces frictions signalent une usure simultanée sur trois plans — institutionnel, social et militaire — que les talibans n’avaient encore jamais eu à gérer de front. 

L’Europe observe de loin. Depuis cinq ans, l’Union reste le premier donateur humanitaire du pays sans la moindre influence sur sa politique intérieure ou régionale. Il y a deux mois, une délégation talibane a été reçue à Bruxelles, dans la plus grande discrétion, pour négocier le rapatriement des réfugiés afghans présents dans l’espace Schengen.

« On en a encore pour vingt ans, au moins », soupire un chauffeur de taxi tandis que nous sortons du trafic de la capitale. Le régime peut tomber, mais de l’intérieur, comme une métastase. Pour l’heure, sa supériorité opérationnelle reste écrasante face à n’importe quelle faction adverse et, sur le front civil, les sursauts de courage d’une société civile prise en otage par les talibans, comme celui d’Herat, demeurent l’exception.

Sources
  1. Selon les chiffres données par le président Biden en juillet 2021, la guerre et l’occupation de l’Afghanistan ont coûté « un trillion de dollars » en vingt ans. Le rapport final du SIGAR retient 144,7 milliards pour la reconstruction, 763 milliards pour les opérations militaires, et 26 à 29 milliards perdus en gaspillage et fraude.
  2. Lynne O’Donnell, « Kabul’s classrooms, rebuilt in the Taliban’s own image », Lowy Institute, 3 août 2026.
  3. « As Land Mines Kill More Afghans, Deminers Face Funding Crisis », RFE/RL, 12 janvier 2025.
  4. Rudabe Applied Studies Center, sintesi rapporto Onu, février 2025.
  5. Handicap International, « Situation of Persons with Disabilities in Afghanistan » (factsheet)
  6. « Afghanistan’s opium crop falls 20 percent as synthetic drugs surge, Al Jazeera, 6 novembre 2025.
  7. « Taliban : Driving its economic agenda through drugs and taxation », Khabarhub, 13 août 2021.
  8. UNODC, Afghanistan Opium Survey 2025, novembre 2025
  9. David Mansfield, « ‘Taxation’ in Central Helmand and Kandahar », mars 2013.
  10. RFE/RL, « ‘Overwhelmed By Misery’ : Taliban’s Harvest Tax Squeezes Impoverished Afghan Farmers », 8 août 2024.
  11. William Byrd, « Where Does Afghanistan Stand After Four Years of Taliban Rule ? », 21 août 2025.
  12. Karl Lester M. Yap et Eltaf Najafizada, « Taliban Controls the World’s Best Performing Currency This Quarter », Bloomberg, 25 septembre 2023.
  13. SIGAR, U.S. Currency Shipments to Afghanistan : UN Shipments Stabilized the Afghan Economy but Benefit the Taliban, rapport d’évaluation SIGAR 24-32, juillet 2024.
  14. Trading Economics/UN Comtrade, 2024.
  15. Le prénom a été modifié pour protéger son identité.
  16. Adam Baczko, La Guerre par le droit. Les tribunaux Taliban en Afghanistan, Paris, CNRS Éditions, 2021.
  17. Ashley Jackson et Florian Weigand, Rebel Rule of Law : Taliban Courts in the West and North-West of Afghanistan, ODI Briefing Note, Londres, 11 mai 2020. Voir aussi Ashley Jackson, Negotiating Survival : Civilian-Insurgent Relations in Afghanistan, Londres, Hurst, 2021.
  18. Parmi les vidéos les plus vues : Joe HaTTab, « Afghanistan : Inside the Taliban’s Emirate », YouTube, 17 janvier 2024, 22 millions de vues ; Ibn Hattuta Travels, « سافرت إلى أفغانستان سياحة تحت حكومة طالبان | هل هي آمنة؟ » (« J’ai voyagé en Afghanistan sous le gouvernement taliban : est-ce sûr ? »), YouTube, 26 novembre 2023, 9,7 millions de vues ; bald and bankrupt, « Visiting The World’s Most Dangerous Country », YouTube, 8 octobre 2022, 8,9 millions de vues. Compteurs relevés le 12 septembre 2026.
  19. Sur la stratégie talibane à l’égard des créateurs de contenu, voir Rick Noack et Haq Nawaz Khan, « Taliban fosters Afghan YouTube influencers to promote rosy image », The Washington Post, 9 mars 2024, qui documente les licences de diffusion accordées aux vlogueurs et le retrait par YouTube de vidéos critiques signalé par dix créateurs ; Astha Rajvanshi, « Travel influencers boost tourism to Taliban-run Afghanistan », NBC News, 5 août 2025, sur l’essor du tourisme (près de 9 000 visiteurs étrangers en 2024) ; et, pour une lecture critique, « When Wanderlust Becomes Propaganda : Why Visiting Afghanistan Under the Taliban Is Wrong », The Diplomat, août 2025.
  20. Le prénom a été modifié pour protéger son identité.
  21. Le prénom a été modifié pour protéger son identité.
  22. Afghanistan International, « Anti-Taliban Fronts Claim 15 Attacks On Taliban Positions In One Week », 8 août 2026.