Certaines échéances électorales ont autant, voire davantage, vocation à exprimer un point de vue en matière de politique étrangère qu’à déterminer l’orientation de la politique sociale ou économique du pays. Tel était le cas, dimanche 8 juin, des élections arméniennes, dont les conséquences géopolitiques ont pris une telle importance qu’elles ont fini par éclipser l’ensemble des questions internes du pays, surtout à l’international. 

Pour l’Arménie, ces élections législatives devaient entériner ou sanctionner la politique menée par le Premier ministre, Nikol Pachinian, au pouvoir depuis 2018. Celle-ci se caractérise, tout d’abord, par un apaisement des tensions avec l’Azerbaïdjan concernant le Haut-Karabagh, qui ont mené à l’offensive azerbaïdjanaise de septembre 2023 et au départ de l’ensemble de la population arménienne de la région. Elle se manifeste également par une récente demande d’adhésion à l’Union européenne, ce qui impliquerait automatiquement une rupture avec l’Union économique eurasiatique dominée par la Russie. 

La victoire électorale du parti Contrat civil de Nikol Pachinian est un signal fort. Elle témoigne une nouvelle fois des limites rencontrées par les entreprises de déstabilisation et de désinformation russes. Après ses doubles échecs de 2025 et 2026 à promouvoir des candidats pro-russes en Moldavie et en Hongrie, aggravé par son incapacité à soutenir les régimes de « pays amis » comme le Venezuela et l’Iran, Moscou avait déployé un impressionnant dispositif d’agitation-propagande. Ce nouveau camouflet pour la Russie confirme donc une tendance déjà observée : la volonté croissante d’émancipation des républiques caucasiennes, bien résolues à affirmer que la Russie n’est plus l’Empire des tsars ni l’Union soviétique.

Une question demeure toutefois en suspens : Moscou en restera-t-elle là ? À quelques jours des élections, plusieurs personnalités politiques russes mettaient déjà en garde les Arméniens contre toute tentative de reproduire le « scénario ukrainien ». La Russie serait-elle prête à déclencher une nouvelle guerre dans les années à venir pour préserver sa mainmise sur ce qu’elle considère, à l’encontre de toutes ses déclarations sur la « souveraineté » des peuples, comme son espace de projection impériale ? 

Les ingérences russes à leur acmé

En mai, une série d’enquêtes a révélé l’ampleur des efforts russes pour déstabiliser politiquement l’Arménie. Aucun moyen n’a été épargné pour favoriser les adversaires de Nikol Pachinian 1.

Ainsi, les journalistes du média d’investigation The Insider soulignent la diversité des structures russes actives dans cette opération d’ingérence : le Service de renseignement extérieur de la Fédération de Russie, l’Institut russe d’études stratégiques, l’agence Rossotrudnichestvo, la Maison russe d’Erevan, les représentants de Rosatom en Arménie, plusieurs agents du FSB opérant à l’Ambassade de Russie sous couverture diplomatique, ainsi que la Direction de la présidence russe pour le partenariat stratégique et la coopération 2.

L’une des principales structures à l’œuvre en coulisses s’appelle Storm-1516. Ce réseau, actif depuis août 2023, est soutenu par le renseignement militaire russe. Essentiellement dirigée vers l’Occident et l’Ukraine, cette structure est à l’origine de dizaines de sites d’information pro-russes débordant de rumeurs et de fausses nouvelles. En ce qui concerne l’Arménie, Storm-1516 est entré en action dès l’automne 2025, après la défaite des pro-russes en Moldavie, en diffusant notamment une information erronée selon laquelle Nikol Pachinian aurait détourné une aide financière française de plus de trois millions d’euros pour acquérir une villa de luxe à Marseille. Cette information a été entièrement démentie, mais a tout de même été colportée par des médias arméniens et des leaders d’opinion de la diaspora.

On reconnaît ici la méthode employée en Moldavie et en Ukraine, où ont été diffusées des informations selon lesquelles la présidente moldave serait à la tête d’une entreprise de trafic d’enfants ukrainiens à destination de pédophiles, ou encore que le président Volodymyr Zelensky aurait acheté un appartement pour sa mère dans la tour Burj Khalifa, à Dubaï.

En mai dernier, de nombreux comptes ont simultanément annoncé que Nikol Pachinian était gravement malade, certains allant même jusqu’à prétendre qu’il était atteint du VIH.

Un réseau de bots russes baptisé Matriochka (« Poupée russe ») a consolidé cette campagne contre Nikol Pachinian en publiant de fausses vidéos imitant des médias étrangers, comme Euronews ou France 24, dans lesquelles des chercheurs étrangers dénonçaient la corruption et la répression du régime en place en Arménie, ou son occultation délibérée du génocide arménien. On estime que ce réseau a ainsi diffusé 343 vidéos falsifiées, soit plus du double des 180 vidéos produites pour influencer la dernière campagne électorale aux États-Unis.

Pour le présenter comme un traître à la nation, une vidéo produite à l’aide de l’intelligence artificielle allait même jusqu’à montrer d’anciens détenus d’Auschwitz déclarant face caméra que Nikol Pachinian « construisait des chambres à gaz pour les symboles de l’Arménie et les testait sur le mont Ararat », ce qui reste à expliquer. Une autre vidéo affirmait même que le Premier ministre arménien s’apprêtait à déclencher une guerre contre la Russie.

D’autres projets allaient même jusqu’à créer un véritable « double » de Wikipédia, avec des pages délibérément falsifiées en faveur de la Russie, afin d’entraîner des plateformes d’intelligence artificielle avec ces contenus. Ces initiatives semblent toutefois avoir été bloquées par des entreprises actives dans le domaine de la cybersécurité. 

Enfin, et sans que l’on sache à quel point cette entreprise s’est concrétisée, la Russie avait prévu de débloquer 50 millions de dollars pour envoyer en Arménie 100 000 Arméniens résidant dans toutes les régions de la Fédération de Russie afin qu’ils votent, moyennant rémunération, pour les adversaires de Nikol Pachinian 3

Guerre commerciale et intimidations 

La Russie ne se contente pas de diffuser des informations faussées ; elle mène depuis cette année une guerre commerciale ouverte contre l’Arménie. 

Cette tactique intervient à un moment particulier des relations commerciales russo-arméniennes, qui connaissent une véritable explosion ces dernières années. Ainsi, le volume des échanges bilatéraux, compris entre 2,3 et 2,6 milliards de dollars en 2020-2021, a dépassé les 5 milliards de dollars en 2022 pour atteindre un record de 12 milliards de dollars en 2024. À la fin de l’année 2024, la Russie représentait environ 39 % du commerce extérieur de l’Arménie. Cette évolution est notamment liée à la guerre en Ukraine, qui a créé de nouvelles nécessités de contournement des sanctions et d’importations parallèles. On estime que 80 % des exportations arméniennes vers la Russie consistent en réalité en des réexportations de biens spécifiquement achetés pour être revendus dans la Fédération de Russie 4.

Cependant, l’annonce du rapprochement entre l’Arménie et l’Union européenne – un premier sommet Union-Arménie a eu lieu début mai – a conduit la Russie à déclencher une gigantesque guerre commerciale, en interdisant l’importation d’une dizaine de catégories de biens en provenance du pays. En quelques mois, ce sont ainsi les fleurs, certains vins, cognacs et eaux, mais aussi la quasi-totalité des fruits et légumes arméniens qui se sont vus interdits d’importation en Russie, sous prétexte de réglementations phytosanitaires – qui, jusqu’alors, ne semblaient poser aucun problème. 

Parallèlement, la Russie a publié des informations à destination du public arménien pour lui signifier que le pays n’avait aucune chance d’écouler ces produits refusés sur le marché européen. Une fausse vidéo mettait en scène Jean-Noël Barrot, le ministre français des Affaires étrangères, niant l’achat de fraises arméniennes par la France et accusant l’Arménie de diffuser de fausses informations sur les exportations arméniennes 5.

Par ces pressions économiques bien réelles, la Russie adresse un ultimatum à l’Arménie, qui tient en peu de mots : « Hors de Moscou, point de salut ». 

Fin mai, les chefs d’État russe, biélorusse, kazakh et kirghize, Vladimir Poutine, Aleksandr Loukachenko, Kassym-Jomart Tokaïev et Sadyr Japarov, ont indiqué dans une déclaration commune que la préparation d’Erevan à l’adhésion à l’Union faisait peser des risques substantiels sur la sécurité économique de l’Union eurasiatique, estimant que les autorités arméniennes devaient organiser un référendum pour choisir définitivement entre les deux unions 6.

Un article menaçant, paru dans Ria Novosti, formulait on ne peut plus explicitement l’alternative : « La Russie demande à l’Arménie de faire un choix : va-t-elle rejoindre l’Union européenne ou rester au sein de l’Union économique eurasiatique ? » 7 L’article affirmait qu’il ne s’agissait nullement d’une « pression » de la part de la Russie, simplement désireuse de « rappeler aux Arméniens leur histoire, leur présent, et de leur demander de se prononcer sur leur avenir ». Il est difficile de comprendre en quoi un État souverain pourrait demander à un autre État souverain de se prononcer sur quoi que ce soit, mais cette publication cherchait surtout à persuader les Arméniens que les Européens ne s’intéressaient à eux que dans une perspective antirusse et qu’à s’éloigner de la Russie, l’Arménie ne perdrait pas seulement « un marché », mais « son avenir », c’est-à-dire sa souveraineté. Une fois de plus, la Russie impériale se présente, contre toute logique, comme la garante de la souveraineté réelle des pays de son espace proche, qui ne pourraient exister et subsister par eux-mêmes.

Le dernier discours de Vladimir Poutine, prononcé à Astana le 29 mai, allait bien dans ce même sens. Les médias russes en ont d’ailleurs bien perçu la substance en le présentant comme « ce qui arrivera à l’Arménie » 8 si jamais elle s’éloigne de la Russie. Le président russe y listait en effet l’ensemble des mesures que prendrait aussitôt la Russie dans l’hypothèse où l’Arménie quitterait l’Union eurasiatique : retrait des capitaux russes, interdiction des produits arméniens au nom des règlements techniques et phytosanitaires, réduction du tourisme et des accords logistiques, fin des prix préférentiels pour les hydrocarbures, interruption des flux de capitaux russes vers l’Arménie et suppression des facilités d’accès aux visas et permis de séjour russes 9

La difficulté pour l’Arménie vient du caractère très réaliste de ces menaces. La Russie peut en effet se réserver le droit de mettre fin à ce système de coopération préférentielle. Lorsque Vladimir Poutine demande « Où irait, par exemple, le vin arménien ? En Espagne ? En France ? En Italie ? Au Portugal ? », sa question est des plus pertinentes. La question consistera donc, si l’Union européenne entend poursuivre ce rapprochement avec l’Arménie, à l’appuyer sur des propositions économiques concrètes, au-delà des slogans et des symboles. 

La menace du « scénario ukrainien »

Notons toutefois qu’une autre tendance pourrait déterminer le positionnement de l’Arménie. La Russie ne se contente pas de mener une guerre commerciale ; elle laisse également planer le spectre d’un « scénario ukrainien ». 

En janvier 2026, le propagandiste Vladimir Soloviov déclarait ainsi, lors d’un débat consacré à l’Arménie : « On se fiche du droit international et de l’ordre international. S’il nous a fallu déclencher une opération militaire spéciale en Ukraine pour notre sécurité nationale, alors pourquoi les mêmes raisons ne pourraient pas nous amener à lancer une opération militaire spéciale en d’autres points de notre zone d’influence ? » 10

En écho à cette déclaration, Dmitri Medvedev regrettait de voir Nikol Pachinian « pousser son pays sur la voie de l’Ukraine bandériste » 11

Aleksandr Loukachenko se montrait tout aussi menaçant : « Les Arméniens doivent être très prudents pour ne pas répéter, Dieu nous en préserve, ce qui s’est passé en Ukraine… En Ukraine, tout a commencé exactement de cette façon… » 12.

Rappelons toutefois que, s’il y a eu un certain « scénario ukrainien », ce n’est pas parce que l’Ukraine a dû, à un moment de son histoire, choisir entre l’Union économique eurasiatique et l’Union européenne, mais parce que la Russie a décidé de profiter d’une révolution pour annexer une partie du pays et s’appuyer sur des oligarques, des roitelets du Donbass, des bandes criminelles et des mercenaires, pour tâcher d’arracher une autre portion de cet État souverain, ce qu’elle persiste aujourd’hui à faire dans le cadre d’une guerre d’une tout autre ampleur. 

Des plus diplomatiques aux plus agressives, les déclarations de la Russie sont d’une clarté édifiante. Elles laissent entendre que, dans ce que Moscou considère comme sa « zone d’influence », il n’y aurait que trois étapes : les avertissements, la guerre économique et la guerre ouverte.

Sources
  1. Дада Линделл, « “Болезнь Пашиняна”, “грядущая война с Россией” и ”газовые камеры на Арарате”. Как Кремль наводнил Армению фейками накануне выборов », The Insider, 29 mai 2026.
  2. Сергей Канев, « Схватить за “Бороду”. Какие агенты ФСБ, ГРУ и СВР направлены в Армению для борьбы с Пашиняном », The Insider, 19 mai 2026.
  3. « Reuters узнал о планах России по переброске в Армению до 100 тысяч избирателей, чтобы повлиять на результаты выборов », Агентство, 29 mai 2026.
  4.  Антон Барбашин, « Соседи стратегической важности », Riddle, 17 décembre 2025.
  5. « “Франция не купила армянскую клубнику”, “Пашинян в ярости” : Кремлевская сеть “Матрёшка” запустила новую серию фейков об Армении », The Insider, 5 juin 2026.
  6. « Россия, Беларусь, Казахстан и Кыргызстан потребовали от Армении провести референдум — и выбрать между Европейским и Евразийским союзами », Медуза, 29 mai 2026.
  7. Петр Акопов, « Армения свободна в выборе пути на Запад — ценой потери государственности », РИА Новости, 28 mai 2026.
  8. « Путин рассказал, что будет если Армения выйдет из ЕАЭС », РИА Новости, 29 mai 2026.
  9. « Владимир Путин ответил на вопросы представителей СМИ », kremlin.ru, 29 mai 2026.
  10. « Посла России вызвали в МИД Армении из-за Соловьёва », Радио Свобода, 12 janvier 2026.
  11. « Медведев : Пашинян толкает Армению на путь бандеровской Украины », Международная Жизнь, 25 mai 2026.
  12. « Лукашенко вслед за Путиным начал угрожать Армении « украинским сценарием » из-за сближения с ЕС », The Moscow Times, 31 mai 2026.