Si l’IA générative est principalement créée et développée aux États-Unis et en Chine, c’est dans les pays européens que son taux d’adoption est parmi le plus élevé. Cet usage est particulièrement marqué chez les jeunes âgés de 16 à 24 ans : selon les dernières chiffres d’Eurostat, ils sont 63,8 % au sein de l’Union à utiliser l’intelligence artificielle générative, soit une proportion deux fois supérieure à celle de l’ensemble de la population, qui s’élève à 32,7 % pour les personnes âgées de 16 à 74 ans 1. En France, en Espagne et en Irlande, c’est plus de 40 % de la population qui y a déjà eu recours au deuxième semestre 2025, contre moins de 30 % aux États-Unis et 16 % en Chine.
L’adoption de l’IA est encore plus importante dans la population étudiante. Une enquête Ipsos réalisée pour Epita 2, et dont les résultats ont été publiés en février 2026, révèle que 92 % des étudiants français ont déjà utilisé l’IA dans le cadre de leurs études, et que près d’un étudiant sur deux l’utilise au quotidien. 47 % des étudiants reconnaissent qu’ils auraient du mal à s’en passer.
Mais alors que l’IA s’est fait une place dans les pratiques de travail des étudiants, elle suscite de moins en moins d’enthousiasme.
Une prise de conscience croissante des problèmes réels et potentiels liés à la technologie, y compris de son impact sur le marché du travail et notamment sur les postes juniors 3, témoigne de l’émergence d’une approche critique diffuse. En l’absence de baromètre comparable permettant de mesurer le rapport de la génération Z à l’IA au sein de l’Union, citons à titre d’exemple les résultats obtenus aux États-Unis en avril 2026 : selon un sondage Gallup, 31 % des sondés déclarent que l’IA les « met en colère », une proportion en nette augmentation par rapport à 2025. Les étudiants français sont 62 % à juger l’IA pas, voire pas du tout éthique ; 61 % à estimer son usage peu sûr ; 52 % à nier son caractère juste et équitable ; 45 % à la trouver non fiable 4.
Alors que l’enthousiasme premier suscité par l’IA auprès de la génération Z est en train de s’estomper, nous avons voulu comprendre ce qu’il en était pour un groupe d’élèves et d’étudiants de l’École normale supérieure. Quel que soit leur domaine de spécialité ou leur département de rattachement, les élèves interrogés affirment s’en être largement emparés : d’assistant de rédaction à éphémère compagnon de triche, la plupart convergent pour décrire un outil étrange mais qu’il est devenu de plus en plus difficile d’éviter.
L’IA suscite des émotions négatives telles que la honte, le désespoir, l’inquiétude et la techno-négativité. Ce sentiment est confirmé par le premier mot spontanément associé à la technologie par une partie des personnes interrogées : méfiance, risque, terreur. D’autres revendiquent un certain pragmatisme dans l’utilisation de la technologie, tout en admettant par exemple que « si j’en faisais un usage plus intense, je serais probablement plus inquiet de constater ses progrès. »
Pour la quasi-totalité des répondants, l’IA est également une question politique : ses impacts écologiques — « gaspiller six litres d’eau pour créer un chat qui danse sur TikTok, c’est en effet intolérable » — ses bouleversements sociaux et les questions qu’elle soulève en matière d’éthique, de données personnelles et d’émancipation citoyenne en font un sujet profondément politique.
Afin de préserver leur anonymat, les prénoms des élèves ont été modifiés.
— Émilie (23 ans) et Tiago (22 ans) sont au département des sciences sociales de l’ENS ;
— Lili (23 ans) et Anastasia (25 ans) sont au département littérature et langage de l’ENS ;
— Claire (22 ans) et Calixte (23 ans) sont au département des sciences de l’Antiquité de l’ENS ;
— Marguerite (22 ans) et Ambroise (24 ans) sont au département des arts de l’ENS ;
— Mona (22 ans) est au département de philosophie de l’ENS ;
— Bérénice (22 ans) est au département d’histoire de l’ENS ;
— Salvador (23 ans) est au département de mathématiques de l’ENS.
Quand on vous dit IA conversationnelle, quel est le premier mot qui vous vient à l’esprit ?
ÉmilieChatGPT. Probablement parce qu’OpenAI est l’entreprise qui a popularisé l’intelligence artificielle, du moins pour le grand public. Même si c’est dommage que la représentation de l’intelligence artificielle se réduise à une marque, c’est ce qui vient immédiatement en tête. C’est la beauté de l’antonomase : ChatGPT, c’est un peu le Kleenex de l’IA conversationnelle.
AmbroiseRisque. Spontanément, je pense au risque climatique, notamment à cause des quantités énormes d’eau nécessaires à la maintenance des data centers ; au risque informationnel et intellectuel, si les réponses données par l’IA ne sont pas vérifiées et si la régularité des demandes entraîne, de la part de l’utilisateur, une délégation de plus en plus habituelle de la réflexion et de la mémoire à l’IA.
AnastasiaMéfiance. La conversation est un dialogue entre deux personnes qui se tournent l’une vers l’autre, c’est une relation qu’une IA ne peut qu’imiter pâlement.
ClaireTerreur. Il est terrifiant que des êtres humains puissent décider d’entamer une pseudo-conversation avec un non-être.
MonaIllusion. On ne converse pas avec quelqu’un qui n’a pas de corps.
L’utilisez-vous ? À quelle fréquence et pour quels usages ?
BéréniceOui, à des fréquences diverses en fonction de mes activités du moment. Assez régulièrement lorsque je suis confrontée à des normes ou à des compétences technologiques que je ne maîtrise pas ou trop peu (mission nouvelle en stage, nouvelle méthode de recherche, premiers emplois d’Excel, de GIMP ou autre logiciel). Lorsque je peux me reposer sur des compétences déjà acquises ou des contenus facilement accessibles par d’autres moyens (séminaires de recherche, expériences plus pratiques, comme du soutien scolaire, …), je l’utilise très peu, voire jamais.
Mon usage de l’IA dépend de beaucoup de paramètres contextuels : ai-je du temps devant moi pour mener des recherches plus complètes, mais plus chronophages ? Ai-je un référent humain qui pourrait me donner des explications similaires ? Suis-je dans un environnement sain, où je me sens en confiance pour avouer mes difficultés ? Face à un problème, suis-je capable de formuler une recherche claire sur Google, ou ai-je besoin de déléguer l’analyse de la situation à une intelligence autre ?
AmbroiseCela m’est arrivé deux fois d’utiliser une IA conversationnelle. Étant donné qu’aujourd’hui, de nombreuses applications disent être optimisées par l’IA, je l’ai certainement aussi utilisée de manière indirecte. La première fois, c’était pendant le premier confinement, pour lui faire écrire un poème et en examiner la qualité. La seconde, c’était dans le cadre de mes recherches, pour savoir s’il existait une œuvre en lien avec mon sujet, dont je ne connaissais pas encore l’existence.
ÉmilieOui, tous les jours. Je lui confie des tâches qui m’ennuient comme la communication (sur les réseaux sociaux et pour les mails généraux d’information dans le cadre de mes activités associatives). Je demande aussi beaucoup de création de documents administratifs (attestations sur l’honneur, chartes en tout genre). Si je suis bloquée sur un texte à rédiger, que ce soit un paragraphe de mémoire ou un mail avec des enjeux qui m’angoissent, je fais rédiger une première version à l’IA, quitte à tout reprendre, parce que je trouve ça plus simple de corriger quelque chose que de partir de zéro. Finalement, c’est surtout un assistant de rédaction.
TiagoJe m’en sers pour écrire du code, nécessaire à la conduite de mes études statistiques.
MonaNon, jamais.
L’usage de l’IA est-il associé à une émotion quelconque (honte, curiosité, remords, désespoir, techno-négativité ou, au contraire, espoir en l’avenir, euphorie, toute-puissance) ?
ClairePlutôt techno-négativité et désespoir face à l’avenir, surtout d’un point de vue scolaire. Mais l’usage ponctuel et circonscrit est plutôt associé à la satisfaction de l’efficacité, quand la recherche demandée porte ses fruits.
MargueriteHonte et désespoir. La honte, plutôt pour ce qui relève d’une tâche que nous n’avons pas les compétences ou la patience de réaliser. Le désespoir, lui, s’associe à l’usage relationnel qu’on peut faire de l’IA (remplacer un ami, un psy…).
SalvadorLa curiosité. Cette technologie a évolué très rapidement et a rattrapé mon niveau en mathématiques. Si j’en faisais un usage plus intense, je serais probablement plus inquiet de constater de tels progrès.
ÉmilieL’arrivée de l’IA dans nos vies, particulièrement depuis ces 3-4 dernières années, a suscité de très vives émotions. C’est une avancée majeure mais je ne sais pas si la réaction est proportionnée. Pour ma part, on me présente un outil performant, je l’essaie, je le trouve efficace, je l’intègre à ma pratique. C’est assez pragmatique.
À l’époque de nos parents, les étudiants qui écrivaient leur mémoire ou thèse avec Word devaient préciser que le document était « écrit avec un logiciel de traitement de texte ». On disait déjà alors que c’était l’apogée de la paresse intellectuelle de travailler avec un correcteur orthographique. Aujourd’hui, cela semblerait stupide de s’échiner à écrire une thèse à la main.
TiagoJe ne sais pas trop, de mon côté je prends le problème par tous les bouts et je ne sais pas tellement quoi en dire à la fin…
L’usage que vous en faites vous semble-t-il intellectuellement honnête ? Ou cela s’apparente-t-il pour vous à de la tricherie ?
AnastasiaJ’ai parfois l’impression de tricher intellectuellement : l’IA donne une réponse rapide et relativement simple à des problèmes complexes, ce qui donne l’illusion qu’on avance plus rapidement en l’utilisant. Mais, dans l’ensemble, j’ai l’impression que ma pratique reste relativement honnête : je l’utilise avec un regard critique pour affiner certaines formulations ou idées.
CalixteNon, car l’IA relit mes fautes de frappe à l’ordinateur, ça m’évite juste une relecture désagréable. En langue vivante par contre, ça permet effectivement de tricher très, très facilement. Mais je ne le fais pas. Promis. Je vous jure.
ÉmilieQuand je lis « aucune utilisation de l’IA rédactionnelle ne sera tolérée » pour une validation de fin de semestre et que j’utilise quand même ChatGPT pour mon rendu, je me sens assez mal à l’aise, c’est sûr. Mais j’ai l’impression que mon usage reste intellectuellement honnête dans la mesure où je ne laisse pas la production de l’IA se substituer à la mienne.
Je pense que c’est honnête tant que le contenu vient toujours de moi. Je me souviens d’un processus de sélection pour un stage, l’année dernière : on m’avait dit que j’avais été retenue pour l’entretien car j’étais la seule candidate à ne pas avoir utilisé l’IA pour la tâche demandée (proposer un programme de documentaire). Sauf que je l’avais utilisée ! Pour rédiger rapidement une maquette dont j’avais mis plusieurs jours à penser l’orientation.
MonaCe n’est ni une affaire d’honnêteté ni de tricherie, mais de choix. Accepte-t-on de s’avilir intellectuellement, ou pas ?
Avouez-vous sans difficulté, publiquement, que vous utilisez l’IA ? Considérez-vous que son usage soit normalisé à l’ENS ?
SalvadorSon usage me semble plutôt normalisé dans les domaines qui sont les miens, mathématiques et informatique. Il est même fortement encouragé chez mes collègues du Centre de Sciences des Données de l’ENS, un laboratoire spécialisé dans l’IA, où tous les stagiaires, doctorants et chercheurs y ont recours.
LiliJ’ai du mal à admettre que je n’ai pas une tolérance 0 sur mon usage de l’IA. Dans mes cercles amicaux, à l’ENS, il ne me semble pas normalisé. C’est, sinon condamné, du moins regardé très négativement.
CalixteOui, oui, je l’avoue publiquement. Même si, en bibliothèque, je regarde à ma droite et à ma gauche avant d’ouvrir ChatGPT. Imaginez si ma directrice me voyait : « Comment vous n’êtes pas encore bilingue en allemand ? » Mais c’est ridicule, d’autant que je fais de l’IA un usage probe et raisonné. Pas vrai ?
MonaSi je l’utilisais, je l’avouerais sans difficulté, le mensonge à soi-même restant le pire.
Le 17 janvier 2026, Petra De Sutter, rectrice de l’université de Gand, ancienne députée écologiste, a utilisé l’intelligence artificielle pour son discours de rentrée, truffé d’erreurs, ou d’« hallucinations » dans le langage IA. Doit-elle démissionner ?
TiagoJe trouve cela difficilement pardonnable pour une femme disposant d’une telle autorité (et dont l’âge laisse à penser qu’elle a appris à écrire avant ChatGPT), de faire l’aveu d’une telle nonchalance devant des étudiants à qui l’on répète à longueur de journée qu’il est important de penser par soi-même.
ÉmilieDémissionner, cela semble assez sévère dans une période où chacun d’entre nous est en train de s’interroger sur sa pratique vis-à-vis de l’IA. Mais reconnaître que ce n’était pas approprié et apprendre à faire différemment, certainement.
CalixteIl ne lui reste plus qu’à améliorer son art du prompt…
Considérez-vous qu’utiliser l’IA soit politique ?
TiagoJe pense que c’est précisément parce que c’est politique qu’il y a une telle différence de perception de l’IA entre l’ENSAE (école de statistique où je suis en double-diplôme), où elle est utilisée par absolument tout le monde et ne souffre d’aucune critique en soi (il se trouve quelques personnes pour juger qu’elle nous rend paresseux, mais personne n’envisage réellement de faire sans à l’avenir), et l’ENS, où elle est vue sous un angle bien plus catastrophiste. La pollution induite par les data centers, la souveraineté des données ou encore le monopole des grandes entreprises privées sur l’entraînement des modèles, y ont un écho particulier.
Mais il y a aussi des raisons plus directement sociologiques : nous sommes des étudiants engagés dans une filière « d’élite », qui plus est dans des domaines littéraires, et la perspective que des machines puissent être aussi performantes que nous sur notre propre terrain nous terrifie probablement. Je pense qu’il y a une vraie crainte, à l’ENS et plus largement dans les milieux « intellos », que le privilège social conféré par cette culture ne s’érode sous l’effet de la généralisation des IA, parce que les écrivains ou les chercheurs sont convaincus, plus que d’autres, d’être irremplaçables. D’ailleurs, le sujet au concours de l’ENS cette année, dans la filière B/L, portait sur une citation qui remettait en cause la capacité d’une machine à produire de la littérature, avec le présupposé qu’un énoncé produit de façon probabiliste (et mécanique) ne peut avoir aucune valeur en lui-même. J’aime personnellement beaucoup cette idée mais, de fait, les IA les plus avancées deviennent capables de démontrer des résultats mathématiques importants et d’écrire des textes que personne, pas même un public de connaisseurs, n’arrive vraiment à distinguer de textes humains…
BéréniceEn tant qu’individu, oui, dans la mesure où nos choix de consommation sont politiques, comme décider de manger de la viande ou non, faire ses courses dans tel magasin plutôt qu’un autre. Toutefois, il me semble que c’est une responsabilité avant tout institutionnelle. Par ailleurs, comme individu, cette utilisation est de plus en plus contrainte par le milieu professionnel. Je ne sais pas si son utilisation est en phase avec mes convictions politiques : d’un côté, je n’éprouve pas de culpabilité particulière quant à l’usage que j’en fais. D’un autre, j’ai conscience des conséquences écologiques que cela a : en ce sens, j’essaie de limiter mon usage à des situations où je l’estime nécessaire.
AnastasiaOui, même si je pense que tout nous engage plutôt à dépolitiser notre utilisation de l’IA aujourd’hui, ce qui est évidemment trompeur.
ÉmilieLes IA sont politiques. Selon qui les a créées, et donc les contenus sur lesquels elles ont été entraînées, mais aussi leur formatage (quel degré de censure sur certains sujets par exemple), elles portent une vision politique et il faut en avoir conscience quand on les utilise. Pour parler de celle que je connais le mieux : ChatGPT est biberonné aux contenus libéraux et réfléchit de manière caricaturale par thèse, antithèse, synthèse. Cette IA prône le compromis systématique comme solution à tout type de questionnement. Entraînée sur les contenus de LinkedIn, elle rédige de la même manière si on ne lui indique pas explicitement de faire différemment.
Ensuite, l’IA en elle-même porte une vision politique avec laquelle je suis, je dois dire, plutôt en désaccord : l’idée qu’il faudrait toujours être individuellement plus efficace. Utiliser plus d’énergie, plus de data centers, pour produire plus de contenu. Il y a là une dimension aliénante, sans aucun doute. Mais je ne pense pas qu’un outil porte en lui-même la responsabilité de l’usage qu’on en fait. L’IA pourrait permettre beaucoup de choses bénéfiques. J’espère que ce sera le cas.
En 1980, un « Comité Liquidant ou Détournant les Ordinateurs » (CLODO) a émergé à Toulouse pour protester contre le progrès technologique. Faut-il aujourd’hui saboter les data centers ?
MonaOui, retour au luddisme !
ClaireComment puis-je rejoindre ce comité ?
AmbroiseS’il y a sabotage, ce qui importe est que les data centers visés ne soient pas choisis au hasard. Tout se réfléchit.
ÉmilieC’est une idée. Gaspiller six litres d’eau pour créer un chat qui danse sur Tik Tok, c’est en effet intolérable.
SalvadorCet exemple appelle une réflexion plus large sur la technique en général. Cette question mériterait une place bien plus importante dans le débat public aujourd’hui. Je lis en ce moment Le Bluff technologique de Jacques Ellul, qui a une influence assez grande sur mes réflexions personnelles. Je pense que l’on devrait être capable de limiter certaines techniques, ou de mieux encadrer leurs applications, selon des critères décidés démocratiquement et qui pourraient inclure les effets attendus du développement de la technique sur les questions sociales et environnementales. L’application de ce genre de propositions changerait radicalement l’organisation de la société.
AnastasiaCette initiative semble tout droit sortie d’un roman de science-fiction. Je la trouve touchante, mais dérisoire et un peu ridicule.
Êtes-vous chauvin en matière d’IA ? Utilisez-vous plus volontiers des IA françaises que chinoises ou américaines ?
MonaIl ne manquerait plus que ça !
AmbroiseJe privilégierais une IA française si je devais en faire à nouveau usage, mais je ne peux pas le garantir. Tout se fera en fonction de la nature de ma demande et de la spécialisation de telle ou telle IA.
ÉmilieJ’aimerais bien, mais Mistral est beaucoup moins bon ! J’ai commencé avec ChatGPT car c’était la plus populaire. Puis j’ai testé DeepSeek quand c’est sorti, mais il n’y a pas de version payante qui garantit que le modèle ne soit pas entraîné sur mes données. Je pense passer à Claude car c’est ce qu’on fait de plus performant en ce moment. Si on avait un Claude français, je l’utiliserais sans hésiter, même si c’était un peu plus cher, pour que mes données soient stockées en France. Malheureusement, nous n’avons pas encore de modèle aussi performant.
LiliNon, ça me paraît un peu indifférent, je ne considère pas qu’une IA française soit plus valable éthiquement qu’une IA d’origine étrangère.
Si vous le connaissiez, que diriez-vous à Elon Musk ?
MonaDemande à ton robot conversationnel ce que je pense de toi.
ClairePeu importe le type de questions que je pourrais lui poser, je craindrais trop ses réponses.
MargueriteElon Musk semble vivre dans son propre régime de vérité. Chercher à établir une communication quelconque semble assez vain.
Êtes-vous poli avec votre IA ?
MonaIl n’y aurait aucun sens à être poli avec « elle ».
SalvadorJe pose essentiellement des questions techniques, dans un langage technique. Je ne cherche donc pas à ajouter des marques de politesse.
LiliNon, j’essaie de ne pas l’anthropomorphiser.
AnastasiaJ’essaie de ne pas humaniser l’IA. Néanmoins, quand je donne un ordre à une IA, du type « donne-moi telle information », j’éprouve une certaine gêne à parler de cette façon. C’est une sensation étrange.
CalixteSouvent, oui. Mais quand elle essaie de me piéger, je l’insulte. C’est la part la plus affective et authentique de mes relations avec l’IA.
MargueriteOui. On m’a dit un jour que l’IA était plus efficace si on était poli avec elle. Alors, bêtement, je cale des « s’il vous plaît » à la fin de mes demandes.
ÉmiliePlutôt non. Mais cela dépend de mon humeur. Au début, je la remerciais systématiquement, mais j’ai arrêté. Si je suis toute seule et que j’ai atteint mon objectif, j’aime le lui dire pour recevoir un petit message de félicitation. Je trouve ça amusant. Entretemps, j’ai aussi découvert que l’IA était plus efficace avec des commandes à l’infinitif que des requêtes avec des conjonctions subordonnées, donc je me suis adaptée.
Que pensez-vous de la novlangue IA ? Vous fascine-t-elle, vous insupporte-t-elle ? Quels sont, selon vous, ses effets sur votre propre façon de vous exprimer et de penser ?
CalixteJe la trouve insupportable. Aujourd’hui, dès qu’on écrit à peu près correctement, on est soupçonné par des professeurs inquisiteurs d’utiliser l’IA. D’autant que j’adore les tirets cadratins. Sinon, ChatGPT n’est pas toujours très élégant et ses emojis sont peu inspirés. Je trouve surtout regrettable qu’on soit contraints d’écrire mal pour montrer au monde qu’on est bien humain. Ça en dit peut-être plus sur l’homme que sur la machine…
ÉmilieSi on parle de toutes les expressions typiquement IA comme « au carrefour de » ou des emojis partout, il faut bien avouer que c’est assez horripilant. Par ailleurs, l’IA a une fâcheuse tendance à écrire comme un élève de sixième si on ne la guide pas. Par exemple, si une IA devait répondre à la première question de cet entretien, elle dirait : « Le premier mot qui me vient à l’esprit quand on me dit IA conversationnelle est… »
Mais, à mon sens, il faut aussi cesser d’être hypocrite : si les IA standardisent, c’est parce qu’elles s’entraînent sur des modèles qui ont leurs propres standards. Nous n’avons pas attendu l’IA pour avoir des tournures de phrases classiques dans une lettre de motivation. Nous avions déjà des codes et des normes. Il est aussi malhonnête et naïf intellectuellement de croire qu’écrire une lettre de motivation est un fantastique exercice d’expression personnelle. C’est faux. Et la manière dont l’IA pousse nos conventions d’écriture à l’extrême nous aide peut-être à nous rendre compte de leur bêtise.
TiagoLe langage généré par IA est plus limité que le langage « naturel ». C’est un problème qui vient d’abord, selon moi, du fait que les IA sont souvent entraînées en anglais (c’est d’ailleurs pour cela qu’on trouve des tirets cadratins dans toutes les phrases générées en français par ChatGPT, car il génère de l’anglais avant de (mal) le traduire). Il en résulte une perte de vocabulaire, mais surtout de richesse dans la syntaxe du français. Limiter le langage borne toujours l’imaginaire, donc la pensée se « standardise » ou se « normalise », comme dirait lui-même ChatGPT. Cela se voit déjà dans la recherche, semble-t-il : les articles écrits avec ou par IA sont moins souvent « à la frontière » du savoir, et recyclent plus fréquemment des choses qui ont déjà été dites ailleurs.
AmbroisePour moi, une telle uniformisation de la langue et du réel par l’IA ne peut aller sans la recherche de son contraire, c’est-à-dire un renouvellement de la place accordée à la poésie dans nos vies.
En décembre 2025, la maison d’édition Harlequin a annoncé que ses irremplaçables romans à l’eau de rose seraient bientôt traduits par l’IA, au détriment des traducteurs humains. Cette nouvelle vous émeut-elle ?
ClaireJ’en suis révoltée, la traduction est tout un art, et penser qu’une machine peut faire ce travail à la place d’un homme, c’est méconnaître la nature même du travail du traducteur.
AnastasiaOui, cette nouvelle m’émeut et me choque. Je pense que peu importe la production culturelle et artistique, la traduction doit rester une affaire humaine. Elle engage la transmission, l’interprétation et donc la lecture d’un texte dans son essentielle complexité, ce que ne peut faire une IA sans simplifier et, donc, fausser le texte original.
BéréniceElle m’émeut, dans la mesure où des personnes qui se sont orientées à un moment où l’on ne prévoyait pas de tels progrès de l’IA vont se retrouver sans travail, et peut-être sans possibilité de reconversion : cette problématique devrait être traitée par l’entreprise elle-même, qui probablement ne le fera pas. Ensuite, les profits qui découleront de ce choix iront, selon toute probabilité, dans la poche de l’entreprise, sans aucune forme de redistribution : pas de baisse des prix, pas d’augmentation de salaire pour les employés ou pour les créateurs.
Sources
- Eurostat, « 64 % of 16-24-year-olds used AI in 2025 », 10 février 2026.
- Ipsos pour Epita, Observatoire des usages de l’intelligence artificielle par les étudiants, février 2026.
- Selon une étude Stanford, l’emploi des jeunes travailleurs de 22 à 25 ans dans les secteurs exposés à l’IA, comme le développement logiciel ou le support client, a chuté de 16 % depuis fin 2022. Voir Erik Brynjolfsson, Bharat Chandar, Ruyu Chen, Canaries in the Coal Mine ? Six Facts about the Recent Employment Effects of Artificial Intelligence, Stanford Digital Economy Lab, 13 novembre 2025.
- Ipsos pour Epita, Observatoire des usages de l’intelligence artificielle par les étudiants, février 2026.