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Dans un discours prononcé le 30 septembre 2025, Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre des États-Unis, a fustigé l’« idéologie woke » qui gangrènerait l’armée américaine au point de décourager les jeunes hommes virils de la rejoindre.
En récompensant l’idéologie progressiste des nouvelles recrues et en affadissant les troupes par des politiques dites de « diversité et inclusion » (DEI), les administrations démocrates auraient fait fuir de cette institution les jeunes patriotes américains, attachés aux valeurs d’honneur et de sacrifice.
L’armée devrait dès lors être considérée comme un champ de bataille de la guerre culturelle que se livrent conservateurs et libéraux.
Comme l’écrivait dans ces pages Louis Lapeyrie, Pete Hegseth, vétéran d’Irak et d’Afghanistan, « a fait de la virilité militaire ostentatoire un marqueur de son identité politique. Dans ses interventions publiques, il fait part de son mépris ouvert pour les procédures institutionnelles ou les juristes du Pentagone. Loin d’être un bureaucrate, il est un guerrier (warrior) surjouant parfois jusqu’à la caricature la synthèse culturelle entre la culture des first person shooter games, la masculinité réactionnaire et le pouvoir militaire. »
Si Hegseth surestime le nombre de « guerriers » qui auraient quitté l’armée, accusée d’être devenue une institution « trop woke », ses propos mettent surtout en lumière une mutation profonde en cours dans l’éthique des forces armées américaines.
Amorcée sous Ronald Reagan, accélérée sous Donald Trump, elle annonce une nouvelle inflexion de la guerre, qui s’émancipe du droit international. Hegseth en a livré le programme dans un discours prononcé le 2 mars dernier, lors des premiers jours de la guerre d’Iran : « Pas de stupides règles d’engagement [dictant les conditions sous lesquelles ouvrir le feu], pas de bourbier de nation-building, pas d’exercice de mise en place de la démocratie, pas de guerres politiquement correctes » — mais une guerre d’un nouveau genre, à la fois punitive, brutale et ludique.
De la youtubisation à la tiktokisation de la guerre : matrices techniques d’un imaginaire
La ludification de la guerre mise en œuvre par Hegseth est l’aboutissement d’une dialectique qui associe le domaine de la production audiovisuelle aux militaires désormais devenus — involontairement, puis volontairement — des créateurs de contenus.
Les captations des « killcams », les images de drones, d’hélicoptères d’attaque ou d’avions d’appui, certaines ayant fuité par Wikileaks 1, sont les premières images de la guerre contre le terrorisme qui influencent les jeux vidéos.
Inversement, des images de jeux vidéo seront utilisées à des fins propagandistes. Indiens et Pakistanais ont par exemple récemment utilisé des images tirées de divers simulateurs lors de l’opération Sindoor (2025), en essayant de les faire passer pour des enregistrements réels d’appareils ennemis abattus.
Les « helmet cams » sont à la mode à partir des années 2000, en pleine « guerre contre le terrorisme » (war on terror) en Irak et en Afghanistan. Les soldats peuvent alors se battre et filmer leurs combats à la première personne, donnant un aperçu du terrain commun aux FPS (first person shooter – jeux vidéos de tir en vue subjective).
J’ai personnellement été témoin et acteur des effets pervers de cette dialectique. C’était à une époque où ces images n’étaient pas encore destinées aux réseaux sociaux, certes, mais où elles influençaient déjà profondément les combats.
Sociétés au sein des sociétés, les armées se sont dotées de leurs propres codes, perméables, de même que les groupes civils, au soft power des États-Unis.
Ryan Noordally
Lors des guerres d’Afghanistan et d’Irak, de nombreux jeunes commandants, chefs de section et commandants de compagnie, ont été incités à gonfler le danger et les effectifs présentés par les insurgés — pour des citations et médailles, pour la notoriété ou tout simplement pour pouvoir ensuite s’en vanter. De simples contacts à l’arme légère ont ainsi été utilisés comme prétexte par les commandants, les JTAC 2, les FOO/FST 3 pour réclamer un appui indirect ou aérien.
La présence de caméras, expressément présentes en zone de combat pour capter des « souvenirs », les plus impressionnants étant les plus prisés, a contribué ce biais : la mise en spectacle a suscité plus de tirs d’obus ou de bombardements contre les Afghans que le théâtre militaire ne le demandait 4. Ces enregistrements finissent par devenir des éléments à charge permettant d’inculper des soldats lorsqu’ils enregistrent des crimes de guerre. En témoigne l’affaire du Marine A. (de son vrai nom Alexander Blackman 5), un Royal Marine coupable du meurtre d’un Afghan blessé sur le terrain 6.
Cependant, il ne faut pas sous-estimer l’usage propagandiste qui est fait de ces images. Nous sommes aujourd’hui dans une nouvelle ère de la killcam, celle des réseaux sociaux. De YouTube à TikTok en passant par Instagram, les Ukrainiens ont par exemple pu rallier les opinions occidentales en diffusant des images de drones TB2 Bayraktar lancés à l’assaut des colonnes blindées de l’envahisseur russe, le tout au son d’une musique techno très cadencée.
De même, concernant l’armée israélienne, TikTok est devenu un moyen facile de s’attirer les sympathies de la population nationale au même titre qu’une source inestimable de preuves pour les tribunaux pénaux internationaux 7. Les différentes façons de se filmer et de se mettre en scène rendent d’autant plus aisée la réunion des éléments à charge : les soldats ne se contentent plus de filmer ce qu’ils font en vue subjective, ils prennent volontiers des selfies à l’image des influenceurs. Cette quête désespérée de popularité s’illustre par une adéquation nouvelle entre un contenu, en l’occurrence guerrier, et une tendance formelle dictée par les réseaux sociaux.
La portée symbolique des images d’un affrontement entre des troupes Bradley ukrainiennes et un char de combat russe T-90 8 qu’elles parviennent à détruire est double. Ce contenu renvoie autant à la mythologie biblique de David contre Goliath qu’aux combats fictionnels, mais reproductibles, du simulateur en ligne World of Tanks 9.
Lorsque des hauts gradés militaires israéliens se filment auprès de leurs troupes, en train de les inviter, de manière à peine voilée, à outrepasser la réglementation internationale en matière de conflit armé 10, ils font signe vers deux types de référence culturelle : d’un côté, celle du Dieu vengeur de l’Ancien Testament et, de l’autre, le cinéma dit du « vigilante » américain, du film d’action viril à la John Wick aux films commerciaux des années 1980, comme la très populaire saga Un Justicier dans la ville prônant l’autodéfense, avec Charles Bronson.
C’est bien à l’aune de cette domination de l’image qu’il faut comprendre la fascination que peuvent exercer certaines figures de combattants, tant sur les militaires et les civils que sur les décideurs politiques. De par leur sens métaphorique et référencé, elles permettent de mettre directement en œuvre un programme idéologique.
Pour comprendre le nouveau modus operandi de l’armée états-unienne, il est nécessaire d’étudier la manière dont elle se représente, mais aussi les récits et les modèles qu’elle offre à son vivier de recrutement.
Le culte des tueurs : storytelling de la guerre d’Afghanistan
Des entités belligérantes non étatiques font souvent fi des conventions et coutumes de la guerre. De même, certains États encouragent leurs forces armées à commettre des crimes de guerre — telle la Russie depuis la guerre soviéto-afghane, Israël depuis la Première Intifada de 1987, et plus encore depuis le 7 octobre 2023. Mais une telle culture de la guerre n’a jamais été la norme au sein des forces armées états-uniennes.
Certes, de nombreux méfaits et massacres ont été commis, en particulier lors des conflits de contre-insurrection au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Bien souvent, l’institution militaire a privilégié sa réputation aux processus judiciaires qui auraient permis de rendre justice aux victimes. Pour autant, elle a toujours eu à sa disposition des mécanismes pour traduire en justice des criminels de guerre : les tortionnaires de la prison d’Abou Ghraib, en Irak, ont bien été condamnés à la réclusion. On ne peut en dire autant des auteurs russes du massacre de Boutcha en Ukraine ou des meurtriers israéliens de Hind Rajab, une enfant palestinienne assassinée le 29 janvier 2024.
Le culte du guerrier est un cheval de Troie pour les démocraties libérales.
Ryan Noordally
Les fondements de cet appareil judiciaire sont pourtant en train d’être minutieusement sapés par Donald Trump et ce, depuis son premier mandat. L’acte inaugural de ce démantèlement a eu lieu en 2019, quand le président américain a gracié l’officier marinier Eddie Gallagher des Navy SEAL, forces spéciales de la marine américaine. Accusé d’une longue série de crimes de guerre — dont le meurtre d’un prisonnier blessé 11 — commis tant contre des combattants que des civils, Gallagher a bénéficié d’une omerta digne des organisations mafieuses les plus violentes 12. Cette loi du silence a aussi été observée à l’occasion d’autres crimes commis contre les bérets verts de l’US Army Special Forces, comme le rappelle la mort du sergent-chef Logan Melgar 13.
Dans bien d’autres pays, un tel faisceau de crimes avérés et d’accusations corroborées par de multiples témoignages aurait conduit à une dissolution de l’unité ayant à ce point failli à l’éthique militaire.
Ainsi, le régiment aéroporté canadien a été dissous après 1995 et plusieurs crimes de guerre commis en Somalie 14 ; le Special Air Service Regiment australien a été amputé de son deuxième escadron suite au rapport Brereton qui avait documenté au moins trente-neuf meurtres par vingt-cinq des membres des forces spéciales australiennes 15 ; de même, le Kommando Spezialkräfte, appartenant aux forces spéciales de l’armée allemande, a été partiellement refondu après la découverte de reliques nazies dans plusieurs casernes 16.
Cela n’a pas été le cas pour les Navy SEALs, malgré les crimes de guerre commis par plusieurs membres de cette force. Mieux encore, celle-ci a été épargnée par la presse et a fait l’objet d’une véritable adulation par l’industrie cinématographique. Au cours des quinze dernières années, quatre blockbusters à succès ont mis en scène ses membres comme de véritables héros. Trois d’entre eux, présentés comme « tirés d’événements et de faits réels », mais les arrangeant en un récit très romancé, contribuent à brouiller les frontières entre information et fiction.
Attardons-nous sur l’un de ces long-métrages : Lone Survivor, de Peter Berg, sorti en 2014.
Tiré d’un livre qui se présente comme autobiographique de Marcus Luttrell et Patrick Robinson, il illustre bien les liens entre la war on terror, la culture populaire états-unienne et la politique qui s’élabore à Washington.
Les événements décrits dans ce film ont lieu lors de l’opération de contre-insurrection « Red Wings », menée en Afghanistan contre les talibans, en 2005. Alors qu’une patrouille de quatre Navy SEALs tente de capturer et d’éliminer un chef insurgé local, elle est découverte par un groupe de bergers.
Un débat s’ensuit entre les Navy SEALs quant à l’opportunité de les tuer — les quatre militaires décidant cependant de les relâcher. Peu après, un combat s’engage contre les insurgés locaux que, dans son autobiographie, Luttrell estimait être au nombre de deux-cents — une enquête de l’armée états-unienne les ayant depuis estimés entre dix et vingt. Tous les membres de la patrouille sont tués, sauf Luttrell qui doit son salut à des Pachtounes qui l’accueillent, le soignent, l’abritent et le cachent des insurgés, pour ensuite prévenir les forces de la coalition.
Luttrell est rapatrié et décoré. Alors qu’il est encore convalescent, la Navy s’empresse de recueillir son témoignage. Alors que la mission de secours envoyée initialement pour extraire la patrouille après qu’elle a été compromise a viré au fiasco — un hélicoptère Chinook a été abattu, causant la mort de seize membres des forces spéciales 17 — la Navy a besoin d’une diversion, c’est-à-dire d’un héros dont la parole peut être sacralisée.
La publication de livres autobiographiques par des membres des forces spéciales à des fins d’auto-promotion et de justification, notamment pour légitimer certaines décisions prises lors de retentissants fiascos militaires, n’est pas un phénomène propre à la guerre d’Afghanistan.
En 1993, Bravo Two Zero 18 avait fourni le prototype de ces ouvrages avec un scénario bien rodé, comprenant une mission mal planifiée et une figure locale que l’on épargne. S’opposant à d’autres récits qu’il contredit complètement 19, ce livre à succès s’est révélé très rémunérateur pour son auteur. Comme pour d’autres témoignages, l’héroïsation et la mythification des forces spéciales qu’il propose a servi à faire diversion et à transformer un récit objectif d’incompétence en légende dorée de surhommes surentraînés.
L’ouvrage de Luttrell radicalise cependant cette logique narrative. Son Lone Survivor est, en effet, un véhément réquisitoire contre les « médias libéraux » et les règles d’engagement (ROE).
La ludification de la guerre mise en œuvre par Hegseth est l’aboutissement d’une dialectique qui associe le domaine de la production audiovisuelle aux militaires devenus créateurs de contenus.
Ryan Noordally
Luttrell affirme que la décision d’épargner les bergers afghans a coûté la vie à ses compagnons d’armes : le respect des ROE serait responsable de leur mort 20. Les soldats n’auraient d’ailleurs respecté les règles que par crainte d’être dénoncés par des journalistes intègres : « Imaginez-moi, là, tout de suite dans mon récit. Vulnérable, torturé, blessé par balles et explosifs, mes meilleurs potes tous morts, et tout ça parce que nous craignions les libéraux au pays, parce que nous craignions de faire le nécessaire pour sauver nos vies ; parce que nous craignions les avocats américains 21. » Pour Luttrell, seule cette peur d’une dénonciation les aurait empêchés de se comporter de manière aussi barbare que les insurgés afghans qui leur font face.
L’auteur va jusqu’à défendre les tortionnaires d’Abou Ghraib 22. La vérité est sans doute bien différente : pour Ed Darack qui a interrogé les Afghans ayant caché Luttrell, ceux-ci ont entendu l’hélicoptère qui a déployé la patrouille de SEAL. Par conséquent, les soldats n’auraient été compromis que faute d’avoir été prudents dans leurs déplacements 23 — et non par les bergers que Luttrell regrette de ne pas avoir assassinés.
Ce n’est qu’une des nombreuses ambiguïtés du témoignage de Luttrell : alors qu’il est amplement documenté que les SEALs ont torturé ou assassiné des Afghans sans toujours chercher à savoir s’ils prenaient une part active à l’insurrection des talibans, Luttrell se contredit en affirmant savoir de source sûre qui, parmi ceux qu’il pouvait rencontrer, étaient « les méchants » — avant d’admettre que la nature du conflit rendait l’identification des ennemis impossible 24.
La guerre d’Afghanistan révèle ainsi que certaines tendances qui se développent aux États-Unis sous l’administration Trump sont à inscrire dans le temps long : sous les présidences de Bush puis d’Obama, plusieurs membres des Navy SEAL, unité « d’élite », se sont comportés comme les membres d’un escadron de la mort. Pourtant, plutôt que d’entraîner une réponse de leur hiérarchie, ils ont inspiré de nombreux best-sellers et blockbusters, encore aujourd’hui vantés par un grand nombre d’influenceurs et de podcasteurs. S’appuyant sur la notoriété comme sur la manne financière que les industries du cinéma et du jeu vidéo tirent de la guerre — des studios hollywoodiens à Call of Duty — plusieurs enseignes de t-shirts, de hoodies et de marchands de café 25 leur emboîtent le pas.
Cela pourrait être une stricte opération commerciale, mais c’est compter sans le double effet politique de ce type de discours apologétique. D’une part, il sape l’éthique militaire qui se fonde sur la protection des civils et des ennemis qui se rendent ou sont hors de combat. Les troupes militaires elles-mêmes s’en trouvent plus vulnérables, puisque maintenir la violence sous un certain seuil favorise le respect du droit de la guerre des deux côtés, au moins sur le plan théorique. D’autre part, cette impunité affaiblit l’État de droit en privant les contre-pouvoirs de l’armée de leurs prérogatives, à savoir enquêter et exiger que les porteurs d’armes légaux rendent compte de l’usage qu’ils en font.
La presse libre et la justice s’en trouvent ainsi fragilisées, une telle vulnérabilité ne pouvant que profiter aux éléments ultra-conservateurs ou fondamentalistes du spectre politique.
Contre l’éthique du soldat : l’imaginaire de la « culture guerrière »
Il y a quelques années, alors que je servais dans la Royal Artillery de l’armée britannique, j’ai commencé à me pencher sur les liens entre culture populaire et éthique guerrière 26.
Mes recherches avaient pour but de caractériser un phénomène de convergence entre une quête du cool militaire, cristallisée autour de divers adjectifs — badass, ally en anglais britannique ou warry en anglais états-unien — et une héroïsation politisée de la figure du guerrier dont l’exemple type était le film 300 de Zack Snyder (2006), adapté d’un roman graphique de Frank Miller 27. Ces adjectifs me semblent véhiculer des valeurs qui vont à l’encontre des exigences éthiques des armées des démocraties libérales : non seulement ils sapent les codes moraux des forces armées en opération, mais ils menacent la démocratie.
Il nous faut distinguer guerriers et soldats, en vertu des revendications mêmes des tenants de la culture dite « guerrière » : ceux-ci font leur le terme de « guerrier », en lui associant l’imaginaire décrit précédemment par mes soins dans un article 28. Cette distinction sémantique tend pourtant à occulter le véritable débat : celui des représentations et des imaginaires mobilisés dans la construction de récits à visée politique.
La culture guerrière promeut un élitisme détaché de la société civile, voire qui refuse de lui prêter allégeance. Elle est véhiculée par la fiction et la culture populaire 29 qui mettent en scène des modèles masculins formatés et unidimensionnels, fondés eux-mêmes sur des histoires fantasmées, souvent enracinées dans des romans nationaux ou ethniques 30. Lorsque Pete Hegseth se réclame d’une culture guerrière, elle ne doit pas être cherchée du côté des cultures guerrières originelles de son pays, celles des habitants des Premières nations américaines — Iroquois, Sioux ou Comanches. Le secrétaire à la Guerre, qui s’est fait tatouer sur le corps une croix de Jérusalem et l’inscription Deus Vult (« Dieu le veut »), se voit comme un « soldat du Christ ». Lors d’une de ses interventions avant le début de l’opération Epic Fury, il avait qualifié une éventuelle intervention au Moyen-Orient de nouvelle « croisade 31 ». Pete Hegseth rejoint un imaginaire plus large, en connivence avec celui des suprémacistes blancs.
Aux États-Unis, les fondements de l’appareil judiciaire militaire sont en train d’être minutieusement sapés par Donald Trump et ce, depuis son premier mandat.
Ryan Noordally
Pour décrire la formation de cette culture guerrière, qui s’oppose à la véritable éthique du soldat, on peut s’appuyer sur des exemples tirés de l’histoire des États-Unis. Ils concernent non seulement les armées, mais aussi les forces de l’ordre hautement militarisées et sujettes aux mêmes problèmes de violence excessive et d’impunité — de même que les civils armés adeptes du tacticool 32, mode vestimentaire où l’on s’arme et l’on s’équipe comme un membre des forces spéciales, non sans arrière-pensées accélérationnistes.
Cette sous-culture militaire n’est pas le propre des États-Unis. Les démocraties libérales d’Europe n’en sont pas à l’abri. Plusieurs précédents historiques montrent même que la matrice de cette culture est à rechercher sur notre continent.
Lors de la guerre d’Algérie, la France a connu une génération de soldats se présentant comme des guerriers et des croisés. Hostile à l’exécutif en 1958 et plaidant l’installation au pouvoir du général de Gaulle, une partie des forces armées françaises s’est ensuite dressée contre lui en 1961 33, au moment de la détermination pour l’indépendance. Si la culture populaire compte alors peu dans les dynamiques qui vont déboucher sur le putsch d’Alger et si le culte du guerrier n’est qu’un facteur parmi d’autres pour l’expliquer, on assiste aujourd’hui à des phénomènes similaires sous la présidence Trump :
- une ou plusieurs défaites stratégiques, récentes ou imminentes, notamment dans des conflits de type contre-insurrectionnel ;
- un sentiment de défiance vis-à-vis du pouvoir civil ou des contre-pouvoirs de la société civile, particulièrement marqué chez les troupes d’« élite », jusqu’au sentiment de trahison ;
- un ensemble de supports culturels partagés par les militaires, qui idéalisent la désobéissance au pouvoir légitime et la loyauté à une « tribu » restreinte préférée à des principes plus universels ;
- le culte de certaines figures militaires charismatiques connues pour leur « agressivité » — euphémisme souvent employé afin de masquer des crimes de guerre — et leur « indépendance », par quoi il faut entendre leur réticence à rendre des comptes ;
- une société civile divisée sur la justification et/ou la conduite d’une guerre et soucieuse de ses conséquences, notamment les pertes militaires et civiles ;
- une radicalisation violente — dans le cas de la guerre d’Algérie, l’OAS et le FLN — poussant aux attentats terroristes.
Il serait vain de conclure de la récurrence de ce schéma à travers l’Histoire — du putsch d’Alger à l’armée états-unienne d’aujourd’hui — une identité des effets et des conséquences. Cette récurrence doit néanmoins interroger, y compris dans d’autres pays que les États-Unis. L’influence du culte du guerrier peut y être d’autant plus insidieuse qu’elle se trouve idéalisée par la culture populaire.
En France, les badges représentant le crâne du Punisher — anti-héros de comic book combattant le crime par des méthodes expéditives 34 — sont répandus au sein du personnel policier. Si les armées sont plus strictes sur le port de l’uniforme — comme en témoigne la malheureuse histoire du légionnaire Joachim Tybora 35, puni pour son masque à tête de mort — cette sévérité, sans dissoudre ces codes, contraint ceux qui les partagent à une relative discrétion pour échapper à la vigilance de l’institution militaire. Bien maîtrisés, ces mêmes codes ont valeur de sésame pour accéder à certains cercles.
Il importe aussi de souligner que ce culte guerrier est fortement genré : les représentations qu’il mobilise excluent les femmes et alimentent un discours leur niant tout libre-choix pour les cantonner au rôle de victime ou d’objet dont on peut disposer. Si la prévalence du sexisme dans l’industrie vidéoludique 36, comme sur leur lieu de travail, n’est pas la cause des violences sexuelles visant les femmes dans les armées 37, il serait temps de se pencher sur les représentations faites des figures combattantes 38, comme de leurs effets à long terme sur l’acceptation de la féminisation des armées.
Pourquoi Trump et Hegseth ont mal russifié l’armée
Le culte du guerrier est un cheval de Troie pour les démocraties libérales 39.
Il risque en effet de brouiller leur identité politique dans les conflits violents qui les frappent et qui mettent à l’épreuve leurs valeurs fondatrices. De même, la glorification de figures — réelles ou fictives — pour qui la force ne sert pas le droit mais le fonde, fournit un point de ralliement pour les partisans de la violence politique.
Ce dernier danger concerne aussi les régimes autoritaires ou totalitaires. Si un outil militaire discipliné et loyal devient, aux mains de ces derniers, une machine redoutablement efficace et apte à commettre des crimes de masse 40, la promotion d’une élite guerrière peut également causer leur perte. De nombreux cas historiques — de la garde prétorienne romaine jusqu’aux coups d’État en Amérique latine et en Afrique, en passant par le corps des janissaires de l’Empire ottoman — nous enseignent que si la force fonde le droit, alors le porteur d’arme est le seul vrai maître, non celui qui l’a armé.
L’héroïsation des forces spéciales que proposent certains livres autobiographiques sert à faire diversion et à transformer un récit objectif d’incompétence en légende dorée de surhommes surentraînés.
Ryan Noordally
Dans la Russie contemporaine, Vladimir Poutine a parfaitement compris cette réalité — et l’a utilisée pour asseoir sa domination politique.
En multipliant les forces de sécurité pour les mettre en concurrence, il s’est assuré qu’aucune ne concentre trop d’influence, toutes agissant comme un contre-pouvoir les unes par rapport aux autres. Poutine le montre régulièrement depuis la mutinerie du Groupe Wagner de Prigojine, avec plusieurs coups de force : ceux qui sont accusés d’incompétence ou de manque de loyauté peuvent très vite se voir précipités d’une fenêtre ou d’un balcon.
Aux États-Unis, bien qu’ils n’en soient qu’à leur début, Donald Trump et Pete Hegseth ont bel et bien commencé à « russifier » l’armée et pourraient avoir ouvert une véritable boîte de Pandore.
En renforçant les prérogatives, les moyens et le statut de forces spéciales dont l’éthique s’écarte sensiblement de celle de l’institution militaire — forces qui bénéficient déjà d’une attention médiatique inédite alors qu’elles se qualifiaient encore elles-mêmes il y a peu de quiet professionals — le secrétaire à la Guerre pourrait être en train de travailler contre ses propres visées autoritaires.
Car, contrairement à l’éthique du soldat, la loyauté du guerrier est tribale : il soutient quiconque œuvre dans l’intérêt de sa caste, et renverse quiconque pêche, à ses yeux, par veulerie, incompétence ou trahison. C’est là que les trajectoires russe et états-unienne divergent fondamentalement : bien que le gouvernement de Trump prenne une forme de plus en plus autoritaire, Pete Hegseth semble ne pas encore prendre la mesure de ce danger. Au contraire, cela fait vingt-cinq ans que Vladimir Poutine travaille à émasculer l’outil militaire, s’appuyant en outre sur près d’un siècle de surveillance politique, de purges et de mainmise violente de l’État sur les armées. En suivant les recettes trotskienne et stalinienne, il a assuré sa survie lors de la mutinerie de Prigojine.
La concurrence entre armées fait partie intégrante de l’ADN culturel de l’appareil sécuritaire russe. Si Hegseth s’emploie bien à miner l’appareil militaire américain, il ne s’en prend pas pour autant à des chefs charismatiques et talentueux capables de se lever contre lui, mais cible en priorité des minorités 41, quand il ne gracie pas des soldats au comportement répréhensible, largement condamné par l’éthique de l’institution 42.
De l’identité guerrière en Amérique
Jusqu’aux années 2000, c’est Hollywood qui a cultivé l’archétype du soldat guerrier — avec le soutien tacite des armées états-uniennes. La première décennie du XXIe siècle, jalonnée par La Chute du faucon noir (2001) et le péplum 300 évoqué plus haut, a vu cette figure être peu à peu soutenue ouvertement par l’institution militaire.
Cette politique pourrait avoir été menée par court-termisme : le surcroît de prestige obtenu a occulté ses conséquences à plus long terme.
La mythification de la figure du soldat états-unien, effet d’un processus à la fois médiatique, audiovisuel et vidéoludique, a des conséquences tangibles. Bien que les États-Unis soient un pays qui souffre autant que la France 43 d’une méconnaissance profonde de ce que sont et font ses soldats, cette ignorance prend en Amérique un visage bien différent. Si, en France, les citoyens font preuve d’indifférence ou de défiance à l’égard de l’armée, aux États-Unis, le fait militaire est plus détaché encore de la vie civile. En revanche, la culture des armes, avec les minutemen 44, les milices, le Posse Comitatus Act 45, les sheriffs (fonction élue) et marshals 46, brouille la frontière de la violence armée légale entre le civil et le militaire, entre maintien de l’ordre et guerre 47.
Le culte du guerrier ne suffit pas à expliquer le virage autoritaire, ni la politique de défense, ni la stratégie internationale de l’administration Trump. Sans être une cause, il agit toutefois comme un catalyseur : sur lui se greffe un ensemble de mouvements et de courants hostiles aux démocraties libérales, tels que le nationalisme identitaire, le masculinisme, le racisme et le fondamentalisme religieux.
La fascination pour le guerrier prend racine dans des populations à la recherche d’une identité. Ignorer ce véhicule culturel revient à ignorer ceux qui en font usage ; sans le considérer comme une menace à bannir, il importe plutôt de l’envisager comme un phénomène à surveiller, pour se doter de moyens planifiés permettant de le contrer — des propositions alternatives attrayantes et plus en phase avec les valeurs de nos sociétés.
Les armées européennes, surtout celles qui ont une histoire continue et ancienne, sont en partie immunisées contre ce type de sous-culture : en effet, elles disposent déjà d’une identité forte organisée autour d’une histoire, de rites et d’un langage particulier. La Légion étrangère française, par exemple, a une identité propre, marquant durablement ceux qu’elle incorpore. Néanmoins, cette identité ne peut leur être imposée et, si la recrue ne saisit pas le sens des rites et symboles, elle ne peut y adhérer de plein gré.
Ces identités militaires doivent amener une nuance. Ceux qui cherchent à incarner le soldat cool ou badass, le font d’abord en toute innocence — avant d’instiller dans les fondations de l’institution une culture qui la mine. Afin de prévenir cette fragilité, et plutôt que de traquer ou punir tous ceux qui cherchent de tels signes d’appartenance, un travail d’éducation serait à privilégier.
Sociétés au sein des sociétés, les armées se sont dotées de leurs propres codes, perméables, de même que les groupes civils, au soft power des États-Unis. Pour résister à cette influence, il leur sera nécessaire de mettre leur identité pluriséculaire à portée des recrues comme de la société civile. La riposte à l’éthique guerrière passe par une mise au jour des codes, des traditions, des rituels, des uniformes et par une forme d’humour et de distance envers ces nouvelles figures du guerrier — qui par ailleurs frisent souvent le ridicule.
Sources
- Elisabeth Bummiller, « Video Shows U.S. Killing of Reuters Employees », The New York Times, 5 avril 2010.
- Le joint terminal attack controller (JTAC) est un spécialiste chargé de diriger les frappes aériennes. Il fait le lien entre les troupes au sol et les avions de combat.
- Le forward observation officer (FOO) observe le champ de bataille pour corriger les tirs d’artillerie ; la fire support team (FST), elle, est une équipe spécialisée dans la coordination des appuis feu (artillerie, mortiers et aviation).
- Simon Akam, The Changing of the Guard : The British Army since 9/11, Londres, Scribe UK, 2021.
- Ibid.
- Blackman divise l’institution, avec des condamnations fermes et claires de l’institution, mais aussi des soutiens de certains de ses commandants et de politiciens conservateurs, cf. Ben Farmer, « Troops warned not to attend Sgt Alexander Blackman rally », The Telegraph, 20 octobre 2015.
- Jessica Buxbaum, « How Israeli soldiers are TikToking their war crimes in Gaza », The New Arab, 29 janvier 2024.
- prestonstew, TikTok, 31 mai 2025.
- Jeu en ligne très populaire et cauchemar pour les services de renseignement militaires puisque des données confidentielles sur les blindés fuitent régulièrement sur le forum du jeu.
- Alexandre Horn, Milàn Czerny, Adrien Marchais et Marceau Bretonnier, « La brigade Golani, unité d’élite israélienne entre traumatismes et suspicions de crimes de guerre », Le Monde, 22 mars 2026.
- Dave Philipps, « Uncovering a Military Culture Split Between Loyalty and Justice », The New York Times, 25 avril 2026.
- Matthew Cole, « The Crimes of SEAL Team 6 », The Intercept, 10 janvier 2017.
- Sam LaGrone, « SEAL Sentenced to 10 Years in Death of Green Beret Logan Melgar », U.S. Naval Institute News, 24 janvier 2024.
- Preston Lim, « The Somalia Affair and the Transformation of Canadian Military Justice », UBC Law Review, vol. 56, no.1, 2023.
- Christopher Knaus, « Australian special forces involved in murder of 39 Afghan civilians, war crimes report alleges », The Guardian, 19 novembre 2020.
- Anne Höhn et Nina Werkhäuser, « KSK : German army elite force and its links to the far-right », Deutsche Welle, 13 décembre 2022.
- Ed Darack, Victory Point : Operations Red Wings and Whalers – The Marine Corps’ Battle for Freedom in Afghanistan, New York, Berkeley Books, 2010.
- Andy McNab, Bravo Two Zero, Londres, Bantam Press, 1993.
- Michael Asher, The Real Bravo Two Zero, Londres, Cassell, 2003.
- Marcus Luttrell & Patrick Robinson, Lone Survivor : The Eyewitness Account of Operation Redwing and the Lost Heroes of SEAL Team 10, Colombo, Brown and Company, 2007.
- Ibid. Traduction de l’auteur.
- Ibid., p. 68.
- Ed Darack, Victory Point, op.cit.
- Marcus Luttrell & Patrick Robinson, Lone Survivor, op.cit., p. 38 et p. 169.
- Ali Ireland, « How Black Rifle Coffee Company Made Itself One of the Right’s Biggest Brands », Mother Jones, 8 février 2021.
- D’abord sous la forme d’un fil Twitter, puis d’une suite de commentaires successifs formant un discours cohérent. J’ai ensuite été sollicité par pour présenter mes conclusions à la Land Warfare Conference de la Royal United Services Institute en 2019, puis pour en faire un article pour le cercle de réflexion militaire The Wavell Room. Voir Ryan Noordally, « On the Toxicity of the ‘Warrior’ Ethos », The Wavell Room, 28 avril 2026. J’ai ensuite été invité sur le podcast Le Collimateur pour parler de cet article : « Guerriers et soldats », Le Collimateur, 13 mai 2022.
- Frank Mehring, « Holy Terror ! : Islamophobia and Intermediality in Frank Miller’s Graphic Novel », European Journal of American Studies, 15 mars 2020.
- Ryan Noordally, « On the Toxicity of the ‘Warrior’ Ethos », The Wavell Room, 28 avril 2026.
- Shana Carp, « Warrior is a Terrible Media Trope ; Kill It Now », The Wavell Room, 16 juillet 2020.
- « Guerriers et soldats », Le Collimateur, op. cit.
- Zachary B. Wolf, « Pete Hegseth wanted an ‘American Crusade.’ Now he’s leading a war in the Middle East », CNN, 13 mars 2026.
- Voir par exemple le fil de discussion r/tacticalgear sur Reddit.
- Ryan Noordally, « On the Toxicity of the ‘Warrior’ Ethos », op. cit.
- Ricardo Parreira, « Quand l’extrême droite prolifère dans la police », Blog Mediapart, 23 mai 2020.
- Caroline Piquet, « Le légionnaire à la tête de mort ôte le masque et raconte sa descente aux enfers », Le Figaro, 11 juin 2014.
- Erwan Cario et Marius Chapuis, « Harcèlement sexuel à Ubisoft : ‘On savaiit’ », Libération, 10 juillet 2020.
- Leïla Minano et Julia Pascual, La guerre invisible. Révélations sur les violences sexuelles dans l’armée française, Paris, Les Arènes, 2014.
- Un travail pionnier a d’ores et déjà été cconduit par Camille Boutron. Voir Camille Boutron, Combattantes. Quand les femmes font la guerre, Paris, Les Pérégrines, 2024.
- « Guerriers et soldats », Le Collimateur, op. cit.
- Sönke Neitzel et Harald Welzer, Soldaten : Protokolle vom Kämpfen, Töten und Sterben, Francfort, S. Fischer, 2011.
- Greg Jaffe, Eric Schmitt, Helene Cooper et Adam Entous, « Hegseth Strikes Two Black and Two Female Officers From Promotion List », The New York Times, 27 mars 2026.
- John Vandiver, « Hegseth halts probe into Apache flyby ay Kid Rock’s home », Stars and Stripes, 1er avril 2026.
- Bénédicte Chéron, Le soldat méconnu – Les Français et leurs armées : état des lieux, Paris, Armand Colin, 2018.
- Les minutemen étaient des milices de colons établies pendant la guerre d’indépendance des États-Unis ; leur nom vient de leur capacité à être prêtes « en une minute ».
- Le Posse Comitatus Act (1878) est une loi fédérale américaine qui limite l’usage des forces armées dans le maintien de l’ordre intérieur. Elle interdit en principe à l’armée de participer à des missions de police sur le territoire national, sauf autorisation explicite du Congrès ou du président.
- Les sherrifs sont les responsables de la police au niveau du comté, élus par la population. Les marshalls, au contraire, sont des agents nommés par l’État fédéral.
- Kori Schake, The State and the Soldier : A History of Civil-Military Relations in the United States, Cambridge, Polity Press, 2025.