À Moscou, le patriarche Kirill célèbre Poutine avec le père d’Elon Musk pour la Pâques orthodoxe

Cette année, l’homélie pascale de Kirill n’a même pas été communiquée : l’essentiel était ailleurs.

De plus en plus isolé comme leader religieux, le patriarche de toutes les Russies a loué Vladimir Poutine devant un parterre d’oligarques moscovites — et l’homme d’affaires sud-africain Errol Musk, père de l’homme le plus riche du monde.

Auteur
Guillaume Lancereau
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© Sergei Savostyanov

Dans la nuit du 11 au 12 avril, le patriarche de Moscou et de toutes les Russies a présidé les offices de la Pâques orthodoxe dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou 1. Comme toute manifestation de l’Église orthodoxe sous le règne de Vladimir Poutine, ces festivités mêlaient habilement liturgie et communication politique.

La cérémonie était l’occasion pour une partie de l’élite politique russe d’afficher sa piété chrétienne mais aussi — et peut-être surtout — sa proximité avec le président russe, présent comme chaque année aux côtés du maire de Moscou Sergueï Sobianine. On trouvait notamment dans l’assistance : la vice-présidente de la Douma, Anna Kouznetsova (qui croit à la « télégonie » et affirme que les femmes ne devraient avoir qu’un seul partenaire au cours de leur vie pour éviter l’affaiblissement de l’enfant du fait de la mémoire de l’utérus) ; le président du Parti libéral-démocrate de Russie et chef du groupe parlementaire correspondant à la Douma, Leonid Sloutski (accusé de harcèlement par plusieurs journalistes) ; le représentant du président auprès de la Cour constitutionnelle, Dmitri Mezentsev (ancien secrétaire d’État de l’Union de la Russie et de la Biélorussie, sous sanctions internationales pour avoir contribué à la déportation et à l’adoption illégales d’enfants ukrainiens) ; le président du conseil d’administration de la Fondation Saint-André le Premier Appelé, Vladimir Iakounine (oligarque proche de Poutine depuis les années 1990, devant sa fortune à l’entreprise publique des Chemins de fer russes et au réseau de sociétés-écrans qu’il a constitué autour d’elle).

À leurs côtés figuraient encore une cosmonaute, le président de la Douma municipale de Moscou, des responsables de grandes entreprises telles que Sberbank et Nornickel, des représentants d’organisations civiques et culturelles proches du Kremlin, et même Errol Musk, le père de l’homme d’affaires Elon Musk, qui aurait profité de sa visite en Russie pour organiser un entretien « bref, mais mémorable » avec Vladimir Poutine — dont la presse russe ne connaît pas, pour l’heure, la teneur.

Comme pour confirmer les fonctions étroitement politiques de cet office, certes retransmis sur les chaînes publiques russes, aucune transcription intégrale du sermon de Kirill n’a été publiée par le Patriarcat. 

En revanche, l’Église orthodoxe s’est attachée à rendre publics deux passages dans lesquels le patriarche remerciait, non le Seigneur qui règne sur les cieux, mais le seigneur qui règne sur la terre russe.

La cérémonie a commencé par des remerciements de Kirill à Vladimir Iakounine, ancien collègue de Vladimir Poutine au KGB. Après avoir été son protégé politique et l’un des grands bénéficiaires des privatisations poutiniennes, Iakounine a perdu ses fonctions politiques, mais conservé son influence et sa fortune — à commencer par sa demeure estimée à 60 millions d’euros dans la banlieue de Moscou jadis révélée par Alekseï Navalny. En sa qualité de président du conseil d’administration de la Fondation Saint-André le Premier Appelé, Vladimir Iakounine organise chaque année une cérémonie étonnante : le transport du Feu sacré depuis l’église de la Résurrection du Christ de Jérusalem jusqu’à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou. En recevant de ses mains le Feu sacré, le patriarche Kirill a donc adressé ses plus vifs remerciements à Iakounine pour cette nouvelle édition d’un exercice de communication politico-religieuse bien rôdé. 

Après l’allumage des cierges au Feu sacré, la procession de la Croix, le chant du canon pascal et la lecture de l’homélie catéchétique de saint Jean Chrysostome, le patriarche a interrompu la liturgie pour s’adresser à Vladimir Poutine à propos du transfert à l’Église de deux icônes inestimables, conservées jusqu’alors dans l’un des principaux musées de Moscou. 

À la veille de la fête de l’Entrée de notre Seigneur à Jérusalem s’est produit un événement d’une portée historique. 

Par l’entreprise du président de la Fédération de Russie Vladimir Vladimirovitch Poutine, présent en ce moment même parmi nous pour l’office pascal, a eu lieu la remise à l’Église orthodoxe russe de deux grands trésors sacrés, les icônes miraculeuses les plus révérées de notre pays, celles de la Vierge de Vladimir et de la Vierge du Don, toutes deux conservées à la Galerie nationale Tretiakov. Ces deux icônes vénérées ont été restituées à l’Église et se trouvent ici-même, dans la cathédrale du Christ-Sauveur de la ville de Moscou.

Cette décision éminemment politique a un précédent : il y a trois ans, la célébrissime Trinité d’Andreï Roubliov, avait déjà été exposée à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou malgré d’intenses critiques de la part des responsables des musées et de la société civile, légitimement inquiets de voir cette icône dégradée — du fait de conditions de conservation moins qu’optimales dans la cathédrale — pour un simple motif de propagande politico-religieuse. Après cette annonce, le patriarche a entamé une tirade d’hommage au président russe.

Très respecté Vladimir Vladimirovitch  ! En tant que président de notre pays, vous avez accompli bien des choses qui resteront assurément dans l’histoire comme des actes de bienveillance, des actes de toute première importance pour notre Patrie. 

Mais l’événement que je viens d’évoquer n’a pas seulement sa place dans l’histoire de la Russie et de l’Église  ; il fait désormais partie intégrante de l’histoire du peuple russe. 

Nous parlons en effet de la restitution de certaines des plus grandes reliques de la terre russe, devant lesquelles ont prié des générations et des générations de nos ancêtres orthodoxes, des chefs militaires à la veille de combats périlleux, des tsars, des princes pieux et notre peuple orthodoxe lui-même.

Si la conservation de ces icônes dans un musée leur a épargné la destruction, elle ne leur a pas épargné l’outrage. Ces trésors sacrés qui avaient vocation à demeurer dans un temple pour que les fidèles puissent prier devant eux y avaient en quelque sorte perdu leur signification essentielle, cette signification qui dépasse toutes les autres, y compris leur valeur artistique. 

Aussi la restitution de ces icônes saintes, sur votre initiative et vos ordres, constitue-t-elle un événement véritablement historique. Dans l’histoire de notre pays, bien des choses seront associées à votre nom et cette décision figurera non seulement dans les annales de l’État russe, mais aussi dans celles de l’Église orthodoxe russe. 

Au nom du peuple orthodoxe dans son ensemble, à commencer par les milliers de personnes présentes ici ce soir, je vous remercie de tout mon cœur d’avoir rendu ces trésors sacrés à leur demeure originelle. Que la bénédiction divine soit sur vous, vos proches, vos collègues et tous ceux qui œuvrent aujourd’hui à vos côtés pour le bien de notre Patrie  ! Que le Seigneur vous garde  !

Le patriarche Kirill de Moscou et de toutes les Russies célèbre l’office de Pâques orthodoxe à la cathédrale du Christ-Sauveur. © Sergey Bobylev

Dans le cadre de cet échange symbolique de bons procédés, Vladimir Poutine a fait adresser par le Kremlin ses vœux aux fidèles, doublés de cette déclaration aux responsables de l’Église.

Vladimir Poutine L’Église orthodoxe russe, tout comme d’autres confessions chrétiennes, joue un rôle créateur de toute première importance dans la préservation de notre patrimoine historique et culturel d’une richesse exceptionnelle, dans le renforcement des institutions familiales et dans l’éducation des jeunes générations.

Les organisations religieuses accomplissent à ce titre un travail de premier plan, un travail nécessaire, lorsqu’elles s’appliquent à approfondir la coopération avec les organes du pouvoir d’État, à harmoniser le dialogue interreligieux et interethnique en Russie, ainsi qu’à soutenir les participants à l’opération militaire spéciale et leurs familles. Une activité aussi essentielle et diversifiée mérite notre plus profonde reconnaissance.

L’Église orthodoxe russe est un soutien institutionnel majeur de la guerre russo-ukrainienne. Si prompt à parler de « guerre sainte » et de « rachat des péchés » par le « sacrifice » des soldats au front, le patriarche ne l’a toutefois pas évoquée en cette fête de Pâques. En effet, le pouvoir russe tenait à mettre l’accent avant tout sur la trêve pascale. Au même moment, la chaîne Telegram du ministère de la Défense communiquait sur un millier de koulitchi (pâtisserie traditionnelle de Pâques) confectionnés et bénis spécialement pour les soldats qui combattent en première ligne, en publiant même des vidéos de ces gâteaux livrés par drone aux soldats les plus exposés 2.

Cette homélie aux allures de génuflexion devant le président russe contraste d’autant plus vivement avec les homélies pascales prononcées par le patriarche œcuménique de Constantinople et le souverain pontife. Du côté du patriarche Bartholomée, en conflit de longue date avec Kirill et l’Église orthodoxe russe asservie à Vladimir Poutine, l’encyclique pascale de cette année portait un message de paix universelle bien éloigné des appels militaristes qui résonnent dans les églises russes 3

Quant au message Urbi et Orbi du pape Léon XIV, prononcé sur la loggia centrale de la basilique Saint-Pierre le dimanche 5 avril, il se plaçait plus résolument encore sous le sceau du pacifisme évangélique 4.

Sources
  1. « В праздник Светлого Христова Воскресения Предстоятель Русской Церкви возглавил торжественное богослужение в Храме Христа Спасителя », Русская православная церковь. Официальный сайт Московского патриархата, 12 avril 2026.
  2. Voir sur Telegram.
  3. « La parole de la Croix et de la Résurrection résonne aujourd’hui comme Évangile de paix, de réconciliation et de justice. La guerre, la haine et l’injustice s’opposent aux principes chrétiens fondamentaux, pour la réalisation et l’affermissement desquels le peuple de Dieu prie et œuvre chaque jour. Dans la lumière de la Résurrection, nous supplions le Seigneur pour les victimes de la violence guerrière, les orphelins, les mères qui pleurent leurs enfants, pour tous ceux qui portent dans leur corps et dans leur âme les effets de la cruauté et de l’insensibilité humaines. Le “Christ est ressuscité” est un refus et une condamnation de la violence et de la peur, et une invitation à une vie de paix. La guerre engendre lamentation et mort ; la Résurrection vainc la mort et donne l’incorruptibilité. Face aux images quotidiennes de la barbarie de la guerre, l’Église proclame à pleine voix la sacralité de la personne humaine, de tout être humain concret en tout lieu de la terre, et le devoir de la respecter de façon absolue. » in « Patriarche œcuménique Bartholomée – Encyclique pascale 2026 », 7 avril 2026. Le texte original : « Πατριαρχική Ἀπόδειξις ἐπί τῷ Ἁγίῳ Πάσχα 2026 », Oικουμενικό Πατριαρχείο, 7 avril 2026.
  4. « Que ceux qui ont des armes en main les déposent ! Que ceux qui ont le pouvoir de déclencher des guerres choisissent la paix ! Non pas une paix imposée par la force, mais par le dialogue ! Non pas avec la volonté de dominer l’autre, mais de le rencontrer !Nous nous habituons à la violence, nous nous y résignons et nous devenons indifférents. Indifférents à la mort de milliers de personnes. Indifférents aux répercussions de haines et de divisions que les conflits sèment. Indifférents aux conséquences économiques et sociales qu’ils engendrent et que chacun ressent pourtant. On assiste à une “mondialisation de l’indifférence” de plus en plus marquée, pour reprendre une expression chère au Pape François […]. Nous ne pouvons pas continuer à rester indifférents ! Et nous ne pouvons pas nous résigner au mal ! » in « Message Urbi et Orbi du pape Léon XIV », 5 avril 2026.
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