La Terre inhabitable : matrice d’une nouvelle condition humaine
Le réchauffement climatique n’est pas une hypothèse — c’est une réalité. Ses impacts ne sont plus un pronostic lointain, mais des événements qui se situent ici et maintenant : températures extrêmes, inondations, vagues de sécheresse…
Le choc des impacts du changement climatique est de plus en plus brutal : accélération du réchauffement et autres dégradations écologiques, des bouleversements de l’atmosphère à ceux qui affectent les courants marins, des changements de pratiques sociales aux nouvelles formes de production et de consommation.
Le choc des transformations qu’il induit est, lui aussi, violent : mobilisations, résistances, conflits et luttes de pouvoir se déploient autour de la question du climat et des projets de transformation bas-carbone — sans oublier les conséquences imprévues de la transformation, sous forme de chocs industriels et technologiques, de changements dans le monde du travail, de nouvelles inégalités et de changements culturels…
Le choc de l’Anthropocène 1 ne concerne pas seulement l’avenir politique ou économique d’un ou de plusieurs pays, mais l’habitabilité même de la Terre. C’est une crise de l’engendrement, comme l’a écrit Latour. Cette nouvelle ère se caractérise par le lien intime entre développement humain inégal et crises écologiques, mais aussi par des interconnexions entre ces crises : climat, biodiversité, eau, océans, plastique, pollutions chimiques, etc. On ne peut isoler le climat de ces autres problèmes : d’une part, à cause des effets rétroactifs entre eux, par exemple quand la perte de biodiversité dans un monde en surchauffe réduit encore les capacités d’absorption des systèmes naturels ; d’autre part, parce qu’il y a des contradictions entre solutions, par exemple quand des monocultures énergétiques aggravent la perte de biodiversité, ou bien les problèmes d’eau.
Face à la transformation profonde de notre monde, nous ne pouvons plus être dans l’optique d’une transition ordonnée et graduelle, pour au moins deux raisons : le décor de cette mutation — c’est-à-dire un monde en crise traversé de conflits croissants, dans un basculement géopolitique inédit depuis la Deuxième Guerre mondiale — et les menaces existentielles contre la démocratie.
Contrairement aux années 1990, où la gouvernance climatique émergeait dans l’optimisme presque candide de l’après-guerre froide, la recherche de solutions se déroule aujourd’hui sur fond de retour brutal de la géopolitique. Ce réalignement redessine la globalisation le long de nouvelles lignes de fracture, à la fois politiques, idéologiques et économiques.
À ce basculement géopolitique s’agrège un second choc, démocratique cette fois, avec l’augmentation des inégalités, la féodalisation de l’espace public dans l’ère digitale, la fin d’un monde commun et d’un futur partagé et ouvert.
La mutation climatique alimente directement les dislocations du monde, quand des événements extrêmes frappent des populations ou quand des politiques de transition mal conçues fragilisent le tissu social.
Elle s’entrelace aussi, de façon plus subreptice, avec d’autres crises : quand l’argent du fossile alimente la désinformation et abreuve les mouvements autoritaires, quand les guerres accélèrent les émissions de carbone, ou quand la course aux armements relègue le climat au second plan, voire au troisième. Dans la question climatique se joue donc aussi la question de la possibilité d’un futur démocratique.
Il s’agit donc de lier la question climatique, non seulement aux sujets écologiques et planétaires, mais aussi géopolitiques, sociaux, démocratiques ; bref, de replacer le climat au cœur d’une plus ample réflexion sur les bouleversements contemporains.
Face à la transformation profonde de notre monde, nous ne pouvons plus compter sur une transition ordonnée et graduelle.
Stefan Aykut et Amy Dahan
La mutation climatique : un problème public mondial
Ce que nous nommons la mutation climatique 2 ne se réduit pas à un problème technique de décarbonation.
Il s’agit d’un problème planétaire, qui nous force à reconsidérer nos rapports sociétaux au vivant et à la nature. Ainsi, Marc-André Selosse écrit par exemple qu’il faut considérer La biodiversité comme un humanisme, titre de son dernier ouvrage 3. Si le climat est bien l’un des problèmes de notre époque, on ne peut plus le traiter isolément pour autant. D’autres crises toutes aussi importantes viendront régulièrement peupler l’espace public — qui se relient au problème climatique et compliquent sa résolution, et qu’il faudra traiter en même temps.
Or les efforts de transformation bas-carbone produisent de nombreux effets pervers.
Aux phénomènes déjà connus — risques technologiques, pollutions, crises sanitaires — s’ajoute désormais une nouvelle couche d’effets inattendus, produits par des solutions toujours partielles, qui déplacent ou recréent les problèmes ailleurs 4 : déforestation liée aux biocarburants, pollution aux particules fines du diesel encore promu comme « propre », substances chimiques persistantes issues de produits de substitution, etc.
Cela remet en cause notre vision de nous-mêmes et questionne notre organisation sociale et politique. Comment s’adapter à ce « régime climatique » dont nous avions parlé dès 2007 5 pour analyser comment le climat avait été construit comme problème public mondial ? Bruno Latour avait par exemple élargi cette notion pour en faire le cadre d’une nouvelle condition humaine face au bouleversement climatique. Devons-nous devenir, comme l’écrit Dipesh Chakrabarty, une civilisation qui pense le très long terme et ses variétés géographiques, afin d’assurer la survie de l’espèce humaine ? Faut-il repenser la notion de liberté individuelle, pour construire une capacité d’agir collective face à la crise climatique ? Quoi qu’il en soit, il n’y a plus de futurs « non-radicaux » — plus de possibilité de conserver peu ou prou un statu quo ante 6.
Transformation plutôt que transition : repolitiser la question écologique
L’invasion russe en Ukraine, les guerres commerciales, l’impérialisme prédateur de Trump du Venezuela au Groenland, et aujourd’hui les fureurs de la guerre en Iran, mettent à nu les contours d’un nouveau monde, issu d’une transformation désordonnée et inégale, traversé par des forces contradictoires et de nombreux conflits.
L’heure est désormais à la construction des murs, à la fermeture des frontières, au nationalisme et au protectionnisme, y compris en Europe.
Toute analyse de la possibilité d’un passage à des économies et modes de vie décarbonés doit donc composer avec les risques constants d’un retour en arrière — risques qui grandissent au fil de l’intensification des pressions de transformation sur les secteurs industriels et les populations. Or il faut remarquer que toutes ces dynamiques politiques et sociales restent trop souvent absentes de l’univers mental des scénarios du GIEC. Les modèles techno-économiques, qui dominent les débats climatiques, reposent toujours fondamentalement sur l’idée qu’une transition par le marché et la technologie suffira. Ce paradigme est pourtant dépassé.
Deux grands récits dominent aujourd’hui les discours sur la transformation bas-carbone.
Le premier raconte une « transition déjà en cours, inévitable », portée par la modernisation écologique, le capitalisme vert et la logique des marchés carbone. Une véritable fiction de la transition qui, au « schisme de réalité » décrit dans Gouverner le Climat, a substitué le « schisme de la décarbonation ». Ce récit à caractère incantatoire a pris son essor après l’Accord de Paris, et s’est imposé dans les COP.
Le trumpisme n’est pas une parenthèse, c’est une menace systémique.
Stefan Aykut et Amy Dahan
À l’opposé, un second récit défend l’idée d’une « transition impossible », au motif qu’un tel basculement n’a jamais eu lieu par le passé et que l’apparition d’une nouvelle source d’énergie ne se substitue jamais à l’ancienne mais, au contraire, la stimule par de nouveaux usages, dans une histoire symbiotique des énergies 7. Citons également l’option obstructionniste de la transition impossible, car jugée politiquement inadmissible.
Ces deux récits, en réalité, dépolitisent le débat.
L’un et l’autre ignorent tant le basculement géopolitique que les luttes sociales et politiques à l’échelle des nations, et accordent une place excessive à la technologie, comme si elle déterminait seule notre destin. Or, la transformation écologique est tout l’inverse : complexe, contradictoire, traversée de divisions géopolitiques et de fractures sociales.
C’est pourquoi il faut distinguer les notions de transition et de transformation.
La notion de transition renvoie aux projets technocratiques, souvent d’apparence apolitiques, de décarbonation par la seule substitution d’un régime énergétique par un autre.
La notion de transformation désigne des processus plus vastes de changement sociétal, englobant systèmes politiques, régimes sociotechniques, et rapports au monde naturel, qui sont conflictuels, non linéaires, et restent toujours réversibles et ouverts.
Le climat au piège du spectacle des crises
Nous ne pouvons réduire la crise actuelle à la question climatique. Le basculement géopolitique constitue un élément absolument central de la mutation en cours.
Le trumpisme n’est pas une parenthèse, c’est une menace systémique.
Timothy Snyder nous avait prévenus dans The Road to Unfreedom : les inégalités sont devenues trop profondes pour laisser croire à un avenir commun.
En 2016, l’écart entre les 0,1 % les plus riches et le reste des Américains avait retrouvé le niveau de 1929.
Certains dirigeants sont tentés de basculer vers ce que Snyder a appelé une « politique de l’éternité » 8 qui détourne l’attention du présent, des problèmes concrets et de l’exigence démocratique, pour enfermer les citoyens dans un spectacle permanent de crises et un récit glorifié du passé. Cela donne : Make America Great Again.
Dans une autre variante, comme a pu l’écrire de façon exceptionnellement prémonitoire Bruno Latour, dans Où Atterrir ? (2017), les élites font sécession, en niant toute implication dans la cité et tout lien au bien commun.
Dans les deux cas, la responsabilité politique disparaît : l’État ne cherche plus à améliorer les conditions de vie, mais à faire durer l’ordre établi par le récit, la peur, la guerre.
Ce que nous appelons la mutation climatique a ravivé l’idée de finitude planétaire. Le développement illimité, pilier idéologique du néolibéralisme, se heurte désormais aux limites de la Terre — à la fois physiques et sociales — établies scientifiquement et négociées dans les COP climat et biodiversité. Un nouveau type de capitalisme émerge, fondé sur la rareté, la compétition et l’exclusion. En effet, la féodalisation de l’espace public s’explique aussi par un capitalisme numérique qui connaît aujourd’hui une inquiétante convergence entre les intérêts fossiles et ceux des géants technologiques.
À l’heure de l’« America First », nous sommes plongés dans un environnement fragmenté, imprévisible, traversé par des rivalités croisées où les lignes de fracture n’opposent pas toujours des camps clairement définis.
Une pluralité incompatible de visions traversent chaque société et chaque région du monde.
Le climat est entré dans le registre des polarisations culturelles et politiques.
Stefan Aykut et Amy Dahan
La crise climatique est une crise démocratique
La crise climatique remet en question le modèle de la démocratie planétaire et intergénérationnelle : chaque inaction aujourd’hui — surtout dans les grands pays industrialisés — réduit drastiquement les chances de vie sur l’ensemble de la planète et les espaces de liberté des générations futures. C’est pour cette raison que l’arène onusienne — seul lieu où peut s’exprimer un semblant de démocratie planétaire — reste pertinente.
La dimension temporelle de la crise est essentielle car elle implique que la décarbonation avance assez vite pour préserver la liberté d’agir des générations futures. Or la gouvernance multilatérale est une fabrique de la lenteur. Cette lenteur des démocraties à opérer la transition questionne profondément nos modèles politiques. Plusieurs politistes y voient un « plafond de verre » des démocraties face à la crise écologique, lié à leur dépendance profonde à la croissance 9.
Ce constat est inquiétant pour l’avenir, d’autant plus que la transformation devient un terrain d’affrontements et de rivalités systémiques : bataille féroce pour les marchés bas-carbone, comparaisons permanentes entre régimes quant à leur capacité à transformer l’économie. La supposée « efficacité » de l’autoritarisme chinois est ici souvent opposée à l’inertie démocratique. Et pour cause : la Chine a installé en 2023, en une seule année, autant de panneaux solaires que les États-Unis en vingt ans.
L’issue de cette confrontation dépendra de la capacité des démocraties à dépasser la doxa néolibérale et à développer les moyens d’action nécessaires pour aligner l’économie sur les impératifs écologiques.
Néanmoins, elles disposent d’un avantage important face aux autocraties : leur légitimité repose sur les procédures, le vote et l’alternance politique. Cela nourrit des sociétés civiles vivantes, des médias libres, des sciences autonomes, des contre-pouvoirs – autant de ressorts d’analyse et de réflexivité collective qui favorisent une pression par le bas pour le changement. En démocratie, les sociétés comptent. De ce point de vue, et sur le long terme, le désavantage est plutôt du côté des autocraties.
Pour une « politique de l’atterrissage »
Si nous n’avons pas affaire, dans la crise climatique, à une simple transition au sein d’un ou plusieurs systèmes sociotechniques, mais bien à une mutation constituée de changements complexes et contradictoires, dans laquelle la question climatique s’entrelace avec d’autres crises et basculements, alors il devient nécessaire de tenir ensemble des échelles très différentes : de l’individuel et des pratiques quotidiennes jusqu’aux arènes onusiennes et aux tensions géopolitiques.
De même, il s’agit d’articuler les stratégies orientées vers l’État et les institutions de gouvernance avec celles qui relèvent de la mobilisation des forces sociétales, du droit et des territoires. D’où la nécessité d’une grammaire d’action susceptible de servir de base pour des stratégies « d’atterrissage ».
L’existence d’un « plafond de verre » de la transformation en démocratie 10 est réelle et persistante. Dans les démocraties occidentales, les décennies de forte croissance après 1945 ont forgé un modèle dans lequel la redistribution d’une partie des profits économiques assurait à la fois la paix sociale et la légitimité démocratique. La longévité d’un gouvernement dépend ainsi largement de sa capacité à garantir croissance et emploi : « It’s the economy, stupid », résumait le conseiller de Bill Clinton James Carville. Ce lien étroit complique considérablement toute transformation écologique profonde.
À cela s’ajoute une dynamique temporelle spécifique, qui lie crise climatique et crise démocratique dans un cercle vicieux : la procrastination nourrit la montée des populismes.
Face aux exigences de transformation, de nombreux responsables politiques choisissent l’apaisement — nier l’urgence, promettre des solutions indolores, repousser les décisions. Mais plus la transformation est différée, plus ses coûts augmentent, et plus les crises deviennent violentes. Ceux qui ont cru aux promesses d’une transition sans douleur — en continuant à investir dans des infrastructures fossiles, des voitures à essence ou des chauffages à gaz — s’opposent d’autant plus fortement au changement.
Les droites radicales exploitent ces frustrations en érigeant les modes de vie carbonés en symboles identitaires à défendre. Le climat entre alors dans le registre des polarisations culturelles et politiques. Dans ce contexte prospère un populisme d’extrême droite, prêt à organiser de nouvelles exclusions pour défendre le statu quo.
D’autres attaques viennent des régimes autocratiques, Russie et Arabie saoudite en tête. Se sentant menacés à la fois par la montée des revendications démocratiques et par la perspective d’une transformation bas-carbone, ceux-ci ont conçu des stratégies globales de pourrissement, menant une guerre de désinformation et une croisade contre les institutions démocratiques et scientifiques. De Trump à Orbán, de l’AfD allemande en passant par le Rassemblement national en France, ils ont trouvé des alliés zélés au sein même des démocraties. Sous l’effet de ces engrenages, les institutions démocratiques, longtemps perçues comme des vecteurs importants de la transformation, risquent d’en devenir des obstacles. En d’autres termes, la mutation climatique est désormais une crise existentielle non seulement de la planète, mais aussi de nos démocraties.
Et pourtant, les lignes bougent. Les basculements géopolitiques en cours ébranlent les certitudes. La pression des sociétés civiles a fait émerger des projets de décarbonation nationaux. L’essor des renouvelables bouleverse les systèmes électriques. Les innovations numériques transforment en profondeur les métiers et les modes de production.
Ces basculements ne coïncident pas nécessairement avec les aspirations démocratiques et écologiques. Mais là où il y a mouvement, il y a aussi de l’espoir.
Pour saisir cette conjoncture incertaine, nous identifions cinq axes centraux sur lesquels les stratégies politiques et militantes devraient se concentrer : la réforme de l’État, l’arme du droit, les sujets territoriaux, les questions de travail et les systèmes de valorisation.
Pour chacun de ces axes, il est possible d’élaborer une approche qui combine, d’une part, des stratégies structurelles et matérielles — remplacer les infrastructures fossiles, transformer les modes de production, construire de nouvelles filières vertes — et, d’autre part, des stratégies plus subversives, culturelles et sociales, capables d’ouvrir nos horizons et d’élargir nos imaginaires en remettant en cause les fondements de notre modernité industrielle et fossile. Sur cette base, nous pouvons tirer des impératifs pour l’action, qui s’adressent autant aux responsables politiques qu’aux activistes, aux citoyennes et citoyens souhaitant faire avancer la transformation bas-carbone et écologique.
Il n’y a plus de futurs « non-radicaux ».
Stefan Aykut et Amy Dahan
Jouer sur les alliances, mettre à profit les crises, accueillir les basculements : pour une politique de l’occasion
Contrairement aux narratifs qui les décrivent comme systématiquement inertes, nos sociétés sont en réalité traversées en permanence par le changement.
La transformation doit se construire pas à pas, en saisissant les opportunités qui se présentent et en élargissant progressivement l’espace des possibles à partir des dynamiques sociales, technologiques et politiques déjà à l’œuvre.
Le climat traverse désormais — et traversera de plus en plus à l’avenir — tous les autres problèmes politiques. Or, il ne s’agit pas d’un problème politique classique de bien commun, que l’on pourrait résoudre par consensus. Il s’agit d’un conflit politique et social profond. L’accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère est le miroir d’autres accumulations — celles de richesses faramineuses générées par les énergies fossiles, celles de capitaux concentrés dans un capitalisme globalisé, dopé par les processus énergivores de financiarisation et de numérisation, celles enfin du pouvoir politique, capté par les autocraties fossiles et les oligarques des hydrocarbures comme du numérique, qui n’ont cessé de réinvestir leur argent sous forme d’influence politique, pour protéger leur business model ou stabiliser leurs régimes.
Plutôt que de rechercher un juste milieu introuvable, il faut clarifier les antagonismes, chercher des alliés, nommer et isoler les positions inacceptables. Du niveau global aux échelles nationales et locales, il convient donc de relier le climat à d’autres dimensions concrètes (environnement, santé, droit au logement, conditions de travail, pauvreté énergétique, cadre de vie), capables de servir de base à des coalitions de transformation.
Il est par ailleurs crucial de s’appuyer sur des dynamiques existantes plutôt que sur les trajectoires abstraites des scénarios économiques.
Dans une perspective d’incrémentalisme radical de la transformation, il ne s’agit pas tant d’identifier les options les moins coûteuses sur le papier que de repérer les conjonctures critiques, les moments de basculement, les occasions d’approfondir ou d’accélérer des dynamiques déjà enclenchées. Cela suppose de s’appuyer sur les basculements géopolitiques — comme, actuellement, la guerre en Iran — pour recadrer la question climatique comme une question de souveraineté et d’autonomie ; de soutenir les mobilisations sociales autour des questions écologiques ; de saisir les opportunités ouvertes par les innovations technologiques ; ou encore de s’appuyer sur les dynamiques territoriales, en soutenant les expérimentations locales et en facilitant leur diffusion.
Redistribution et décroissance ciblée : les nouveaux fondements d’une économie écologique
Tandis que les pionniers du changement — souvent issus des nouvelles classes moyennes — portent activement la transformation, les « épuisés du changement » — classes moyennes précarisées, classes populaires, territoires marqués par la désindustrialisation ou l’exode rural — se sentent dépassés par la vitesse et la complexité des bouleversements en cours.
Ces fractures pèsent lourdement sur la capacité à conduire la transformation.
Pour construire et élargir le soutien social, il faut des stratégies et une rhétorique politiques qui reconnaissent ces différences au lieu de les gommer. Les injonctions générales à la sobriété ou au changement de comportement sont inopérantes parce qu’elles sont perçues comme injustes. L’idée n’est pas de demander toujours plus à celles et ceux qui vivent déjà une forme de sobriété contrainte, mais de réduire les émissions de l’autre moitié — et en particulier des plus aisés — à un niveau soutenable — à la fois pour la planète et pour la cohésion sociale. La réduction des privilèges des ultra-riches et des politiques de redistribution apparaît ainsi bien plus efficace, écologiquement et démocratiquement, que l’appel à un renoncement généralisé. Reformulé ainsi, le problème sort d’un cadrage individualisant pour devenir pleinement politique : limiter la concentration des richesses devient une condition préalable à la limitation de la concentration de CO₂ dans l’atmosphère.
Les démocraties doivent démontrer qu’elles sont capables de façonner une nouvelle économie à la hauteur de l’urgence écologique.
Stefan Aykut et Amy Dahan
La Grande Transformation du XIXe siècle, puis l’ère néolibérale, ont progressivement amputé la démocratie en excluant de fait les problèmes d’organisation économique, puis les questions de politique industrielle, de l’espace de délibération collective. C’est la thèse centrale de Karl Polanyi : l’économie s’est « désenchâssée » de la société, échappant à l’emprise du politique. Aujourd’hui, les démocraties sont prises en étau entre la compétition avec les régimes autoritaires, la montée des inégalités et des polarisations, et l’impératif d’une transformation bas-carbone et écologique.
Il en résulte un dilemme : réussir à démocratiser les démocraties, les rendre plus inclusives et participatives, sans pour autant accroître l’exploitation du monde naturel ni externaliser les dégâts — car c’est précisément notre empreinte matérielle qu’il faut réduire.
Dans le même temps, dans un monde marqué par le retour de la guerre, la croissance économique reste étroitement liée à la puissance militaire et à l’influence stratégique. Dès lors, quand bien même l’idée d’une décroissance volontaire dans les pays Nord pourrait apparaître moralement séduisante, elle deviendrait politiquement difficilement soutenable pour l’Europe dans la conjoncture actuelle.
Pour autant, l’impossibilité d’une décroissance généralisée n’exclut pas une décroissance ciblée des secteurs et des pratiques climaticides.
Mais si l’on veut croître ici et décroître là, encore faut-il pouvoir choisir.
Autrement dit, pour surmonter le plafond de verre de la transformation en démocratie, il faut ramener les questions économiques au cœur de la délibération collective et renforcer les capacités de l’État à orienter activement l’économie.
Les démocraties doivent donc démontrer qu’elles sont capables de façonner une nouvelle économie à la hauteur de l’urgence écologique, tout en garantissant une prospérité beaucoup plus largement partagée. Au-delà du scénario d’un échec face au réchauffement, un autre spectre hante nos futurs : celui d’un monde plus ou moins décarboné — mais résolument autoritaire.
Sources
- Nous renvoyons ici à l’ouvrage de référence de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’évènement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 2013.
- Stefan C. Aykut et Amy Dahan, La mutation climatique, Paris, Presses de Sciences Po, 2026.
- Marc-André Selosse, La biodiversité comme un humanisme, Paris, Le Seuil, 2026.
- La logique de déplacement de problèmes est au cœur de la grande analyse historique de Peter Wagner sur les « sociétés du carbone » : Peter Wagner, Carbon Societies : The Social Logic of Fossil Fuels, John Wiley & Sons, 2024.
- Dans Les modèles du futur puis dans Gouverner le climat ?, nous avons introduit la notion de « régime climatique » pour analyser comment le climat a été construit comme problème public mondial, en croisant les apports des relations internationales et des Science Studies. Cette notion permettait de penser l’articulation entre production de savoirs, expertise et gouvernance. Bruno Latour l’a ensuite élargie pour en faire le cadre d’une nouvelle condition humaine face au bouleversement climatique.
- L’argument qu’il n’y a plus de futurs non-radicaux est développé par les climatologues Kevin Anderson et Alice Bows dans un article de 2011 : « Beyond ‘dangerous’ climate change : emission scenarios for a new world », Philosophical Transactions of the Royal Society A. 369, 2011, 20-44.
- Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition, Paris, Le Seuil, 2023.
- Timothy Snyder, The Road to Unfreedom. Russia-Europe-America, Tim Duggan Books, 2018.
- Daniel Hausknost, « The environmental state and the glass ceiling of transformation », Environmental Politics. 29(1), 2020, 17-37.
- Ibid.