Dans un texte en arabe le régime iranien appelle la « oumma islamique » à « la résistance contre Israël et les États-Unis »
Face aux critiques des opinions publiques des pays du Golfe, ciblés depuis plus de deux semaines par des attaques iraniennes, Ali Larijani, l’un des principaux responsables du régime, a tenté d’en fournir la justification religieuse et stratégique en prenant à témoin « les musulmans du monde entier ».
Nous traduisons et commentons ligne à ligne cette tentative d’étendre le conflit.
- Auteur
- Pierre Ramond
Comme anticipé par la revue, Ali Larijani semble jouer un rôle clef dans la phase de transition à la suite de la mort du Guide. Nommé comme responsable de la sécurité du pays à la suite de l’annonce officielle de la mort d’Ali Khamenei, il semble continuer à occuper des fonctions centrales, notamment en l’absence de prise de parole publique ou d’apparition du nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei.
Le ton de ce message paru aujourd’hui 16 mars tranche avec ses prises de parole officielles habituelles, par sa véhémence à l’égard des autres pays musulmans et par son oralité.
La ligne de la République islamique semble désormais s’articuler autour de deux éléments centraux : d’une part, le manque de fiabilité de la garantie de protection américaine vis-à-vis de ses alliés ; d’autre part, l’impossibilité pour la République islamique de dominer les autres acteurs régionaux face à l’asymétrie technologique et militaire d’Israël et des États-Unis.
Dans un contexte où le régime iranien remet en cause le modèle économique et politique des principautés du Golfe par le sabotage, les attaques de bâtiments civils et le minage possible du détroit d’Ormuz, il semble peu probable que cet appel à la résistance (مقاومت), qui cherche à réactiver la khomeiniste de l’oumma comme force transnationale, en faisant de l’Iran son porte-voix légitime, puisse réellement être bien reçu dans la région.
Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,
Aux musulmans du monde entier et aux gouvernements islamiques,
La basmala « Au nom de Dieu le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » est une convention quasi-obligatoire dans tout document officiel iranien — discours, lettre, décret. Le double destinataire — « musulmans du monde entier » et « gouvernements islamiques » — est en revanche plus politique : il permet à Ali Larijani de s’adresser simultanément aux peuples arabes et à leurs gouvernements, court-circuitant ces derniers en cherchant à les placer sous le regard de leurs propres opinions publiques. Larijani vise à réactiver la doctrine khomeiniste de l’oumma comme communauté politique transnationale, au-dessus des frontières étatiques, dont l’Iran se pose en porte-voix légitime.
1 — L’Iran a été confronté à une agression perfide américano-sioniste, lancée au beau milieu de négociations, qui visait à fragmenter le pays. Ils ont conduit au martyre le grand et dévoué Guide de la Révolution islamique, ainsi qu’un certain nombre de citoyens ordinaires et de commandants militaires. En conséquence, ils se sont heurtés à la résistance nationale et islamique des Iraniens.
Ali Larijani présente les Iraniens comme un bloc homogène animé par un désir de résistance « nationale et islamique » alors même que le régime a déclaré la guerre à sa société par la répression brutale des manifestations de janvier, causant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes. De plus, des enquêtes d’opinions montrent que, si le sentiment national reste fort en Iran, la République islamique s’est caractérisée par une importante sécularisation de la société, qu’Olivier Roy considère comme une « défaite spirituelle du régime ». Enfin, la persistance de la martyrologie chiite sous la plume d’Ali Larijani dissimule, d’après Farhad Khosrokhavar, un épuisement profond, durable, et radical du récit révolutionnaire chiite.
2 — Savez-vous qu’à l’exception de quelques rares cas, et uniquement dans la sphère politique, aucun État islamique n’est venu en aide à la nation iranienne ? Pourtant, la nation iranienne, grâce à sa forte volonté, a écrasé l’ennemi malfaisant, à tel point qu’aujourd’hui, l’ennemi ne sait pas comment sortir de cette impasse stratégique.
La rhétorique de Larijani s’inscrit dans un clivage que la République islamique entretient depuis 1979 entre un Iran se posant en champion de la résistance populaire anti-impérialiste et des monarchies du Golfe qu’elle présente comme des régimes corrompus, illégitimes et vendus à l’Occident — un discours qui emprunte autant au nationalisme révolutionnaire qu’à l’islam politique, et qui lui permet de chercher à séduire les opinions publiques arabes en court-circuitant leurs gouvernements.
3 — L’Iran poursuit sur la voie de la résistance contre « le grand et le petit Satan » (les États-Unis et Israël), mais le comportement des gouvernements islamiques n’est-il pas en contradiction avec la parole du Prophète, qui a dit : « Si vous ne répondez pas à l’appel d’un musulman, vous n’êtes pas un musulman » ?
Remarquons les parenthèses : « le grand et le petit Satan (les États-Unis et Israël) ». Cette expression typique de la République islamique n’est pas utilisée dans la plupart des pays arabes. Elle provient de l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, qui désignait les États-Unis par le terme cheitân-é bozorg ( شیطان بزرگ), et Israël par le terme chéitân-é koutchek ( شیطان). Ali Larijani doit donc l’expliciter — d’où l’usage de parenthèses.
Qu’est-ce donc que cette manière d’être musulman ?
Cette question prolonge la citation d’un hadith, parole ou action rapportée du Prophète, présent notamment dans le recueil Al-Kafi, ouvrage de référence pour les chiites de Mohammad ibn Yaqub Kolayni, grand compilateur chiite né en 864 et mort en 941 ( « يا للمسلمين ! », version en ligne de Al-Kafi.).
4 — Certains pays sont allés encore plus loin, affirmant que, puisque l’Iran a pris pour cible des bases américaines et des intérêts américains et israéliens sur leur territoire, l’Iran serait donc leur ennemi !
La justification des frappes qui ciblent les civils revendique une dimension théologique et géopolitique : ce ne sont pas les frappes iraniennes sur des bases et des objectifs civils situées en territoire arabe qui constituent une agression, mais bien le fait d’héberger ces bases américaines qui justifient ces attaques. Larijani présente le conflit comme une évidence théologique et morale — l’Iran musulman contre l’Amérique et Israël — en occultant que ces mêmes pays arabes contestent précisément la prétention iranienne à parler au nom de l’islam et à mener des opérations militaires depuis ou vers leurs territoires.
L’Iran devrait-il rester les bras croisés et laisser l’Amérique l’attaquer depuis des bases situées dans vos pays ? Ils cherchent des excuses ; d’un côté de la bataille d’aujourd’hui se trouvent l’Amérique et Israël, et de l’autre, l’Iran musulman et les forces de la résistance. De quel côté êtes-vous ?
Le mot résistance (مقاومت) employé ici pour en appeler aux « forces de résistance » est le même qui se trouve dans l’expression canonique axe de la résistance (محور مقاومت). On le retrouve dans l’autre nom du Hezbollah, « La Résistance libanaise au Liban » (« al-muqāwamah al-islāmīyah fī lubnān ») ou dans le nom du Hamas, sigle de « mouvement de résistance islamique » (« ḥarakat al-muqāwma al-ʾislāmiyya ») — confer infra prochain commentaire.
5 — Pensez à l’avenir du monde islamique. Vous savez que l’Amérique ne vous est pas loyale et qu’Israël est votre ennemi. Pensez un instant à vous-mêmes et à l’avenir de la région. L’Iran vous veut du bien et n’a aucune intention de vous dominer.
La République islamique a développé depuis 1979 un projet régional visant à l’hégémonie : son réseau transnational de milices, de partis et de mouvements armés — du Hezbollah libanais aux Houthis yéménites, en passant par les factions irakiennes et le Hamas gazaoui — a été fédéré sous l’étiquette de l’« axe de la résistance » (محور مقاومت). Ce réseau remplissait une double fonction : vers l’extérieur, il créait des zones de pression et d’instabilité pour installer un rapport de force asymétrique avec les États-Unis et Israël ; vers l’intérieur du monde arabe, il court-circuitait les États souverains en implantant des acteurs armés loyaux à Téhéran au cœur même de leurs territoires — le Liban, l’Irak, le Yémen, la Syrie — contestant ainsi de facto l’autorité de gouvernements que l’Iran juge trop accommodants avec l’Occident. La lettre publiée par Larijani s’inscrit précisément dans cette logique : en sommant les gouvernements arabes de choisir leur camp, il ne fait pas appel à la fraternité islamique mais les invite à reconnaître l’hégémonie iranienne sur la définition d’une position politique musulmane, c’est-à-dire à accepter que Téhéran décide seul qui est ennemi, qui est allié, et sur quel territoire la guerre peut légitimement être portée.
6 — L’unité de la Oumma islamique, avec toute sa puissance, peut assurer et garantir la sécurité, la prospérité et l’indépendance de toutes les nations.
Serviteur de Dieu, Ali Larijani
Conseil suprême de sécurité nationale | Téhéran | 25 Esfand 1404 | 16 jours après le martyre de Son Éminence l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei
En plus de la datation du document selon le calendrier iranien officiel, qui commence avec l’Hégire mais qui est un calendrier solaire, ce qui explique la différence de date avec le calendrier hégirien (27 Ramadan 1447 et 25 Esfand 1404), le message comptabilise le nombre de jours depuis la mort d’Ali Khamenei, qualifiée de « martyre ». Peut-être s’agit-il là aussi d’une manière de rappeler que la guerre actuelle est déjà plus longue que celle dite « des douze jours » de juin 2025.