En 2023, en amont et en marge de la COP28 de Dubaï, une société émiratie créée quelques mois auparavant et présidée par un membre de la famille royale, Ahmed Dalmook Al Maktoum, a conclu des accords avec six pays africains — Angola, Kenya, Liberia, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe — pour générer des crédits carbone sur leurs territoires, sur une surface équivalente à près de 25 millions d’hectares, soit la taille du Royaume-Uni 1.

Trois ans depuis la conclusion de ces accords, les autorités des pays concernés affirment qu’aucun de ces projets n’a abouti. L’entreprise émiratie, Blue Carbon, semble quant à elle s’être évaporée, et son site web a été mis hors ligne à l’été 2025 2.

  • Les accords signés auraient placé la gestion des ressources forestières présentes dans les régions concernées sous le contrôle de Blue Carbon.
  • Les États auraient touché une partie des revenus générés par la mise en œuvre de projets de reforestation et de protection destinés à produire des crédits carbone, qui sont par la suite vendus à des entreprises.

Une partie au moins aurait été vendue à des acteurs émiratis, afin que le pays puisse revendiquer la mise en œuvre de politiques durables lors de la COP.

  • Les raisons de l’abandon du projet sont inconnues, mais l’ONU et plusieurs ONG avaient alerté les pays signataires sur les risques juridiques d’une délégation de souveraineté sur leurs ressources.
  • L’opacité de ces accords aurait également menacé les droits des communautés locales habitant dans les zones concernées, qui avaient jusqu’à présent été relativement protégées en raison de leur isolement et de leur difficulté d’accès.

S’il est significatif en raison de la taille des surfaces concernées — qui représentaient, dans certains cas, jusqu’à 20 % du territoire national des pays —, le projet de Blue Carbon n’est pas un cas isolé. Dans un rapport publié en décembre, l’initiative Land Matrix estime que, depuis le début du siècle, 8,8 millions d’hectares de terre ont été acquis par des investisseurs pour des projets de compensation carbone conçus pour générer des crédits carbone, en grande majorité dans les pays à revenu faible ou intermédiaire 3.

  • Les acquisitions de terres à grande échelle (ATGE) représentent une faible part des projets de production de crédits carbone.
  • Le marché global a connu une croissance importante jusqu’au début des années 2020, avant de se contracter notamment en raison du manque de transparence de certains promoteurs.
  • Un nombre important de crédits vendus a fait l’objet de contestations en raison d’une surévaluation des réductions de CO2 mises en avant, ce qui a contribué à dissuader certaines entreprises d’entrer sur le marché volontaire du carbone.

Malgré l’opacité de plusieurs projets, comme Blue Carbon ou le projet iTeraka à Madagascar, qui a été critiqué pour contraindre les paysans habitants les terres concernées à consacrer des efforts et des ressources pour des bénéfices incertains 4, plusieurs études estiment que le marché a connu des dynamiques « encourageantes » en 2025.

  • L’ONG AlliedOffsets note « une prise de conscience croissante des risques liés au greenwashing » qui serait bénéfique car elle encouragerait les promoteurs à adopter des normes plus strictes et des approches plus rigoureuses 5.
  • De son côté, Platts estime que le marché est toujours perçu comme « un outil utile pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris », mais reconnaît qu’une standardisation accrue « pourrait contribuer à répondre aux préoccupations du marché » 6.
  • Si le premier projet de compensation carbone remonte à 1988, le marché volontaire du carbone constitue toujours un écosystème décentralisé, régi par plusieurs organismes indépendants chargés de certifier les projets et d’enregistrer les crédits carbone.

La concentration des projets d’acquisitions de terres dans des pays à faibles revenus, où les systèmes de gouvernance foncière sont souvent faibles, favorise l’accaparement de terres par des entreprises exploitant les opportunités économiques créées par les marchés du carbone. Si l’Afrique y est particulièrement exposée, d’autres pays, comme le Brésil, font également face à ce phénomène de land-grab — dont les premières victimes sont les communautés locales.