Points clefs
- Alors que l’armée régulière soudanaise (FAS) combat le groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (FRS) depuis près de trois ans, Washington a annoncé au début de février la tenue prochaine de négociations entre les deux belligérants, sous l’égide des États-Unis, de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.
- Ce qui avait commencé en « guerre de gueux » entre forces aux moyens limités s’est transformé en course à la supériorité technique à mesure que les combattants ont tiré profit de fournisseurs étrangers — les Émirats arabes unis soutenant les FSR et la Russie, l’Égypte et l’Iran les FAS.
- L’égalité des moyens a cependant gelé le conflit en une guerre d’usure. Le maintien des effectifs de part et d’autre, tirant parti du recrutement local, fragilise le processus politique d’après-guerre, à mesure que l’armée régulière s’associe à de nouvelles milices dans son combat contre les FRS.
- Dans leur soutien aux belligérants, les parrains régionaux achètent par l’armement un rôle dans la reconstruction ou une influence géopolitique. Si l’Égypte craint que la chute du gouvernement de facto ne conduise à une transition démocratique au Soudan, la Turquie comme l’Arabie saoudite, autres soutiens de l’armée régulière, cherchent à réduire l’influence croissante des Émirats dans la région.
Déclenché le 15 avril 2023, le conflit soudanais dure depuis près de trois ans sans avoir connu de rémission. Même s’ils se sont déplacés d’une région à l’autre, les affrontements n’ont jamais cessé et se sont étendus de la capitale Khartoum et du Darfour à l’essentiel des provinces du centre et du sud du pays. Même Port-Soudan, où s’étaient repliées les administrations de l’État central, a fait face à une attaque de drones en mai 2025. Aujourd’hui, les combats les plus intenses se déroulent au nord et au sud du Kordofan ainsi que dans la région du Nil Bleu, frontalière avec l’Éthiopie, sans qu’il soit possible d’imaginer qu’ils puissent s’y cantonner durablement ou cesser.
Le 3 février dernier, l’Envoyé spécial des États-Unis, Massad Boulos, au terme d’une réunion des grands donateurs à Washington, a toutefois affirmé avoir recueilli près de 1,5 milliard de dollars de promesses de dons pour le Soudan et défini un processus de médiation consensuel au sein du Quad (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Égypte, États-Unis). Enfin une perspective de paix, diront certains. Le calendrier évoqué par des responsables étatsuniens laisse en effet augurer des contacts informels avec les deux chefs de cette guerre, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises (FAS) et le général Mohammed Hamdan Dogolo dit Hemedti, leader des Forces de soutien rapide (FSR).
Les discussions portent sur un redéploiement possible de leurs contingents afin de rendre possible l’ouverture de couloirs humanitaires et un accès libre des populations à l’aide humanitaire internationale. Il est également évoqué la mise en œuvre d’un accord finalisé pour la fin du mois de mars ou le début d’avril.
Ces espoirs semblent toutefois irréalistes.
Loin d’une pause dans les combats, d’un cessez-le-feu qui inaugurerait une médiation politique et la transition vers un régime civil, il faut au contraire se préparer dans les semaines qui viennent à des combats de plus grande intensité encore et à des déplacements des lignes de front, sans qu’on puisse savoir à ce stade si l’un ou l’autre des protagonistes est capable de faire basculer les affrontements à son avantage.
Les raisons d’un tel pessimisme tiennent à plusieurs facteurs.
D’une part, les FAS et les FSR ont démontré une capacité continue à recruter des combattants en dépit de pertes importantes dans les batailles. Ces pertes tiennent à plusieurs causes : le médiocre entraînement des combattants face à la mobilisation d’armes sophistiquées utilisables grâce à la présence de techniciens souvent étrangers, la nécessité de se battre dans des environnements urbains bien plus qu’en rase campagne et l’éloignement des lignes de front. Malgré ces difficultés, le recrutement se poursuit des deux côtés.
D’autre part, la caractérisation de la guerre a changé depuis les derniers mois, au point qu’il n’est plus faux aujourd’hui de parler de conflit par procuration, en dépit du fait que les protagonistes armés sont profondément ancrés dans la réalité sociale et politique du Soudan. L’économie politique du conflit est aujourd’hui régionalisée et permet aux acteurs armés soudanais d’acquérir des systèmes d’armes sans commune mesure avec les ressources financières dont ils peuvent disposer de façon réaliste. En ce sens, la guerre au Soudan croise d’autres problématiques stratégiques qui portent notamment sur la possible présence de pays non riverains sur les côtes de la mer Rouge — notamment Israël et la Russie — et la rupture d’une alliance entre les dirigeants émiratis et saoudiens qui avaient cogéré pendant presque une décennie les conflits dans leur environnement régional.
Il ne faut donc pas s’y tromper : le cessez-le-feu espéré par l’émissaire américain aura plus à voir avec ceux conclus à Gaza ou dans l’Est du Congo qu’avec l’amorce d’une paix qu’espère une population brutalisée depuis des années et avide d’un retour à un univers pacifié. L’histoire n’étant jamais écrite d’avance, il est toujours possible d’espérer un miracle pour un pays qui n’en a jamais connu depuis son indépendance.
La machinerie d’une guerre
Il reste encore beaucoup à comprendre sur les conditions concrètes dans lesquelles la guerre entre FAS et FSR s’est déclenchée le 15 avril 2023, à un moment où les tensions entre elles devaient se réduire. Les combats ont vite gagné en intensité alors que des contingents importants des FSR avaient rejoint la capitale depuis plusieurs mois, compte tenu de la crise politique.
La première phase des combats
L’extension des combats au Darfour, puis vers des régions à l’est et au sud de Khartoum a suivi une certaine logique. Les FSR devaient sécuriser des voies d’approvisionnement et se garantir des sanctuaires tout en poursuivant les combats contre les forces régulières — qui manquaient alors cruellement d’infanterie et peinaient à réparer les équipements, notamment aériens, qui leur auraient été utiles.
Cette première phase de la guerre a permis aux FSR de pallier assez facilement les pertes sans lancer de véritables campagnes dans des régions éloignées des combats ou à l’étranger : il leur était alors aisé de recruter dans la population cosmopolite de Khartoum ou au Darfour des jeunes qui, pour la cause, l’argent ou le pillage, se mettaient au service des ambitions de Hemedti. Les FAS, quant à elles, étaient débordées et tentaient de reculer en bon ordre tout en installant le gouvernement et un ersatz d’appareil d’État à Port-Soudan — alors jugé inatteignable par les FSR.
Le cessez-le-feu espéré par l’émissaire américain aura plus à voir avec ceux conclus à Gaza ou dans l’Est du Congo qu’avec l’amorce d’une paix.
Roland Marchal
La carence majeure des FSR fut d’être incapables de mobiliser des soutiens locaux, à l’exception de certaines communautés qui avaient eu à subir la répression sous le régime d’Omar el-Béchir. Peut-être leur était-il impossible d’obtenir un tel soutien et, du reste, ces communautés étaient peu nombreuses et moins influentes dans les premières zones conquises qu’ailleurs. Rapidement, enfin, l’ampleur du pillage et des violences contre les civils n’a guère incité à pactiser avec les FSR.
C’est dans cette période de recul que prend forme ce qui apparaît être le tournant stratégique des FAS.
L’art de la guerre et de la politique selon les FAS
On aurait pu penser que la révolte des FSR, une force milicienne construite par l’armée régulière pour mener certaines tâches, assignées à cette armée, de coercition de la population, aurait incité les chefs militaires à ne plus recourir à de telles pratiques. Acculés, ces chefs de l’armée régulière ont pourtant opté pour la création de nouvelles milices ou pour aider celles qui s’organisent sous la férule des islamistes, tout en achetant le basculement de certaines unités des FSR commandées par d’anciens officiers de l’armée régulière. C’est de ce choix que sont issus de nouveaux acteurs militaires construits à partir de logiques locales, d’identités régionales ou de choix idéologiques.
À ces milices relativement nombreuses — dont seules quelques-unes dépassent le millier de combattants — il faut ajouter les mouvements armés signataires des accords de Juba en octobre 2020 1, qui ont précipité la crise politique au sein des forces politiques civiles au printemps 2021, puis se sont alignés sur les FAS après le coup d’État d’octobre 2021. Ces groupes seront les véritables fantassins des batailles contre les FSR jusqu’à la chute d’El-Fasher le 25 octobre 2025.
L’intérêt de ces milices-ci est double : d’une part, bénéficier aussi longtemps que possible des positions de pouvoir et d’accumulation dans l’appareil d’État acquises à la suite des accords de Juba et, d’autre part, contester la supériorité des FSR au Darfour en s’alliant avec les FAS qu’ils avaient pourtant combattues dans les années 2000, les accusant alors de tous les maux — notamment d’avoir orchestré un véritable génocide.
Comme évoqué, en 2024 se sont ajoutées à ces milices signataires des accords de Juba d’autres milices alliées au gouvernement, dont les initiateurs sont d’orientation diverse. L’armée régulière, jusqu’à aujourd’hui, se cantonne dans des fonctions précises et limitées : elle entraîne les recrues, manie l’artillerie et les moyens aériens et coordonne les attaques au sol. Son infanterie se bat certes mais joue le plus souvent un rôle mineur dans l’affrontement : ce sont les milices alliées qui se battent en son nom. Il y a donc une certaine distance entre la réalité et les discours du général Burhan, qui revendique les victoires de ces forces supplétives et en fait la preuve d’un renforcement du gouvernement, omettant de signaler combien ces milices s’octroient une grande liberté sur le terrain.
Il est tout à fait symptomatique que le chef des FAS ait annoncé le 13 février 2026 que l’existence de ces milices perdurerait même si la guerre était gagnée : pourquoi changer une recette qui met à mal le tissu social, mais garantit la pérennité au sommet de l’État ? Au-delà de l’influence réelle des islamistes sur les cadres dirigeants de l’armée et de leur noyautage des principaux circuits économiques, cette propension systémique à militariser les tensions sociales et à créer des milices pour réprimer toute aspiration contraire au pouvoir gouvernemental fait des FAS un obstacle majeur à toute solution politique sans réforme radicale de son fonctionnement.
Au Soudan, l’économie politique du conflit est aujourd’hui régionalisée.
Roland Marchal
L’irruption de la guerre moderne dans le conflit soudanais
En 2024 et 2025, les FSR ont dû accroître encore davantage leurs recrutements. À cette fin, elles ont mobilisé les réseaux tissés lors de leur engagement au Yémen depuis 2015 et en Libye en 2018 lorsqu’elles avaient sollicité des communautés arabes pastorales au Tchad, au Niger et au-delà de façon plus anecdotique. Le Sud-Soudan et certaines communautés éthiopiennes vivant sur la frontière avec le Soudan ont également fourni des recrues par centaines, celles-ci rejoignant les FSR pour des motivations principalement économiques.
Pour différents qu’ils soient, les bassins de recrutement des FAS et des FSR sont suffisamment vastes pour peupler les rangs des combattants dans les mois qui viennent. Même si cette guerre a pu ressembler à une guerre d’attrition, la probabilité de gagner est d’autant plus faible que le conflit soudanais n’est plus une « guerre de gueux » : au contraire, elle mobilise des moyens militaires complexes qui permettent de détruire des infrastructures, des routes logistiques, voire des responsables politiques et militaires bien au-delà des lignes de front. Il n’y a donc ni supériorité technologique, ni avantage démographique d’un côté comme de l’autre.
Très rapidement, les FSR se sont engagées dans une course aux drones : ces armes leur permettent de répondre au défi des avions et hélicoptères de combat des FAS, remis en fonction grâce à l’aide technique des Égyptiens, des Russes et des Iraniens. Malgré les dénégations véhémentes des Émirats arabes unis depuis le début du conflit, de multiples enquêtes journalistiques et d’organisations internationales attestent la livraison d’équipements militaires et de drones aux FSR. Il faut souligner à ce titre que les Émirats arabes unis disposent d’une compagnie, EDGE, qui produit des drones localement, utilisant du matériel acquis en Chine populaire, aux États-Unis, en Turquie — Abou Dhabi a investi près de 50 milliards de dollars dans l’industrie de défense turque 2 — et ailleurs. De plus, l’armée émiratie, richement dotée, déclasse des équipements ou des munitions qui se retrouvent sur le champ de bataille soudanais. Les gouvernements français, bulgare et britannique — pour ne citer qu’eux — font quant à eux preuve d’une grande discrétion, comme cela avait déjà été le cas lors de la guerre au Yémen 3.
L’usage massif de ces équipements, sans évoquer les missiles sol-sol et d’autres technologies, indique clairement que les ressources mobilisées dans la guerre sont importantes, ce qui pose évidemment la question des raisons de l’engagement de certains États derrière les deux protagonistes. Il n’est par ailleurs pas exclu que des intérêts privés de part et d’autre aient aussi contribué à l’effort de guerre dans l’espoir de se rembourser au moment de la victoire ou dans la reconstruction du pays.
De l’Égypte à l’Arabie Saoudite en passant par les Émirats : une guerre par procuration
L’ampleur des soutiens financiers implique de s’interroger sur l’attitude de la « grande région » à l’égard du conflit soudanais.
Certes, l’Iran a remis pied au Soudan, y a vendu des drones performants et, selon certaines sources, s’activerait pour reconstruire dans la périphérie de Port-Soudan des usines à vocation militaire 4, plus ou moins semblables à celles qui existaient à la périphérie de Khartoum dans les années 1990 grâce à l’appui de Téhéran. La situation intérieure iranienne et les menaces américaines depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche laissent pourtant douter d’une implication intense sur la longue durée.
Les Russes, quant à eux, ont multiplié depuis 2017 les coopérations sectorielles afin d’obtenir des facilités portuaires à proximité de Port-Soudan. La compagnie Wagner a joué un rôle d’abord dans la formation au renseignement des sections spécialisées des FAS et des FSR, puis a investi dans de petites usines de raffinage du minerai d’or avant que ce dernier ne soit exporté vers les Émirats.
Au début des affrontements, en avril 2023, la Russie a adopté un profil bas afin de ne mécontenter personne. Ce n’est qu’en 2024 qu’elle a réellement pris langue avec les FAS pour obtenir une promesse plus tangible sur les facilités portuaires en échange de l’envoi de techniciens et de pièces détachées pour réparer des équipements spécialisés. Moscou n’a pourtant pas vraiment d’argent à dépenser au Soudan et semble bien comprendre la voie étroite des FAS, qui doivent absolument conserver un canal de communication avec les États-Unis et le monde occidental. Le Kremlin mise donc sur la patience.
Côté égyptien, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi n’a jamais dissimulé sa grande sympathie vis-à-vis de son homologue soudanais et son appréhension face à l’installation d’un gouvernement civil et démocratique au Soudan. Les intérêts corporatistes et financiers rapprochent également les deux dirigeants. Pendant longtemps, l’appui égyptien a été fondamentalement politique et diplomatique — même s’il est certain que du personnel technique est venu en aide aux FAS et s’il est possible que des pilotes égyptiens aient participé à des opérations de combat contre les FSR. Ce n’est qu’en juin 2025, lorsque les FSR ont pris le contrôle d’un territoire situé à la frontière de la Libye et de l’Égypte, que l’engagement a changé de nature, avec la création d’une base de drones dans l’extrême sud-ouest égyptien ayant pour fonction le renseignement et la destruction des convois alimentant les FSR à partir du sud libyen.
La Turquie et le Qatar, qui avaient toujours eu de bonnes relations avec le régime d’Omar el-Béchir, ont renoué des liens chaleureux avec les FAS après 2019, en dépit de l’hostilité de certaines forces politiques civiles. Après le coup d’État d’octobre 2021, les relations se sont encore réchauffées et l’affrontement contre les FSR, vues comme un allié des Émirats arabes unis, a consolidé ce rapprochement.
Les clivages ne sont cependant pas aussi évidents qu’il pourrait sembler en considérant le conflit soudanais. La Turquie entretient des relations paradoxales avec Abou Dhabi : les Émirats ont joué un rôle clef dans la stabilisation de sa monnaie, possèdent une présence importante sur ses marchés financiers et ont investi plusieurs dizaines de milliards de dollars dans son industrie de défense. Dans le même temps, Ankara et Abou Dhabi n’ont cessé de s’opposer dans la Corne de l’Afrique, au Soudan bien sûr mais aussi en Somalie où Ankara appuie Mogadiscio contre le Somaliland, le Puntland, et le Jubbaland — clients des Émirats.
Même si cette guerre a pu ressembler à une guerre d’attrition, la probabilité que l’un des belligérants gagne est d’autant plus faible que le conflit n’est plus une « guerre de gueux ».
Roland Marchal
Le raidissement de cette compétition s’explique autant par l’appui d’Ankara à des groupes influencés par l’islam politique que par la volonté émiratie d’éloigner un rival, étranger à la région, mais qui a su y gagner des amitiés et une influence. L’appui financier du Qatar à Ankara dans sa politique de coopération dans la Corne de l’Afrique n’est sans doute pas étranger à l’irritation émiratie qui fait écho aussi à l’hostilité israélienne vis-à-vis du dirigeant turc et de ses homologues qataris.
Le basculement fondamental tient au changement des relations entre Émirats arabes unis et Arabie saoudite et à la volonté de Riyad de couper court à certaines ambitions d’Abou Dhabi.
Si les liens entre Mohammed ben Zayed et Mohammed ben Salmane étaient particulièrement chaleureux en 2015, leurs relations ont évolué après 2019, notamment à cause du changement d’équipe autour du prince héritier saoudien. De multiples griefs de part et d’autre ont considérablement affecté une entente célébrée officiellement — jusqu’au mois de décembre 2025 où l’armée saoudienne a bombardé un bateau et des équipements militaires émiratis dans le port de Mukalla, au Sud-Yémen.
Au-delà de certains choix économiques intérieurs aiguisant la rivalité entre les deux pays du Golfe, la vision régionale de l’Arabie saoudite s’est distanciée de celle de son voisin sur deux aspects importants : le rapport à Israël avec une défiance radicale suscitée par les ambitions régionales du gouvernement Netanyahu et l’appréhension des conséquences d’un Iran affaibli. Sur ces deux thèmes, Riyad fait preuve d’une très grande méfiance et perçoit la conjonction d’intérêts stratégiques entre Tel-Aviv et Abou Dhabi comme une source de fragilisation pour la sécurité régionale et le statut d’hégémon de l’Arabie saoudite.
Les crises entre pays du Golfe ne sont pas nouvelles et peu ont eu des effets drastiques sur les directions des pays impliqués — qu’on se souvienne de la dernière en date, celle entre le Qatar et ses trois voisins de la Péninsule arabique accompagnés de l’Égypte. En revanche, il est aujourd’hui probable que chacun mobilise ses clients dans la région pour acter une confrontation qui se limite pour le moment, de manière directe, aux seuls réseaux sociaux.
Ainsi et pour s’en tenir au seul Soudan, alors que la modération semble prévaloir dans la résolution du « coup de chaud » au Sud-Yémen, les Émirats arabes unis accroissent leur soutien logistique aux FSR en ouvrant une nouvelle base en Éthiopie, à proximité de la frontière soudanaise et du principal barrage hydro-électrique du Soudan, Roseires.
Riyad n’est pas en reste : les observateurs estiment que l’Arabie saoudite a facilité et sans doute financé — au moins pour une part — un contrat d’armement d’une valeur de près de 1,5 milliard de dollars entre le Pakistan et Port-Soudan 5.
Il n’est plus faux aujourd’hui de parler à propos du Soudan de conflit par procuration.
Roland Marchal
La dangereuse indécision de Washington dans la lutte régionale
S’il est courant sur le continent africain qu’un conflit possède une composante régionale dans la logique de ses affrontements et de son économie politique, la guerre au Soudan donne à voir une tragédie particulière.
Si le conflit armé s’est déclenché sur la base de contradictions politiques locales, sa continuation et son intensification attestent de moyens financiers et militaires sans commune mesure avec les capacités des acteurs locaux.
En constituant le Quad au printemps 2025, Washington escomptait peut-être sortir de l’impasse du processus de médiation initié dès mai 2023 à Djeddah en regroupant les principaux soutiens des belligérants. Le problème est que l’administration américaine, hier et aujourd’hui, n’entend pas trancher entre ces alliés si généreux du Golfe : le prix de cette indécision est payé pour l’heure par la population soudanaise.
Toutefois, il serait absurde d’imaginer qu’un accord conclu entre ces acteurs régionaux suffirait à fournir le cadre d’une paix civile et démocratique au Soudan.
Arabie saoudite et Émirats se retrouvent dans une hostilité partagée à l’islam politique. Tous les pays de la grande région au chevet du Soudan abhorrent un gouvernement démocratique et sont convaincus que si son personnel doit être civil pour respecter certaines pudeurs africaines ou occidentales, c’est un régime fort, appuyé sur les forces armées, qu’il faut au Soudan.
Sources
- Les accords de Juba sont signés en octobre 2020 entre le gouvernement soudanais et cinq groupes rebelles (essentiellement issus de la guerre au Darfour dans les années 2000). Ils octroient des positions importantes dans l’appareil d’État aux représentants des groupes armés et devaient consolider la réconciliation nationale indispensable à une aide internationale accrue.
- Voir Gönül Tol, « What Ankara sees in Riyadh -and Why it still needs Abu Dhabi », The Middle East Institute, 16 janvier 2026.
- Voir la série de cinq reportages que consacre France 24 à cette question, notamment le premier d’entre eux : Quentin Peschard, Elitsa Gadeva, « Armes européennes au Soudan (1/5) : des obus bulgares au milieu du désert », France24, 17 avril 2025.
- Entretien avec un journaliste soudanais basé à Port-Soudan, Paris, novembre 2025.
- Saad Sayeed et Mubasher Bukhari, « Exclusive : Pakistan nears $1.5 billion deal to supply weapons, jets to Sudan, sources say », Reuters, 1 février 2026