Dans le chaos d’un monde qui semble tétanisé par le délire, nous avons besoin de points de repère. Avec le Grand Continent, il est encore temps de commencer l’année avec une bonne résolution : découvrez toutes nos offres pour s’abonner à la revue
Hier, à la Maison-Blanche, Donald Trump a mis en scène une cérémonie officielle au cours de laquelle il a reçu de la part de Maria Corina Machado la médaille du Nobel, comme s’il s’agissait d’un prix réel. Cette scène bizarre semble tout droit sortie d’un délire de roi shakespearien… Devons-nous prendre au sérieux l’hypothèse que Donald Trump est fou ?
Cette scène shakespearienne est en effet l’expression d’un délire, ce qui ne signifie pas pour autant que le président américain est cliniquement psychotique, c’est-à-dire fou.
J’ai vu dans cette cérémonie grotesque le franchissement d’une ligne : sachant qu’il n’aura sans doute jamais le prix qu’il convoite, Donald Trump organise une mise en scène : la remise d’un prix qui ne lui est pas destiné et qui est de fait un semblant. Ni lui ni Machado — qui a accepté d’entrer dans ce jeu grotesque — n’ont en réalité transgressé la loi établie par le Comité Nobel, qui prévoit que le titre ne peut en aucun cas être transmis par le lauréat, bien que la médaille puisse être offerte ou vendue. Mais c’est précisément là que quelque chose bascule : par cette mise en scène grotesque et sans éprouver un seul instant la crainte du ridicule, ils font advenir une réalité étrange, parallèle, délirante.
On a donc la confirmation de ce qui constitue l’essence du trumpisme : la puissance du grotesque — et c’est là que réside son danger tout à fait réel.
La vraie question ne devrait donc pas être : « Trump est-il fou ? ou : « De quel type de folie s’agit-il ? » mais plutôt : « Pourquoi les structures politiques, institutionnelles et sociales permettent-elles cette folie ? Pourquoi les institutions américaines et occidentales contribuent-elles à réaliser le délire du président des États-Unis ? »
C’est absolument cela ! Le rapport entre la jouissance et la loi chez Trump est, de ce point de vue, central.
Trump vit dans un monde qu’il fabrique lui-même, un monde qu’il veut identique à son désir de toute puissance et donc de jouissance. Lorsqu’il organise une cérémonie pour se remettre à lui-même un prix Nobel imaginaire, il ne joue pas, il ne plaisante pas : il vit réellement la scène. Trump aime les médailles, le clinquant, les fausses dorures, et il croit que ces signes extérieurs sont l’équivalent d’un vrai titre : il a une passion pour les salles de bal et les signes de la vie monarchique. Il se rêve en roi — de style Louis XIV à Las Vegas — couvert de décorations et de breloques. Le signifiant « Nobel de la Paix » est une obsession chez lui, alors même qu’il est un brutal faiseur de guerre ayant échappé par terreur au service militaire — quatre reports d’incorporation…
Cela en dit long sur ce qu’il est : il préfère être dupé que de risquer quoi que ce soit et il ne craint pas le ridicule. Là est son délire visible : un délire des grandeurs fondé sur le culte de son ego ; un délire narcissique d’histrion qui devient d’autant plus dangereux que son entourage s’y soumet.
En 2017, il a été qualifié par les meilleurs psychiatres américains de « mélange de sociopathe, narcissique, sadique, dangereux et incapable de gouverner son pays »…
L’infantile, chez Trump, fonctionne comme un dispositif de séduction : il désarme, il abaisse le niveau, il transforme la violence politique en spectacle.
Elisabeth Roudinesco
Pourtant, tout se passe comme si la loi ou les institutions aux États-Unis ne pouvaient plus jouer le rôle d’une limite : la puissance militaire, diplomatique et économique de la première puissance mondiale est mise au service des fantasmes d’un homme…
Oui et c’est cela le plus frappant. Trump dirige son pays comme un dictateur et il est d’ailleurs fasciné par Poutine auquel il s’identifie sans cesse. Mais les structures politiques et institutionnelles des États-Unis restent démocratiques et Trump est tributaire de ce système. Il ne peut donc pas exercer le pouvoir dictatorial dont il rêve, ce qui d’ailleurs l’exaspère : d’où l’histrionisme. Il ne cherche qu’à les abolir ou à les transgresser : il a d’ailleurs tenté un coup d’État le 6 janvier.
Et c’est bien parce qu’il est sans limites qu’il attire la soumission de la part de son entourage.
Est-ce cette dimension infantile qui le rend toujours — et malgré ses excès et la violence réelle de son action politique — presque drôle et séduisant ?
Je pense que oui. Pour ceux qui le soutiennent, il est une sorte de diablotin qui s’autorise n’importe quoi. L’infantile, chez lui, fonctionne comme un dispositif de séduction : il désarme, il abaisse le niveau, il transforme la violence politique en spectacle. On rit, on s’étonne, on est effaré. Et pendant ce temps, l’action réelle, elle, est d’une brutalité extrême.
C’est là tout le danger. Cette absence de limites se retrouve dans tous les registres : politique, géopolitique, corporel et sexuel.
Susan B. Glasser, du New Yorker, parle à propos de Trump d’une « forme narcissique d’unilatéralisme » 1…
C’est exactement cela. Nous vivons un temps étrange : l’écrasante puissance des États-Unis est mise au service du narcissisme d’un seul homme. Mais, encore une fois, la question ne touche pas qu’à Trump, elle est structurelle : pourquoi tout un système accepte-t-il de fonctionner sur le mode du délire narcissique ?
Quelle est votre explication ?
On peut formuler une hypothèse, mais il faut d’abord répondre à une autre question : pourquoi Trump fascine-t-il autant, y compris chez certains responsables politiques ? Parce que précisément il ose exhiber sa toute-puissance.
Son entourage obéit aux fantasmes de Trump parce qu’il exprime ce que les autres refoulent ou n’osent pas dire, ni même avouer ou penser : il est mal élevé, n’a aucune limite symbolique, il insulte tout le monde, dit des inepties, ment de façon éhontée, fait des plaisanteries grossières (notamment avec les femmes), déraille ou s’agite et ne comprend pas la moindre métaphore : dans son fonctionnement psychique, tout est réduit à une réalité simpliste. Il pense que les frontières doivent être des murs : il a même songé à un mur « transparent » avec le Mexique afin de mieux surveiller l’envahisseur. Il croit que les demandeurs d’asile proviennent d’un vrai asile (psychiatrique) et qu’ils sont des criminels cherchant à le « remplacer » — lui et les Américains dits « de souche ».
Il est complotiste et il alimente le complotisme. Il nourrit la folie potentielle des autres et parle comme un enfant turbulent : « un tel est méchant, un tel est gentil, on travaille bien avec un tel et mal avec un autre. Je vais lui donner une fessée à celui-là qui ne veut pas obéir, etc. »
Chez Donald Trump on a l’impression qu’il n’y a pas d’altérité, pas de loi intériorisée, pas de surmoi opérant. Tout est ramené à une logique binaire et colérique : gagner ou perdre, écraser ou être écrasé. Il est amphigourique, obscène, il autorise une forme de jouissance politique pulsionnelle. Il incarne une souveraineté déjantée.
Il se prend pour un miraculé, sauvé par Dieu. N’oublions pas qu’il échappé deux fois à des morts accidentelles : une fois en ne prenant pas un hélicoptère qu’il devait prendre, une deuxième en échappant de justesse à un attentat.
Que sait-on de ses relations familiales ?
On sait beaucoup de choses grâce à des documentaires et des déclarations qu’il a faites sur lui-même : homme parfait, n’ayant aucun défaut, se croyant désiré par toutes les femmes — un symptôme de l’érotomanie —, il ne boit pas d’alcool et ne fume pas, redoute la saleté, a des manies alimentaires, croit qu’on peut se préserver du Covid en avalant de l’eau de Javel.
En conséquence de ce qu’il pense être sa propre perfection, il veut mettre son nom partout et laisser une trace à la postérité.
Sa relation à sa mère est problématique. Couverte de bijoux et de vêtements extravagants, elle n’a cessé de vanter ses mérites et l’a préféré aux autres enfants — deux sœurs et deux frères, dont l’aîné est mort d’alcoolisme. Trump a passé son temps à vouloir rivaliser avec son père en termes de fortune accumulée : toujours plus de dollars, des tours et des bâtiments toujours plus hauts, toujours plus de territoires sur ce qu’il appelle son « hémisphère » à propos du Groenland.
Chez Donald Trump on a l’impression qu’il n’y a pas d’altérité, pas de loi intériorisée, pas de surmoi opérant.
Elisabeth Roudinesco
Sa relation avec ses trois femmes l’est tout autant.
Elles se ressemblent : des mannequins blondes, de type slave, parfaitement habillées, sans le moindre défaut, grâce souvent à des chirurgies esthétiques. Il a d’ailleurs créé en 1999 une agence de mannequins et a été propriétaire de concours de beauté entre 1996 et 2015. Il a toujours besoin d’être « accompagné ». Sa première femme, Ivana, athlète et mannequin tchécoslovaque, avec laquelle il aura trois enfants, était bien plus brillante que lui et meilleure femme d’affaires : elle parlait tout le temps. Il l’a littéralement « répudiée » en disant à ses proches qu’il ne « pouvait plus avoir de relations sexuelles avec elle ». Elle est morte défigurée par une chute et le visage ravagée par de multiples injections.
La deuxième épouse, Marla Maples (dont il a une fille), présentatrice de télévision, reine de beauté et publiciste pour des produits de bien-être, a été « parfaite » pour lui. Le mariage a eu lieu en grande pompe à l’hôtel Plaza de New York au milieu d’un millier d’invités parmi lesquels le pédocriminel Jeffrey Epstein. Avant même le mariage, Trump avait déclaré dans le New York Post du 16 février 1990 : « Le meilleur coup que j’ai jamais eu ». Ils se sont séparés à l’amiable.
Enfin, la troisième, Melania, mannequin d’origine slovène, c’est encore mieux : elle est quasiment mutique. Quant à Ivanka, sosie de sa mère Ivana, elle est à ce point au service de son père qu’il a affirmé publiquement que si elle n’avait pas été sa fille, il serait « sorti avec elle »…
Ces éléments sont lourds de signification. Les femmes ne sont jamais reconnues par Trump comme des sujets, mais comme des objets ou plutôt des fétiches dont il ne peut se passer ; lorsqu’elles deviennent mères, les difficultés sexuelles apparaissent.
Lui-même est maquillé et a les cheveux teints et coiffés de façon à dissimuler sa calvitie. Tout cela est abondamment documenté.
Trump sera pourtant confronté à une contradiction : l’aventurisme géopolitique qu’il mène depuis quelques jours avec une intensité particulière implique à terme de se confronter à des limites : en menant des opérations militaires, comme en entrant dans un rapport de force avec le système américain pour le faire basculer vers un autre régime non-démocratique, il s’expose au risque de pertes et d’une défaite…
Comme je l’ai dit, Donald Trump a une peur bleue de la guerre.
Il pense pouvoir la mettre en scène, la concentrer en quelques actes pour l’éviter. C’est pourquoi il parle d’« opérations de police ». Il croit conjurer la violence par des gestes spectaculaires. Mais il est capable aussi d’annoncer n’importe quoi puis de reculer : en Iran par exemple, il a reculé après avoir menacé les islamistes des pires représailles sans la moindre compassion pour les milliers d’insurgés auxquels ils avaient promis un soutien. À ce jeu, Trump ne gagnera pas, et les dégâts peuvent être considérables. Nous sommes face à une hybris effarante désormais visible par le monde entier.
Il faut poser des interdits à Trump.
Elisabeth Roudinesco
Le camp MAGA dénoncerait sans doute votre analyse en vous diagnostiquant un « Trump Derangement Syndrome » 2. Comment répondre ?
C’est un mécanisme classique de projection qui ne trompe personne. Traiter l’autre de fou en utilisant le vocabulaire de la psychiatrie et en l’accusant de la pathologie dont on est soi-même porteur.
C’est une caractéristique des discours autoritaires et dictatoriaux.
Ce qui frappe, c’est l’extension du mot « folie » dans l’espace public au moment même où il a été évacué du savoir psychiatrique et notamment du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux).
L’action politique de Trump nous contraint à vivre dans une réalité bien étrange : celle du délire logique du dirigeant le plus puissant de la planète.
Si l’on suit votre analyse, la question prioritaire face à Trump serait donc celle des limites et du rapport de force : il faut qu’un pouvoir établi et crédible — en Europe ou aux États-Unis — lui intime : « C’est assez. »
Oui, une telle chose est urgente.
Je crois que l’Europe est bien plus forte que les États-Unis et que leurs dirigeants ne le pensent ; mais encore faut-il avoir le courage de voir ce qui se présente face à nous. Les dirigeants européens semblent continuer à croire qu’on pourrait « raisonner » Trump, comme s’il s’agissait d’un interlocuteur classique. C’est une erreur qui nous prive d’une possibilité de sursaut historique.
Au contraire, il faut lui poser des interdits avec force. Et il cédera car il ne cède qu’à la puissance — d’où qu’elle vienne et pas seulement à la puissance militaire, dictatoriale ou financière. Le drame, c’est que beaucoup préfèrent céder au délire de Trump, en le croyant le plus fort plutôt que de devenir responsables de leur destin.
Sources
- Susan B. Glasser, « Why Donald Trump Wants Greenland (and Everything Else) »,The New Yorker, 8 janvier 2026.
- Le « Trump Derangement Syndrome » (TDS) est une expression forgée par le camp trumpiste pour pathologiser la critique de Donald Trump en la présentant comme un dérèglement mental plutôt que comme une opposition politique ou rationnelle.