Nous y sommes presque. Mais avant de passer de l’autre côté, nous voulions vous poser une question un peu indiscrète. Si vous avez appris ou découvert quelque chose en nous lisant cette année, avez-vous envisagé de vous abonner ou d’offrir un abonnement au Grand Continent ?
Il existe un langage nocturne 1. Ce n’est pas une logique qui se comprend à la lumière du jour et qui s’articule de manière claire et compréhensible pour tous — ou du moins pour tous ceux qui veulent faire l’effort de comprendre.
Ce langage rejette les autres. C’est un monologue.
Le langage diurne ne peut être qu’un langage réaliste qui évalue les forces existantes, calcule comment elles s’imbriquent les unes dans les autres, comment il est possible d’agir sur elles et dans quel sens.
Pour parler réellement cette langue, il faut d’abord connaître celle de la nuit. C’est seulement dans la nuit que les thèmes qui seront développés le jour prennent leur sens.
Penser le jour avec le langage de la nuit, c’est s’exposer au malentendu. Mais penser la nuit — ce moment de contact panique, de dessaisissement de soi, où votre personnalité particulière se défait et votre destin se remet en jeu — penser la nuit avec le langage du jour, c’est fausser toute méditation. C’est s’acharner dans la conservation alors qu’il faudrait se perdre. C’est renoncer à préparer cette nourriture juteuse, chargée d’une force nutritive mystérieuse, pour compléter le langage réaliste du jour.
Pendant la journée il faut accorder de l’importance aux calculs, aux manœuvres, aux compétences. Mais la nuit, il faut s’en défier radicalement. Car il ne s’agit plus alors de comprendre ce qui advient grâce aux calculs, aux manœuvres ou aux occasions, mais de saisir ce qui se produit malgré eux.
Combien de fois ai-je souffert de ma ségrégation, de mon impuissance, les éprouvant comme une honte, presque comme une faute. Mieux vaudrait vivre une heure dans le combat que demeurer là, à observer paresseusement les volutes de fumée d’une cigarette, et, derrière elles, toutes les affaires du monde, floues et engourdies.
Mais la nuit, je comprends que cette honte et ce frémissement ne sont que vanité. La nuit « stirbt das Ich, der dunkele Despot » 2.
La ségrégation forcée m’a énormément facilité l’apprentissage de la difficile vertu suprême qu’est le détachement.
Pourtant, la nuit pousse inexorablement à se convertir en jour, en activité effective, même si celle-ci consiste à se dessécher, à consumer les richesses accumulées dans l’ombre. Les richesses doivent être consommées. C’est la seule preuve qu’elles sont vraiment des richesses.
C’est pourquoi, même dans l’exercice du détachement, je ne rejette pas ascétiquement comme un mal le désir de m’attacher. Je n’étouffe pas non plus le sentiment de culpabilité et d’impuissance.
C’est une tension vers la lumière.
Il y a de petites gens bien pensantes qui ne savent pas ce que signifie penser avec détachement, avec indifférence envers soi-même. Elles sont trop préoccupées par la justesse de leur personnalité — c’est-à-dire par encore moins que rien.
Pour ma part, je me suis détaché de toute famille, et je n’ai plus d’intérêts particuliers à défendre. Mon effort a été d’atteindre l’an 4000, puis de me retourner ; autrement dit, de me sentir fils du monde, capable d’en saisir le sens.
Je ne parle pas ici de petites affaires privées, de mes ambitions ou de mon désir d’agir, mais d’ambitions, d’œuvres, de problèmes qui existent et opèrent indépendamment de ma présence ou de mon absence. C’est en raison de cette communion que je parle indifféremment à la première personne ou à la troisième personne du pluriel, sans me sentir coupable d’une vaine arrogance. Mais qui est capable de comprendre cela ?
La personne n’est qu’un moyen éphémère par lequel s’accomplit une œuvre historique qui la dépasse. Seul celui qui l’a vraiment compris — non parce qu’il l’a lu dans des traités de philosophie, mais parce qu’il l’a ressenti — peut parler avec une parfaite modestie à la première personne.
Il ne parle pas de lui-même, mais d’un tout autre sujet.
Il ne s’inquiète ni de réussir ni d’échouer. Il ne tremble pas devant l’avenir.
… Dans ces lignes se mêlent et s’évoquent des choses qui concernent le fond de ma pensée et des choses qui concernent le fond de mon âme.
Quant aux premières, en parler implique de devoir clarifier ce qui n’est pas clair, d’anticiper ce qui est encore en gestation — non seulement dans ma tête, mais aussi dans les faits eux-mêmes, qui ne peuvent encore être que ressentis. Cela suppose de tenir compte de la susceptibilité et des tabous de ceux qui n’ont pas entendu. Et ces lignes n’expliquent rien.
Quant à ce qui concerne mon âme — cet étrange mélange de modestie et d’orgueil, cette assurance de réussir et cette indifférence pour la réussite, cet amour et ce mépris pour soi-même et pour les autres — tout cela devrait sans doute être examiné en soi. Mais cela en vaut-il la peine ? Le grand plaisir ne serait-il pas plutôt de s’efforcer d’avoir l’âme désinfectée et stérilisée ?
Mais enfin, me demandera-t-on, de quoi s’agit-il ? D’un drame historique ou d’un drame personnel ? Dans le premier cas, en quoi cela te concerne-t-il ? Dans le second, comment peux-tu affirmer avec tant d’assurance que cela t’appartient, mais aussi à l’histoire ? Ne serait-il pas possible que tu ne voies dans les événements que ce que tu y projettes toi-même ?
Les choses peuvent parfaitement n’avoir aucunement le sens que tu leur attribues.
Et quel moyen existe-t-il pour comprendre ce qui se passe réellement, sinon de le dramatiser dans son âme et d’attendre patiemment que les deux drames — intérieur et extérieur — concordent, ou non ?
La voie « rationnelle » consistant à observer, à abstraire, à découvrir des concordances est une naïveté absurde.
Le langage mythique devient alors une nécessité.
On ne peut parler autrement lorsque l’on a saisi quelque chose d’essentiel que l’on n’arrive pas encore à comprendre. Platon l’avait bien compris : et c’est une preuve de son intelligence supérieure, la désinvolture avec laquelle il abandonne le raisonnement et se met à modeler ou remodeler des mythes, afin de ne pas laisser échapper l’essentiel pour la stupide raison qu’il est encore inexprimable dans le langage commun de la raison.
Il y a des moments où l’on sait ce que l’on est, ce qui nous revient, ce qui nous attend.
On se rend compte qu’il n’y a jamais eu de véritables surprises de la part du destin — et qu’il n’y en aura jamais.
…Diese Rede ist niemand gesagt, denn der sie schon sein nennt als eigenes Leben, oder sie wenigstens besitzt als eine Sehnsucht seines Herzens. (Maître Eckhart) 3
Octobre 1941
Sources
- Altiero Spinelli, Il linguaggio notturno, Gênes, Il Nuovo Melangolo, 2006, pp. 71-74.
- Il s’agit d’une citation du poète allemand Friedrich Rückert dans une ode dédiée au poète persan Rûmî intitulée « Mewlana Dschelaleddin Rumi ». On y trouve la strophe suivante : Denn wo die Lieb’ erwachet, stirbt / Das Ich, der dunkele Despot, / Und wo du selig aufgeatmet, / Erglüht dir jedes Morgenrot. Qu’on pourrait traduire par : Car là où l’amour s’éveille, meurt / le moi, ce sombre despote ; / et là où tu respires dans la béatitude, / chaque aurore pour toi s’embrase.
- À la fin de ce qui est souvent appelé la « Predigt vom Gottes Reich » (Prédication sur le royaume de Dieu), on trouve cet extrait : « Ce discours n’a été adressé à personne, car personne ne le considère déjà comme sa propre vie, ou ne le désire au moins dans son cœur. »