Pour éviter les écueils du rassurisme et de l’alarmisme, il faut toujours partir des faits : Poutine menace clairement et directement l’Europeet nous ne sommes pas prêts. Dans cette période d’incertitude, notre rédaction indépendante et européenne ne peut se développer que grâce à vous, nos lectrices et lecteurs : découvrez toutes nos offres pour nous soutenir en vous abonnant au Grand Continent

Soixante-cinq kilomètres. C’est la distance qui sépare la frontière du Bélarus de celle de l’enclave russe de Kaliningrad. Cette zone entre la Pologne et la Lituanie — dite corridor de Suwalki — assure la continuité territoriale du cœur de l’Union européenne, « de Lisbonne à Tallinn » ; elle constitue le seul lien continental de l’Alliance atlantique avec les trois républiques baltes. 

Depuis 2015, la région est l’objet de toutes les attentions.

Cette année-là, un article de Paul McLeary compare le corridor de Suwalki à la « trouée de Fulda » qui avait, pendant la Guerre froide, concentré une grande part des peurs d’une invasion par les forces du Pacte de Varsovie 1.

Depuis l’installation en 2016 de brigades multinationales de l’Alliance dans cette zone 2, on imagine que les forces russes massées au Bélarus, auraient pour plan, dès le début d’une guerre contre l’OTAN, de traverser ce corridor. Dans le même mouvement, elles pourraient désenclaver Kaliningrad et couper les pays baltes du reste de l’alliance, ce qui faciliterait leur invasion ultérieure 3.

Plus récemment, les projets de « murs » contre les drones sur le flanc Est de l’Europe envisagent d’automatiser la détection et la neutralisation des « forces ennemies massées dans le corridor de Suwalki » 4.

Les Russes nous feront-ils cependant la faveur d’attaquer là où nous les attendons ?

Ou faut-il chercher ailleurs le maillon faible ?

Et d’ailleurs, le maillon faible de quoi ?

Le plan Suwalki : une stratégie de Guerre froide ?

Pendant la Guerre froide, lorsque les craintes se concentraient sur la vulnérabilité de la trouée de Fulda, le scénario de référence d’un conflit contre le Pacte de Varsovie était celui d’un déferlement de l’armée rouge et de ses alliés sur l’Europe occidentale — plus ou moins précédé d’emploi d’armes nucléaires.

À cette époque, l’URSS disposait des moyens et des effectifs pour envisager la conquête de l’Europe, tout en assumant le risque d’apocalypse ; il n’y a guère que trois-cents kilomètres entre la frontière tchèque et le Rhin.

Au même moment, le risque d’un Hamburg Grab 5 était bien compris : l’OTAN envisageait que les Soviétiques tentent une prise de gage territorial limitée, qui « testerait » la résolution de l’Alliance et pourrait exposer le manque de volonté américaine de s’engager pour une « simple ville allemande ».

Cette raison fut l’une de celles qui justifièrent le maintien d’une défense de l’avant, à la fois puissante mais très exposée, au plus près du rideau de fer. L’Alliance assumait une plus grande vulnérabilité initiale en cas — peu probable — de guerre totale, en échange d’une limitation du risque — plus probable — de prise de gage territorial. 

Par analogie, il peut donc être tentant de penser que le corridor de Suwalki constituerait notre nouvelle trouée de Fulda : sa prise permettrait de diviser l’alliance en deux ; elle constituerait un test majeur pour nos forces conventionnelles et permettrait à la Russie d’engager le conflit dans des termes favorables.

À Moscou, les siloviki pourraient profiter du « moment trumpien » pour tenter de faire vaciller l’OTAN et l’Union.

Stéphane Audrand

Est-il cependant vraiment dans la stratégie de la Russie d’engager une lutte du fort au fort en frappant là où on l’attend ?

Une attaque massive dans cette région entraînerait en effet inéluctablement la Pologne dans le conflit. Elle constituerait un électrochoc majeur pour l’OTAN et pour l’Europe en mettant en danger la totalité des forces de réassurance présentes dans les pays baltes. Pour toute administration américaine, elle risquerait de représenter une menace telle qu’elle ne pourrait être ignorée.

Face à une Pologne qui alignera bientôt la première armée de terre d’Europe 6, une telle attaque impliquerait pour la Russie d’engager un corps de bataille tout au bout du Bélarus, avec un ravitaillement très dépendant de l’axe Hrodna–Minsk, exposé le long de la frontière lituanienne.

Elle justifierait toutes les attaques envisageables sur Kaliningrad ; le cœur du conflit pourrait se situer en aval de l’enclave — les forces russes rencontrant une résistance à mi-chemin.

Touchant la Lituanie où stationne la brigade sous commandement allemand, l’invasion entraînerait Berlin dans la guerre — ce alors que l’Allemagne, selon les conditions politiques qui prévalent, pourrait être tenue à l’écart d’une confrontation armée.

Enfin, le terrain du corridor de Suwalki est peu adapté à ce qu’est devenue l’armée russe aujourd’hui : une force qui s’appuie sur ses drones et son infanterie devrait envahir une zone boisée — moins propice aux drones — et aux sols peu porteurs dans lesquels l’infanterie risquerait de s’enliser 7.

En d’autres termes, attaquer par le corridor de Suwalki serait pour la Russie un immense risque politique et militaire.

Certes, depuis février 2022, on ne peut exclure un comportement en apparence suicidaire de la part du pouvoir russe — dont la rationalité et la culture stratégique diffèrent beaucoup des nôtres. Pourtant, même avec une grille de lecture adaptée, il semble que la probabilité d’attaque contre le corridor soit tout de même assez faible au regard des objectifs de Vladimir Poutine.

Affaiblir l’Union plutôt que de conquérir des territoires

À court terme, la cible du pouvoir russe actuel vis-à-vis de l’Europe n’est pas la conquête territoriale mais bien l’affaiblissement de l’Union elle-même en tant qu’institution.

Cela vaut aussi pour l’OTAN : en tant qu’organisations qui réunissent des États plus faibles que la Russie pour créer une force collective qui lui est supérieure, ces institutions constituent notre « centre de gravité ». Que ces deux institutions s’effondrent et la Russie se retrouvera en position de force face à chacun des anciens membres — capable de dicter son agenda de domination impériale à des nations dont la solidarité aura été testée et mise en échec.

Le bénéfice est double : sur son territoire, la fédération de Russie effacerait toute alternative désirable pour les peuples qui la constituent ; à l’étranger, elle détruirait deux des piliers d’un ordre international fondé sur le droit : la légitime défense collective et le respect des frontières et de la souveraineté des nations — grandes ou petites 8.

Comment s’y prendre pour détruire une institution ?

Le moyen est simple : il s’agit de tester sa solidité face à une crise qu’elle est supposée savoir gérer — en manœuvrant pour qu’elle échoue.

À cette fin, il est inutile d’infliger d’immenses destructions humaines ou matérielles : un échec politique suffit.

Dans le cas de l’Union comme de l’OTAN, la solidarité des membres est le fondement de l’institution, inscrit dans les textes fondateurs comme un acte de foi. Pourtant, si cette solidarité pendant la Guerre froide était généralement forte entre Européens, l’arrimage des États-Unis a toujours constitué un point de vigilance sur notre rive de l’Atlantique.

À chaque crise, du blocus de Berlin aux Euromissiles, l’Alliance a toujours présenté un front relativement uni : le leadership américain était sans équivoque pour promettre un engagement et des représailles en cas d’attaque contre l’Europe — même si leur forme et leur intensité s’inscrivaient dans une certaine ambiguïté stratégique.

Cette fermeté n’a pas disparu avec la Guerre froide. En 2014, après l’invasion de la Crimée et sans attendre une réponse collective de l’Alliance, les États-Unis avaient immédiatement envoyé des forces et fait preuve de leadership pour organiser la réponse collective qui fondait la dissuasion sur la réassurance 9. Une telle réaction avait redonné du crédit à une administration Obama — dont on avait pu douter compte tenu de son orientation en faveur de l’Asie et du désarmement nucléaire.

En 2025, avec Donald Trump à la Maison-Blanche, la situation est radicalement différente. 

Malgré leur incapacité à triompher en Ukraine, les siloviki au pouvoir à Moscou pourraient profiter du « moment trumpien » pour tenter de faire vaciller l’OTAN et l’Union.

Pour ce faire, il leur faut trouver un objectif qui remplisse plusieurs critères.

D’abord, le but visé doit être suffisamment important pour être significatif à beaucoup d’Européens — mais aussi assez peu critique pour que l’administration Trump ait toutes les raisons de refuser un engagement.

Ensuite, il doit dans l’idéal ne pas justifier, aux yeux de nombreux Européens, que ceux-ci risquent une guerre contre la Russie.

Enfin, l’objectif doit être propice à l’application de la doctrine russe de « guerre d’un niveau supérieur » fondée sur le contournement de la lutte armée — et qui fait de la guerre un phénomène à la fois permanent, protéiforme et hybride, dans lequel le combat n’est qu’une phase parmi d’autres de l’action destinée à soumettre l’adversaire 10.

Où frappera la Russie ? Les options à écarter

À l’aune de ces critères, on peut faire l’hypothèse que le corridor de Suwalki serait un « trop gros morceau ».

Ce corridor est à la fois trop consensuel pour les Européens et trop difficile à ignorer pour les Américains.

La Lituanie n’est pas un pays propice pour des actions d’ingérence russes, et tenir la Pologne et l’Allemagne hors du conflit devrait pour la Russie être une priorité ; du reste, le terrain n’est pas favorable et les voies de communication seraient exposées.

Pour Moscou, le pari est risqué — politiquement et militairement.

L’hypothèse estonienne

De même, la ville de Narva, en Estonie, régulièrement citée aux côtés de Suwalki comme pouvant faire l’objet d’une tentative de prise de gage territorial, constitue également une cible difficile — même si on a pu la comparer à Dantzig en se demandant s’il fallait « mourir pour Narva » 11.

Certes, la ville jouxte la frontière — une position propice pour une attaque surprise — et elle abrite des minorités linguistiques russophones pouvant être instrumentalisées — ce qui facilite les actions d’ingérence et de manipulation politique. Sur le plan logistique, la Russie pourrait par ailleurs utiliser ses lignes intérieures et serait moins exposée à des manœuvres sur ses flancs tout en bénéficiant de ses bulles de déni d’accès nationales.

D’autres raisons peuvent cependant dissuader Moscou d’attaquer par ce côté : l’Estonie abrite le groupe de combat de l’OTAN dirigé par les Britanniques, au sein duquel se trouve le groupement français. La perspective d’affronter, au premier jour et à la première heure des combats, les troupes des deux puissances nucléaires européennes constitue un facteur défavorable — tant par leur qualité que par les risques d’escalade.

Tout aussi défavorable est la perspective de voir la Finlande intervenir, pays très proche de l’Estonie, disposant d’une armée considérable et autonome, et qui pourrait rapidement miner les eaux devant Saint-Pétersbourg, paralysant — enfin — la flotte des pétroliers russes.

Si cela ne suffisait pas, l’Estonie elle-même fait des efforts considérables pour améliorer sa défense nationale : elle pourrait devenir une « abeille pouvant paralyser un éléphant » pour reprendre les mots de son ministre de la Défense dans ces pages.

Attaquer par le Nord

Les scénarios d’attaque évoquent parfois le Finnmark norvégien. Il serait cependant pour la Russie une option délicate.

Certes, par le passé, la Russie a été soupçonnée d’encourager au Finnmark des mouvements d’espionnage. Elle a aussi tenté d’y entretenir une influence via des actions pseudo-mémorielles 12.

La société norvégienne est cependant très soudée et la Finlande proche serait disposée à intervenir. Du reste, les actions russes devraient partir de la péninsule de Kola — l’un des bastions de la dissuasion nucléaire — notamment par la présence de bases abritant des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.

Ce qui est plus important, c’est qu’on voit mal quel récit Moscou pourrait mobiliser pour justifier une invasion du Finnmark, au-delà de la rhétorique classique qui consiste à dire que la seule présence de l’OTAN près de sa frontière constitue une menace.

En cas de crise déjà entamée, une action dans cette zone aurait tout au plus un potentiel de diversion important, en neutralisant une grande partie de la capacité norvégienne à se projeter ailleurs ; S’emparer du port de Kirkenes serait une agression qui rendrait certes une intervention de l’OTAN difficile sur le plan militaire, mais relativement consensuelle sur le plan politique — du moins entre alliés européens.

L’Ukraine en tampon de la Moldavie 

Enfin, la question de la Moldavie est assez souvent soulevée : là encore, la situation ne semble pas se prêter à une action militaire.

La situation moldave est objectivement dépendante du destin de l’Ukraine et de sa capacité à conserver la région frontalière d’Odessa.

Pour l’heure, les forces russes en Transnistrie sont à la fois trop faibles pour tenter un coup de force contre la Moldavie, trop faibles pour résister à une intervention ukrainienne et impossibles à renforcer de manière significative tant que dure le conflit en Ukraine.

Autrement dit : il est dans l’intérêt de Moscou de maintenir le statu quo militaire en Moldavie tant que l’Ukraine résiste.

La déstabilisation de la Moldavie recherchée par la Russie ne peut venir pour l’heure que d’actions d’ingérence sous le seuil de la lutte armée.

Enfin, n’étant pas membre de l’Union ni de l’OTAN, l’attaque de la Moldavie aurait surtout, à nouveau, une valeur de test.

Lettonie et Svalbard : les maillons faibles ?

À bien des égards, une incursion à la frontière lettone pourrait en revanche constituer une option tentante pour Moscou.

Dans le cadre d’une telle opération, il ne s’agirait pas de mener une grande « campagne d’invasion » mais de s’enfoncer de quelques kilomètres, via une opération sous faux drapeau, pour prendre un ou deux villages dans un secteur comportant des minorités russophones.

La carte des minorités russophones fournit à cet égard un « plan de marche » assez commode.

L’hypothèse Zilupe : un point faible de l’Alliance en Lettonie

Les environs de Zilupe, dans l’est du pays, très éloignés de la capitale Riga et du quartier général des troupes de l’OTAN qui s’y trouvent, combinent un terrain relativement plus ouvert que Suwalki, la présence de minorités russophones ainsi qu’une voie ferrée et un axe routier majeur depuis la Russie.

La Lettonie abrite la plus importante minorité russophone des pays baltes. Une bonne part de ces russophones s’est installée à l’époque soviétique : ils représentent, d’après les autorités lettones, 23,7 % de la population 13

Une campagne d’influence dans le pays trouverait facilement quelques relais disposés à soutenir le récit de Moscou — moyennant peut-être des sommes d’argent.

Dans une campagne d’influence, la véracité compte moins que la vraisemblance.

Et de telles campagnes ont déjà commencé : le gouvernement letton s’efforce d’y répondre au mieux, en coopération avec le Strategic Communications Center of Excellence de l’OTAN situé dans le pays 14.

La Russie pourrait aussi tabler sur l’impréparation des forces armées adverses.

En Lettonie est stationnée la brigade multinationale de l’OTAN commandée par le Canada, une unité composée d’un grand nombre de membres (14). Mais une partie de ses forces est issue de pays dont les armées ne sont pas parmi les mieux préparées  au combat combiné moderne 15.

En novembre 2025, lors de l’exercice « Resolute Warrior » de cette brigade, aucune image n’a été diffusée qui montrerait l’emploi de drones, de cope cages ou de tactiques à l’œuvre en Ukraine : au contraire, chars non protégés, pièces d’artillerie statiques non camouflées et placées à découvert ou hélicoptères approchant la zone de manœuvre en plein jour laissent planer le doute sur la qualité de l’entraînement de cette unité 16

Tous ces facteurs font qu’il serait possible pour la Russie de jouer une partition connue : fomenter des actes sous de faux drapeaux contre les minorités russophones, faire passer des armes en contrebande — via le port de Riga —, agiter des milices, crier à l’oppression et faire intervenir ses forces sans reconnaissance officielle pour s’emparer de quelques villages à la frontière et s’enterrer sous la protection de drones et de missiles antiaériens.

Des barrières blindées — connues sous le nom de «  dents de dragon  » — sont installées dans une zone de stockage à Zilupe, en Lettonie pour fortifier et sécuriser la frontière avec la Russie dans ce qui est l’un des points faibles les plus vulnérables de l’Alliance atlantique face à Poutine, en avril 2025. © Alexander Welscher/DPA

Conformément à leur doctrine, les Russes charrieraient une puissance de feu supérieure — mais qui resterait en grande partie sur leur territoire, obligeant les Européens à assumer le coût politique d’une frappe sur la Russie.

Les drones présentent en outre l’avantage de pouvoir accroître l’ampleur du « déni plausible » en prétendant dans un premier temps qu’ils ne sont pas « russes ».

Une telle tactique permettrait ainsi d’éviter d’engager directement au premier jour les troupes britanniques et françaises stationnées en Estonie, mais aussi les troupes allemandes et polonaises positionnées dans le corridor de Suwalki.

Elle ne donnerait en outre pas vraiment de prétexte pour une attaque contre Kaliningrad.

Face à une incursion limitée sous un faux drapeau, niée par Moscou, la réaction de l’Alliance serait donc mise à rude épreuve.

Certes, les plans de fortification de leur frontière par les pays baltes sont ambitieux. Seront-ils cependant menés à bien avant la fin de la présidence Trump II ? Par exemple, la défense lettone ne prévoit pas d’achever les travaux majeurs avant 2029 17, soit à la fin du mandat de l’actuel président américain.

Pour la Russie, attaquer la Lettonie, c’est attaquer à la fois l’OTAN et l’Union dans le même mouvement — coup double donc, et, si l’une des deux institutions vacille, coup gagnant.

À bien des égards, une incursion à la frontière lettone pourrait constituer une option tentante pour Moscou.

Stéphane Audrand

L’archipel du Svalbard

Bien plus au nord, l’archipel du Svalbard pourrait constituer une autre proie de choix pour Poutine.

Bien que placé sous souveraineté norvégienne, le statut de l’archipel est fixé par un traité qui date de 1925 et interdit sa militarisation.

Ce traité précise en outre que tous ses signataires, parmi lesquels figure la Russie, bénéficient d’un « égal accès » à ses ressources naturelles 18.

Plus près de nous, le gouvernement norvégien tente de réaffirmer sa souveraineté sur l’archipel par des dispositions légales qui ne sont pas reconnues comme valides par la Russie, au titre de son interprétation du traité de 1925.

La défense de l’archipel serait difficile pour la Norvège : sa flotte de haute mer ne compte que quatre frégates et aucun navire supplémentaire ne devrait être admis en service avant 2030 au mieux 19.

La Russie a par ailleurs depuis 2022, décidé de renforcer la présence de ses nationaux sur l’archipel 20.

Situé au nord du 76e parallèle, l’archipel du Svalbard constitue une prise arctique très éloignée du cœur du continent européen et sans doute des préoccupations de la plupart de ses populations.

Son environnement polaire très difficile fait que seules les forces d’une poignée de pays — dont, en Europe, la France et le Royaume Uni — seraient capables d’y intervenir aux côtés de la Norvège.

Le Svalbard abrite en outre une mine de charbon russe, dotée d’un important personnel.

Les armes à feu sont nombreuses et « obligatoires » sur les îles, en raison de la présence d’ours polaires.

La Russie dispose de forces arctiques certes éprouvées par la guerre en Ukraine mais qui conservent une expertise indéniable dans cet environnement 21.

Elles bénéficieraient de la proximité de la péninsule de Kola, mais sans l’exposer directement à des frappes.

Membre fondateur de l’OTAN, la Norvège n’est pas membre de l’Union, mais demeure son principal fournisseur de gaz naturel et entretient des liens étroits et confraternels avec le reste de l’espace européen.

La solidarité de principe sera sans doute forte, même si le comportement de la Norvège pour réaffirmer sa souveraineté sur l’archipel expose à des attaques de désinformation russes qui fourniraient aux pays peu désireux de soutenir Oslo autrement qu’en parole des arguments pour ne pas intervenir.

On devine qu’en cas d’action russe contre le Svalbard — par exemple pour « défendre » les « intérêts économiques » — la réunion du Conseil de l’Atlantique nord serait compliquée par les récentes visées américaines en direction du Groenland et un consensus difficile à trouver.

En somme, intervenir au Svalbard pour la Russie permettrait de « planter un drapeau » dans un territoire européen tout en offrant aux États-Unis des arguments solides pour ne pas accepter l’activation de l’article 5.

Combien de pays européens s’engageraient alors dans une coalition sans soutien américain, dans le grand nord, pour aller disputer quelques arpents de toundra ?

Le dommage politique à la solidarité européenne serait considérable.

Et cette option est en outre cumulable à une crise en Lettonie — les forces russes impliquées pouvant être très différentes.

L’archipel du Svalbard pourrait constituer une proie de choix pour Poutine.

Stéphane Audrand

La Russie de Poutine connaît nos points faibles — et elle les exploitera

Dans les deux cas étudiés, des mesures militaires peuvent être prises, rapidement pour parer aux risques de prise de gage par la Russie, par exemple en répartissant mieux les « grandes nations » dans les pays baltes, pour s’assurer qu’il sera impossible d’agresser l’un d’entre eux sans combattre Français, Britanniques ou Allemands. 

Sur le plan diplomatique, un effort considérable est à mener pour que la Pologne accepte aussi de participer à ces groupes de réassurance et ne se contente pas de former une armée forte mais terrorisée à l’idée de franchir sa propre frontière pour aider un allié.

Dans le grand nord, la préparation opérationnelle des nations européennes doit être renforcée — sans aide américaine — dans la perspective de défendre les droits européens en Arctique : qu’il s’agisse du Groenland, de la liberté de navigation, du Svalbard ou de l’Île aux Ours, les Européens doivent disposer de moyens crédibles et entraînés pour défendre et si nécessaire reprendre de vive force toute prise de gage russe.

Il est vrai que les déboires de la Royal Navy, notamment dans le domaine sous-marin, fragilisent encore les positions européennes 22.

Il revient peut-être à des nations traditionnellement absentes de ces eaux — comme le Portugal — de venir s’y entraîner.

Au large, comme nous l’avions déjà signalé, un effort important d’adaptation et de protection de nos flux maritimes est à envisager, même si la menace prendra peut-être — au moins sous la mer — quelques années de plus pour se concrétiser.

Enfin, de manière transverse, il importe de convaincre les pays européens qui s’y refusent encore d’investir dans des capacités de commandement et de contrôle (C2), de renseignement, de surveillance et de reconnaissance qui ne soient pas américaines.

En sus des capacités de l’OTAN, cela nous permettrait de mener un conflit « avec les États-Unis si nous le pouvons, sans eux si nous le devons ».

Mais les ajustements militaires, capacitaires, techniques, ne sont pas les plus importants.

La « kalach » du XXIe siècle : le maillon le plus faible est là, sur vos écrans

Il y a de fortes chances que vous soyez en train de lire cet article sur un écran.

C’est ici que commence le maillon le plus faible de l’Europe.

Le principal mode d’action russe déjà à l’œuvre — on l’a souvent répété — est la guerre informationnelle, pour affaiblir la cohésion de nos sociétés démocratiques. La Russie y consacre des moyens considérables, la place au même niveau que la lutte armée et investit maintenant sur l’IA pour redoubler d’efforts 23

Les manœuvres d’influence, d’ingérence, de diffusion de fausses nouvelles sont la « Kalachnikov du XXIe siècle » : peu coûteuses, faciles à produire et à utiliser, présentes partout et se prêtant à de nombreux usages, elles permettent à Moscou de mener sa guerre contre l’Europe directement à l’intérieur de nos téléphones. 

Le point commun entre tous les scénarios envisagés dans cet article est qu’ils seraient des tests de cohésion politique pour les Européens — avec ou sans les États-Unis, voire contre eux.

Mais pour que cette cohésion des institutions se manifeste, il faut aussi qu’elle s’appuie sur une cohésion sociétale.

Cette question a été admirablement mise en scène dans le film Darkest Hour, lorsqu’un Churchill hésitant, pris dans la tourmente de mai-juin 1940, va « tester » la cohésion des Britanniques dans le métro de Londres et en sort lui-même surpris par sa solidité.

À l’heure des réseaux sociaux, cette résilience sociétale est plus fragile que jamais et, à Berlin, Londres ou Paris, les prochaines échéances électorales pourraient porter au pouvoir des partis plus proches des idées de Donald Trump que de l’héritage démocratique européen.

Ne nous trompons pas : nos sociétés européennes sont en crise et le déclin nous menace. 

Mais autour d’elles, la prédation des empires ne mettra pas de gants.

Le défi le plus important pour nos sociétés n’est pas militaire. Il est politique. Nous saurons renforcer nos maillons faibles militaires si nous comprenons que notre cohésion n’est pas l’affaire de tous — mais qu’elle nous concerne chacun, individuellement.

Sources
  1. P. McLeary, « Meet the New Fulda Gap », Foreign Policy, 2015.
  2. Dans le cadre du « plan d’action réactivité » (NATO Enhanced Forward Presence).
  3. L. Elak & Z. Sliwa, The Suwalki Gap – NATO’s fragile hot spot, Varsovie, 2016.
  4. S. Rosenberg, « Europe’s New Lines of Defense Are Not Maginot 2.0 », War on the Rocks, 2025.
  5. Cité comme tel dans le rapport Defending NATO-Europe, Forward Defense and Nuclear Strategy, Defense Nuclear Agency, Washington, 1977.
  6. Léo Péria-Peigné et Amélie Zima, Pologne, première armée d’Europe en 2035 ?, Études de l’Ifri, Paris, 2025.
  7. R. Parafianowicz, The Military-Geographical Significance of the Suwalki Gap, Varsovie, 2017.
  8. À cet égard, les intérêts de Washington et de Moscou convergent aujourd’hui pour saper ces institutions, détruire l’Union de façon assumée et, dans le cas américain, faire de l’OTAN une organisation de vassaux et non d’alliés — à géométrie variable en fonction des tributs versés au protecteur.
  9. G. Wright, Deterrence through reassurance : Russia in Eastern Europe, Army War College Review, Vol. 3. No. 1, 2017.
  10. D. Minic, Pensée et culture stratégiques russes, du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine, FMSH, Paris, 2023.
  11. Institut Montaigne, « L’OTAN à l’épreuve de la menace russe : l’hypothèse balte », novembre 2025.
  12. A. O. Holm et B. A. Molid Martinussen, « Norwegian-Russian Battle of Wreaths During the Commemoration ofFinnmark’s Liberation », High North News, 29 octobre 2023.
  13. R. Krumm, K Sukevics, Toms Zarins, Under pressure : an analysis of the Russian speaking minority in Latvia, Friedrich Ebert Stiftung, Riga, 2023.
  14. E. Vroblevska & B. Idri, What’s the best way to deal with Russian information manipulation ? Latvia has answers, Atlantic Council, Riga, 2025.
  15. En novembre 2025, d’après le gouvernement canadien, la brigade comportait, outre les Canadiens, des soldats de l’Albanie, le Danemark, l’Espagne, l’Islande, l’Italie, la Lettonie, le Montenegro, la Macédoine du Nord, la Pologne, la Slovaquie, la Tchéquie, la Slovénie et la Suède.
  16. Voir le compte X de la brigade : @NATOMNBLatvia.
  17. A. Kuczynska-Zonik (dir.), Baltic Defense Line, Institute of Central Europe, Lublin, 2025.
  18. Cet accès permit à l’URSS d’exploiter une immense mine de charbon pendant la Guerre froide.
  19. « Norway selects British Type 26 frigates », Naval News, 31 août 2025.
  20. A. Ahonen et. al., Russia’s Information Influence Operations in the Nordic – Baltic Region, NATO STRATCOM COE, Riga, 2024.
  21. T. Bouffard et al., Russia Arctic land forces and defense trends redefined by NATO and Ukraine, US Army War College, Washington, 2025.
  22. G. Allison, « Former Sea Lord warns UK subs in worst shape for decades », UK Defense Journal, 10 décembre 2025.
  23. C. Wallner, S. Copeland et A. Giustozzi, Russia, AI and the Future of Disinformation Warfare, RUSI, Londres, 2025.