Qui est Chris Wright ? La doctrine du tsar fossile de Donald Trump
Les États-Unis boycottent la COP30.
Mais l’administration de Trump n’est pas juste indifférente au climat : son programme extractiviste est bien plus radical.
Nous traduisons et commentons la doctrine du secrétaire à l’Énergie Chris Wright.
- Auteur
- Pierre-Etienne Franc •
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- © SIPA/Tundra Studio
Au moment où la COP30 bat son plein à Belém, la lecture de la vision du secrétaire américain à l’Énergie dans une tribune publiée dans The Economist a de quoi sidérer 1. Elle a pourtant le mérite d’être claire et sans détour et permet de comprendre — au-delà du slogan affirmant le primat de la coalition fossile : drill baby, drill — l’abîme qui sépare désormais la pensée américaine dominante et une certaine vision du monde que continuent de défendre, croyons-nous, le continent européen de concert avec d’autres partenaires du Sud.
Nommé secrétaire à l’Énergie de Donald Trump, Chris Wright est loin d’être un inconnu des énergéticiens américains.
Entrepreneur du secteur des énergies fossiles ayant misé dès les années 1990 sur le gaz de schiste, il crée en 2011 le géant Liberty Energy, spécialisé dans la fracturation hydraulique (fracking), dont il est le directeur général. Fervent trumpiste, niant activement la réalité du changement climatique, il est chargé de mettre en œuvre le programme du président des États-Unis pour freiner tout effort en faveur de la transition énergétique.
Représentant les intérêts des producteurs d’énergie fossile aux États-Unis, Wright était également proche du trumpisme par son style politique. En 2019, il s’était ainsi filmé avec ses collègues de Liberty Energy en train de boire du fluide de fracturation hydraulique (frack fluid) pour prouver qu’il n’était pas polluant — souhaitant ainsi mettre fin au débat sur la contamination des eaux et des sols par la pratique du fracking. À toutes fins utiles, on rappellera que l’ingestion de fluides de fracturation — composés de sables et d’une série d’additifs chimiques — est extrêmement dangereuse, voire mortelle.
Dans son papier pour The Economist, le premier point de l’analyse de Chris Wright est de considérer que l’énergie serait le carburant fondamental et essentiel de l’ambition humaine, hier, aujourd’hui et plus encore demain. À ce titre, elle devrait être libérée sous toutes ses formes pour permettre à l’homme d’assouvir l’ensemble de ses projets, vertueux ou non.
Il ne serait pas de limite à donner à la consommation et à la dépense énergétique tant qu’elle permet de poursuivre la quête insatiable de l’homme vers tous les dépassements possibles promis par son imagination. Dans l’esprit de Wright, cela vaut d’abord pour le peuple et le territoire américain, terre d’entreprise, et incidemment peut-être pour le reste du monde.
Toujours d’après sa doctrine, les énergies renouvelables sont posées comme inefficaces, peu fiables, plus coûteuses et moins vertueuses sur un plan environnemental que ce qu’en disent les agences mondiales de l’énergie.
À ce titre, les dépenses d’investissements, de ressources et les politiques de soutien à ces formes d’énergies sont inutiles et illusoires. Il en prend pour preuve la part des énergies fossiles dans le mix énergétique américain, restée stable à 82 % entre 2019 et 2024, ce qui illustrerait selon lui le gâchis financier de la politique de soutien américaine.
La vision présentée considère que l’essentiel est de se doter du maximum d’énergie disponible pour permettre de débrider le potentiel de croissance productive et immatériel offert notamment par les perspectives de l’IA — considérée par Wright comme le lien entre l’énergie et l’intelligence, et ce qui va permettre de développer durablement l’innovation au bénéfice de tous, la productivité et renforcer la défense nationale.
La plupart des aspects de la vie moderne nécessitent de l’énergie. Elle stimule les opportunités, sort les gens de la pauvreté et sauve des vies. C’est la raison pour laquelle, en tant qu’entrepreneur dans le secteur de l’énergie depuis toujours et en tant que secrétaire à l’Énergie des États-Unis, je suis honoré de promouvoir la politique du président Donald Trump visant à améliorer la vie des gens en inaugurant une ère de domination énergétique tant au niveau national qu’international.
Au cours des deux derniers siècles, deux forces ont radicalement transformé la condition humaine : l’essor d’une organisation sociale ascendante — la liberté humaine — et l’explosion de l’offre d’énergie abordable. Il en a résulté un doublement de l’espérance de vie. Cette même période a vu l’extrême pauvreté chuter, passant de 90 % de la population mondiale à moins de 10 %.
L’énergie et la liberté humaine sont importantes.
Le monde a besoin de plus d’énergie, en particulier d’énergie américaine. La croissance de la production énergétique américaine est une victoire pour nos citoyens, pour notre position géopolitique et pour nos alliés. Nous avons besoin d’une énergie abordable, fiable et sûre.
Cette administration se concentre sur l’ajout, et non la suppression, d’énergie, ce qui représente un revirement complet par rapport aux quatre années précédentes. Lorsque le président Trump a entamé son deuxième mandat, l’énergie américaine était devenue plus incertaine, plus coûteuse et moins fiable. Un foyer américain sur cinq avait du mal à payer ses factures d’énergie. La moitié du réseau électrique était menacée de coupures de courant.
Aujourd’hui dans bon nombre de pays disposant d’une ressource renouvelable favorable, celles-ci sont déjà majoritairement sous les coûts de revient des énergies fossiles injectées sur le réseau. Le dernier rapport de l’IRENA publié en juillet 2025 estime que 90 % des énergies renouvelables déployées dans le monde sont moins chères que leur équivalent fossile.
Au nom d’un seul risque — le changement climatique — l’administration Biden a lancé une offensive réglementaire visant à éliminer les hydrocarbures au profit des énergies dites renouvelables. Les résultats étaient prévisibles.
En ciblant nos combustibles les plus fiables, l’administration précédente a restreint la production d’énergie et bloqué des projets d’infrastructures essentielles tels que les gazoducs. Cela a entraîné une hausse des prix de l’énergie et de l’inflation, faisant grimper tous les coûts, de l’essence aux produits alimentaires. La résilience du réseau électrique en a été affaiblie. Elle a également rendu la production manufacturière américaine plus coûteuse et plus incertaine, risquant un exode des entreprises, ce qui se traduirait par des pertes d’emplois et une diminution de l’assiette fiscale.
En termes d’emplois, le secteur des énergies renouvelables crée chaque année aux États-Unis plus de 150 000 emplois, soit plus que l’ensemble des emplois de l’industrie du charbon. Alors que le nombre d’emplois directement liés aux industries renouvelables s’élève à 3 millions, la politique américaine semble faire une impasse économique majeure sur son potentiel au nom d’une approche idéologique qui reste hasardeuse sur ce point.
Ces dégâts ont-ils été au moins compensés par les progrès réalisés grâce à la promesse de Joe Biden de rendre l’économie plus verte ?
La réponse courte est : non.
Les hydrocarbures représentaient 82 % de la consommation d’énergie primaire américaine en 2024, soit presque autant qu’en 2019. Les hydrocarbures s’avèrent extrêmement difficiles à remplacer.
En termes de dynamique de développement, les déploiements d’énergies renouvelables représentent plus de 500 gigawatts (GW) par an depuis près de trois ans, après avoir été compris entre 100 et 200 GW les années précédentes. Ces rythmes sont désormais supérieurs à ceux des énergies fossiles et, en tenant compte des taux de charge, ils viennent représenter de 0,5 à 1 % de la demande finale en énergie par an. Il s’agit d’un rythme inégalé depuis des décennies par toute autre forme d’énergie.
Les déclarations pressantes et chargées politiquement poussant à modifier les systèmes énergétiques nationaux se sont systématiquement révélées désastreuses. En Europe, comme aux États-Unis sous la présidence de Joe Biden, le fanatisme climatique a pris le pas sur la réalité énergétique. Il en résulte des prix de l’énergie extrêmement élevés, une désindustrialisation et une diminution des possibilités de vie pour les citoyens.
En Grande-Bretagne, berceau de la révolution industrielle, la dernière usine produisant de l’acier pur encore en activité est menacée de fermeture. En se concentrant exclusivement sur les objectifs climatiques et en ne transformant que le secteur de l’électricité, la Grande-Bretagne a fait fuir la quasi-totalité de l’industrie lourde.
L’une des idées reçues les plus néfastes lorsqu’il s’agit de concevoir des politiques est de croire que le secteur de l’énergie serait synonyme du secteur de l’électricité. Or l’électricité ne représente qu’un cinquième de la consommation mondiale d’énergie primaire. Recouvrir le paysage d’éoliennes ne peut pas parvenir à décarboner complètement l’économie.
Chris Wright orchestre ici lui-même la méconnaissance généralisée sur l’énergie en se focalisant sur certains vecteurs (gaz, pétrole, charbon), pour mieux mettre au second plan tous les efforts de décarbonation.
De plus, il est impossible de construire une éolienne ou un panneau solaire, ou de fabriquer de l’acier ou du ciment sans hydrocarbures. Les processus industriels nécessitent une chaleur intense que l’électricité ne peut fournir.
Comme toutes les économies modernes, la Grande-Bretagne consomme de l’acier. Cependant, sa politique climatique a conduit la sidérurgie, autrefois florissante dans le pays, à se délocaliser vers des usines alimentées au charbon dans des pays comme l’Inde et la Chine, la production étant ensuite réexpédiée vers la Grande-Bretagne à bord de navires fonctionnant au diesel. Non seulement cela ne contribue en rien à réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais cela compromet également la sécurité nationale, l’indépendance industrielle et la stabilité économique de la Grande-Bretagne. Les Britanniques continuent de payer l’un des tarifs d’électricité résidentiels les plus élevés au monde, tout en dépendant davantage de régimes autoritaires comme la Chine.
Les bilans carbone globaux des analyses du cycle de vie restent très inférieurs à ceux des énergies fossiles, avec des taux variant de 0,01 à 0,04 kg/kWh, contre des taux de 0,7 à 1,4 kg/kWh pour le charbon et de 0,3 à 0,9 kg/kWh pour le gaz — ce qui dépend notamment des fuites de méthane lors de l’extraction du gaz de schiste.
Ce n’est pas une politique climatique.
Et ce n’est certainement pas une politique énergétique.
Il s’agit de la preuve qu’il n’existe pas d’énergie propre ou sale. Toutes les sources d’énergie présentent des avantages et des inconvénients qui doivent être évalués de manière globale.
Les États-Unis ont fait un choix différent, celui de la croissance. Nous développons notre approvisionnement en énergie fiable, afin de fournir aux Américains une énergie plus sûre et moins chère. Cette approche permet la relocalisation et l’expansion nationale des industries à forte consommation d’énergie : acier, semi-conducteurs, engrais, ciment, etc. Elle positionne également les États-Unis en tête de la prochaine grande frontière à forte consommation d’énergie : l’intelligence artificielle.
La notion de croissance n’est pas véritablement définie, surtout pour l’économie américaine, qui présente l’un des taux d’équipement des ménages — véhicules, électroménager, climatisation, etc. — les plus élevés au monde, ainsi que des infrastructures générales très développées, malgré leurs défaillances d’entretien dans certains États et secteurs.
Il est question ici de poursuivre la croissance de la production d’acier, de ciment, de produits chimiques et d’engrais, ainsi que de développer très rapidement l’usage de l’IA.
Dans une population dont la croissance démographique tend à se stabiliser — et dont l’administration cherche d’ailleurs à limiter ce qui en a historiquement été le principal levier : l’immigration — ainsi que dans l’ensemble de la planète, cela signifie une stratégie expansionniste probable sur le plan commercial — pour laquelle la politique tarifaire engagée n’est pas forcément la plus cohérente.
L’IA transforme l’électricité en un produit extrêmement précieux : l’intelligence. Le pays qui remportera la course mondiale à la domination de l’IA façonnera l’avenir de l’innovation, de la productivité économique et de la défense nationale. Pour dominer l’IA, il faudra non seulement disposer d’une expertise scientifique de classe mondiale, mais aussi d’énormes quantités d’énergie en continu. Le ministère de l’Énergie s’associe au secteur privé pour garantir que les États-Unis soient à la tête de cette transformation. Sous la présidence de Donald Trump, nous nous concentrons à nouveau sur la mise en place d’une capacité de base disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 afin de répondre aux exigences de l’ère de l’IA.
Nous accélérons la production de toutes les ressources de base : le charbon, le nucléaire, la géothermie et, bien sûr, le gaz naturel. À lui seul, le gaz naturel fournit plus de 40 % de l’électricité américaine et 25 % de l’énergie primaire mondiale. Il réchauffe plus de foyers américains que tout autre combustible, soutient l’industrie pétrochimique en plein essor et reste la principale source de chaleur industrielle pour la fabrication.
Nous traiterons le changement climatique pour ce qu’il est : non pas une crise existentielle, mais un phénomène physique réel, conséquence du progrès.
Oui, le CO2 atmosphérique a augmenté au fil du temps, mais l’espérance de vie aussi. Des milliards de personnes sont sorties de la pauvreté. La médecine moderne, les télécommunications et les transports mondiaux sont devenus possibles. Je suis prêt à accepter cette contrepartie légèrement négative en échange de cet héritage du progrès humain.
La métrique utilisée pour mesurer ce développement profitable à tous est l’évolution de l’espérance de vie, qui continuerait de croître — ce qui n’est pourtant plus le cas aux États-Unis depuis quelques années — malgré le réchauffement climatique.
Cela tendrait à nier son impact sur notre qualité de vie. Le fait que ces deux mesures ne regardent pas les mêmes échelles de temps — le climat ayant un impact à bien plus long terme que l’évolution de l’espérance de vie — ne semble pas gêner la démonstration.
Le monde se trouve à un tournant énergétique et il est temps de faire un choix.
Voulons-nous une politique énergétique d’exclusion et de pénurie qui entrave l’humanité et limite le potentiel économique ? Ou voulons-nous une politique d’inclusion et d’abondance, qui repousse toutes les limites de la croissance et des opportunités ?
Les États-Unis ont fait le choix de plus d’énergie, de plus de production et de plus d’activité économique. Nous invitons les autres à faire de même.