Dans « America Against America » (1991), Wang Huning, professeur à Shanghai arrivé au sommet du Parti communiste chinois, raconte en détail ses impressions sur la cérémonie d’investiture de George H. W. Bush en 1989, au cours de son long voyage aux États-Unis entre 1988 et 1989, destiné à comprendre les qualités et les défauts de la puissance qui s’apprêtait à gagner la guerre froide.

Dans La Cina ha vinto, qui paraît le 2 septembre 2025 en italien chez Feltrinelli, Alessandro Aresu a imaginé les impressions de Wang Huning aujourd’hui au moment de la cérémonie d’investiture de Donald Trump, afin d’imaginer la perspective du pouvoir chinois sur ses deux avantages actuels par rapport à son adversaire américain — le capital humain et la capacité industrielle — et sur la possibilité que cet adversaire se suicide, étouffé par ses contradictions, comme l’avait pressenti Wang Huning lui-même il y a 35 ans.

Ce récit fictif imagine le contenu de la rencontre à huis clos entre Wang Huning et Xi Jinping avec les chefs d’entreprise chinois en février 2025.

Le 17 février 2025, devant le Palais de l’Assemblée du peuple, les capitalistes rouges font la queue.

Ils attendent d’être admis.

Les dirigeants communistes ont perfectionné l’héritage de la machine administrative millénaire et sophistiquée de la civilisation chinoise.

Un organisme caractérisé par la hiérarchie des fonctionnaires, la spécialisation des rôles et des tâches de chacun, la présence de registres, d’archives, le rôle central de la classe des fonctionnaires-lettrés.

Le grand sinologue français Étienne Balazs avait décrit dans des pages immortelles et puissantes cette « bureaucratie céleste », dont le pouvoir reposait sur des tâches qui rythmaient la vie quotidienne : la compilation du calendrier, la coordination des travaux hydrauliques, la normalisation des poids et mesures, l’organisation de la défense, la direction du système éducatif…

Dans un monde où il fallait tout administrer, l’administration finissait par être supérieure à la vie elle-même. Ou plutôt : écrire la vie devenait plus important que de la vivre — car la consigner la rangeait dans l’ordre immuable des choses.

Balazs écrit : « L’État-providence surveille attentivement chaque geste de ses sujets, du berceau à la tombe. C’est un régime de paperasserie inutile et de tracas, de paperasse à perte de vue, de paperasse à n’en plus finir. »

Aujourd’hui, la bureaucratie céleste s’appelle : Parti communiste chinois.

Le parti a enfilé les habits de l’ordre de la civilisation chinoise, de ses millénaires et de sa paperasserie.

La chorégraphie reste, en substance, la même.

Mais même la bureaucratie céleste a besoin du dynamisme des capitalistes rouges.

Sans leur inventivité, sans leur faim, sans leur volonté de s’enrichir, sans leur créativité chaotique, la Chine ne peut reprendre sa place dans le monde.

Parmi les capitalistes rouges qui attendent de pouvoir entrer ce jour-là dans le Palais de l’Assemblée du peuple, on trouve les leaders mondiaux de la mobilité électrique, Robin Zeng de CATL et Wang Chuanfu, le chimiste fondateur de BYD. Autrefois, ces Prométhée chinois de l’électricité étaient quasi inconnus à l’exception d’une poignée d’initiés — et de Charlie Munger, le bras droit de Warren Buffett, qui admire le génie de Wang Chuanfu depuis 2008. 

Lorsque Munger et Buffett avaient investi dans les véhicules électriques chinois, Elon Musk avait éclaté de rire : « Vous avez vu les voitures BYD ? ».

Aujourd’hui, lui-même reconnaît qu’il a peur — l’an dernier, Tesla vendait trois fois plus que BYD ; cette année, en juillet, BYD a vendu 50 % de plus que Tesla en Europe 1.

Dans la file d’attente, sur la place Tian’anmen il y a aussi Lei Jun, PDG de Xiaomi, qui a promis d’aller à la salle de sport pendant au moins cent jours en 2025.

Il a fondé son entreprise en 2010 — à peu près au moment où Apple, alors qu’elle engranger des profits colossaux en exploitant les entreprises taïwanaises et les ouvriers chinois — annonçait vouloir lancer une Apple Car. Si la firme de Cupertino a abandonné le projet, les voitures Xiaomi sillonnent bien les routes de Chine. Et Lei Jun les photographie avec des smartphones Xiaomi distribués depuis longtemps sur le marché indien et au-delà.

Wang Huning préside et modère la réunion en présence du secrétaire général et président de la Commission militaire centrale. Un certain Xi Jinping.

Outre son appartenance au Comité permanent du Politburo, Wang Huning est président du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois.

Ce nom à rallonge — qui aurait sans doute plu à Balazs — désigne en l’occurrence un organe dont la fonction est de montrer que les représentants du monde économique, scientifique et technologique obéissent eux aussi à la bureaucratie céleste, c’est-à-dire au Parti.

Mais Wang Huning a été beaucoup plus que cela. Son influence est considérable. 

Xi Jinping et d’autres dirigeants du Parti communiste chinois (PCC) et de l’État, Li Keqiang, Li Zhanshu, Wang Yang, Wang Huning, Zhao Leji, Han Zheng et Wang Qishan, à passer en revue le serment d’adhésion au Parti après avoir visité une exposition sur l’histoire du PCC intitulée «  Rester fidèle à la mission fondatrice  » au Musée du PCC à Pékin, capitale de la Chine, le 18 juin 2021. © Li Xueren

Né en 1955, il se consacre entièrement au Parti depuis 1995. Ancien professeur de politique à l’université Fudan de Shanghai, traducteur, il voyage beaucoup aux États-Unis. Il est l’auteur du livre America Against America, publié en 1991 et qui vise à décrypter le dynamisme et les faiblesses de ce pays.

Au tournant des années 1980, alors que Donald Trump s’emportait contre un collectionneur japonais qui lui avait soufflé le piano de Casablanca aux enchères — moment qu’on décrit souvent comme celui où l’actuel président des États-Unis a développé sa foi inébranlable dans les droits de douane — Wang Huning polissait ses réflexions sur le concept de souveraineté chez Jean Bodin. Alors que les dirigeants européens actuels n’avaient pas encore commencé leurs carrières, il avait déjà traduit Raymond Aron du français et Robert Dahl de l’anglais. Il avait déjà porté l’équipe de Fudan à la victoire lors des débats interuniversitaires de Singapour en 1988 et 1993, contre l’Université nationale de Taïwan. Au cours de sa vie politique, le professeur de Shanghaï, Wang servira trois secrétaires généraux du Parti — Jiang Zemin, Hu Jintao et Xi Jinping — et entrera au Comité permanent du Politburo en 2022.

Il n’y a pas qu’en Chine que les intellectuels ont cherché à façonner la politique : à Syracuse, Platon crut qu’il pourrait convertir un tyran à ses idées ; dans la Renaissance florentine, la disgrâce de Machiavel le poussa à se retirer dans sa campagne ; après avoir été snobé par Staline, Kojève s’attela à la rédaction de traités commerciaux…

Wang Huning a, jusqu’ici, réussi son pari.

Il a servi les plus hautes instances de la République populaire au moment où plusieurs centaines de millions de personnes sortaient de la pauvreté absolue et est parvenu à siéger au Comité permanent du Politburo.

Et en ce jour de février, il modère une réunion avec les capitalistes rouges, les hommes les plus riches du pays.

Ici, la politique existe encore. Et elle commande à toute chose.

Derrière les dirigeants communistes s’étend un immense tableau, long de seize mètres et haut de trois : Paysage doré d’automne à Yuyan de Hou Dechang.

Montagnes et rochers dominent la scène. Un dessin ondoyant se prolonge jusqu’aux cimes rougeâtres. Les arbres verts se dressent juste au-dessus de Xi Jinping et de Wang Huning, tandis que cours d’eau et nuages enveloppent le décor — et que les sentiers tracés par les hommes apparaissent relégués à l’arrière-plan d’une nature écrasante. Le paysage se poursuit sans interruption, même au-delà des seize mètres.

Comme tout esprit philosophique, l’esprit de Wang est agité.

Le professeur de Shanghai méprise l’argent, comme le secrétaire général et président de la Commission militaire centrale — Xi Jinping — qui scrute les riches avec son sourire bon enfant et féroce. En regardant la brochette de capitaines d’industrie qui se trouvent face à lui, Wang Huning ne voit pas les produits ou les innovations qu’ils portent mais les concepts qu’ils lui rappellent et qu’ils incarnent.

Quand il regarde Wang Chuanfu, Wang Huning pense immédiatement à Lénine : « le communisme, c’est les soviets plus l’électricité ». La formule était très appréciée de Carl Schmitt, juriste nazi et admirateur avisé de la tactique militaire maoïste.

La Chine, c’est aussi cela : l’accès à l’électricité pour la population, une capacité colossale en énergie solaire — en mai de cette année, le pays installait 100 panneaux solaires par seconde —, des millions et des millions de points de recharge, la compétition entre deux champions nationaux — BYD et CATL — dans le domaine des batteries, les exportations de véhicules électriques, les innovations tout au long de la chaîne d’approvisionnement.

Les rapports de l’Agence internationale de l’énergie témoignent année après année de cette croissance fulgurante.

Cette puissance en matière d’infrastructures énergétiques effraie d’autres géants, de l’autre côté du Pacifique. Là bas, les grandes entreprises américaines se sentent affaiblies face au réseau électrique chinois et à sa capacité de transformer, comme dans un processus alchimique, une usine d’aluminium en un centre de données.

En Amérique, des entreprises gérées par des personnes d’origine asiatique atteignent des capitalisations de plusieurs milliers de milliards, dépassent constamment ces seuils et investissent toujours plus. Ensuite, il faut des plombiers et des électriciens. Quelle quantité d’eau pouvez-vous fournir ? Quelle transmission votre réseau peut-il supporter ? Vos infrastructures fonctionnent-elles vraiment ?

Lorsqu’il plonge ses yeux discrets dans ceux des entrepreneurs face à lui, c’est cela que voit Wang Huning : les centaines de milliards d’investissements des entreprises américaines et les centaines de milliards de gestes des électriciens chinois. Les Soviétiques et l’électricité.

Sur le siège juste à côté de Wang Chuanfu se trouve le plus décoré des héros de la guerre des capitalismes politiques entre la Chine et les États-Unis. Même Wang Huning s’arrête pour le saluer avec déférence. Il s’agit de Ren Zhengfei, le fondateur de Huawei né en 1944.

La guerre est toujours en cours, mais Ren est déjà vétéran.

Combien de vies Ren Zhengfei a-t-il vécues ?

Wang Huning repense à l’époque où il chinait des livres d’occasion, dans son ancienne vie de professeur à Shanghai. Le père de Ren Zhengfei était libraire et vendait Le Capital en 1937. Il travaillait comme éducateur. Puis, comme presque tout le monde, il fut persécuté pendant la Révolution culturelle — dans son cas pour ne pas avoir soutenu le bon camp à temps. Pendant les persécutions, le père de Ren Zhengfei est humilié dans la cantine de l’école dont il est directeur. Il est contraint de porter un long cône de papier sur la tête. On lui accroche une pancarte autour du cou. Pendant sa séance d’humiliation publique, le visage barbouillé d’encre, la foule qui l’entoure crie : « Étudier ne sert à rien ! Plus tu as de connaissances, plus tu es réactionnaire ! »

Ces insultes résonnent encore parmi ces membres de l’élite réunis dans le Palais de l’Assemblée du peuple.

Aucune richesse, aucune suprématie industrielle ne peut effacer ces souffrances.

Ici, chacun a des histoires tristes à raconter, que les décennies de développement n’ont pas effacées. Chacun a ses morts et ses blessés.

Est-il inutile d’étudier ? Ren Zhengfei a assisté au discours de Deng Xiaoping lors de la conférence scientifique nationale de 1978, l’année où Wang Huning a pu passer, grâce aux changements politiques en Chine, l’examen d’entrée aux études supérieures à Fudan.

Avec 6 000 autres personnes, Ren Zhengfei a entendu Deng Xiaoping déclarer que « les scientifiques et les techniciens doivent concentrer leurs énergies sur leur travail professionnel » sans être trop dérangés par la politique. « Si quelqu’un travaille sept jours et sept nuits par semaine pour les besoins de la science et de la production, cela montre son dévouement élevé et altruiste à la cause du socialisme ». Deng parle d’« indépendance et d’autosuffisance » dans les domaines de la science et de la technologie, mais précise qu’il ne doit pas y avoir « d’opposition aveugle à tout ce qui est étranger ». Pour ne pas vivre un nouveau siècle d’humiliation, il faut apprendre des autres. Il va plus loin : « même après avoir rattrapé les pays les plus avancés, nous devrons encore apprendre d’eux dans les domaines où ils sont particulièrement forts ».

Est-il inutile d’étudier ? L’histoire contemporaine chinoise a déjà donné sa réponse, qui défile ce jour-là dans son plus imposant palais.

Elle dans une nouvelle génération d’entrepreneurs chinois : Liang Wenfeng, de DeepSeek, né en 1985, fils d’enseignants, titulaire d’une licence et d’un master de l’université de Zhejiang, ou encore Wang Xingxing, de la société de robotique Unitree — ces robots qui font des pirouettes sur vos fils Twitter — né en 1990, diplômé de l’université Zhejiang Sci-Tech et titulaire d’un master de l’université de Shanghai.

Parmi les documents que Wang Huning et les autres membres du Comité permanent ont reçus sur la guerre des semi-conducteurs, on trouve une description des différents produits de NVIDIA : A100, H20, B200, et bien d’autres encore. Wang a bien compris que ces lettres étaient des hommages à certaines personnalités mathématiques et scientifiques : le Français André-Marie Ampère, les Américains Grace Hopper et David Blackwell… 

Mais pour lui, ce ne sont pas des noms faciles à retenir. Pour se rappeler du nom des puces, il a des moyens mnémotechniques plus sûrs : Aristote, Hegel — et bien sûr Bodin.

Il lui est encore plus difficile de comprendre ce que font réellement ces produits, comment ils fonctionnent, ou ce que DeepSeek a réellement fait avec Huawei ou avec NVIDIA. 

Ou plutôt : Wang Huning dispose de tous les outils — en l’occurrence des rapports des services de renseignement chinois — pour comprendre exactement comment les choses se sont passées. Mais tout cela ne l’intéresse pas vraiment.

Ce qui l’intéresse, c’est de lire que l’université de Zhejiang occupe désormais la deuxième place mondiale dans le domaine des brevets sur l’intelligence artificielle générative, entre Google et Microsoft. D’ailleurs, une partie des brevets de Microsoft proviennent de son laboratoire de recherche chinois. Et qui travaille sur ces projets chez Google ? Les départements d’informatique, d’ingénierie électronique et de robotique aux États-Unis sont peuplés d’étudiants chinois. Les conférences sur l’intelligence artificielle sont presque toutes co-organisées par les Chinois. Wang Huning a jeté un œil au CV d’une étudiante chinoise actuellement au MIT. À elle seule, elle co-organise 10 conférences sur l’intelligence artificielle rien qu’en 2025.

Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, vient de faire son entrée.

Personne n’a été autant humilié que lui pour avoir défié le pouvoir financier et réglementaire du Parti, pour avoir suggéré de manière voilée que le pouvoir en Chine pouvait être contesté, voire suspendu.

Étienne Balazs rappelait l’absence d’audace, « l’absence totale d’esprit combatif » de la classe moyenne et des marchands face à la bureaucratie céleste : les commerçants nourrissaient des ambitions limitées, enfermés et obsédés par le rêve de voir leurs fils devenir des fonctionnaires-lettrés. Ce n’est qu’à travers d’autres rêves que la Chine s’est éveillée. 

La bureaucratie céleste, en 2025, ramènera à sa place, par la violence du sourire à la fois bonhomme et implacable de Xi Jinping, tout esprit combatif qui oserait s’engager dans une guerre impossible à gagner : la bataille contre le pouvoir.

Pourtant, même Jack Ma doit désormais être invité. Quand les choses deviennent sérieuses, ce n’est pas le cousin d’un militaire quelconque qui fera progresser la Chine dans le cloud et l’intelligence artificielle. L’Armée populaire de libération peut gaspiller de l’argent, mais pas trop. Il faut aussi des gens comme Jack Ma, ou comme son cofondateur, le bien plus aguerri Joe Tsai — gentleman sportif qui évolue avec aisance entre deux mondes en guerre en achetant des équipes de basket et jouant au lacrosse.

Xi Jinping prend enfin la parole.

Après avoir salué l’importance des hautes technologies et des nouvelles forces productives, il se met à parler d’acier.

Chaque fois que le secrétaire général évoque la production d’acier, Wang Huning pense à Max Weber et au dialogue avec Werner Sombart qu’il a trouvé dans les livres pour ses cours sur les contradictions du développement capitaliste. Et sur le long chemin que le socialisme aux caractéristiques chinoises devra parcourir au cours des siècles à venir, à la lumière d’une analyse des derniers millénaires.

Quand prendra fin la « danse des sorcières » du capitalisme, demandait Sombart ?

Réponse de Weber : lorsque « la dernière tonne de fer se fondra avec la dernière tonne de charbon. »

Il parlait de l’acier.

Tant qu’il faudra des choses, des structures, des usines de production, des « usines » de plastique ou des « usines d’intelligence artificielle » — comme les appelle Jensen Huang —, le mécanisme ne s’interrompra pas. On ne peut donc pas en entrevoir la fin.

Ce qui compte, ce ne sont pas seulement les rapports de force entre classes, mais aussi la division internationale du travail : qui produit quoi, comment, et qui profite de l’abandon de la production par un autre. C’est dans cet interstice que la République populaire construit son espace de pouvoir.

Qui réalise aujourd’hui la fusion du fer et du charbon ?

Qui produit plus de la moitié de l’acier mondial ?

La Chine.

Le président chinois Xi Jinping (au centre), également secrétaire général du Comité central du Parti communiste chinois (PCC) et président de la Commission militaire centrale, visite les fermes et le bureau administratif de remise en état des terres de Jiansanjiang, dans la province du Heilongjiang, au nord-est de la Chine, le 25 septembre 2018. © Xinhua/Wang Ye

Wang Huning a entendu à plusieurs reprises le secrétaire général Xi Jinping réaffirmer son mépris pour les choses fictives ou virtuelles et son admiration pour les usines, capables de produire des choses « réelles ».

À cet égard, le secrétaire général présente une curieuse ressemblance avec le président Trump : une incapacité commune à comprendre l’économie contemporaine, une obsession pour d’autres métriques, d’autres détails. Une obsession si obstinée qu’elle devient réalité effective, influençant leurs interlocuteurs.

Tous deux considèrent que l’usine doit être au centre de la vie économique. Pour l’un comme pour l’autre, n’est vraiment digne que celui qui « bâtit ». Tous deux ont rassemblé un aréopage d’auto-proclamés « bâtisseurs » à qui ils distribuent des faveurs et délèguent des affaires complexes. Dans cette nuée d’éloges, il est difficile de voir clair. Comme, du reste, dans toute cour. Le sommet de la bureaucratie céleste est loin d’être omniscient : Wang Huning, comme les autres puissants de Chine, et le secrétaire général Xi Jinping lui-même, ne possèdent certainement pas une compréhension totale de l’économie chinoise. La bureaucratie céleste voit à peu près quels sont ses problèmes — la dépendance aux exportations, le vieillissement de la population — mais ne sait pas vraiment comment les résoudre. Il suffit de déclarer qu’il faut « bâtir » — et c’est tout.

Au-delà de cette obsession commune, il y a entre Trump et Wi une différence fondamentale : le secrétaire général du Parti communiste chinois méprise l’investissement immobilier, qu’il considère comme une bulle infinie de dettes et un nid de vipères de parvenus qu’il faut punir ; tandis que pour le magnat du Queens, la dimension physique trouve sa pleine expression dans la spéculation immobilière, dont les concepts et les contrats doivent s’appliquer à tous les domaines de la vie humaine.

« Si le monde devait finir un jour — comme les Occidentaux semblent le croire — Trump construirait un hôtel dans la Jérusalem céleste », pense Wang Huning.

Le professeur de Shanghai, autrefois graphomane, a dû abandonner l’écriture lorsqu’il est devenu un homme politique à plein temps. Aujourd’hui, il écrit surtout pour les autres. La bureaucratie céleste impose d’écrire. Pour construire et consolider sa doctrine, Xi Jinping doit publier des articles en son nom.

Il a écrit un jour que l’économie réelle constitue le fondement indispensable d’un pays vaste et peuplé comme la Chine.

Sans cette base, rien ne peut tenir. La manufacture joue le même rôle que l’alimentation pour garantir l’autonomie de la Chine, la sécurité nationale, la sécurité industrielle, la sécurité de l’État dans tous les domaines.

À l’instar de son adversaire américain, le secrétaire général rappelle que la pandémie a mis à nu les risques et dangers cachés dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.

Tout est désormais question de sécurité, il faut rester vigilant.

Les instruments dont le Parti dispose pour évaluer ces dangers sont plus vastes que ceux de son adversaire : plus grande est sa visibilité sur l’économie intérieure, plus grande est la peur qu’il inspire au secteur privé face à l’inaction par rapport aux directives émanant du pouvoir. Négliger l’économie réelle, en accordant trop d’importance aux services, rend toujours vulnérable : une famine industrielle pourrait bien survenir. D’autant que le véritable objectif de la suprématie manufacturière chinoise est plus large : se protéger des turbulences extérieures tout en influençant simultanément l’adversaire américain.

Alors le Parti réactive un concept ancien, communiste et stalinien — l’industrie lourde. La centralité dans les moyens de production se transforme en contrôle des chaînes de valeur mondiales. Pour obtenir un produit fini, utile à tous, il y aura toujours un élément d’origine chinoise, resserrant cette chaîne de valeur autour d’un ensemble d’usines chinoises, capables potentiellement d’étouffer l’adversaire.

L’homme est né libre — mais partout il est dans les chaînes de valeur. La Chine est une industrie trop lourde pour le marché global. Comment transférer une étendue infinie d’usines — en dehors d’un meeting électoral.

« Dans la production de smartphones, il n’y a que nous, les Coréens, et Apple — donc encore nous » a un jour déclaré Xi Jinping à Wang Huning, après avoir entendu l’ultime éloge de Tim Cook, le PDG d’Apple, sur les compétences chinoises, lors de l’un des nombreux voyages de l’homme de la chaîne de valeur de l’iPhone en Chine.

Une vidéo virale de Tim Cook, enregistrée lors d’un événement Forbes en 2017, a été opportunément amplifiée sur TikTok pour nourrir la fierté du peuple chinois.

« Souvenons-nous de ce que disait Steve Jobs : il ne faut pas perdre de temps à vivre la vie de quelqu’un d’autre », ajoute Xi Jinping lors des réunions du Comité permanent. 

Il continue :

« C’est une phrase pleine de clairvoyance. Cela signifie que le peuple chinois, tout en assemblant des iPhone, ne peut se permettre de perdre du temps à vivre la vie des dirigeants d’Apple et de leurs actionnaires qui profitent de la fiscalité irlandaise afin de penser toujours et uniquement à leurs propres intérêts. Le peuple chinois doit vivre sa propre vie, avec les smartphones d’Apple, et surtout avec les smartphones chinois. Rêver son rêve. Le rêve chinois. 

Lors d’une réunion confidentielle sur les terres rares, il tire les conclusions suivantes : 

« En résumé, nous avons limité les exportations de terres rares vers le Japon en 2010. Depuis, tout le monde sait que nous disposons de ce levier et tout le monde en a parlé. Même aujourd’hui, nous avons examiné les effets possibles de ces contre-mesures et nos réponses éventuelles. Quinze ans se sont écoulés depuis 2010. Cela peut sembler une blague, mais nous pouvons encore bloquer les exportations et nuire à tout le monde, y compris aux Japonais — sans parler des Américains et des Européens. Ce n’est pas de la magie, ce sont un ensemble de processus qui pèsent quelques centaines de millions dans un monde où circulent des centaines de milliards et où nous sommes encore très en retard sur le plan financier par rapport à nos adversaires.

Pourtant, combien de documents pourrions‑nous compiler sur leurs revendications visant à réduire leur dépendance à notre égard ? Combien de décrets exécutifs annoncés, combien de photos prises, combien de règlements, combien de stratégies, combien de communiqués sur les terres rares et les matières premières critiques ? Tout cela a un coût environnemental et social, mais dans les autres pays aussi, des gens veulent travailler, des entreprises veulent occuper cette filière. Ils ne peuvent pas tous être idiots. Pourtant, lorsque nous plaçons nos caméras dans les lieux désignés pour les mines et les usines des adversaires, pour les grands projets qui devraient réduire la dépendance à la Chine, nous ne voyons rien. Après un certain temps, nous nous ennuyons. Alors nous changeons tout simplement de chaîne. »

Un immense portrait de Xi Jinping est exposé lors du défilé organisé à Pékin, capitale de la Chine, le 1er octobre 2019, à l’occasion de la célébration du 70e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine (RPC). © Xinhua/Wang Kai

Dans ses échanges avec les membres du Comité permanent, Xi est — au premier degré — entouré des « paperasses » dont parlait Balazs.

Ces documents le renseignent sur les mouvements possibles du président Trump dans la guerre commerciale et proposent les contre-mesures éventuelles que pourrait prendre la Chine.

Au milieu de tous ces documents se trouve un objet plus étonnant. Un téléphone. Un smartphone doré portant l’inscription « Trump ». L’usine chinoise qui l’a fabriqué a tenu à le remettre au Comité central. Et Xi Jinping a décidé de faire participer ce smartphone à la réunion.

Le secrétaire général fait référence aux rapports de sociétés américaines qui mettent en évidence la dépendance vis-à-vis de la Chine dans les systèmes de défense et dans les secteurs industriels critiques pour l’armement.

« Même les armes sont une industrie. On peut les démonter pour comprendre comment elles sont fabriquées, où et par qui. Cela peut sembler évident, mais il faut le rappeler pour ne pas l’oublier. Il est difficile de mener une guerre froide, une guerre tiède, ou n’importe quelle guerre, contre ceux qui possèdent les usines où sont fabriquées les armes avec lesquelles on devrait combattre. Les Américains aiment en faire trop. Ils adorent se donner des noms grandiloquents : Arsenal of Democracy, Freedom’s Forge. Mais où, exactement, se trouvent réellement ces arsenaux, où sont ces forges qu’ils appellent démocratie et liberté dans le but de nuire à la Chine ? Sur le territoire chinois », affirme Xi Jinping, rappelant que les entreprises chinoises ont la plus forte présence dans des domaines tels que les produits chimiques spéciaux, les principaux produits chimiques diversifiés, les équipements de télécommunication et les composants électroniques.

Le secrétaire général souligne l’augmentation de la dépendance dans le secteur de l’électronique. Il secoue la tête lorsqu’on ne lui parle que des « hautes » technologies.

« Hautes, basses ? Un corps a besoin d’os de toutes les tailles et d’organes différents pour fonctionner. Si l’un manque, le corps ne fonctionne pas. Nos adversaires cherchent à étrangler la capacité chinoise dans la partie la plus élevée de la chaîne de valeur parce qu’ils nous considèrent, comme toujours, comme de simples copieurs, des voleurs, incapables d’innover, ne sachant construire que des bricoles. Ils continuent à propager ces racontars pour dormir tranquilles la nuit. 

Dans cette longue nuit, ils sont assis au restaurant chinois ; les plats qui flottent dans l’huile les font rire. Nous sommes partis depuis des décennies — mais ils sont toujours là, piégés dans le restaurant, à prétendre être servis et révérés. Le Parti sait que l’adversaire — méprisant les soi-disant valeurs de l’économie de marché — envisage une sorte d’embargo. C’est pourquoi nos entrepreneurs agissent déjà, dans l’intérêt économique qui coïncide avec l’intérêt politique du peuple chinois, pour faire de la partie que vous appelez « basse » de ces chaînes de valeur un champ de bataille où nos adversaires ne pourront même plus identifier les fournisseurs dont ils dépendent. »

Comme à son habitude, c’est sa conclusion que Xi a préparé avec le plus de soin : « Confucius rappelle l’importance pour l’homme digne de prêter attention lorsqu’il regarde, afin de voir clairement. L’adversaire ne pourra pas regarder attentivement. Il ne pourra pas voir clairement. Par conséquent, il n’aura pas de dignité. »

Sources
  1. Données du European Automobile Manufacturers’ Association (ACEA), juillet 2025.