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Il y a cinq étés, les relations sino-indiennes traversaient l’une des pires crises de leur histoire depuis la guerre de 1962 — qui s’était soldée par l’annexion d’une partie du Jammu et Cachemire par la Chine.
Après des combats au corps à corps entre des soldats chinois et indiens qui avaient fait 20 morts parmi ces derniers dans la vallée de la Galwan en juin 2020, le gouvernement indien soumit tout investissement étranger venant d’un pays limitrophe à une procédure ad hoc — qui visait en fait la Chine —, réduisit drastiquement l’octroi de visas aux visiteurs chinois et interdit près de 60 applications et sites internet chinois. Les négociations entre les deux armées, grâce auxquelles l’Inde espérait récupérer au moins une partie des territoires conquis par les Chinois s’éternisèrent sans donner de résultat.
Cinq ans plus tard, le 18 août 2025, New Delhi a accueilli le ministre des affaires chinois, Wang Yi, en faisant preuve d’une bonne volonté telle vis-à-vis de Pékin que les deux parties se sont entendues pour « reprendre divers mécanismes officiels de dialogue bilatéral et d’échanges afin de renforcer la coopération ». Dans la lignée de ce rapprochement, Narendra Modi se rendra en Chine à partir du 31 août — sa première visite dans le pays depuis 2018 — pour un sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghaï, confirmant la normalisation en cours.
L’attitude indienne a été interprétée de différentes manières.
Certains analystes l’ont attribuée à la politique de Donald Trump 1, qui a décidé d’imposer des droits de douane records — 50 % sur les importations américaines en provenance de l’Inde — que la Chine a d’ailleurs dénoncés publiquement. D’autres y ont vu l’expression de la fameuse autonomie stratégique indienne consistant, dans une logique héritée du non-alignement — depuis rebaptisée « plurilatéralisme » — d’entretenir des relations avec un maximum de partenaires en ne prenant jamais le parti d’aucun — en tout cas, pas au point de devenir un allié.
Ces interprétations recèlent bien sûr une part de vérité. Mais elles me semblent négliger un facteur essentiel : c’est la dépendance de l’Inde vis-à-vis de la Chine qui l’amène aujourd’hui à subir la domination chinoise — quitte à aliéner une partie de son autonomie stratégique — plutôt qu’à véritablement jouer Pékin contre Washington.
Chine, Inde, Pakistan : de l’art d’avaler des couleuvres
La normalisation des relations sino-indiennes en cours s’opère en effet alors qu’au plan géostratégique, l’Inde n’a pas obtenu gain de cause dans les négociations post-Galwan.
En dépit de 17 cycles de discussion entre les représentants de l’armée indienne et de l’Armée populaire de libération, les Chinois n’ont guère fait plus que concéder aux Indiens de pouvoir à nouveau patrouiller — avec eux — dans les secteurs de Demchok et de Depsang 2. Des observateurs avertis se fiant aux images satellites maintiennent que l’armée chinoise occupe encore 2000 kilomètres carrés de territoire indien — y compris dans la vallée de la Galwan.
Pourtant, en octobre 2024, le ministère indien des Affaires étrangères avait annoncé la conclusion d’un accord entre l’Inde et la Chine, qui permettait aux Indiens, pour reprendre les termes de Jaishankar, de « patrouiller, comme nous le faisions jusqu’en 2020 » 3. Le ministre concluait : « nous pouvons donc affirmer que le désengagement [militaire] avec la Chine est désormais achevé. » Il fut contredit dès le lendemain par le chef de l’armée, le général Dwivedi, selon lequel le désengagement ne serait complet qu’une fois restaurée la situation antérieure aux combats de 2020 4. Bien des experts — sur la base d’informations remontant du terrain et d’images satellites — considérèrent à ce moment-là que le retour au statu quo ante n’était pas imminent et que New Delhi prétendait le contraire afin de faire comme si les relations entre l’Inde et la Chine étaient en voie de normalisation 5. Il y avait alors une certaine urgence à accréditer qu’il en était ainsi étant donné que Narendra Modi devait rencontrer Xi Jinping à Kazan pour le Sommet des BRICS quelques jours plus tard et qu’il souhaitait visiblement enterrer la hache de guerre.

On a observé un scénario analogue lors des hostilités qui ont opposé l’Inde et le Pakistan au mois de mai dernier.
Au moment où l’attentat terroriste du 22 avril, qui avait coûté la vie à 26 Indiens à Pahalgam (Jammu et Cachemire), a été attribué par New Delhi à des groupes pakistanais et que la probabilité de représailles indiennes a augmenté, Wang Yi, le Ministre chinois des Affaires étrangères, a déclaré : « En tant qu’ami indéfectible et partenaire stratégique poursuivant une coopération en toutes circonstances, la Chine comprend parfaitement les préoccupations légitimes du Pakistan en matière de sécurité et soutient ce pays dans la sauvegarde de sa souveraineté et de ses intérêts sécuritaires. » 6
C’est la dépendance de l’Inde vis-à-vis de la Chine qui l’amène aujourd’hui à subir la domination chinoise plutôt qu’à véritablement jouer Pékin contre Washington.
Christophe Jaffrelot
C’était une déclaration particulièrement forte : jamais encore, lors d’un conflit entre l’Inde et le Pakistan, Pékin n’avait ainsi pris le parti de ce dernier. Se faisant l’écho d’Islamabad, Wang Yi demanda même aux Indiens d’accepter que soit conduite « une enquête juste et rapide » pour identifier les responsables de l’attentat — ce qui revenait à mettre en doute l’implication pakistanaise.
Au cours du conflit, la Chine aurait, d’après des sources indiennes, aidé le Pakistan en termes de défense aérienne en lui procurant des images satellites 7. Le chef d’état-major adjoint indient, le lieutenant général Rahul R. Singh confirma que le Pakistan « recevait des informations en temps réel de la Chine » pendant les combats 8. Quant aux armes utilisées par les Pakistanais, elles étaient pour l’essentiel chinoises — comme du reste 80 % de l’arsenal du pays. Trois d’entre elles ont joué un rôle important : le missile PL-15 d’une portée de 200 kilomètres qui aurait permis aux Pakistanais de détruire un Rafale de l’IAF 9, l’avion de chasse J-10 C — qui transportait ce vecteur — et le système de défense anti-aérienne HQ-9 10.
Après que les armes se sont tues, lorsque l’Inde — qui venait de dénoncer le Traité de l’Indus juste après l’attentat de Pahalgam — a fait savoir qu’elle pourrait désormais priver le Pakistan d’une partie de l’eau auquel ce traité lui donnait droit, la Chine a laissé entendre qu’elle pourrait, elle aussi, priver l’Inde de l’eau du Brahmapoutre 11. Peu avant, à peine les opérations militaires terminées, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Ishaq Dar, s’était rendu à Pékin pour rencontrer son homologue 12.
L’Inde — dont le ministre des Affaires étrangères, Jaishankar, avait déclaré le 10 avril que les relations entre l’Inde et la Chine « étaient bien meilleures qu’avant » 13 —, n’émit alors aucune protestation visant Pékin ni pendant, ni après les hostilités. Le gouvernement indien dans son ensemble resta muet sur ce point.
C’est dans ce contexte que Jaishankar s’est rendu dans la capitale chinoise en juillet 2025 pour rencontrer le vice-président Han Zheng. À peine arrivé, il s’est félicité, sur les réseaux sociaux de « l’amélioration de nos relations bilatérales. Et j’ai exprimé ma confiance dans le fait que les discussions menées au cours de ma visite maintiendront cette trajectoire positive. » 14
Comment expliquer cette bonne volonté et ce désir de normalisation ?
Certes, le déséquilibre des forces en présence au plan militaire est désormais très grand. L’Inde ne peut guère rivaliser avec la Chine sur le front des missiles et de la défense anti-missile — qui est devenue une composante décisive de la guerre moderne — puisqu’elle ne possède que deux batteries de S-400 et devrait en recevoir trois autres à court terme 15 alors que la Chine en détient une demi-douzaine, auxquelles s’ajoutent trois HQ-9 — l’équivalent des S-300 voire des S-400 16.
Sur la mer, le contraste entre l’Inde et la Chine est même plus prononcé, la seconde ayant davantage encore investi dans ce domaine pour se doter d’une Blue Navy. Si l’Inde ne possède que 16 sous-marins (dont deux à propulsion nucléaire), la Chine en détient 65, dont 12 à propulsion nucléaire 17.
Dans les airs, la supériorité chinoise est assurée par le nombre d’appareils pouvant décoller depuis un porte-avions — 60 à 70 J-15 contre 45 MiG-29K — et par celui des Multi-Role Combat Aircrafts, des avions de quatrième ou de cinquième génération. Car si l’Inde possède 36 Rafales, la Chine compte 200 J-20 18.
Si ce déséquilibre peut justifier que l’Inde adopte un profil bas face à la Chine, pourquoi est-elle à ce point désireuse de normaliser les relations depuis l’an dernier ?
De quoi la dépendance économique indienne est-elle le nom ?
Certains responsables indiens ont commencé à prôner un changement de politique vis-à-vis de la Chine alors même que le gouvernement de New Delhi critiquait la lenteur avec laquelle l’Armée populaire de Libération négociait son retrait avec l’état-major indien et que les tensions restaient fortes dans l’Himalaya 19.
Des signes d’ouverture économique se sont manifestés dès le premier semestre 2024 20. En juillet de cette année-là, la livraison annuelle du Economic Survey fut l’occasion d’un débat très intense. Ce document officiel du gouvernement indien qui est rendu public avant le vote du budget affirmait notamment que les investissements étrangers « depuis la Chine [pouvaient contribuer] à l’intégration de l’Inde dans la chaîne de valeur mondiale tout en stimulant les exportations » 21 et expliquait qu’une plus grande exposition aux investissements chinois « [semblait] plus prometteur pour stimuler les exportations indiennes vers les États-Unis, comme les économies est asiatiques le faisaient par le passé » avant d’ajouter :
« Alors que les États-Unis et l’Europe délocalisent leurs approvisionnements immédiats hors de Chine [dans une logique de decoupling et de delinking], il est plus rentable que les entreprises chinoises investissent en Inde puis exportent leurs produits vers ces marchés, plutôt que d’importer depuis la Chine, d’ajouter une valeur minimale, puis de les réexporter. » 22
Si le principal conseiller économique du gouvernement Modi, V. Anantha Nageswaran, était à l’origine de ces recommandations, il ne pouvait le faire sans l’accord de la ministre des finances, Nirmala Sitharaman qui s’inquiétait publiquement de la baisse des investissements étrangers en Inde 23. Après un déclin tendanciel — plus que linéaire — la part des IDE réalisés en Inde, qui avait culminé à 3,50 % du PIB en 2008-09, est retombée à 1,25 % en 2022-23 24. C’est que, comme l’expliquait Alicia Garcia-Herrero, « les États-Unis et l’Europe hésitent quelque peu à investir dans le secteur manufacturier indien, la plupart des investissements étrangers ayant été consacrés au secteur des technologies de l’information et de la communication, tels que les services numériques » 25.

La faiblesse des investissements étrangers en Inde a sonné le glas du programme Make in India qui avait été lancé à grand renfort de publicité par Narendra Modi dès le lendemain de son accession au pouvoir. Or muscler l’industrie indienne constitue une priorité absolue pour créer les emplois dont la jeunesse a tant besoin. Le chômage des jeunes constitue l’un des principaux défis du pouvoir actuel 26.
L’Economic survey de 2024 ouvrait une double perspective qui pourrait circonvenir les réserves des leaders du BJP — dont Piyush Goyal, le ministre du commerce — qu’un afflux d’investissements chinois rendaient nerveux : « Pour stimuler l’industrie manufacturière indienne et connecter l’Inde à la chaîne d’approvisionnement mondiale, il est inévitable que l’Inde s’intègre dans la chaîne d’approvisionnement chinoise. Que nous le fassions en nous appuyant uniquement sur les importations ou en partie grâce aux investissements chinois est un choix que l’Inde doit faire. » 27
Les médias chinois ont déduit des échanges entre les deux parties que, pour les Indiens, Taïwan faisait désormais partie de la Chine — ce que les autorités indiennes n’ont pas démenti.
Christophe Jaffrelot
La voie privilégiée est d’abord passée par le commerce, qui avait la préférence de Goyal. Mais cette politique favorisait aussi les investissements directs étrangers : en ramenant à zéro les droits de douanes sur les importations de lithium, de nickel, de cobalt et de vanadium, l’Inde a ainsi invité les fabricants chinois de batteries — l’un des domaines où l’Inde accuse un grand retard — à nouer des liens avec des partenaires indiens pour les produire dans le pays. La réduction des droits de douane sur les composants de téléphones mobiles de 20 à 15 % a été interprétée de la même manière 28.
En réponse, les diplomates chinois ont changé de ton.
L’ambassadeur de Chine en Inde multiplie les signes d’ouverture depuis l’été 2024. Il s’est ainsi dit favorable à l’augmentation des investissements indiens en Chine et à une relance de la coopération scientifique et technologique entre les deux pays — tout en espérant que « la partie indienne pourra offrir un environnement commercial sain aux entreprises chinoises en Inde » 29.
Finalement, au printemps 2025, l’Inde est revenue sur la politique qu’elle avait mise en place en 2020 et annoncé que les projets d’investissements chinois, qui étaient donc les bienvenus, seraient désormais examinés plus rapidement par le comité interministériel chargé du dossier 30.
La bonne volonté que l’Inde a manifestée vis-à-vis de la Chine sur le front de son ouverture aux investissements chinois — et au-delà, plus récemment, au plan diplomatique — est surtout le reflet d’une dépendance industrielle.
L’économie indienne est en effet de plus en plus tributaire d’importations chinoises.
En 2024, avec 118 milliards de dollars d’échanges de marchandises, la Chine est redevenue le premier partenaire commercial de l’Inde, supplantant les États-Unis, qui l’avaient dépassée peu avant. Dans le même temps, le déficit commercial de l’Inde vis-à-vis de la Chine s’est creusé de façon continue de telle sorte qu’il a bondi de 46 milliards de dollars en 2019-20 à 85 milliards de dollars en 2023-24 et à 99,2 en 2024-25. Les exportations indiennes — d’une valeur d’à peine 15 milliards de dollars en 2024-25, soit moins qu’en 2018-19 — se composent pour l’essentiel de matières premières — dont du minerai de fer — et du pétrole raffiné, tandis que les exportations chinoises vers l’Inde, d’un montant de plus de 124 milliards de dollars — contre 70,3 en 2019 — sont constituées, pour l’essentiel de produits manufacturés — qu’il s’agisse de machines-outils, d’ordinateurs, de chimie organique, de circuits intégrés ou de plasturgie 31. L’industrie indienne subit d’autant plus la concurrence de la Chine qu’elle souffre d’un déficit de compétitivité.
Si les importations indiennes en provenance de Chine ont cru 2,3 fois plus vite que les importations indiennes en général entre 2005-2006 — année où l’Inde dégageait encore un excédent de son commerce avec la Chine — et 2023-2024, la part des biens industriels importés de Chine par l’Inde est passée de 21 à 30 % du total des biens industriels importés par l’Inde sur la période 32.
La composition des importations indiennes en provenance de Chine est très révélatrice : les produits finis ne représentent que 6,8 % du total des importations indiennes de produits industriels en provenance de Chine là où les biens intermédiaires et les biens de production y entrent à hauteur de, respectivement, 70,9 % et 22,3 % en 2023-24 33. L’industrie indienne a besoin de ces biens chinois pour assurer sa propre production, qu’il s’agisse de pièces détachées électroniques, électriques ou automobiles, de principes actifs pour les fabricants de médicaments et de vaccins, ou d’ordinateurs — qui sont classés parmi les biens de production lorsqu’ils ont un usage professionnel 34. Cette situation explique que plus l’Inde exporte, plus elle importe aussi pour disposer des composants lui permettant d’assembler les smartphones, les voitures ou les médicaments qu’elle vend au reste du monde — en Europe et aux États-Unis pour l’essentiel.
L’électronique constitue un cas d’école, surtout depuis l’ouverture par Foxconn de l’usine de Sunguvarchatram, au cœur du corridor industriel entre Chennai et Bengalore à grand renfort de publicité 35.
Les smartphones représentent aujourd’hui la moitié des exportations de produits électroniques fabriqués en Inde — les iPhone comptant pour 70 % dans ce total 36. Mais une part très importante des composants impliqués dans la fabrication des smartphones est importée de Chine, faute de fournisseurs locaux suffisamment performants — cette part est de 95 % pour certains iPhone.
Ainsi, 70 % des composants électroniques importés par l’Inde viennent de Chine 37. Du coup, avec 32,15 milliards de dollars, les importations de produits électroniques et d’équipements électriques représentaient en 2023 le premier poste des achats de New Delhi à Pékin 38. En 2021, les ordinateurs portables importés de Chine représentaient à eux seuls 4,35 milliards de dollars 39 et lorsqu’en août 2023 le gouvernement indien a essayé « d’instaurer des contrôles sur les licences d’importation d’ordinateurs portables et d’appareils informatiques personnels dans l’espoir d’endiguer l’afflux de technologies chinoises », les groupes industriels indiens l’ont contraint d’abandonner 40.
Un raisonnement comparable s’applique au secteur pharmaceutique.
Grâce à ses ventes de médicaments génériques — 60 000 au total dans ce secteur très extraverti — l’Inde est devenue « la pharmacie du monde » : sur ses 42 milliards de chiffre d’affaires, 25 venaient des exportations. Aujourd’hui, 40 % des médicaments génériques vendus aux États-Unis sont par exemple importés d’Inde 41 — c’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce secteur est si préoccupé par les droits de douane. Or deux tiers des principes actifs utilisés par l’industrie pharmaceutique indienne venaient de Chine en 2019, pour un montant total de 2,4 milliards de dollars — ceux venant d’ailleurs coûtaient quant à eux 1,6 milliard de dollars à l’Inde 42. En 2023, une étude très approfondie publiée par Bloomberg a démontré que Aurobindo Pharma, le premier exportateur indien de médicaments génériques en volume aux États-Unis se procurait 55 % de ses principes actifs et autres composants utilisés dans ses médicaments auprès de la Chine — dont Washington espérait pourtant pouvoir s’émanciper en important davantage de l’Inde 43.
Et les Chinois semblent bien décidés à jouer de cette position de force.
Au printemps dernier, alors que l’Inde manifestait déjà des signes d’ouverture et de bonne volonté vis-à-vis de Pékin, la République populaire a profité de la manière dont les États-Unis plaçaient l’Inde sur la défensive pour durcir le ton en compliquant l’accès des fabricants indiens à certains des produits qu’ils importaient de Chine. Les constructeurs automobiles ont ainsi été soumis à des procédures bureaucratiques très lourdes pour l’achat des terres rares dont ils avaient besoin pour leurs véhicules électriques 44. De la même manière, la Chine a suspendu ses ventes d’engrais spécialisés dont dépendent en particulier les producteurs indiens de fruits et légumes à hauteur de 80 % en introduisant de nouvelles procédures très opaques 45.
De Taïwan à l’Afghanistan, un rapprochement à l’ombre des renoncements indiens
C’est dans ce contexte qu’est intervenue la visite de de Jaishankar à Pékin le 14 juillet et celle de Wang Yi à New Delhi le 18 août dernier, une séquence marquant l’intensification des échanges entre les deux pays. En août encore plus qu’en juillet, ceux-ci ont été placés sous le signe de la normalisation, les deux pays s’entendant pour « faciliter les flux commerciaux et d’investissement grâce à des mesures concrètes » 46. À côté d’avancées symboliques — comme la réouverture du Mont Kailash et du Lac Manasarovar aux pèlerins hindous — d’autres plus substantielles ont été actées comme l’engagement des deux parties à faciliter l’octroi de visas et le rétablissement des vols directs entre les deux pays.
À côté de ces points du communiqué final, les médias chinois ont déduit des échanges entre les deux parties que, pour les Indiens, Taïwan faisait désormais partie de la Chine 47 — ce que les autorités indiennes n’ont pas démenti. Au plan diplomatique, de la part d’un pays qui s’efforce de ne plus utiliser la formule « une seule Chine » (One China) depuis près de deux décennies, ce silence a pu apparaître comme un signe de faiblesse.
À la suite de la visite de Wang Yi, l’accès des paysans indiens aux engrais chinois dont ils avaient un besoin urgent a été rétabli 48 et les livraisons de terres rares à l’Inde par les Chinois ont repris 49.
Par ailleurs, la diplomatie indienne ne s’est pas émue du fait que Wang Yi, après sa visite à New Delhi, se soit rendu à Kaboul et à Islamabad — alors même que la perspective d’un « voyage groupé » de ce genre avait suscité de véhémentes protestations de la part de l’Inde lorsque le Président indonésien l’avait envisagé en janvier 2025. Ce dernier y avait d’ailleurs renoncé. Or la visite pakistanaise de Wang Yi a non seulement duré trois jours mais elle a en outre l’occasion de tenir une réunion importante, « The Sixth Pakistan–China Foreign Ministers’ Strategic Dialogue ». Quant à l’étape afghane, elle a permis à Wang Yi, au ministre pakistanais des Affaires étrangères Ishaq Dar et à leur homologue afghan de co-présider le sixième « Trilateral Foreign Ministers Dialogue » à l’issue duquel ils se sont prononcés en faveur d’une extension du China–Pakistan Economic Corridor (CPEC) à l’Afghanistan 50.
L’Inde regarde ainsi passivement la Chine s’installer dans un nouveau pays de son voisinage alors qu’elle a elle-même longtemps cherché à nouer des liens avec l’Afghanistan après le retour des Talibans.
La République populaire a profité de la manière dont les États-Unis plaçaient l’Inde sur la défensive pour compliquer l’accès des fabricants indiens à certains des produits qu’ils importaient de Chine.
Christophe Jaffrelot
Une résignation plutôt qu’une normalisation ?
Le rapprochement auquel on assiste entre l’Inde et la Chine est aujourd’hui permis par la façon dont la première se résigne à voir la seconde empiéter sur son territoire dans l’Himalaya et venir en aide militairement à son ennemi public numéro 1, le Pakistan.
Dans la mesure où New Delhi collabore déjà depuis des années avec Pékin au sein des BRICS, on pourrait n’y voir qu’une modeste inflexion au sein de cette coalition visant à contester la domination des Occidentaux sur la scène internationale.
À l’heure où les pays des BRICS — dont l’Inde, la Chine et la Russie se revendiquent être des leaders — se mobilisent contre la guerre commerciale de Trump, il serait donc tentant de voir une véritable continuité entre cette tradition anti-occidentale et la convergence sino-indienne actuelle.
C’est en partie le cas. Mais la rupture amorcée cet été est d’une autre ampleur : jamais l’Inde ne s’était aussi facilement résignée à subir la domination chinoise.
Or cette résignation risque de devenir un trait structurel de la scène internationale car elle s’explique à la fois par la supériorité militaire de la République populaire de Chine et la dépendance de l’Inde à son endroit, une donnée lourde de conséquences géopolitiques comme l’indiquent Harsh Pant et Kalpit Mankikar dans les pages de la revue Foreign Affairs :
« Donner une marge de manœuvre à la Chine dans le domaine économique a plusieurs conséquences pour l’Inde. D’une part, cela ternit son image en tant que puissance montante capable de résister à la coercition chinoise ; d’autre part, cela sape l’idée que l’Inde pourrait servir de rempart contre l’expansionnisme de Pékin. Enfin, un tel basculement menacerait les initiatives qui incluent l’Inde dans l’effort de reconstruction des chaînes d’approvisionnement en dehors de la Chine. Par ailleurs, la politique économique conciliante de l’Inde envers la Chine pourrait encourager les petits pays de la région, tels que le Bhoutan, qui constitue un tampon stratégique entre les deux puissances, à rechercher un compromis avec la Chine — au détriment, inévitablement, de New Delhi. » 51
Un indice de la capacité de résistance de l’Inde face à la Chine – à scruter à l’avenir – tiendra à la véhémence de ses protestations concernant la présence chinoise dans son voisinage.
Outre le Bhoutan et l’Afghanistan, le Bangladesh — que l’Inde s’est aliénée en soutenant la Shaikh Hasina —, le Népal et le Sri Lanka sont susceptibles d’entrer dans l’orbite chinoise.
Si New Delhi ne réagit pas à ce genre de trajectoire, c’est qu’elle sera en passe de connaître la même évolution elle-même.
Dans ce contexte, l’Europe et les États-Unis, qui dans leur politique indo-pacifique ont souvent présenté l’Inde comme un contrepoids à la Chine, peuvent l’aider à préserver son autonomie stratégique pour mieux défendre leurs intérêts.
L’Union européenne peut encore évoluer dans ce sens en facilitant la conclusion d’un accord de libre-échange substantiel avec l’Inde.
L’administration américaine peut encore changer de cap. Si elle ne le fait pas, l’Inde risque de ne pas réussir à s’émanciper de sa dépendance vis-à-vis de la Chine.
Sources
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- Dinakar Peri et Vijaita Singh, « India, China to undertake ‘coordinated patrolling’ », The Hindu, 25 octobre 2024.
- « India, China have reached agreement on patrolling along LAC, says New Delhi », Scroll.in, 21 octobre 2024.
- « Disengagement with China after LAC situation returns to April 2020 status quo, says Army chief », Scroll.in, 22 octobre 2024.
- Nachiket Deuskar, « Why the India-China agreement does not mean a return to status quo », Scroll.in, 25 octobre 2025.
- « China watching South Asia situation closely, FM Wang tells Dar », Dawn, 28 avril 2025.
- Sudhi Ranjan Sen et Dan Strumpf, « China gave Pakistan satellite help, India defense group says », Bloomberg, 18 mai 2025.
- « Indian General Says China Gave ‘Live Inputs’ to Pak During Op Sindoor », The India Cable, 4 juillet 2025.
- Samaan Lateef, « India confirms Chinese missiles used by Pakistan in strikes », The Telegraph, 13 mai 2025 ; et Samaan Lateef, « China moved satellites to help Pakistan shoot down Indian jets », The Telegraph, 19 mai 2025.
- Christopher Clary, « Four Days in May : The India-Pakistan Crisis of 2025 », Stimson, 28 mai 2025.
- Analiza Pathak, « ‘This can happen with India…’, China issues warning over Brahmaputra in support of ‘Pakistan, threatens to block river flow into… », India.com, 31 mai 2025.
- Kamran Yousaf, « Dar rushes to China after India conflict », The Express Tribune, 19 mai 2025.
- « EAM Jaishankar : India-China ties are now ‘much better than before’ », The Times of India, 10 avril 2025.
- « First visit since Galwan clash : EAM Jaishankar meets China’s Vice President Han Zheng ; signals thaw in ties », The Times of India, 14 juillet 2025.
- Nandini Singh, « Explained : What is S-400 system, how many India has, and what it can do », Business Standard, 8 mai 2025.
- « S-400 : India’s Shield of the Skies or a Vulnerable Fortress ? », Financial Express, 3 novembre 2023.
- Rafiq Maqbool et Ashok Sharma, « India’s navy launches submarine, warships to guard against China’s presence in Indian Ocean », Associated Press, 15 janvier 2025.
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- Harsh V. Pant and Kalpit A. Mankikar, « The Fatal Flaw in India’s China Strategy. Economic Dependence Will Make New Delhi Forever Vulnerable to Beijing », Foreign Affairs, 14 novembre 2024.