Le PVV, le parti d’extrême-droite de Geert Wilders qui est arrivé en tête des élections législatives du 22 novembre dernier, a été exclu de toutes les coalitions à partir de 2012 — ce qui était en partie le fruit d’une décision personnelle et stratégique de l’ancien Premier ministre Mark Rutte, du parti conservateur VVD. Avant les élections de novembre, la nouvelle dirigeante du VVD, Dilan Yeşilgöz-Zegerius, a cependant ouvert la porte au PVV, aidant de fait Wilders. Si le parti NSC (Nouveau Contrat social) a avant les élections explicitement exclu toute coalition avec le PVV, le BBB (Mouvement agriculteur-citoyen) n’avait quant à lui aucun problème avec le parti de Wilders.

Les élections ont changé la donne. Juste après le scrutin, le VVD et le NSC ont changé de position sur le PVV.

  • Le NSC avait déclaré être désormais ouvert à une coalition avec le PVV.
  • La dirigeante du VVD (le grand perdant de l’élection), Yeşilgöz, avait annoncé se réserver la possibilité de soutenir un gouvernement minoritaire.

Les décisions ont provoqué des réactions négatives au sein de deux partis. En effet, les militants et les électeurs du VVD sont plus à droite que les dirigeants et les députés et souhaitent un « gouvernement de droite ». La plupart d’entre eux considèrent le PVV comme un parti tout à fait fréquentable, ce qui a « forcé » Yesilgöz à s’asseoir à la table des négociations.

NSC est un nouveau parti qui s’est davantage construit sur l’image publique de Pieter Omtzigt, un ancien du CDA (Appel chrétien-démocrate) qui a excellé en tant que député, avant de devenir accidentellement un symbole d’opposition à la classe politique établie, lors de la formation du précédent gouvernement. Le parti n’avait pourtant pas défini un programme politique clair. 

  • En raison du profil d’Omtzigt — à la fois chrétien-démocrate traditionnel et opposant à l’élite politique — ainsi que de ses idées socio-économiques plutôt à gauche et socioculturelles plutôt à droite, le NSC a attiré un mélange très hétérogène de membres, de députés et d’électeurs.
  • Le parti est ainsi profondément divisé sur le PVV (et sur bien d’autres sujets).
  • Toutes ces contradictions ont contribué à la décision de se retirer des négociations mardi 6 février. La communication a été vague, mais son irritation à l’égard du « formateur » responsable des négociations de coalition, Ronald Plasterk, semble être un élément important. Il est aussi possible que l’approche de la formation de la coalition, qui devenait chaque jour plus réelle, a rendu nécessaire une véritable prise de décision.

Le PVV-VVD-BBB a réagi à l’unisson, ce qui semble indiquer que les trois partis travaillent bien ensemble. Ils n’ont, jusqu’à présent, pas attaqué ouvertement Omtzigt, ce qui pourrait indiquer qu’ils considèrent qu’un retour ou un soutien du NSC à un gouvernement minoritaire est encore possible.

Que va-t-il se passer ? Sept scénarios semple possibles, aucun attrayant1. Dans les sondages les plus récents, pratiquement tous les partis perdent des points ou conservent leur score, à l’exception du PVV, qui n’a jamais été aussi bien placé depuis des décennies. Mais de nouvelles élections pourraient le rendre à la fois trop grand et trop petit pour gouverner : sans majorité il pourrait être vu par les autres partis comme trop dominant.

  • Le scénario le plus probable est celui d’un gouvernement minoritaire PVV-VVD-BBB avec un (large) soutien du NSC sur des questions clés (notamment le climat et les migrations). Il existe cependant deux problèmes majeurs : premièrement, le VVD reste divisé sur la question de gouverner avec le PVV ; deuxièmement, Omtzigt ne semble pas être un partenaire fiable.
  • Une autre option est un gouvernement minoritaire PVV-VVD-BBB sans le soutien du NSC. Avec seulement 68 sièges sur 150 et des politiques très à droite, les trois partis pourraient cependant avoir du mal à trouver des majorités et devraient compter sur le NSC.
  • Certaines options de coalition très improbables incluraient le PvdA/GL, la liste commune entre les sociaux-démocrates et les Verts, et le VVD, mais excluraient le PVV. Si l’on fait abstraction de la minorité au Sénat, cela signifierait que le « parti » de gauche (PvdA+GL) serait le plus important, mais qu’il dirigerait une coalition majoritairement de droite.
  • Les raisons pour lesquelles ces options sont hautement improbables sont innombrables : l’idée d’une telle coalition est très impopulaire à la fois parmi les électeurs du PvdA/GL et ceux du VVD ; elle aiderait encore plus le PVV ; son incohérence politique ne permettrait pas de résoudre le problème ; la question de la place qu’occuperait Frans Timmermans, le leader du PvdA/GL serait difficile à traiter. 

Ce qui nous amène à l’hypothèse d’un « cabinet de technocrates », que Omtzigt semble (parfois) favoriser, qui consisterait à placer des « experts » à la tête d’un gouvernement bénéficiant d’un (large) soutien parlementaire. C’est ce qui s’est passé dans d’autres pays, notamment en Italie, avec au mieux un succès à court terme.

  • Les problèmes sont (entre autres) les suivants : il n’y a pas de véritable « crise » qui justifierait cette mesure extrême ; le large consensus politique autour de figures « technocrates » reste à trouver ; une telle solution ne ferait que repousser les problèmes politiques (comme cela a été le cas en Italie) ; elle impliquerait que les partis seraient exclus du gouvernement ; le PVV resterait ainsi en dehors et pourrait beaucoup gagner de cette position (à l’image de Fratelli d’Italia). 

Se dirige-t-on vers de nouvelles élections ? D’après les expériences grecque et espagnole, cela ne résout en général pas grand-chose (d’autant plus considérant la complexité du système électoral néerlandais). De plus, les sondages montrent que le PVV en sortirait renforcé, capable de dominer toute coalition.

Une dernière option mentionnée par le quotidien NRC serait une nouvelle formation avec un autre négociateur — dans la mesure où Omtzigt a désigné Plasterk, l’actuel négociateur choisi par Wilders, et non les autres partis comme étant le principal problème.

  • Bien qu’il s’agit de l’option la plus probable — d’autant qu’elle ne ferait pas figure d’exception aux Pays-Bas —, la confiance envers le NSC a été dégradée par Omtzigt.

Dans l’ensemble, il n’y a que des mauvaises options. 

  • Le meilleur scénario serait l’organisation de nouvelles élections, en amont desquelles tous les principaux partis politiques discuteraient ouvertement des options de coalition réalistes qu’ils préféreraient, ce qui permettrait de définir de manière plus claire et transparente ce pour quoi les citoyens votent.
  • Cela conduira probablement encore à un gouvernement (très) à droite, car les médias et les partis continuent à se concentrer principalement sur l’immigration ou à adopter les approches du PVV sur d’autres questions, comme le logement. 
  • De nouvelles élections pourraient néanmoins rassembler les partis centristes autour d’un programme alternatif, clair et positif.

Malgré ce désordre, la démocratie néerlandaise n’est pas « en crise ». Comme le politologue Tom van der Meer souligne, les Pays-Bas obtiennent toujours des scores (comparativement) élevés en termes de confiance et de satisfaction politique, tandis que les Néerlandais sont particulièrement heureux. À bien des égards, l’extrême fragmentation est le résultat d’un système électoral très proportionnel. Bien que cela pose des problèmes aux partis, ils peuvent être surmontés si les acteurs politiques engagent une réflexion et osent sortir des sentiers battus (gouvernement minoritaire, coalitions changeantes, etc.).

Quoi qu’il en soit, il n’y a pour l’instant qu’un seul vainqueur, Geert Wilders, car les partis et les idées d’extrême-droite sont devenus encore plus communs. C’est là le principal échec des partis et des médias jusqu’à présent.

Sources
  1. Petra de Koning et Guus Valk, « De formatie is abrupt gestopt. En elk nieuw scenario lijkt onaantrekkelijk », NRC Handelsblad, 7 février 2024.